PROFESSEUR AGRÉGÉ MARION
Docreur GUINON.
Docreur MATHIEU.
Que M. le professeur agrégé Durré, M. le professeur Récis, de Bordeaux, MM. Düupaix, LALLEMANT, ViGOuROUX ef SIMON, médecins des Asiles, M. Hamarp, avocal à la Cour d'appel de Rennes, ancien bälonnier, el lous ceux qui nous ont fait l'honneur de s'intéresser à ce travail et de nous aider à nous procurer des documents, veuillent bien accepter nos sincères remerciements.
Avec une grande bienveillance, M. le professeur RÉGis a mis à notre disposition ses conseils el les ressources de sa compétence spéciale en celle question, qu'il nous permette de lui en exprimer ici notre
profonde reconnaissance.
« I n'y à point d’'homicide plus noir et plus condamnable que celui qui se commet par le poison, »
(Douar. Lois civiles, &. IT, p. 300.)
« Il est un crime qui se cache dans l'ombre, qui rampe au foyer des familles, qui épouvante la société, qui semble défier par les artifices de son emploi et la subtilité de ses effets les appareils et les analyses de la science, qui intimide par le doute la conscience des jurés et qui se mulliplie d'année en année avec une progression effrayante; ce crime est l’empoisonnement » écrivait en 1842 M. de Cormenin. Plus est hominem ertinquere quam occidere gladio, disait la loi Romaine et tous les législateurs ont considéré l'empoisonnement comme le crime le plus odieux et le plus méprisable. Ceux qui emploient le poison pour faire mourir quelqu'un commettent une espèce d’homicide beaucoup plus criminel que celui qui le commet par le fer, attendu, dit Merlin, qu'on peut se garantir contre celui-ci, au lieu que l’autre renferme loujours une trahison et estsouvent commis par celui dont on se défie le moins.
L'auteur de ce crime appartient toujours, en effet, à l’entourage immédiat de la victime, c'est souvent celui ou celle qui à veillé auprès du lit du malade et qui s'était chargé de lui prodiguer ses soins. Les empoisonnements commis sont généralement multiples, souvent nombreux.
L'empoisonneur, au moment où il est arrêté, à déjà pu, in-
soupçonné et respecté de tous (1), commettre plusieurs crimes de ce genre, crimes qui se ressemblent tous par le moyen employé et par le but poursuivi. Aussi l'empoisonnement criminel semble-t-il réservé à ces hypocrites, capables de simuler assez la sympathie ou l'affection pour ne pas éveiller la méfiance de leurs victimes, assez tenaces pour mener à bien une entreprise périlleuse et toujours de longue durée, assez insensibles pour voir sans faiblir souffrir sous leurs yeux la malheureuse victime de leurs passions, assez maîtres d'eux-mêmes pour ne pas se trahir pendant cette longue agonie.
A la perversité affective qui leur permet de tuer de cette mort lente et douloureuse leurs parents ou leurs amis, vient souvent s'ajouter une débilité de la volonté qui explique la facilité avec laquelle certains d’entre eux se laissent imposer par un complice l’idée d'un tel crime. Ce n'est certes pas comme on l’a dit Le crime des lâches : l'attitude au tribunal et à l'échafaud de la plupart des condamnés suffirait à le prouver.
La statistique criminelle nous montre que ce crime, dont le nombre ofliciel diminue chaque année depuis 1860, est plus fréquent à la campagne qu'à la ville et est commis surtout dans les milieux les moins cultivés. Cette statistique ne peut tenir compte que des empoisonnements connus et il semble permis d'afirmer qu'actuellement encore beaucoup d'empoisonnements peuvent passer Inaperçus malgré les immenses progrès faits en Médecine légale par la toxicologie. Saufs dans certains cas évidents, le diagnostic d'empoisonnement est bien délicat à poser ; il faut pour cela y penser. EL si l'empoisonnement criminel se trouve surtout parmi les gens peu instruits, c'est que tout le monde sait qu'il est extrêmement facile de se procurer des substances toxiques, tandis que les gens instruits seuls savent
(4) «Le crime d'empoisonnement n’est pas un de ceux qui se trahissent, qui s’annoncent à l’avance dans la vie d’un criminel. On le rencontre souvent au milieu d’une vie jusque-là honnête, honorée et qui repousse Le soupçon. »
(Réquisitoire de M. le premier Avocat général Oscar de Vallée, affaire Couty de la Pommerais.)
qu'il existe des procédés infaillibles pour découvrir ces poisons dans les cadavres.
Pourquoi le nombre des empoisonnements diminue-t-il ? Raoul Sautter (1) en donne l'explication suivante. Avant 1832, sur un nombre donné d'accusations pour crime d’empoisonnement, les acquittements étaient plus fréquents que les condam-. nations ; or, depuis la loi du 28 avril 1832, qui a rendu les circonslances atténuantes admissibles en toute matière, le rapport se produit en sens inverse et ce sont les condamnations qui sont devenues relativement plus nombreuses que les acquittements. Le jury, obligé qu'il était d'opter entre la peine capitale et l'acquittement, choisissait cette dernière alternative. Il nous paraît diflicile d'accepter celte manière de voir alors qu'il existe une raison beaucoup plus simple et beaucoup plus apparente. Consultons la statistique. Jusqu'en 1855, l’arsenie est le poison de choix, mais, en 1836, Marsh imagine à Londres l'appareil qui porte son nom et qui permet de déceler les moindres traces d'arsenic (2). Le phosphore, presque inconnu dans les statistiques jusqu'en 1850, détrône l’arsenic à partir de 1855. Inventées en 1833, les allumettes phosphorées ne se trouvent-elles pas aussi facilement que la pâle arsenicale appelée mort aux rats! Le procédé de Mitscherlich vient faciliter sa recherche: le phosphore est à son tour délaissé. Les criminels privés de l'usage de ces deux toxiques, qu'il était si facile de se procurer, le nombre des empoisonnements diminue. Les rapports des experts chimistes deviennent précis et le nombre des condamnations augmente. Si l'apparition dans la science des alcaloïdes végétaux ne fit pas s'élever la statistique, c'est que seuls les gens très instruits connaissent l'usage de ces alcaloïdes et nous avons vu que ce ne sont pas eux qui chargent la statistique. D'ailleurs, en 1850, avec le comte de Bocarmé et sa femme, apparaîl la
(1) Raoul Saurrer. Étude sur le crime d'empoisonnement. Thèse de doctorat en droit. Paris, 1896, p. 75.
(2) Vers la même époque, on imaginait successivement les divers procédés de destruction des matières organiques, procédés spécialement appliqués à Pextraction de l’arsenic dans les viscères. (J. Ocrer. Trailé de loxicologie, p. 275.)
nicotine, et cette affaire conduit Stas à la découverte du premier procédé vraiment scientifique de la recherche des alcaloïdes végétaux (1). L'appareil de Marsh est la première étape scientifique de la recherche médico-légale des poisons. L'expertise des poisons contenus dans la cassette de Sainte-Croix (2) suthrait à démontrer l'impossibilité pour les experts chimistes d'alors de fournir la preuve d’un empoisonnement.
Enfin, l'empoisonnement criminel, commis avons-nous dit de préférence par les gens peu instruits, diminue, et cela est logique, avec les progrès de l'instruction.
La statistique criminelle nous apprend encore que ces crimes sont commis en majorité par des femmes. Il n'y a là rien qui doive nous étonner. Tous les auteurs sont d'accord à ce sujet. Strabon, Diodore de Sicile, nous rapportent que chez les Cathéens, peuple voisin de l’'Hydaspe, le nombre des empoisonnements commis par les femmes adultères devint tel qu'une loi fut édictée, d'après laquelle les jeunes veuves devaient être brüùlées vives sur le bûcher de leurs maris.
Flandin (3), qui rapporte le fait, ajoute que « cette loi subsiste encore chez les Cätry ou Katry, descendants des anciens Cathéens, ainsi que chez quelques autres tribus indiennes (4) ».
Tite-Live nous apprend qu'il en était de mème à Rome et l’adage latin adultera ergo venefica est connu de tous.
Gayot de Pitaval (5), qui reconnait le fait, déclare que « l’empoisonnement est plutôt le crime des femmes que des hommes, parce que, n'ayant pas le courage de se venger ouvertement et par la voye des armes, elles embrassent ce parti qui favorise leur timidité etqui cache leur malice ». Pour Guy Patin, l'homme jaloux en amour a recours au fer et la femme jalouse au poison.
(1) Georges Benoit. De l’empoisonnement criminel en général. Thèse, Lyon, 1880, p. 8.
(2) Voir plus loin, p. 1%, pièce justificative ne TI.
(3) Ch. FLanDix. Trailé des poisons. Paris, 1846, &. 1, p. 40.
(4) SrraBon, Liv. XV. — Ruwezz. Description de l'Indoustan, t. U, p. 437.
(5) Gavor pe Prravar. Causes célèbres et intéressantes avec les jugements qui les ont décidées. Paris, 1738-1743, t. 1, p. 465.
L'abbé le Blanc, dans la quatrième de ses Elégies, fait dire à Fulvie.
Mon sexe dangereux, quoique foible et timide,
Outré dans son amour, fut toujours intrépide ;
Des meurtres, les poisons, mille crimes divers, N'ont que trop, par nos mains, effrayé l'univers.
Des Essarts (1) nous rapporte que, chez la Voisin, sorcière qui faisait métier d'empoisonnement, «il y avait un concours fort grand, beaucoup plus de femmes que d'hommes » et en 1680, Marie Bosse, inculpée avec la Voisin dans l'affaire des poisons, déposa qu'il y avait à Paris plus de quatre cents devineresses et magiciens « qui perdaient bien du monde, surtout des femmes et de toutes conditions ».
Legrand du Saulle décrit le poison comme « l'arme de la femme par excellence, puisqu'elle n'exige pas la force physique de la part de ceux qui la manient (2) ».
M. Lacassagne (3) constate que parmi les accusés pour crime d'empoisonnement on trouve plus de femmes que d'hommes et, pour le Professeur Brouardel (4), la main qui verse le poison est presque toujours celle d'une femme.
D'après le Compte général de l'Administration de la Justice Criminelle, publié périodiquement, sept fois sur dix l'empoisonnement est commis par des femmes, tandis que 20 pour 100 seulement des attentats contre les personnes sont commis par des femmes, et 80 pour 100 par des hommes (5).
L'empoisonnement est done le crime des femmes et, laissant de côté les empoisonneurs, nous étudierons ici l’état mental des empoisonneuses à travers l'histoire.
Dans la seconde moitié du siècle dernier, quelques-unes de
(1) Des Essarrs (Nicolas-Toussaint Lemoyne). Causes célèbres curieuses et intéressantes de toutes les cours souveraines du Royaume, avec les jugements qui les ont décidées. Paris, 1775, t. 1, p. 480.
(2) LecranD pu Sauzce. Les hyslériques. Paris, 1883, p. 470.
(3) Lacassaëne. Précis de médecine légale. Paris, 1906.
(4) P. Brouaroez. Les empoisonnements criminels et accidentels. Paris, 1902, p. 50.
() Camille Graxrer. La femme criminelle, 1906, p. 15.
ces empoisonneuses ont été l’objet d'expertises médico-légales. Le D' Châtelain, chargé d'un rapport sur l'état mental d'une de ces empoisonneuses, s’exprimait ainsi: « Nous nous trouvons ici, d'un côté, en face de faits peut-être uniques dans les annales de la justice, et, de l’autre, vis-à-vis d'une organisation psychique extraordinaire et en tous cas anormale. » Il nous paraît aujourd'hui permis d'affirmer que le cas considéré par le D'Châtelain est loin d'être un cas isolé et nous avons pu réunir plusieurs observations qui méritent de lui être comparées.
Il existe une catégorie d'empoisonneuses qui peuvent être facilement rapprochées les unes des autres. Elles ont un même lien étiologique et appartiennent à une même famille psychopathique.
L'étude non seulement des individus mais des époques contribuera d'ailleurs à nous mettre sur la voie du diagnostic. Après avoir passé en revue les empoisonneuses célèbres, nous verrons quelles conclusions médico-légales on peut tirer de cette étude.