PIÈCE JUSTIFICATIVE N° XXXI
Louis de Baviere meurt d'apoplexie le 21 octobre auprès d'Augs bourg. Des auteurs disent qu'il fut empoisonné par une duchesse d’Autriche. Le prêtre André et d’autres prétendent que cette duchesse d'Autriche est la même qu'on appelait la Grande Bouche; mais le prêtre André ne fait pas réflexion que Marguerite la Grande Bouche est la même qui avait quitté son mari pour le fils de l'Empereur. Il fallait que les historiens de ce temps-là eussent une grande haine pour les princes:
(4) Secousse. Mémoires sur Charles IT le Mauvais. Paris, 1755, cité par CABANËS. Les Morts Mystérieuses de l'Histoire. Paris, 1904, p. 95. (2) Vourarre. Annales de l'Empire depuis Charlemagne, Louis V de Bavière.
ils Les font presque tous empoisonner. Un Hocsemius s'exprime ainsi : « L'empereur bavarois, le damné, meurt d'un poison donné par la duchesse d'Ostrogothie ou d'Autriche, femme du duc Albert. » Struvius dit qu'on prétend qu'il fut empoisonné par une duchesse d'Autriche nommée Anne. Voilà done trois prétendues duchesses d'Autriche différentes accusées de cette mort, sans la moindre apparence. C'est ainsi qu'on écrivait l'histoire. On croirait, en lisant le P. Banc, que Louis de Bavière fut empoisonné par une quatrième princesse nommée Maultasch; mais c'est qu'en allemand Maultasch signifie grande bouche ou bouche difforme, et cette princesse est précisément cette Marguerite, bru de l'empereur.
Lorsque, dans la nuit du 29 au 30 juin 1670, survint brusquement la mort de Madame, l'opinion commune fut qu'Henriette d'Angleterre venait d'être empoisonnée. À Londres, on criait dans les rues « À bas les Français ! » et l'ambassade de France dut être protégée contre la foule. On accusa les Hollandais, on accusa Monsieur, on accusa le chevalier de Lorraine. La mort inattendue, mystérieuse, de cette princesse de vingt-six ans était bien faite pour inspirer ces soupçons. De nombreuses études ont été faites sur ce sujet et Welckenaer, Paul Lacroix, Fr. Ravaisson, M. Loir ont conclu fermement à l'empoisonnement : Legué (1) conclut à l'empoisonnement par le sublimé.
Reprenant cette étude après Littré (2), Landouzy et avec l'aide de M. le Professeur Brouardel et de M. Paul Le Gendre, Frantz Funck-Brentano (3) démontre que « Madame succomba à une péritonite suraiguë, conséquence inévitable et immédiate d'une perforation, par ulcère simple, de l'estomac. » Cabanès (4) souserit à cette opinion et Laignel-Lavastine (5), dans un article récent, repoussant également l'empoisonnement, est d'avis que Madame « est morte de péritonite appendiculaire ».
(A) G. LeGué. Médecins et Empoisonneurs au xvir siécle. Paris, 1806.
(2) Lirrré. Médecine el Médecins. Paris, 1879, p. 429, 474.
(3) Fr. Fuxcx-Brexrano. La mort de Madame, in Revue encyclopédique, du 95 septembre 1897.
(4) GaBanès. Revue hebdomadaire, du 4® juillet 4899, p. 91, 449.
(5) M. LarGxez-Lavasrine. Madame est morte d'appendicite. La Presse médicale, u° du 10 décembre 1904,
De même, en 1689, la mort de Ja Reine d'Espagne, fille de Madame, Henriette d'Angleterre, fut attribuée à un empoisonnement, de même encore la mort de M"° de Fontanges. La duchesse de Berry fut accusée de la mort de la duchesse de Bourgogne que l’on disait son ennemie. Il en est ainsi de toutes les morts que l’on ne peut expliquer (1).
Il n'était donc pas inutile de rappeler ici la circonspection avec laquelle on doit accueillir les accusations d'empoisonnement. Après des crimes retentissants, des aliénés en butte à des persécutions aussi diverses qu'imaginaires peuvent ainsi faire partager à leur entourage leurs craintes et leurs accusations en apparence logiques et vraisemblables mais dont l'enquête et l'expertise démontrent la fausseté.
Parmi ces fausses empoisonneuses, on peut ranger encore le cas suivant.
PIÈCE JUSTIFICATIVE N° XXXII Toxicophobie, par le D' Kelp.
Nous traduisons ainsi le mot Giflangst, qui signifie proprement « angoisse de poison » et que l’auteur applique au cas d'une jeune dame de 30 ans, laquelle, lucide d’ailleurs, est constamment obsédée de l'idée, non pas qu'on veut l'empoisonner, mais au contraire que c'est elle qui, bien involontairement, fait du mal aux autres personnes par le poison. Elle est persuadée qu'elle à du poison sur elle, qu'il suffit aux autres de la toucher pour se rendre malade : voit-elle un verre, une tasse, un vase quelconque, elle tremble de crainte que par elle il n'y tombe du poison, etc. Cette dame est d'une famille d'héréditaires ; la mère était hystérique, le frère épileptique, la grand'mère maternelle aliénée, le grand-père ivrogne.
Irren-Freund, 1871. Analyse par le D" Châtelain.
Citons pour terminer le cas de cette fausse empoisonneuse dont parle M. Goron(3) et qui dut à des circonstances tout à
(1) « Voir le poison jusque dans le bois de lit d’un grand personnage, ce n’est plus de la critique historique, c’est de l’obsession morbide. » (GaBANES.)
(2) Annales médico-psychologiques, 1873, L. 1, p. 334.
(3) Mémoires de M. Gorox, ancien chef de Ta sûreté, t. IE. À travers le crime,
fait indépendantes d'elle-même de n'avoir pas été une empoisonneuse véritable. Son amant, cédant à ses instances, accepta de l'aider à empoisonner son mari et lui remit pour cela des paquets d’une poudre blanche qu'elle mêlait consciencieusement à sa boisson. Un échange de leltres très compromettant eut lieu entre les deux complices : ces lettres tombèrent entre les mains de la police et tous deux furent mis sous les verrous. Interrogé, l'amant avoua que, pour conserver sa maitresse, il avait feint de seconder ses projets et qu'en réalité la poudre blanche était... du bicarbonate de soude. Le fait fut reconnu exact ; les inculpés furent relächés, mais la fausse empoisonneuse, bafouée, ne pardonna jamais à son amant cette trahison et on ne sait si elle fut plus contente d'être mise en liberté qu'humiliée d'avoir été ainsi jouée par celui en qui elle avait mis toute sa confiance.