LIVRE PREMIER
Max Nordau. — Dégénérescence. l — \
CaÉPUSCVLE DES PEUPLES
Le caractère commun de nombreuses manifestations contemporaines, ainsi que la disposition d'esprit fondamentale qui se révèle en celles-ci, se résume dans le terme << fin de siècle ». On sait de longue date que l'expression d'une idée est habituellement empruntée à la langue du peuple qui, le premier, a conçu cette idée. La linguistique au service de l'histoire de la civilisation a de tout temps utilisé cette loi pour obtenir, au moyen de l'origine des radicaux, des renseignements sur la patrie des premières inventions et sur la marche du développement des diverses races humaines. « Fin de siècle » est français, car c'est la France qui, la première, a eu conscience de l'état d'esprit que l'on dénomme ainsi. Le mot a volé à travers les deux mondes et a trouvé accès dans toutes les langues cultivées. C'est la preuve qu'il répondait à un besoin. L'état « fin de siècle » des esprits se rencontre aujourd'hui partout; mais il n'est, dans beaucoup de ca^
que rimitation d'une mode étrangère tenue pour distinguée, et n'a rien d'organique. C'est dans son pays d'origine qu'il se présente de la façon la plus authentique; et Paris est l'endroit désigné pour l'observer dans ses manifestations variées.
Que le mot en lui-même soit tout à fai^t niais, c'est ce qu'il est inutile de démontrer. Seul le cerveau d'un enfant ou d'un sauvage a pu concevoir la grossière idée que le siècle est une sorte d'être vivant né à la façon d'un anin:al ou d'un homme; qu'il parcourt toutes les phases de l'existence, enfance, jeunesse, âge mûr, puis vieillit et dépérit peu à peu, pour mourir à l'expiration de la centième année, après avoir subi dans les derniers dix ans toufes les infirmités d'une pitoyable sénilité. Cet anthropomorphisme ou zoomorphismc puéril ne réfléchit même^ pas que la division arbitraire du Temps, qui s'avance d'un pas éternellement égal, n'est pas la même chez tous les hbnàmes civilisés, et qu'au moment où le dix-neuvième fc siècle de l'ère chrétienne ainsi personnifié marche, j\afflrme-l-on, à sa mort dans le plus profond épuisement, !|e quatorzième siècle du monde mahométan sautille allé- /grêmént dans les chaussures de ses premières dix années, et le cinquante-septième siècle des juifs, avec sa cinquantedeuxième année, gravit d'un pas sûr le sommet de son développements H naît chaque jour sur nôtfe globe une génération dé Cent trente mille êtres humains pour laquelle le" monde* commence ce jour-là, et lé nouveau citoyen de l'ùnivérs n'est ni plus flétri ùi plus frais, qu'il ait' surgi à la vie en 1900^ aQ milieli de lîagoriîe' du dix-" neuvième siècle, ou en 1901, le jour-de la naissance du">
CRÉPUSCULE DES PEUPLES Bt
çirigtîème. ' Mais c'est une. habitude dé Tésprit humaic de pj^ojetef aii dehors, ses propres états d'âme. Cette^ habitude naïvejrient égoïste explique que les Français attrîbueût au siècle leur propre sénilité et parlent de « fin de siècle » là où, en bonne justice, ils devraient dire « fin de race* »
Mais si idiot que puisse être le mot « fin de siècle »,. Tétât d'esprit qu'il est destiné à définir existe en fait dans, les groupes dirigeants. La disposition d'âme actuelle est étrangement confuse, faite à la fois d'agitation fiévreuse et de morne découragement, de crainte de l'ayenir et dei gaieté désespérée qui se résigne. La sensation do.minante est celle d'un engloutissement, d'un éteignement. « Fin de siècle » est une confession et en même temps une plainte. L'antique mythe du Nord renfermait le dogmq effroyable du Crépuscule des Dieux. De nos jours s'éveill^ dans les esprits d'élite la sombre inquiétude d'un Crépus-
rxîule des Peuples dans lequel tous les soleils et toutes les étoiles s'éteignent peu à peu, et où, au milieu de la nature mourante, les hommes périssent avec toutes leurs institutions et leurs créations.
Ce n'est pas la première fois dans le cours de l'histoire que la terreur de la fin du monde saisit les esprits. ^l'approche de l'an mille, un sentiment semblable s'empara
1. Ce passage a été mal compris. On a cru y lire que tou^ les français étaient dégénérés et leur race en train de périr. Les derniers paragraphes de ce cjîapitre témoignent cependant de façon bien nette que je n'ai en vue que « les dix mille supérieurs »* La population des campagnes, une partie des ouvriers et de la bour- I geoisie, sont sains. Ce sont les riches habitants des grandes villes^ Igeux qui s'intitulent eux-mêmes « la société », dont j'établis la Tdécom position. Ce sont eux qui ont trouvé le « fin de siècle », et è. eux aussi s'applique le « fin de race », /
peuples chrétiens. Mais la terreur chiliasticpie diffère ntiellement des émotions « fin de siècle ». Le désesr des hommes, au tournant du premier millénaire de ! chrétienne, proTenait du sentiment de la plénitude et a joie de la vie. On sentait la sëye circuler impé* sèment dans tous ses membres; on ayait conscience e capacité de jouissance nullement affaiblie; et l'on Fait épouvantable de succomber avec l'univers, alors I y avait encore tant de coupes à vider et de lèvres à er, et qu'on avait la pleine force de jouir des unes et autres. Rien de semblable dans l'impression c< fin de e ». Elle n'a rien de commun non plus avec la saimte mélancolie crépusculaire d*un Faust, qui, vieillard, »ant en revue l'œuvre de sa vie, est fier d abord de ce [ a réalisé; puis, considérant ce qu'il a laissé inachevé, saisi du violent désir de le voir terminé, et, réveillé mit par l'inquiétude qui l'aiguillonne, sursaute en riant : « Ce que j'ai songé, je veux me hâter de l'acplir ». La disposition « fin de siècle » est tout autre, est le désespoir impuissant d'un malade chronique au milieu de la nature exubérante et étemelle, se peu à peu mourir; l'envie du débauché âgé et riche voit un jeune couple amoureux s'enfoncer dans un [uet discret; la confusion d'épuisés et d'impuissants fuyant une peste de Florence, se réfugieraient dans lardin enchanté pour y vivre un décaméron, et se torraient en vain afin d'arracher à l'heure incertaine une sse encore. Ceux qui ont lu Une nichée de gentilsitnesy de Tourgueneff, se rappellent la fin de cette le œuvre. Le héros, Lavretzky, revient, au seuil de