‹ Dégénérescence, Volume 1Chapitre 44 sur 60 · Raphaël Lœwenfeld, Léon N · texte numérisé non relu

Raphaël Lœwenfeld, Léon N

idées, i** partie, Berlin, 1892, prék

294 LE MYSTICISBIE

le profane lui-même. S'il possédait ces connaissances préliminaires, il saurait, par exemple, que Tolstoï, qui doit « montrer la voie à ceux qui viennent », n'est qu'un exemplaire-type d'un genre d'hommes qui a eu des représentants à toutes les époques. Lombroso cite, entre autres, un certain Knudsen, un fou qui vivait vers 1680 dans le Sleswig et « soutenait qu'il n'y avait ni Dieu ni enfer ; que les prêtres et les juges étaient inutiles et nuisibles, et que le mariage était une immoralité ; que l'homme cessait à la mort ; que chacun devait se laisser guider par ses lumières intérieures, etc. * ». Nous avons là les parties essentielles des idées de Tolstoï sur le monde, et de sa doctrine morale. Mais Knudsen a si peu « montré la voie à ceux qui viennent », qu'il n'est plus cité que dans les livres consacrés aux maladies mentales, et comme un cas instructif de folie. La vérité est que toutes les particularités intellectuelles de Tolstoï peuvent être ramenées aux stigmates les mieux connus et le plus souvent observés de la dégénérescence supérieure. 11 raconte de lui-même : « Le scepticisme me jeta durant un temps dans un état voisin de la folie. J'avais l'idée qu'en dehors de moi personne et rien n'existe dans l'univers entier, que les objets ne sont pas les objets, mais des représentations qui n'apparaissent que si je dirige sur elles mon attention, et que ces représentations disparaissent dès que je cesse de songer à elles.... Il y eut des heures où, sous l'influence de cette idée fixe, je parvins à un tel degré de confusion intellectuelle, que je me retournais parfois brusquement du côté opposé^

i. Lombroso, Génie et Folie^ p, 256, note.

LE TOLSTOÏSME 295

-dans Tespoir d'être surpris, là où je n'étais pas, par le néant V». Et, dans Ma Confession, il dit expressément : « Je sentais aue je n'étais pas complètement sain au point

de contredire et le penchant à des affirmations bizarres, que plusieurs cliniciens, Sollier entre autres, notent comme un des stigmates de la dégénérescence *. Elle s'est cusée fortement chez Tolstoï à certains moments. « Dans Q effort vers l'indépendance », dit Lœwenfeld, « Tolstoï passa parfois les bornes du goût, en combattant la traion uniquement parce que c'était la tradition. C'est isi... qu'il nomma Shakespeare un écrivailleur à la douine, et soutint que l'admiration... pour le grand Anglais ivait, à vrai dire, d'autre cause que l'habitude de péter machinalement les opinions des autres • ». Ce qu'on trouve le plus touchant et le plus digne d'adration chez Tolstoï, c'est son amour illimité du proain. Que, dans ses prémisses et ses manifestations, cet lour, tel qu'il le comprend, soit absurde, je l'ai montré plus haut. Mais il reste encore à prouver qu'il t également un stigmate de dégénérescence. Tourgueneff, t esprit clair et sain, a, sans connaître les expériences s aliénistes, rien qu'en suivant son sentiment naturel, mmé « railleusement », dit Lœwenfeld, « l'amour dent de Tolstoï pour le peuple opprimé » un amour hystérique ' ». Nous le retrouverons chez beaucoup de générés. « En opposition au débile égoïste », nous seigne Legrain, « plaçons le débile bon jusqu'à Texaration, philanthrope, échafaudant mille systèmes absurdes vue du bonheur de l'humanité ». Et plus loin : « Tout ein de son amour pour l'humanité, le malade débile

l. SoUier, Psychologie de V Idiot et de V Imbécile, l. R. Lœwenfeld, op. cit,, p. 100. J. Id. Ibid,, p. 47.

LE TOLSTOÏSME 297

aborde sans hésiter la question sociale par ses côtés les plus ardus, et la tranche imperturbablement par une série d'inventions grotesques * ». Cette philanthropie déraisonnable, non guidée par le jugement, que Tourgueneff, avec un pressentiment juste mais une désignation fausse, qualifiait d'« hystérique », n'est autre chose qu'une des formes de cette émotivilé qui, pour Morel, constitue le caractère fondamental de la dégénérescence. Le fait que, pendant la dernière famine, Tolstoï a eu le bonheur de pouvoir déployer une activité des plus efficaces et des plus dévouées pour l'adoucissement de la détresse de ses compatriotes, ne peut rien changer à ce diagnostic. Le cas était simple. La détresse de ses semblables se présentait sous la forme la plus primitive : le manque de nourriture. La philanthropie pouvait également se manifester sous sa forme la plus primitive : la distribution d aliments et de vêtements. Il n'était pas besoin, en cette circonstance, d'une vigueur particulière de jugement, d'une intelligence approfondie des besoins de ses semblables. Et si les dispositions prises par Tolstoï pour venir en aide aux malheureux ont été plus efficaces que celles des autorités, cela prouve simplement l'hébétement et l'incapacité de ces dernières.

De même, la position de Tolstoï vis-à-vis la femme, qui doit rester incompréhensible pour un esprit sain, deviendra facilement intelligible à la lumière de l'expérience clinique. Nous avons déjà répété ici, à plusieurs reprises, que l'émotivité des dégénérés a, en règle générale, une teinte

Page 1