V** E. M. de Vogué, op. cit., p
grande masse des indifférents qui n'ont de penchant décidé ni pour le bien ni pour le mal, d'imiter l'exemple des criminels? A coup sûr, pas la doctrine de Tolstoï, suivant laquelle « la véritable vie est la vie présente ». La première fonction de la société, celle pour laquelle les hommes isolés se sont originairement formés en une société, c'est la défense de ses membres contre les malades affligés d'impulsions homicides et contre les parasites qui, déviations également pathologiques du type normal, ne peuvent vivre que du travail [des autres et violentent sans hésiter, pour assouvir leurs désirs, tout être humain qu'ils rencontrent sur leur route. Les individus à instincts anti-sociaux formeraient bientôt la majorité, si les individus sains ne les combattaient et ne leur -créaient des conditions défavorables à l'existence. Mais laissez-les devenir les plus forts, et la société, bientôt l'humanité elle-même, seraient nécessairement vouées à ia ruine.
'; Outre le principe négatif que l'on ne doit pas s'opposer au mal, la morale de Tolstoï a aussi un principe positif: ,on doit aimer tous les hommes, leur sacrifier tout, même fsà propre vie, leur faire du bien quand on le peut. « Il «st nécessaire de comprendre que, quand l'homme fait du Wen, il ne fait que ce à quoi il est forcé, ce qu'il ne peut pas ne pas faire.... Quand il sacrifie sa vie chamelle pouf le bien, il ne fait rien qui mérite qu'on le remercie et qu'on le récompense.... Ceux-là seuls vivent, qui font lé hien yy. {Court Exposé de V Évangile). « Ce n'est pas l'aumône qui est efficace, mais le partage fraternel. Celui qui a deux manteaux doit en donner un à celui qui n'en
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a pas ». (Que doit-on faire?). Cette distinction entre Taumône et le pturtage ne peut pas être sérieusement maintenue. Chaque don qu'un homme obtient d'un autre homme sans travail, sans réciprocité, est une aumône, et c'est là une chose profondément immorale. Le malade, le vieUlard, Thifirme qui ne peut pas travailler, doivent être nourris et soignés par leurs semblables ; c'est le devoir de ceux-ci, et aussi leur instinct naturel. Mais faire des présents à un homme en état de travailler, c'est, en toute circonstance, une faute et une duperie de soi-même. Si Thomme capable de travailler ne trouve pas de travail, cela tient manifestement à un défaut des institutions économiques de la société; et chacun a le devoir de collaborer sérieusement à la suppression de ce défaut, et non pas d'en faciliter le maintien, en calmant pour un certain temps encore, par un présent, la victime de ces conditions défectueuses; l'aumône n'a d'autre but, en ce cas, que d'étourdir la conscience de celui qui donne, et de lui fournir une excuse pour se dérober au devoir qui lui incombe de guérir les maux reconnus de l'ordre social ' Mais si l'homme capable de travailler déteste le travail, Taumône alors le corrompt complètement et tue définitivement en lui le désir de mise en action de ses forces, qui seule maintient l'organisme sain et moral. C'est ainsi que Taumône faite à un homme en état de travailler dégrade aussi bien celui qui la reçoit que celui qui là donne et ' empoisonne le sentiment du devoir et la moralité de tous deux.
Mais, en y regardant de plus près, l'amour du prochain qui se manifeste par l'aumône ou môme par le partage
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fraternel y n'en est pas en réalité. L'amour sous sa forme la plus simple et la plus primitive (je ne parle pas ici de Tamour sexuel, mais de la sympathie générale pour un autre être vivant, qui n'a pas même besoin d'être un être humain), est un instinct égoïste qui cherche uniquement sa propre satisfaction, et non celle de l'être aimé; à un degré supérieur de développement, au contraire, il a en vue principalement, ou même exclusivement, le bonheur de l'être aimé, et il s'oubKe lui-même. L'homme sain qui n'a pas d'instincts anti-sociaux aime la société des autres hommes; il évite donc presque inconsciemment les actes qui éloigneraient de lui ses semblables et il fait ce qui, sans lui coûter de trop grands efforts, est suffisamment agréable à ses semblables pour les attirer vers lui. La représentation de souffrances, même de celles qui ne sont pas les siennes propres, provoqua chez ce même homme sain une douleur plus ou moins forte, selon le degré d'excitabilité de son cerveau; plus vive est la représentation de la souffrance, et plus violent est le sentiment de douleur qui l'accompagne; comme les aperceptions provoquées par les impressions sensorielles directes sont les plus vives, les souffrances qu'il voit de ses propres yeux lui procurent la douleur la plus aiguë, et, afin d'y échapper, il fait des efforts proportionnés pour que la douleur étrangère cesse, parfois simplement aussi pour qu'il ne la voie pas. Ce degré d'amour du prochain est, ^ comme nous l'avons dit, pur amour de soi-même, car il ne se propose d'autre but que de s'éviter la douleur et d'accroître ses propres sentiments de plaisir. Au contraire, l'amour du prochain que Tolstoï veut évidemment prê-
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cher, se prétend désintéressé ; il a en vue la diminution de la souffrance et Taugmentation du bonheur des autres; il ne peut donc plus être exercé d'instinct, car il exige une connaissance exacte des conditions d'existence, des senti- J ments et désirs d'autrui, et Tobtention de cette connaissance suppose observation, réflexion et jugement. On doit sérieusement peser ce qui convient réellement à son semblable et lui fait véritablement du bien. On doit complètement sortir de ses propres habitudes et idées, et s'efforcer d'entrer dans la peau de l'homme auquel on veut faire du bien. On doit voir avec l'œil de cet homme, sentir avec l'âme de celui-ci, et non avec son œil et son âme à soi, le bienfait qu'on se propose de lui départir. Tolstoï agit-il ainsi? Celles de ses œuvres où il montre en action son prétendu amour du prochain, témoignent absolument du contraire.
Dans le récit intitulé Albert *, Delessow recueille chez lui, par admiration pour son haut talent et par pitié pour sa pauvreté et son délaissement, un joueur de violon, — un bohème malade. Comme l'infortuné artiste est un buveur, Delessow l'emprisonne en quelque sorte dans son logis, le place sous la surveillance de son serviteur Sachar, et lui refuse des boissons alcooliques. Le premier jour, Albert — l'artiste — se soumet, mais il est déprimé et de mauvaise humeur. Le second jour, il jette déjà à son bienfaiteur des « regards méchants ». — « Il paraissait craindre Delessow, une violente terreur se peignait sur son visage chaque fois que leurs regards se rencontraient.... Il
1. Léon Tolstoï, Œuvres complètes^ traduction allemande, t. II : Nouvelles et petits romans, V* partie.
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ne répondait pas aux questions qui lui étaient posées »« Le troisième jour enfin, Albert se révolte contre la contrainte à laquelle il se croit soumis. « Vous n'avez pas le droit de me retenir icil », s'écrie-t-il. « Mon passeport est en règle, je ne vous ai rien volé, vous pouvez me fouiller; j'irai chez le commissaire de police ». Le serviteur Sachar cherche à le calmer. Albert devient toujours plus furieux et « crie soudainement à plein gosier : La garde 1 ». Delessow le laisse partir, et Albert « s'en va sans dire adieu et en marmottant constamment des paroles inintelligibles ».
Delessow a recueilli Albert parce que l'aspect de Tarti^te maladivement pâle, tremblant du froid de l'hiver russe, insuffisamment vêtu, était douloureux pour lui. Quand il le vit dans sa chaude demeure, devant une table richement servie, enveloppé de sa belle robe de chambre à lui-même, Delessow fut content et satisfait de sa manière d'agir. Mais Albert fut-il content aussi? Tolstoï nous atteste qu'Albert se sentit beaucoup plus malheureux dans sa nouvelle situation que précédemment; si malheureux, que bientôt il ne put plus la supporter, et s'y arracha avec un transport de fureur. Maintenant, à qui Delessow a-t-il fait du bien? A lui, ou à Albert?
Dans ce récit, il s'agit d'un homme à l'esprit malade, et à un homme de ce genre on doit parfois, en effet, imposer par la force un bienfait qu'il ne peut saisir ni sentir comme tel, — cela aussi, du reste, d'une façon plus logique, plus persévérante et plus prudente que ne Ta fait Delessow. Mais dans une autre histoire du même volume : Le Journal du prince NeçhljudoWj apparaît bien plus
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TiTement encore et sans aucune excuse l'absurdité d'un amour du prochain qui ne se préoccupe pas des besoins réels du prochain.
Le prince Nechljudow a soirée de juillet, devant Y un chanteur ambulant dont ment ému et charmé. Le diable bossu, mal habillé et balcons du somptueux hôtel épouses, de riches Anglais aux chansons du pauvre i ôtant son chapeau, avait so personne ne lui avait jeté k tion de Nechljudow est extr point de ce que « le chante charité, et que personne ne que la plupart même ont ri événement que les historien crire en lettres de flamme i l'histoire ». Il ne veut pas de ce crime inouï. Il court rattrape, et lui propose de de vin. Le chanteur accept café », dit-il, « on peut y ent ajoute-t-il. « Ce mot « mod ment en moi », raconte « l'idée de ne pas aller d r « Hôtel Suisse », où se tr écouté chanter. Bien qu'il avec une timidité émue,-d
beaucoup trop distingué, disait-il, je persistai dans mon idée ».
Il conduit le chanteur dans Thôtel distingué. La domesticité lance des regards hostiles et méprisants au vagabond misérablement habillé, bien qu'il apparaisse en compagnie de Thôle princier. Elle leur indique « la salle de gauche réservée au peuple ». Le chanteur est très embarrassé et se souhaite à mille lieues de là, mais il n'en laisse rien voir. Le prince commande du Champagne. Le chanteur boit sans réel plaisir et sans confiance. Il raconte sa vie et dit soudainement : « Je sais ce que vous voulez : me rendre ivre, pourvoir comment je serai ». Les mines railleuses et effrontées des serviteurs irritent Nechljudow, qui entraîne vivement son invité dans l'élégante salle à manger de droite, destinée aux clients de marque. Il veut être servi là, et rien que là. Les Anglais présents quittent la salle, indignés, les garçons sont stupéfiés, mais n'osent pas contrecarrer le prince russe irrité; « le chanteur faisait un visage piteusement effrayé et me pria, ne comprenant évidemment pas pourquoi j'étais en colère ni ce que je voulais, de le laisser partir aussitôt que possible ». Le petit homme était assis « à demi mort, à demi vivant », auprès du prince, et fut très heureux quand enfin Nechljudow le congédia.
Que l'on remarque avec quelle absurdité sans nom le prince Nechljudow se comporte du commencement à la fin. Il invite le chanteur à boire une bouteille de vin, quoiqu'il dût se dire, s'il possédait la moindre étincelle de. bon sens, qu'un souper chaud ou, mieux encore, une pièce 4e cent sous, serait beaucoup plus nécessaire et utile
vie . •
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é qu'à ses propres émotions, à sa colère^ à son )nteateméDt. Ce philanthrope au cœur tendre est un [ereux et criminel égoïste.
amour du prochain, dépourvu de discernement, du mys- ) émotif, manque nécessairement son but, parce qu'il las pour point de départ la connaissance des véritables ins de son semblable. Le mystique pratique un an- ;)omorphisme sentimental.il transporte sans hésitation ropre manière de sentir sur d'autres êtres qui sentent différemment que lui. Il est capable de plaindre amè- NEit les taupes condamnées à rêver dans Téternelle iirité de leurs passages souterrains, et songe peut-
avec des larmes dans les yeux, à introduire dans -ci la lumière électrique. Puisque lui, qui toit, il rirait atrocement dans les conditions d'existence d'une e, il pense que cet animal est naturellement aussi à idre, bien qu*il soit aveugle et n*ait donc pas à Btter la lumière. Une anecdote raconte qu'un enfant, )ur d'hiver, versa de l'eau chaude dans l'aquarium du 1, parce que les petits poissons dorés auraient eu trop , et il est souvent question, dans les journaux ques, de sociétés de bienfaisance qui envoient de ds vêtements d'hiver aux nègres de l'Equateur* C'est Dur du prochain de Tolstoï en action.
1 point spécial de sa doctrine morale est la mortifica- : de la chair. Tout commerce avec la femme est h. ses
une immoralité, le mariage est aussi impur que la )n la plus libre. La Sonate à Kreutzer est Taffirmala plus complète et, en même temps, la plus célèbre 5s principes. Le meurtrier par jalousie, Pozdnyscheff, -
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dit : « Rien d'agréable dans la lune de miel, au contraire. C'est une gêne continuelle, une honte, une humeur noire, et, par-dessus tout, un ennui, un ennui épouvantable. Je ne puis comparer cette situation qu'à celle d'un jeune homme qui veut s'habituer à fumer : il a des envies de vomir, avale sa salive, et feint quand même d'éprouver un grand plaisir. Si le cigare doit lui donner des jouissances, c'est plus tard, comme pour le mariage. Avant d'en jouir, les époux doivent d'abord s'habituer au vice.
« — Comment, au vice? (lui objecte son interlocuteur). Mais vous parlez d'une chose naturelle, d'un instinct.
« — Une chose naturelle! un instinct! Pas le moins du monde. Je suis arrivé, permettez-moi de vous le dire, à la conviction contraire, et j'estime, moi, homme corrompu et débauché, que c'est contre nature.... C'est un acte -absolument contre nature pour toute jeune fille pure, tout autant que pour un enfant * ».
Plus loin, Pozdnyscheff développe la théorie délirante suivante de la loi de la vie : « Le but de l'homme, comme de l'humanité entière, est le bonheur, et, pour l'atteindre, il leur a été donné une loi qu'ils doivent suivre. Cette loi consiste dans l'union des êtres qui composent l'humanité. Les passions seules empêchent cette union, et, par-dessus toutes les autres, la plus forte, la pire, l'amour seur suel, la volupté. <iuand on aura réprimé les passions, et, avec toutes, la phis forte, l'amour sensuel, l'union existera alors, et l'humanité, ayant accompli son but, n'aura plus
. i., Léon .Tolstoï, Sonate à Kreutzer, Traduit du russe par E. Halpérine-Raminsky. Ck)Uection des auteurs célèbres, p. 72.
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dé rittoa d'exister ». Et ses derniers mots sont : « Il faut bien saisir le 9tK exact de l'Évangile selon saint Mathieu, Y. 28; il faut bien ccapreadre que cette phrase : « Quiconque regarde une femme avee cimYoitise a déjà commis l'adultère », se rapporte aussi à la sœcireinon seulement à la femme étrangère, mais aussi et surtout à sa propre femme * ». ,
Tolstoï en qui, comme dans tout dégénéré supérieur, YiYent deux hommes, dont l'un remarque et juge les absurdités de l'autre, a, dans la Sonate à Kreutzer^ encore le sentiment clair de la folie de sa théorie, et il fait dire par le proclamateur de celle-ci, Pozdnyscheff, qu' « il passe pour être fou * ». Mais dans son Court Exposé de VÉvangile, où il parle en son propre nom, il développe la même doctrine, quoique avec un peu plus de réserve. « La tentation de pécher contre le second commandement vient de ce que nous croyons que la femme est créée pour le plaisir charnel, et que, lorsqu'on laisse une femme et qu'on en prend une autre, on a plus de plaisir. Pour ne pas succomber à la tentation, il faut se souvenir que ce n'est pas la volonté du Père que Thomme ait du plaisir par le charme féminin... ». Et, dans Le Roman du Mariage, il expose également que l'homme et la femme, même s'ils s'épousent par amour, doivent, dans le mariage, devenir ennemis, et qu'il est absolument inutile de tenter une 1 culture durable des sentiments primitifs '.
Ce serait perdre son temps que de réfuter une théorie
\ i. Sonate à Kreutzer, p. 248-249.
I 2. Id. Jbid., p. 119.
3. Léon Tolstoï, Le Roman du Moi-iage. Traduit du russe par ^ Michel Delines. CoUection des auteurs célèbres.
LE TOLSTOÏSME
qui insulte à toutes les expérience- " tions de la nature, à toutes les ii lois développées historiquement, pour but d'anéantir Thumanité.
avec zèle ne pourrait venir qu' mêmes auraient l'esprit plus ou n cerveaux sains, il sufQt de la rés reconnaît alors immédiatement pc folie.
Le grand ennemi, pour Tolstoï, fatigue pas, dans Ma confessiofi railler. Suivant lui, elle ne sert j gouvernements et aux capitalistes, aussi oiseuses et vaines que Texî l'analyse spectrale, mais n'a jam d'utile, par exemple « à la meill une hache et son manche, au me scie, de bon pain ; quelle sorte de pour celui-ci, comment il faut trait et le chauffer ; quelles boissons el plus sains, quels champignons sont Il a du malheur avec ses exem passant, car des sujets qu'il é même dans l'étude de l'hygiène ( occupent. Conformément à sa na le besoin d'incarner aussi en une c sur la science. Il Ta fait dans li Fruits de V Éducation. Qui railleciles qui croient aux revenants et mortelle, à la chasse des microb
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l^^bMiÊl.
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opinions de gens du mondé ignorants sur les microbes infectieux, opinions puisées dans les faits divers mal compris des journaux politiques, sont pour lui la science, et c'est contre cela qu'il lance les flèches de sa satire!
La science véritable n'a pas besoin d'être défendue contre des attaques de ce genre. J'ai déjà démontré, en appréciant les reproches que les symbolistes néo-catholiques et leurs protecteurs critiques soulèvent contre la science exacte, que toutes ces phrases sont ou puériles ou de mauvaise foi. L'imputation de mauvaise foi ne serait pas de mise à l'égard de Tolstoï. Il croit ce qu'il dit. Mais ses plaintes et ses railleries sont en tout cas enfantines. 11 parle de la science comme un aveugle parle des couleurs. Il n'a visiblement aucun soupçon de sa nature, de sa tâche, de ses méthodes et des objets dont elle s'occupe. Il ressemble à Bouvard et Pécuchet, les deux idiots de Flaubert, qui, complètement ignorants, dépourvus de maîtres et de guides, feuillettent sans choix une quantité de livres, s'imaginent avoir acquis, en se jouant ainsi, un savoir positif, cherchent à l'employer avec l'innocence d'un crooboy dressé, commettent, naturellement, d'horribles sottises les unes sur les autres, et se croient ensuite autorisés à insulter la science et à la déclarer une bêtise et un leurre, Flaubert, en" accommodant ainsi Bouvard et Pécuchet, se vengeait de la niaiserie de ses propres tentatives pour con* quérir la science comme un lieutenant conquiert une chanteuse de café-concert; Tolstoï a déchargé sa colère sur la science, cette beauté orgueilleuse et prude qu'on ne peut gagner que par dç sérieux et longs services désintéressés, eu peignant sur les murs lés imbéciles de ses Fruits de
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VEducation. Le dégénéré Flaubert et le dégénéré Tolstoï se rencontrent ici dans le même délire.
La route du bonheur est, pour Tolstoï, Téloignement de la science, Tabdication de la raison et le retour à la Tie naturelle, c'est-à-dire à Tagriculture. « Il faut abandonner la ville, renvoyer le peuple des fabriques, s'établir dans la campagne, travailler des mains; le but de tout homme doit être de satisfaire seul tous ses besoins ». (Que doit-on faire?)
Comme la raison et Tabsurdité se mêlent étrangement aussi dans ce programme économique ! Les maux que traînent derrière eux le déracinement du peuple de la maternelle terre nourricière et la culture artificielle d'un prolétariat industriel des grandes villes, Tolstoï les a exactement reconnus. Il est vrai également que l'agriculture pourrait occuper sainement et utilement beaucoup plus d'hommes qu'actuellement, si le sol était la propriété de la collectivité et que chacun n'en reçût d'autre part, et seulement en part viagère, que celle qu'il pourrait cultiver à fond. Mais faut-il pour cela détruire l'industrie? Ne serait-ce pas détruire la civilisation elle-même? L'amour rationnel du prochain et l'équité n'ont-ils pas plutôt pour tâche de maintenir soigneusement la division du travail, ce résultat nécessaire et avantageux d'une longue évolution, mais en transformant, par un meilleur ordre économique, l'ouvrier industriel, de galérien des fabriques condamné à la misère et à la maladie qu'il est aujourd'hui, en un libre producteur de biens jouissant lui-même des fruits de son travail et ne peinant plus que dans la mesure où cela est compatible avec sa santé et ses droits à la vie?
Max Nordao. — Dégénérescence. I — 19
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Mais c'est en vain qu'on cherche chez Tolstoï la plus légère allusion à une solution semblable. Il se contente de Tenthousiasme stérile pour la vie campagnarde, qui, beau encore chez Horace, est déjà ridicule et agaçant chez Rousseau, et il rabâche, à la suite du beau parleur genevois en proie au délire des persécutions, qui ne pouvait mener par le bout du nez qu'un siècle sentimental comme le sien, les phrases creuses sur l'inutilité de la civilisation. Retour à la nature ! Il n'est pas possible de condenser en moins de mots plus de sottise. La nature est sur notre planète l'ennemi que nous devons combattre, devant lequel nous n'avons pas le droit de déposer les armes. Pour conserver notre vie, nous devons créer des conditions artificielles compliquées à l'infini : couvrir notre corps, construire un abri au-dessus de notre tête, amasser des provisions pour les nombreux mois pendant lesquels la nature nous refuse toute nourriture. Il n'y a qu'une étendue très étroite de notre planète où l'homme peut vivre sans efforts, sans inventions et sans arts, comme l'animal dans la forêt et le poisson dans l'eau : ce sont quelques îles de l'Océan Pacifique. Là, en effet, dans un printemps éternel, il n'a besoin ni de vêtements ni de demeure, ou tout au plus de quelques feuilles de palmier pour s'abriter contre une pluie momentanée. Là, il trouve en toute saison sa nourriture toujours prête dans le cocotier, l'arbre à pain, le bananier, dans quelques animaux domestiques, quelques poissons et coquillages. Nulle bête fauve ne menace sa sécurité et ne le force à déployer de la vigueur et à braver la mort. Mais combien d'hommes peut nourrir ce paradis terrestre? Peut-être un centième
LE TOLSTOU
de rhumanité actuelle. Les quat centièmes n'ont que le choix ou d ces régions de notre planète où et la couche voluptueuse pas dres procurer artificiellement et pénibl réclame pour sa conservation. Le à nos degrés de latitude, signi par la faim et le froid, au dépècei ours. Ce n'est pas dans Timpossib qu'il faut chercher le traitemec humaine, mais dans Torganisatii lutte contre la nalure, je dirais i obligatoire universel contre elle, pourraient être exemptés.
Nous avons vu maintenant ui réunies, constituent le tolstoïsm il explique le monde et la vie au i phrases absurdes ou contradict Bible mal compris à dessein. Co prescrit la renonciation à la résiï crime, le partage des biens et Tai nité par une complète continence, et économique, il prêche Tinutilil par Tabrutissement, la renonciati dus trie, et l'agriculture obligaloin où le paysan prendrait le champ de curieux dans ce système, c'esi sa propre superfluité. S'il se. coi limiterait à ce seul point : la coi qu'il est inutile de se casser la têt(
de la vie humaine, sur le crime et l'amour du prochain, et particulièrement sur Texistence à la campagne ou à la ville, si, par suite de continence, l'humanité doit finir avec la génération actuelle.
M. Edouard Rod nie que Tolstoï soit un mystique. « Le mysticisme, en effet, comme le mot rindique(?), a toujours été une doctrine transcendantale. Les mystiques, surtout Iles mystiques chrétiens, ont toujours sacrifié la vie présente à la vie future.... Or, ce qui frappe au contraire un esprit non prévenu, dans les livres de Tolstoï, c'est l'absence presque complète de toute métaphysique, c'est l'indifférence où le laissent ce qu'on appelle les problèmes de l'au-delà * ».
Ce critique ne sait pas, évidemment, ce qu'est le mysticisme. Il restreint d'une façon inadmissible le sens de ce mot, s'il l'applique seulement à l'examen des « problèmes de rau-delà ». Moins superficiel, il reconnaîtrait que la rêverie religieuse n'est qu'un cas particulier d'un état d'esprit général, et que le mysticisme est toute obscurité et incohérence maladives de pensée accompagnées d'émotivité, par conséquent celles aussi qui ont pour fruit le système à la fois matérialiste, panthéiste, chrétien, ascétique,, rousseaulâtre et communiste de Tolstoï.
Raphaël Lœwenfeld, auquel nous devons la première traduction allemande complète des œuvres de Tolstoï, a aussi composé une biographie très méritante de l'écrivain russe, dans laquelle toutefois il se croit obligé non seulement de prendre passionnément parti pour son
1. Edouard Rod, Les Idées morales du temps présent, Paris, 1892> p. 241.
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héros, mais aussi d'assurer par avance de son profond mépris les critiques possibles de celui-ci. « L'incompréhension, dit-il, les nomme (les « phénomènes originaux » de l'espèce de Tolstoï) des originaux ; elle ne peut supporter que l'un soit plus autres. L'homme exempt d partage la faculté d'admirer :
cette originalité la manifestât!
qui dépasse la puissance de ceux qui viennent * ». Il est d' « incompréhension » tous C( opinion. Celui qui juge si se qu'on lui réponde que celui-1 préhension, qui aborde sans mentaire le jugement d'un pi compris, beaucoup plus que c raire et des sensations perse de sa capacité d'admirer les g tort de ne pas supposer cette Ce que précisément il faudrai admire mérite réellement la ( ses; mais son affirmation est ] €n faveur de ce point si imj préjugés. On peut lui accord jugés, mais il est malheureuse naissances préliminaires qui î et à exposer avec assurance ûomènes psychologiques qui fi