Charles Féré, Sensation et M
renonciation à son indépendance et à sa fusion avec les autres arts, contredit si fort toutes les expériences et toutes lois de révolution, qu'on peut la qualifier nettement iélirante *. Le développement naturel va toujours de ité à la diversité, et non au rebours ; le progrès consiste s la différenciation, c'est-à-dire dans la transformation 3arties primitivement semblables en organes particu- » de nature différente et de fonctions autonomes, et non s le retour des êtres différenciés et d'une riche origité à une archaïque gélatine sans physionomie. Les arts sont pas nés fortuitement; leur différenciation est la ;équence d'une nécessité organique ; quand ils sont une parvenus à l'indépendance, ils n'y renoncent plus ais. Ils peuvent dégénérer, ils peuvent même mourir^ 5 ils ne peuvent plus se rétrécir à l'état du germe qui a leur point de départ. Toutefois, l'effort pour revenir commencements est une particularité de la dégénéence et est fondé dans son essence la plus profonde.
VCEuvre d^art de V avenir, p. 169. « Ce n'est que quand le désir culpteur artistique est passé dans l'âme du danseur, de Vinter- ', mimique^ de celui qui chante et qui parle, que ce désir peul
regardé comme véritablement apaisé. Ce n'est que quand sculptural n'existera plus, qu'il suivra une autre tendance que
de représenter des corps humains, ou qu'il sera passé, en ité de sculpture, dans Varchilecture, quand la solitude rigide et homme unique taillé dans la pierre se sera dissipée dans la iplicité infiniment coulante des véritables hommes vivants,... est qu'alors aussi que la vraie plastique existera ». Et p. 182 :
que la peinture s'efforce consciencieusement d'atteindre, elle iint de la façon la plus parfaite.... quand elle quitte sa toile L chaux pour monter sur la scène tragique,.. Mais la peinture aysage deviendra comme la dernière et la plus achevée conon de tous les beaux-arts, l'âme proprement dite et vivifiante architecture; elle nous enseignera ainsi à organiser la scène
l'œuvre d*art dramatique de l'avenir, dans laquelle, vivante néme, elle représentera le chaud arrière-fond de la nature à ge de Vhoinme vivant et non plus imité ».
Le dégénéré est lui-même en train de descendre de la hauteur du développement organique atteinte par notre espèce; son cerveau défectueux est inapte au dernier et plus délicat travail de la pensée ; pour cette raison, il se sent poussé à se faciliter ce travail, à simplifier la variété des phénomènes et à les rendre ainsi plus sommaires, à ramener toutes les choses vivantes et mortes à des échelons plus bas et plus anciens d'existence, afin de les rendre plus commodément accessibles à son intelligence. Nous avons vu que les symbolistes français veulent, avec leur audition des couleurs, dégrader l'homme jusqu'à la perception sensorielle non différenciée de la pholade ou de l'huître. La fusion des arts de Wagner forme le pendant de cette lubie. Son « œuvre d'art de l'avenir » est l'œuvre d'art d'un passé lointain. Ce qu'il tient pour de l'évolution est de la régression, un retour à l'état de choses des hommes primitifs, voire même des temps où les hommes n'existaient pas encore.
Beaucoup plus extraordinaire encore que l'idée fondamentale du livre est la langue de celui-ci. Que l'on apprécie, par exemple, les remarques suivantes sur l'art musical (P. 68) : « La mer sépare et relie les terres; ainsi l'art musical sépare et relie les deux pôles extrêmes de l'art humain, la danse et la poésie. Il est le cœur de l'homme; le sang qui prend de lui sa circulation donne à la chair tournée à l'extérieur sa chaude couleur vivante; mais il nourrit, avec une force élastique ondoyante, les nerfs du cerveau qui aspirent à l'intérieur ». — « Sans l'activité du cœur, l'activité du cerveau resterait simplement un tour d'adresse mécanique, Tactivité des membres extérieurs un
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sèment également mécanique et privé de sentiment ». ir le cœur, Tintelligence se sent apparentée au corps entier, et le simple homme sensuel s'élève à l'activité [lectuelle ». — « L'organe du cœur est le son, son âge artistement conscient, Tart musical ». L'idée qui •ccupait ici Wagner, c'était une comparaison, déjà plèlement absurde en soi, entre le rôle de la musique me moyen d'expression des sentiments, et le rôle du ; comme véhicule des matières nutritives de Torgale. Mais comme son cerveau mystique n'était pas ible de saisir nettement les diverses parties de cette
corsée et de les ordonner parallèlement, il s'embara dans l'absurdité d'une « activité du cerveau sans dté du cœur », d'une « parenté de l'intelligence avec orps tout entier par le cœur, etc. », et en vint finamt à ce pur radotage d'appeler le son 1' « organe du r ».
veut exprimer l'idée bien simple que la musique leut communiquer des aperceptions et des jugements rminés, mais seulement des sentiments de nature srale, et il imagine dans ce but le galimatias qui suit 88) : « Elle ne peut... jamais amener par elle seule lime sensoriellement et moralement déterminé à la ésenlation dislinctive exactement perceptible ; elle dans son accroissement inflni, toujours et rien que iment; elle apparaît à la suite du fait moral, non me fait même; elle peut juxtaposer des sentiments 3s dispositions d'âme, mais non développer, selon les ssités, une disposition de l'autre; il lui manque la 7ité morale ».
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Que Ton approfondisse cet endroit encore (P. 159) : « Seulement dans la mesure exacte où la femme, d'une féminité complète, a développé aussi, dans son amour pourThomme et par son absorption dans son être, l'élément masculin de s; en soi avec Téléme dans la mesure où de rhomme, mais ; déjà dans l'amour d
Les admirateurs alignement de mots hasard. Ils les troi Cela ne doit pas noi lité d'esprit ou par d'attention, compre ni obscurité ni absi mots, sur lesquels I ment, non l'idée de près rêveries vaga œil sympathique c( pu assister fréquen nant un livre ou un tant devant son vi commençant d'un t l'histoire que sa mi s'endorme, plus ord tant même par sa [ de faire des bienhc Ils ne lisent pas ce qu'ils y mettent, et
tats de ce genre d'activité intellectuelle, il importe assez peu que Tauteur ait réellement pensé et dit ceci ou cela. L'incohérence de la pensée de Wagner, déterminée • les excitations du moment, se manifeste par ses peruelles contradictions. Une fois il déclare (P. 187) : •e but suprême de Thomme est le but artistique, le but istique suprême est le drame », et peu après, dans une e de la page 194, il s'écrie : « Ces braves gens entenit et voient volontiers tout, excepté Vhomme réel, non Iguréy qui se tient comme avertisseur à l'issue de leurs es. Mais c'est précisément celui-ci que nous devons intenant placer au premier plan ». Il est clair que cette rmation est diamétralement opposée à l'autre. L'homme rtislique », « dramatique », n'est pas l'homme « réel », celui qui regarde comme sa tâche de s'occuper de )mme réel ne verra jamais dans l'art « le but suprême l'homme » ni ne tiendra ses « rêves » pour sa plus )le fonction.
K un endroit il dit (P. 206) : « Qui donc par consent sera V artiste de V avenir "î Sans aucun doute, le ïte. Mais qui sera le poète? Incontestablement Vinter- \te. Qui cependant sera à son tour l'interprète? Nécesrement V association de tous les artistes ». Si cela a sens, ce ne peut être que celui-ci : c'est qu'à l'avenir peuple composera et représentera en commun ses .mes; et Wagner témoigne qu'il a réellement eu cela vue, en allant en ces termes au-devant de l'objection ►posée par lui, à savoir que le créateur de l'œuvre d'art l'avenir devrait donc être la populace (P. 225) : Songez que cette populace n'est nullement un produit
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normal de la véritable nature humaine, mais plutôt le résultat artificiel de votre civilisation anti-naturelle ; que tous les vices et toutes les abominations qui vous répugnent en cette populace ne sont que les gestes désespérés de la lutte que la véritable nature humaine engage contre son cruel oppresseur, la civilisation moderne ». Que maintenant on mette en regard de ces assertions le passage suivant de l'écrit qui a pour titre : Qu'est-ce qui est allemand? « Que du sein du peuple allemand soient sortis Gœthe et Schiller, Mozart et Beethoven, cela amène beaucoup trop facilement le grand nombre des médiocres à s'imaginer que ces grands esprits font de droit partie de leur nombre, et à laisser croire à la masse du peuple, avec une satisfaction démagogique, qu'elle est elle-même Gœthe et Schiller, Mozart et Beethoven * ». Mais qui donc lui a persuadé cela, sinon Wagner en personne, qui la déclare, elle, la masse du peuple, 1' « artiste de l'avenir? ». Et justement cette folie que, dans la remarque citée, il apprécie lui-même comme telle, a fait une grande impression sur la foule. Elle a pris à la lettre ce que Wagner lui a chanté sur tous les tons « avec une satisfaction démagogique ».Elle s'est véritablement imaginé être 1' « artiste de l'avenir », et nous avons vu se former en divers lieux de l'Allemagne des sociétés qui voulaient construire un théâtre de l'avenir et y jouer eux-mêmes des œuvres de l'avenir! Et à ces sociétés ne participaient pas seulement des étudiants ou de jeunes « calicots » pour lesquels un certain penchant à jouer la comédie est une maladie
1. Richard Wagner, Écrits et Poèmes complets, Leipzig, 1883, t. X, p. 68.
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de croissance, et qui s'imaginent volontiers qu'ils serrent r « idéal », quand ils gesticulent et déclament avec une vanité enfantine, revêtus de costumes grotesques, devant leurs parents et connaissances émus, qui les admirent; non, de vieux épiciers au crâne déplumé et au ventre bedonnant abandonnaient leur bienheureux jeu de besigue et jusqu'à leur intangible verre de bière du matin, pour se préparer avec onction à leurs exploits dramatiques. Depuis la circonstance mémorable où Quince, Snug, Bottom, Flûte, Snout et Starveling (dans Le Songe d'une nuit (fêlé de Shakespeare), étudièrent ensemble la « très lamentable comédie et la mort très cruelle de Pyrame et de Thisbé », le monde n'avait jamais vu spectacle semblable. Les radotages de Wagner étaient montés à la tête des boutiquiers sentimentaux et des garçons de magasin enthousiastes, et les provinciaux et philistins auxquels sa bonne nouvelle était parvenue, se mirent, à la lettre, en devoir de continuer, avec leurs forces réunies, Gœthe et Schiller, Mozart et Beethoven.
Dans le passage cité où il glorifie, dans la manière la plus passée de Jean-Jacques Rousseau, la populace, où il parle de la « civilisation anti-naturelle » et appelle la « civilisation moderne » le « cruel oppresseur de la nature humaine », Wagner trahit cet état d'esprit que les dégénérés partagent avec les réformateurs illuminés, les criminels-nés avec les martyrs du progrès humain : le mécontentement profond et dévorant de l'état de choses existant. Ce mécontentement, il est vrai, est d'autre nature chez le dégénéré que chez le réformateur. Celui-ci s'indigne seulement contre les maux réels et forme, pour y
remédier, des projets raisonnables qui peuvent être eu avance sur leur temps, supposer une humanité meilleure et plus sage que celle qui existe, mais se soutiennent toujours par des arguments logiques. Le dégénéré, au contraire, choisit, parmi les institutions de la civilisation, ou celles qui n'ont pas d'importance ou celles qui sont justement très utiles, pour se révolter contre elles. Sa colère vise des buts ridiculement insignifiants ou se déchaîne en l'air. Il ne songe d'ailleurs pas sérieusement à une amélioration, ou couve des projets de bonheur universel dont l'absurdité est renversante. Sa disposition d'esprit fondamentale est une fureur persistante à l'égard de tout et de tous, fureur qui se traduit en paroles virulentes, menaces sauvages et rage de destruction propre aux bêtes fauves. Wagner est un bon échantillon de cette espèce. Il voudrait écraser « la civilisation politique et criminelle », comme il s'exprime. Mais en quoi se manifestent à lui la corruption de la société et le caractère intenable de tous les états de choses? En ce qu'on joue les opéras avec des ariettes sautillantes et qu'on représente des ballets! Et comment l'humanité doit-elle parvenir au salut? En exécutant le drame musical de l'avenir! J'espère qu'on ne réclame pas de moi la critique de ce projet de panacée.
Wagner est anarchiste déclaré. Il développe nettement la doctrine de cette secte dans V Œuvre d'art de l'avenir (P. 217) : « Tous les hommes ont seulement un besoin commun... : c'est le besoin de vivre et à' être heureux^ En cela se trouve le lien naturel de tous les hommes.... Les besoins particuliers, tels qu'ils se manifestent et
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croissent selon le temps, le lieu et l'individu, peuvent seuls, dans l'état raisonnable de l'humanité future, fournir la base des associations particulières.... Ces associations changeront, prendront une autre forme, se dissoudront et se reconstitueront suivant que les besoins eux-mêmes changeront et reparaîtront * ». Il ne dissimule pas que cet « état raisonnable de l'humanité future » ne pourra être amené que par la violence (P. 228) : « La nécessité doit nous pousser, nous aussi, à travers la Mer Rouge, si nous voulons, purifiés de notre honte, parvenir à la terre promise. Nous ne nous y noierons pas. Elle n'est dangereuse que pour les pharaons de ce monde, qui une fois déjà... y ont péri corps et biens, — les pharaons arrogants et orgueilleux qui avaient oublié que, jadis, un pauvre fils de berger les avait préservés par ses sages conseils, eux et leur pays, de la mort par la faim ».
A côté de l'aigrissement anarchiste, une autre émotion domine toute la vie intellectuelle consciente et inconsciente de Wagner : l'émotion sexuelle. Il a été toute sa vie un erotique (dans le sens de la psychiatrie), et toutes ses idées tournent autour de la femme. Les impressions les plus banales et le plus éloignées du domaine sexuel éveillent infailliblement dans sa conscience de luxuriants tableaux de caractère erotique, et le trajet de l'association d'idées automatique est chez lui toujours dirigé vers ce
1. Rapprocher de ce passage celui-ci emprunté à VApothéose du théâtre de Bayreuth, 1882 {Ecrits et Poèmes complets, t. X, p. 384) : « Ceci (la sûre exécution de tous les faits sur, dessus, sous, derrière et devant la scène) est le résultat de Tanarchie, en ce que chacun fait ce qu'il veut, c'est-à-dire ce qui est bien ».