‹ Dégénérescence, Volume 1Chapitre 5 sur 60 · CRÉPUSCULE DES PEUPLES · texte numérisé non relu

CRÉPUSCULE DES PEUPLES

la voient venir avec angoisse*, tïar ils craignent de ne pas être téiîioins de sa-flû. Que^ués jeunes, en pçtit nombre^ sentent' dans toutes leufs veines et tous leurs nerfe l.eup force vitale, et se réjouissent à Tavauce du lever du soleil. Lès songes qui remplissent les heures d'obscurité jusqu'à l'aurore du jour nouveau sont, chez ceux-là, def? souvenirs désolés, chez ceux-ci^ des espoirs superbe*, -et la forme sensible de ces songes; ce sont les/ productions artistiques du temps; * ^ • ^

C'est ici le HeU de prévenir un malentendu possible. La graîide majorité des classes moyennes et inférieures n'çst naturellement pas « fin de siècle »: Sans doute, la dispo- :sition d'âme actuelle remue les peuples jusque dans leurs dernières profondeurs et éveille même dans l'homme le p\\ïs obscur, le plus rudimentaLire, Un étrange sentiment de roulis et de jàctatlon. Mais'cet état de plus ou moins léger mal de çier psythiqUe n'fexcite pas en lui les désirs jfles femqaes enceintes et ne s'exprime pa^ en nouveaux besoins esthétique^; Le philistin et le prolétaire, quand ilç ne se savent pas observés par le regard railleur d'uni homme à la mode et peuvent se livrer sans contrainte àl leurs inclinations, continuent à trouver une satisfaction san^ mélange dans les vieilles et très vieilles formes de l'art et de la poésie. Ils préfèrent les romans de M. Georges Ohnet à tous les symbolistes, et Cavalliera rusticana de Mascagni à toutes les œuvres des disciples de Richard Wagner et à celles de Wagner lui-même. Ils s'amusent royalement aux farces à gifles et aux chansons des beuglants, et bâillent ou s'irritent aux pièces d'Ibsen. Ils s'arrêtent avec un vif plaisir devant les chromos d'après les tableautins de Munich repré-

tentant des scènes de brasseries et d'estaminets rustiques, et passent sans un regard devant les peintres du plein air. Une toute petite minorité seule trouve un plaisir sincère aux nouvelles tendances et les annonce avec conviction comme les seules justifiées, les seules conduisant à l'avenir, les seules faites pour plaire et pour édifier. Mais éetle minorité a le don d'occuper toute la surface visible de la société, de même qu'une très petite quantité d'huile est capable de couvrir de larges étendues de mer. Elle se ëompose en grande partie de gens riches et distingués ou de fanatiques. Ceux-là donnent le ton à tous les fats, imbéciles et pauvres d'esprit; ceux-ci impressionnent les faibles et les gens qui ne pensent pas par eux-mêmes, et intimident les peureux. Tous les snobs feignent d'avoir le même goût que la minorité exclusive qui, faisant bande à part, passe avec des airs de profond mépris devant tout ce qui jusqu'à présent a été réputé beau; et c'est ainsi que l'humanité civilisée tout entière semble convertie à l'esthétique du Crépuscule des Peuples.

Mêloûs-Dous à la foule sur les places élégantes des grandes villes européennes, sur les promenades des villes d'eaux à la mode, aux soirées des gens riches, et exami* Bons les types que nous y rencontrons.

Parmi les femmes, celle-ci porte sa chevelure débor^ daut toute lisse en arrière, comme la Maddalena Doni de Raphaël aux Offices de Florence; celle-Và, haut renflée sur Je front, à la façon de Julie, fille de Titus, ou de Plotine, épouse de Traia% dans les bustes du Louvre; une troisième, coupée court par devant, ondoyant longuement aux tempesr et sur la nuque, frisée et floue à la mode du XV® siècle, comme on la voit représentée, chez Gentile Bellinî, Botticelli et; Mantegna, sur les têtes de pages et de jeunes chevaliers. Chez beaucoup, les cheveux sont teints,:et,de telle sorte, qu'ils surprennent par leur révolte contre la loi de l'harmonie organique et produisent l'effet 4'ttfi^dis§Qn?mce voulue qui doit trouva sa résolution daufs

la polyphonie supérieure de Tensemble de la toilette. Cette brune aux yeux noirs fait pièce à la nature, en encadrant son visage au teint mat de rouge cuivré ou de jaune d'or; cette belle aux yeux bleus, au teint de lait et de roses, accroît la blancheur de ses joues par une bordure de cheveux artificiellement aile-de-corbeau. Celle-ci couvre sa tète d'un large et lourd feutre qui, avec son bord relevé par derrière et sa garniture de gros pelotons de peluche, est évidemment imité du sombrero des toreros espagnols qui, pendant Texposition universelle de 1889, ont exercé leur art à Paris ct^ suggéré aux modistes toutes sortes de motifs; celle-là plante sur sa chevelure le béret de velours vert et rouge des escholiers du moyen âge. Lé costumé continue les étrangetés de la coiffure et du chapeau. Ici, un mantelet descendant jusqu'à la ceinture, fendu sur un côté, drapé devant la poitrine comme une portière, et garni, au bord, de petites pelotes de soie dont le trémoussement incessant est fait pour hypnotiser ou taettre eu fuite, en un instant, nù spectateur nerveux ; là; uni péplum grec, dont le nom est devenu aussi familier riii tailleur qu'à un respectable philologue; à côté de la moriutriéhtàle robe empesée dé Catherine de Médicis et de ïa haute fraise cuirassée de Marie Stiiaft, lés blaùcsVêteïnetits flotiaité des anges dé rAnnonctation dans \c§ J)eintures dé Mémling; et, en complet contraste avec ceci; "une càcidaturé du costume masculin : redingote de drap èti'iquée , à révers largement ouverts , gilet , devant 'de chemise amidonné, petit col droit et ùravate. Comme forme prédomiriantc apparaît' chez la majorité, qui ne veut pas se metlfé en évidence et se contente d'une

moyenae exempte de fantaisie , un rococo tourmenté à lignes obliques déconcertantes, avec bouffants, bourrelets, renflements et renfoncements incompréhensibles, plissés sans commencement raisonnable ni fin justifiée, dans lesquels sombrent tous les contours de la forme humaine, et qui font ressembler le corps féminin tantôt à un animal de l'Apocalypse, tantôt à un fauteuil, à un triptyque ou à tout autre objet d'apparat.

Les enfants des mères ainsi attifées cheminent à côté d'elles comme des incarnations d'une des aberrations les plus intolérables qui aient jamais pris naissance dans l'imagination malade d'une pauvre vieille fille. Ce sont les images devenues vivantes de l'insupportable Anglaise Kate Greenaway, condamnée par le célibat à renoncer aux joies maternelles, et dont l'amour pour les enfants, étouffé et dégénéré conséquemment en une forme contre nature, cherche sa satisfaction dans des dessins horriblement maniérés qui montrent les enfants sous les déguisements les plus ridicules et déshonorent tout bonnement l'enfance sacrée. Ce mioche est enfermé des pieds à la tète dans le costume rouge d'un bourreau du moyen âge; cette fillette de quatre ans porte un chapeau-cabriolet tel qu'en portaient ses bisaïeules et traîne derrière elle un long manteau de cour au teint criard ; une autre bambine qui peut à peine se tenir sur ses petites jambes est revêtue de la robe à traîne à taille courte, à jupe longue, à ceinture haute et aux manches à gigot de la dame empire.

Les hommes complètent le tableau. Sans doute, par crainte du rire des philistins ou par un restant de bon goût, leur toilette demeuré préservée contre les pires

Max Nordau. — Dégénérescence. I — 2

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absurdités^ et à part Thabit rouge à boutons de métai et les culottes avec bas de soie par lesquels quelques idiots à monocle et à gardénia cherchent à ressembler aux artistes des théâtres de singes, on remarque en eux peu de choses qui s'écartent du type régnant du costume masculin de notre temps. Mais en matière d'ajustement des tètes, la fantaisie exerce d'autant plus librement son caprice. Celui-ci montre les boucles courtes et la barbe frisée à deux pointes de Lucius Verus; celui-là, la tête rasée au milieu en une large raie, sur les côtés les cheveux plus longs, et la moustache rare, hérissée comme chez les chats, d'un kakémono japonais; son voisin, la barbiche de Henri IV; un autre, la moustache farouche d'un lansquenet de F. Brun ou de Callot, ou Ténergique touffe de barbe des gardes civiques dans la Ronde de nuit de Rembrandt. Le caractère commun de tous ces êtres, c'est de ne pas donner leur véritable nature, mais de vouloir représenter quelque chose qu'ils ne sont pas. Ils ne se contentent pas de montrer leur formation naturelle ni de rehausser celle-ci par des artifices permis, adaptés à leur type justement senti, mais cherchent à incarner un modèle quelconque de l'art qui n'a aucune parenté avec leur propre schéma et souvent même lui est violemment opposé ; et très fréquemment ils n'imitent pas seulement un modèle, mais plusieurs modèles à la fois, qui grincent les dents les uns contre les autres. Ainsi apparaissent des têtes assises sur des épaules auxquelles elles ne font pas suite, des tenues dont les différentes pièces sont incohérentes comme un costume de rêve, des associations de couleurs qui semblent avoir été composées dans Tobscu-

rite. On a rimpression d'être à une mascarade où chacun est venu dans un déguisement et en tête. En maintes occasions, comme le jour du vernissage au Salon du Champ-de- Mars, à Paris, ou à l'ouverture de l'exposition de tableaux de l'Académie royale de Londres, cette impression peut s'accroître si sinistrement, que l'on croit cheminer parmi des larves assemblées au hasard, dans un charnier fabuleux, avec des corps dépecés : tètes, troncs, membres, tels qu'on les a trouvés sous la main, et que l'ajusteur a ensuite revêtus, sans y prendre le moindrement garde, des premiers vêtements venus de toutes les époques de l'histoire et de toutes les parties du monde. Chaque individu aspire visiblement à éveiller violemment l'attention par une singularité quelconque de contour, d'attitude, de coupe, de couleur, et à la fixer impérieusement. Il veut exercer une forte excitation nerveuse, agréable ou désagréable^ peu importe. Son idée fixe est de produire à tout prix de l'effet. Suivons dans leurs demeures ces êtres ainsi travestis. Celles-ci sont à la fois des décors de théâtre et des chambres de débarras, des boutiques de brocanteurs et des musées. Le cabinet de travail du maître du logis est une salle gothique avec cuirasses, boucliers et bannières contre les murs, ou un étalage de bazar oriental avec tapis kurdes, bahuts de Bédouins, narghilés circassiens et boîtes de laque indoues. Près de la glace de la cheminée, des masques japonais font des grimaces atroces ou drôles. Entre les fenêtres se hérissent des trophées d'épées, poignards, masses d'armes et vieux pistolets à rouet* Le jour filtre à travers des vitraux qui représentent des saints émaciés en adoration extatique. Les murs du salon sont

tapissés de gobelins vermoulus dont un soleil de deux siècles, ou peut-être simplement un savant bain chimique, a mangé les couleurs, ou de papiers de Morris sur lesquels des oiseaux exotiques passent légèrement dans le branchage follement entrelacé, et où de grandes fleurs lascives coquetlent avec des papillons vaniteux. Entre les fauteuils et les poufs, tels que nos contemporains amollis les connaissent et les exigent, sont des sièges renaissance dont le fond de bois, en forme de coquillage ou de cœur, solliciterait tout au plus le verso endurci de rudes héros de tournois. Une chaise à porteurs dorée et peinte surprend entre des armoires de Boule, et une petite table chinoise biscornue à côté d'un secrétaire de dame incrusté, d'un rococo gracieux. Sur toutes les tables et dans toutes les vitrines sont exposées des antiquités petites et grandes, généralement d'une inauthenticité garantie, ou des produits des arts secondaires : une figurine de Tanagra à côté d'une boîte en jade ajourée, une plaque de Limoges près d'une aiguière de cuivre persane à long cou, une bonbonnière entre un livre de messe à couverture d'ivoire découpé et des mouchettes de cuivre ciselé. Sur des chevalets drapés de velours sont des tableaux dont le cadre cherche, par une étrangelé quelconque : une araignée dans sa toile, un bouquet de chardon en métal, etc., à attirer indiscrètement le regard. Dans un angle est élevé une sorte de temple à un Bouddha accroupi ou debout. Le boudoir de la mdtresse de maison tient de la chapelle et du harem. La table de toilette est conçue et décorée en manière d'autel, un prie-Dieu garantit la piété de l'habitante de la chambre, et un large divan aux coussins ravagés semble rassurer sur

la sévérité de cette piété. Les murs de la salle à manger sont garnis de tout le fonds d'un magasin de porcelaine; de la vaisselle d'argent précieuse est exposée dans un vieux buffet rustique, et sur la table fleurissent des orchidées aristocratiques, tandis que d'orgueilleux surtouts d'argent brillent entre des plats et des cruches de faïence villageoise. La lumière répandue, le soir, dans ces pièces, par de hauts lampadaires, est à la fois amortie et teintée par des abatjour rougeâtres, jaunes, verts, de forme excentrique, sour vent bordés de dentelle noire; les personnes éclairés de cette manière semblent tantôt baignées dans un brouillard bariolé transparent, tantôt enveloppées d'une clarté colorée, tandis que des pénombres savantes voilent mystérieusement les angles et les fonds, et que d'artificieux accords de couleurs fardent les meubles et les bibelots d'une originalité qu'ils n'ont pas à l'éclairage naturel ; quant aux personnes, elles se complaisent, de leur côté, dans des poses étudiées qui leur permettent de faire passer sur leurs visages des effets de lumière à la Rembrandt ou à la Schalcken. Tout, dans ces demeures, cherche à exciter et à troubler les nerfs. L'incohérence et l'opposition de tous les objets, la constante contradiction entre leur forme et leur usage, l'étrangeté de la plupart d'entre eux, tout vise à provoquer l'ahurissement. Il ne faut pas qu'on y ressente le calme que l'on éprouve devant un ensemble facile à embrasser du regard, l'aise qui berce votre esprit quand vous saisissez immédiatement tous les détails de ce qui vous entoure. Ceux qui entrent ici ne doivent pas s'assoupir, mais vibrer. Quand le maître du logis parcourt ces chambres, enveloppé dans un froc blanc de moine, à

Texemple de Balzac, ou dans le manteau rouge d'un chef de brigands d'opérette, à l'imitation de M. Jean Richepia, il exprime simplement l'aveu que sur ces tréteaux doit logiquement apparaître un polichinelle. Tout est réuni au hasard, d*une façon hétérogène, sans viser une unité quelconque; un style historique hien déterminé passe pour suranné, lourdement provincial ; et quant à un style propre, l'époque ne l'a pas encore produit. L'unique tentative d'acheminement vers ce but se rencontre peut-être dans les meubles de M. Carabin exposés au Salon du Champde-Mars de Paris. Mais ces rampes d'escaliers sur lesquelles dégringolent tumultueusement des furies nues et des possédées, ces bibliothèques dont des tètes d'assassins coupées forment le socle et un pilastre, même celte table offrant l'aspect d'un livre gigantesque ouvert et porté par des gnomes, constituent un style pour des fébricitants ou des damnés. Si le directeur général de l'enfer de Dante a un salon de réception, il doit être garni de meubles semblables. Les créations de M. Carabin ne sont pas un ameublement, mais un cauchemar.

Nous avons vu comment la bonne société s'habille et s'installe. Examinons maintenant comment elle s'amuse, où elle cherche ses excitations et ses distractions. Au Salon, elle se presse avec de légers cris d'admiration, pas plus hauts qu'il ne sied, autour des femmes de M. Besnard, qui ont des cheveux vert d'herbe, des visages jaunesoufre ou rouge-flamme, des bras tachetés de violet et de rose, et qui sont vêtues d'un phosphorescent nuage bleu en forme tout justement reconnaissable de robe de chamr bre. Elle aime donc la débauche de couleurs hardiment

révolutionBai^^? Oui : mais pas exclusivement. Car, après Besnard, elle accomplit avec une extase aussi forte ou plus forte encore ses dévotions devant le Puvis de Gha* vannes aux couleurs pâlies et éteintes comme à Taide d'un lait de chaux à demi transparent; devant le Carrière envahi par une vapeur énigmatique, pénétré comme d'un nuage d'encens; devant le RoU vibrant dans une douce lueur argentée* Le violet des élèves de Manet plongeant uniformément toute la création visible dans une lumière de conte de fées ; les archaïstes avec leurs demi-couleurs ou plutôt les spectres de couleurs oubliées, éventées, comme ressuscitées d'un antique tombeau; cette palette « feuille d'automne » , « vieil ivoire » , jaune évaporé, pourpre étouffé, attirent en somme plus de regards enthousiastes que l'opulente orchestration du groupe Bes>nard. Ce que le tableau représente a l'air de laisser indifférents les visiteurs d'élite ; seuls les gens de la campagne et les couturières, public reconnaissant des chromos, s'intéressent à « l'anecdote ». Et pourtant les visiteurs d'élite s'arrêtent avec prédilection, dans leurs promenades artistiques, devant Chacun sa chimère de M. Henri Martin, où des formes humaines brouillées qui s'écoulent en un bouillon jaune font toutes sortes de choses incompréhensibles, qu'une explication pleine de profondeur doit d'abord aider à saisir; devant Le Christ et la Femme adultère de M. Jean Béraud, où, dans une salle à manger parisienne, au milieu d'une société en habit noir, devant une dame en robe de bal, un Christ authentique, vêtu à l'orientale et auréolé de façon orthodoxe, mime une scène de l'Évangile; ou devant les ivrognes et coupeurs dégorge

de la banlieue parisienne de M. Raffaelli, au dessin intense, mais peints avec de l'eau de bourbier et de Targile délayée. Quand on navigue à travers une exposition de peinture dans le sillage de la bonne compagnie, on constate invariablement que celle-ci montre le blanc des yeux et joint les mains en face de tableaux qui font éclater de rire les gens ordinaires ou amènent sur leurs visages cette expression de courroux propre à Thomme qui se croit mystifié, et qu'elle se hâte de passer, en haussant les épaules ou en échangeant des regards railleurs, devant les œuvres où les autres stationnent avec un plaisir reconnaissant.

A rOpéra et dans les salles de concerts, les formes arrêtées de l'ancienne mélodie laissent froid. La transparence du travail thématique des maîtres classiques, leur observation consciencieuse des lois du contre-point, passent pour plates et ennuyeuses. A une « coda » qui tombe gracieusement, finit d'une façon claire, à un point d'orgue juste et harmonique, on bâille. Les applaudissements et les couronnes vont au Tristan et Iseult de Wagner et particulièrement à son mystique Parsifal, à la musique d'église du Rêve de M. Bruneau, aux symphonies de César Franck. La musique destinée à plaire doit ou feindre le recueillement religieux, ou décontenancer par sa forme. L'auditeur musical a l'habitude de développer involontairement un peu en pensée chaque motif surgissant dans un morceau de musique. Or, la façon dont le compositeur conduit son motif doit différer absolument de ce développement anticipé. Il ne faut pas qu'on puisse la deviner. Là où l'on attend un intervalle consonant,

doit en appartdtre un dissonant; quand on espère entenc la phrase menée en cadence finale plausible jusqu'à s terme naturel, il est nécessaire qu'elle soit coupée bn quement au milieu d'une mesure. Les modes et les cl doivent subitement changer. Dans Torchestre, une ardei polyphonie doit appeler l'attention vers quatre ou ci côtés à la fois; des instruments isolés ou des grou] d'instruments doivent, sans égard les uns pour autres, se déchaîner simultanément sur l'auditeur, jusqi ce que celui-ci tombe dans Tétat nerveux d'un homme < s'efforce en vain de comprendre les mots dans le brouha d'une douzaine de voix qui lui parlent. Le thème, mê; s'il a d'abord un contour nettement accusé, doit deve toujours plus indécis, se perdre insensiblement de plus plus, et bientôt se fondre en un brouillard dans lequel fantaisie peut voir, comme dans les nuages nocturnes c( rant à toute bride, toutes les formes qu'il lui plaît, D{ des suites de trioles infinies, montant et descendant chi matiquement, le flot sonore doit couler sans bords ni I reconnaissables, et faire apparaître parfois au regard l'auditeur emporté par lui et cherchant anxieusement terre, une rive lointaine qui bientôt est reconnue com un mirage fuyant. La musique doit constamment p mettre, mais ne jamais tenir; elle doit faire semblant vouloir conter un grand secret, et se taire ou divagi avant d'avoir dit le mot attendu avec des palpitatioi L'auditeur cherche, dans la salle de concert, des él d'âme à la Tantale, et la quitte avec le profond épui ment nerveux du jeune couple amoureux qui, lors rendez-vous nocturne, a essayé d'échanger des caress

at des heures entières, à travers une fenêtre étroîte- ;rillée.

livres qui divertissent m édifient le public ici décrit, lent un curieux parfum, dans lequel on peut dis* Tencens, Teau de Lubin et le fumier, avec prédo- ^e alternative de Tune ou de Tautre de ces odeurs, oples exhalaisons de cloaques ne suffisent plus. La fangeuse de M. Zola et de ses disciples en vidange re est dépassée et ne peut plus désormais s'adresser es couches sociales et à des peuples arriérés. La qui forme Tavant-garde de la civilisation se bouche en face de la fosse mobile du naturalisme non ïj et ne se penche au-dessus de lui avec sympathie Dsité que si une habile canalisation y a amené aussi e parfum de boudoir et de sacristie. La sensualité sse pour vulgaire et n'est admise que quand elle jenle sous forme de vice contre nature et de dégéence. Des livres qui traitent simplement des rapde Thomme et de la femme, même sans aucun semblent absolument d'une moraUté fade. La titililégante commence seulement là où cesse la sexuamale. Priape est devenu le symbole de la vertu. Le \ cherche des incarnations à Sodome et à Lesbos, e château du chevalier Barbe-Bleue et dans la pe de domestique de la Justine du « divin » mar- ) Sade. Le livre qui veut devenir à la mode doit out être obscur. Le compréhensible est banal et bon ent pour la populace. Ce livre doit afficher en m certain ton onctueux, mais pas trop importun, de iteur, et faire succéder aux scènes lubriques des

explosions éplorées d'amour pour tous les souffrants et les humbles, ou des transports enflammés de fervente croyance en Dieu. On aime beaucoup les histoires de revenants, mais présentées sous un déguisement scientifique, tel qu'hypnotisme, télépathie, somnambulisme; les jeux de marionnettes, où. des compagnons à Tair naïf, mais rusés, font balbutier comme de petits enfants ou des imbéciles les figures vieillies des ballades; enfin les romans ésotériques, dans lesquels Tauteur donne à entendre qu'il pourrait en dire beaucoup sur la magie, la kabbale, le fakirisme, l'astrologie et autres sciences blanches et noires, pour peu qu'il le voulût. On se grise des successions nébuleuses de mots des poésies symboliques. Ibsen détrône Goethe; Maeterlinck est mis au même rang que Shakespeare ; des critiques allemands et même français déclarent Frédéric Nietzsche le premier écrivain allemand de l'époque présente; la Sonate à Kreutzer, de Tolstoï, est la Bible des dilettantes de l'amour qui ne comptent plus leurs amants; des messieurs comme il faut trouvent « très distingués » les refrains vulgaires et les chansons de forçats de Jules Jouy, de Bruant, de Mac Nab et de Xanrof, à cause de « la chaude sympathie qui y circule » (les mots entre guillemets sont une formule) ; et des mondains qui ne croient qu'au baccara et à la Bourse vont en pèlerinage au mystère de la Passion représenté par les paysans d'Oberammergau, et ils s'essuient les yeux en lisant les invocations de M. Paul Verlaine à la Sainte Vierge.

Expositions artistiques, concerts, théâtre et livres, fussent-ils si extraordinaires, ne suffisent toutefois pas

aux besoins esthétiques de la société élégante. Celle-ci cherche des satisfactions inconnues. Elle exige des excitations plus fortes, et espère les trouver dans les exhibitions où différents arts s'efforcent d'agir simultanément sur tous les sens dans des combinaisons nouvelles. Poètes et artistes se battent incessamment les flancs pour satisfaire cet instinct. Un peintre, qui s'est moins préoccupé d'ailleurs de nouvelles impressions que de bonne vieille réclame, montre le soir, dans un salon profondément crépusculaire, son tableau qui représente tant bien que mal Mozart mourant travaillant à son Requiem^ tandis qu'un aveuglant rayon de lumière électrique habilement dirigé tombe sur le tableau, et qu'un orchestre invisible joue doucement le Requiem. Un musicien fait un pas de plus. Poussant jusqu'à l'extrême une idée de Bayreuth, il organise un concert dans une salle plongée en une nuit complète, et récrée ainsi ceux de ses auditeurs auxquels un voisinage heureusement choisi offre l'occasion d'augmenter agréablement dans l'obscurité leurs émotions musicales par des émotions d'un autre genre. Le poète Haraucourl fait déclamer sur la scène, par Sarah Bernhardt, une paraphrase de l'Évangile écrite en vers vigoureux, pendant qu'une musique contenue accompagne, comme dans les anciens mélodrames, la comédienne d'une « mélodie sans fin ». Les pionniers s'adressent aussi au sens olfactif, injustement méprisé jusqu'ici par les beauxarts, et l'invitent à prendre part aux jouissances esthétiques. Au théâtre, on installe un vaporisateur qui souffle ,des parfums sur les spectateurs. Sur la scène, on déclame une poésie de forme approximativement dramatique. Dans

chaque coupure, chaque acte, chaque scène, de quelque nom qu'on veuille nommer la chose, domine une autre voyelle; à chacune, le théâtre est illuminé d'une lumière différente ; à chacune, Torchestre joue un morceau d'un autre mode, et le vaporisateur envoie un autre parfum. L'idée de cet accompagnement du vers par le parfum a été lancée à demi plaisamment par Ernest Eckstein voilà quelques années; on Ta réalisée à Paris avec un sérieux religieux. Les novateurs vont prendre dans la chambre des enfants le théâtre de marionnettes pour y jouer, en vue des adultes, des pièces qui, dans une note artificiellement naïve, révèlent ou cachent un sens prétendument profond, et y faire défiler les ombres chinoises qu'ils perfectionnent avec beaucoup de talent et d'ingéniosité ; des figures gentiment dessinées et coloriées se meuvent sur des fonds à surprises lumineuses, et ces tableaux animés rendent visible le cours des idées d'une poésie dite à cette occasion par l'auteur, et dont un piano cherche aussi à rendre sensible à l'oreille le sentiment fondamental. Et pour jouir de ces exhibitions, la société se presse dans un cirque de faubourg, dans le grenier d'une maison sur la cour, dans une boutique de fripier ou une taverne fantastique, dont les représentations réunissent, dans une salle commune où l'on boit de la bière, les habitués crasseux avec des marquises éthérées.

Les manifestations décrites dans le chapitre précédent doivent sauter aux yeux de chacun, même du philistin le plus borné. Mais celui-ci les regarde comme une mode, et rien de plus, et les mots courants : caprice, excentricité, affectation du nouveau, instinct d'imitation, lui semblent une explication suffisante. Le bel esprit, auquel son éducation exclusivement esthétique ne permet pas de comprendre Tenchainement des choses et de saisir leur véritable signification, s'abuse lui-même et abuse les autres sur son ignorance au moyen de phrases sonores et parle superbement d'une « recherche inquiète d'un idéal nouveau par Tâme moderne », des « vibrations plus riches du système nerveux affiné des contemporains », des « sensations inconnues de l'homme d'élite ». Mais le médecin, celui notamment qui s'est voué à l'étude particulière des maladies nerveuses et mentales, reconnaît au premier coup d'œil, dans la disposition d'esprit « fin de

siècle »y dans les tendances de ia poésie et de Tart contemporains, dans la manière d'être des créateurs d'œuvres mystiques, symboliques, « décadentes », et Tattitude de leurs admirateurs, dans les penchants et instincts esthétiques du public à la mode, le syndrome de deux états pathologiques bien définis, qu'il connaît parfaitement : la d égénéresc ence et r hysjérie , dont les degrés inférieurs portent le nom de n eurasthén ie. Ces deux conditions de l'organisme diffèrent en elles-mêmes, mais ont certains traits communs; elles se présentent fréquemment aussi Tune ' à côté de Tautre, de telle sorte qu'il est plus facile de les observer dans leurs formes mixtes que chacune isolément. I La notion de la dégénérescence, qui domine aujourd'hui ILlôute la science psychiatrique, a été pour la première fois ^nettement conçue et définie par Morel. Dans son œuvre capitale fréquemment citée, mais malheureusement trop peu lue *, cet excellent aliéniste, célèbre un moment en Allemagne même en dehors de sa profession ', donne de ce qu'il entend par « dégénérescence » l'explication suivante :

i. Traité des dégénérescences physiques, intellectuelles et morales de Vespèce humaine et des causes qui produisent ces variétés mata- ^dives, par le D' B.-A. Morel. Faris, 1857, p. 5.

2. Le comte Ghorinsky avait, à rinstigatioo de sa maîtresse Ebergenyi, empoisonné sa femme, une ancienne comédienne. Le meurtrier était un épileptique et un « dégénéré » au sens de MoreL Sa famille appela celui-ci de Normandie à Munich, afîn qu'il déclarât aux jurés chargés de le juger que l'accusé était irresponsable. Cela irrita d'une façon significative Chorinsky, et le ministère public, de son côté, contredit résolument les assertions de l'aliéniste français, en s'appuyant sur les avis des plus éminents psychiatres munichois. Ghorinsky fut déclaré coupable, mais peu après sa condamnation la folie éclata chez lui, et il mourut quelques mois plus tard dans la démence la plus profonde, justifiant tous les pronostics de l'aliéniste français, qui avait démontré en allemand, devant des jurés allemands, l'insuffisance du savoir de ses confrères munichois.

;- (t L'idée la plus claire que nous puissions nous former de . la dégéùérescence de l'espèce humaine, est de nous la représenter comme une déviation maladive d^un type primitif. Cette déviation, si simple qu'on la suppose à son origine, renferme néanmoins des éléments de transmissibilité d'une telle nature, que celui qui en porte le germe devient de plus en plus incapable de remplir sa fonction dans Thumanité, et que le progrès intellecluel déjà enrayé dans sa personne se trouve encore menacé dans celle de ses descendants ».

r Quand, sous Tinfluence de nocivités de toutes sortes, un ; organisme est affaibli, ses descendants ne sont pas semblables au type sain, normal et évolutif de i^^spèce, mais ; forment une nouvelle sous-variété qui possède, comme • toutes les autres, la faculté de léguer à ses propres descendants, à un degré qui s'accroît de plus en plus, ses écarts , de la norme, en ce cas pathologiques : arrêts de déve- ^ loppément, difformités et vices. Ce qui distingue la dégénérescence de la formation de nouvelles espèces, ou phylogénie, c'est que la variété pathologique ne dure pas et ne se reproduit pas comme celle qui est saine, mais est heureusement bientôt frappée de stérilité et meurt après quel- ' ques générations, souvent même avant d'avoir atteint les plus bas degrés de la dégradation organique *.

La dégénérescence se trahit chez l'homme par certains signes somatiques qu'on nomme « stigmates », mot malheureux, car il part de l'idée fausse que la dégénérescence est nécessairement la conséquence d'une faute,

i. Morel, op. cit., p. 683.

et sa marque un châtiment. Ces stigmates sont le mités, les formations multiples et les arrêts de dé ment : en première ligne l'asymétrie, c'est-à-dire loppement inégal des deux moitiés du visage et d puis les imperfections de Toreille, qui frappe par i deur informe ou s'écarte de la tête en guise d'an le lobule manque ou est adhérent, le rebord {he ourlé; ensuite le strabisme, le bec-de-lièvre, les i rites dans la forme et la position des dents, 1 ogivale ou plate de la voûte du palais, les doigti ou surabondants (syn = et polydactylie), etc. Mo mère dans son livre les signes analomiques de rescence, dont la liste a été notablement accrue observate' 7s venus après lui. Lombroso, notam considérablement enrichi la connaissance des stig mais il ne les attribue qu'à son « criminel-né », re qui, précisément au point de vue scientifique di italien, ne peut se justifier, car les « criminels-n sont autre chose qu'une s ubdivision des dégén ér exprime cela très nettement, quand il dit : « Le crime et la folie ne sont séparés que par les ] sociaux * ».

11 y aurait un moyen sûr de prouver qu'elle i arbitraire, que ce n'est pas une boutade sans fon mais un fait, l'affirmation que les auteurs de tous 1 vements « fin de siècle » en art et en littérature i dégénérés ; ce serait d'examiner soigneusement le

i. VHomme criminel (criminel-né, fou moral, épilepti( duclion française par Régnier et Bournet. Paris, 1887, p. 1

2. La famille névropathique. Archives de Neurologie, 18{ et 20.

Max Nordau. — Dégénérescence. I — 3

physique et leur arbre généalogique. On rencontreubitablement chez presque tous des proches parents pés et un ou plusieurs stigmates qui mettent hors de [e diagnostic « dégénérescence ». Il est vrai que iment on n'oserait, par respect humain, publier le

d'un tel examen, et que ce dernier convaincrait înt celui-là même qui pourrait y procéder, té des stigmates physiques, la science en a aussi d'intellectuels, qui caractérisent la dégénérescence irement que ceux-là, et ceux-ci apparaissent nétteans toutes les manifestations vitales, notamment utes les œuvres des dégénérés, au point qu'il n'est ;essaire de mesurer le crâne d'un écrivain ou de

lobe de l'oreille d'un peintre, pour reconnaître partient à la classe des dégénérés, trouvé pour ceux-ci une quantité de dénominations. 3y et Bail les nomment « habitants des pays-fron- , c'est-à-dire des régions limitrophes à la raison et à la folie déclarée. Magnan les appelle « dégéupérieurs », et Lombroso parle de « mattoïdes » t italien matto^ fou), et de « graphomanes », dési- )ar ce mot ces demi-fous qui ressentent le besoin 1. En dépit de la multiplicité de ces dénominations^

d'une espèce unique d'individus, qui manifestent rente par la similitude de leur physionomie intele.

igalité que nous avons observée dans le développehysique des dégénérés, nous la rencontrons aussi mr développement intellectuel. L'asymétrie du et du crâne trouve en quelque sorte son pendant

dans leurs facultés. Les unes sont complètement étiolées, les autres pathologiquement exagérées. Ce qui manque à presque tous les dégénérés, c'est le sens de la moralité et du droit. Pour eux n'existe aucune loi, aucune convenance, aucune pudeur. Ils commettent avec la plus grande tranquillité et la plus vive satisfaction des crimes et des délits, pour contenter un instinct, une inclination, un caprice momentanés, et ne comprennent pas que d'autres s'en formalisent. Quand ce phénomène apparaît à un haut degré, on parle de « folie morale », « la moral insanity » de Pritchard et de Maudsley *. Mais il y a aussi des degrés moindres où le dégénéré, sans faire peut-être lui-même rien qui l'expose aux lois pénales, justifie en théorie le crime, cherche à démontrer, avec une abondante phraséologie pseudo-philosophique, que « bien » et « mal », vertu et vice, sont des distinctions arbitraires, s'enthousiasme pour les criminels et leurs actes, découvre de soidisant beautés dans les choses les plus abjectes et les plus repoussantes, et cherche à éveiller de la sympathie et de la « compréhension » pour toutes les bestialités. Les deux racines psychologiques de la folie morale à tous les degrés de développement sont d'abord un égoïsme monstrueux •,

1. Lire notamment à ce sujet : KrafTt-Ebing, La doctrine de la folie morale^ 1811; — H. Maudsley, Crime et Folie, Bibliothèque scientifique internationale; — et Ch. Féré, Dégénérescence et Crimi-^ nalité. Bibliothèque de philosophie contemporaine. Paris, 1888.

2. J. Ro ubinoy itch, Hystérie mâle et dégénérescence. Paris, 1890, pTTfâ-f-rTta société qui l'entoure (lui, le dégénéré) est tout à fait étrangère pour lui, et il ne connaît ni ne s'intéresse qu'à lui-même ». «J^egrâk), Du délire chez les dégénérés, Paris, 1886, p. 10 : « Le malade est ... le jouet de ses passions, il est emporté par ses instincts, il n'a plus qu'une préoccupation, celle de satisfaire ses appétits ». P. 27 : « Hs sont égoïstes, orgueilleux, vaniteux, infatués d'eux-mêmes ».

puis Timpulsivité \ c'est-à-dire Timpossibililé de résister à n'importe quelle impulsion soudaine, et ces deux choses forment aussi les principaux stigmates intellectuels des dégénérés. J'aurai occasion de démontrer, dans les chapitres suivants, pour quelles causes organiques, par suite de quelles particularités de leur cerveau et de leur système nerveux, les dégénérés doivent être égoïstes et impulsifs. Dans cette introduction, j'ai voulu me borner à caractériser le stigmate même.

Un autre stigmate intellectuel des dégénérés est leur / émotivité. Morel a même prétendu faire de cet attribut 1 leur marque distinctive capitale, mais à tort, selon moi •, car il paraît dans la même mesure aussi chez les hystériques, et se trouve même chez des personnes absolument saines qu'une cause passagère, maladie, épuisement, fort ébranlement moral, a affaiblies temporairement. En tout cas, c'est un phénomène qui manque rarement chez le dégénéré. Il rit jusqu'aux larmes ou pleure abondamment pour une excitation disproportionnément faible; un vers ou une ligne en prose ordinaires lui font passer un frisson dans le dos : des statues et des tableaux indifférents le plongent dans le ravissement, et la musique tout particulièrement, même insipide et de peu de mérite, provoque chez lui la plus violente émotion '. 11 est très fier d'être un in-

1. Henri GoUn, Essai sur Vétat mental des hystériques, Paris, 1890, p. 59 : « Deux grands faits dominent toute l'existence du dégénéré héréditaire, l'obsession et l'impulsion, toutes deux irrésistibles ».

2. Morel, Du délire émotif. Archives générales^ 6* série, 7« vol., p. 385 et 530. Voir aussi Roubinovitch, op. cit. y p. 53.

3. Roubinovitch, op. cit., p. 68. « La musique l'émotionne vivement ».

stniment qui vibre si fortement, et il se vante de sentir tout son être intérieur ravagé, toute son âme résolue, et d'éprouver jusqu'au bout des doigts la volupté du beau, là où le philistin reste complètement froid. Son excitabilité lui semble une supériorité, il croit posséder une compréhension particulière qui manque aux autres mortels, et il méprise volontiers le vulgaire dont les sens sont émoussés et fermés. Le malheureux ne soupçonne pas qu'il est fier d'une maladie et se vante d'un trouble intellectuel; et certains critiques niais qui, par crainte d'être accusés d'incompréhension, font des efforts désespérés pour ressentir, en face de n'importe quelle œuvre floue ou ridicule, les émotions d'un dégénéré, ou célèbrent en expressions exubérantes les beautés que le dégénéré affirme y trouver, imitent inconsciemment un des stigmates de la demi-folie.

A côté de la folie morale et de l'émotivité, on observe chez le dégénéré un état d'adynamie et de découragement intellectuels qui revêt, selon les circonstances, la forme du pessimisme, d'une crainte vague de tous les êtres humains et de tout le phénomène du monde, ou le dégoût de soimême. « Ces malades », dit Morel, « ont un besoin continuel de... se plaindre, de sangloter, de répéter les mêmes questions et les mêmes mots, avec la monotonie la plus désespérante. Ils ont des conceptions délirantes de ruine, de damnation, de craintes imaginaires * ». « L'ennui qui ne me quitte pas », dit un semblable malade dont Roubinovitch nous conte l'histoire, « c'est l'ennui de moi-

1. Morel, Du délire panophobique des aliénés gémis seurs. 4nnsde^ médico-psychologiques, 1871.

même * ». « Parmi les stigmates moraux », ajoute cet auteur, « il faut encore noter ces craintes indéfinissables que les dégénérés présentent parfois de regarder, de sentir ou de loucher un objet quelconque ■ ». Et plus loin il mentionne leur « peur inconsciente de tout le monde ' ». Dans ce tableau du mélancolique déprimé, sombre, désespérant de lui-même et du monde, que torture la crainte de Tinconnu et que menacent des dangers vagues, mais terribles, nous reconnaissons trait pour trait Thomme du Crépuscule des Peuples et la disposition d'esprit « fin de siècle » décrite dans le premier chapitre.

A rabattement caractéristique du dégénéré s'allie, en règle générale, une aversion pour toute action, qui peut aller jusqu'à Thorreur d'agir et l'impuissance de vouloir (aboulie). Or, c'est une particularité de l'esprit humain connue du psychologue, que la loi de la causalité gouvernant la pensée entière, il assigne des motifs rationnels à toutes ses propres décisions. Déjà Spinoza a exprimé cela d'une jolie façon : « Si une pierre lancée par la main d'un homme pouvait penser », dit-il, « elle s'imaginerait certainement qu'elle vole parce qu'elle veut voler ». Beaucoup d'états d'âme et d'actes dont nous devenons conscients sont la conséquence de causes dont nous n'avons pas conscience. Dans ce cas, nous inventons après coup pour eux des motifs qui satisfont notre besoin psychique de claire causalité, et nous nous persuadons sans peine que maintenant nous les avons réellement expliqués. Le dégénéré qu'effraye l'ac-

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