‹ DébacleChapitre 2 sur 9 · LES ROÜGON-MACQUÀRT · texte numérisé non relu

LES ROÜGON-MACQUÀRT

mâchait des gros mots, des injures contre tous et contre lui-même. Et, même parmi les soldats qui n’avaient pas envie de se battre, parmi les moins braves, un besoin de hurler et de cogner montait, la colère de la continuelle défaite, la rage de s’en aller encore à pas lourds et vacillants, pendant que ces sacrés Prussiens égorgeaient là-bas des camarades.

Au pied de Stonne, dont le chemin en lacet descend parmi des monticules, la route s’était élargie, les troupes traversaient de vastes terres, coupées de petits bois. A chaque instant, depuis Oches, le 106% qui se trouvait maintenant à l’arrière-garde, s'attendait à être attaqué; car l’ennemi suivait la colonne pas à pas, la surveillant, guettant sans doute la minute favorable pour la prendre en queue. De la cavalerie, profitant des moindres plis de terrain, tentait de gagner sur les flancs. On vit plusieurs escadrons de la garde prussienne déboucher derrière un bois ; mais ils s’arrêtèrent, devant la démonstration d’un régiment de hussards, qui s’avança, balayant la route. Et, grâce à ce répit, la retraite continuait à s’effectuer en assez bon ordre, on approchait de Raucourt, lorsqu’un spectacle vint redoubler les angoisses, en achevant de démoraliser les soldats. Tout d’un coup, par un chemin de traverse, on aperçut une cohue qui se précipitait, des officiers blessés, des soldats débandés et sans armes, des voitures du train galopant, les hommes et les bêtes fuyant, affolés sous un vent de désastre. C’étaient les débris d’une brigade de la 1” division, qui escortait le convoi, parti le matin vers Mouzon, par la Besace. Une erreur de route, une malechance effroyable yenait de faire tomber cette brigade et une partie du convoi, à Varniforêt, près de Beaumont, en pleine déroute du 5® corps. Surpris, attaqués de flanc, succombant sous le nombre, ils avaient fui, et la panique les ramenait, ensanglantés, hagards, à demi fous, bouleversant leurs camarades de leur épou-

ftnte. Leurs récits semaient Teffroi, ils étaient comme apportés par le tonnerre grondant de ce canon que Ton entendait depuis midi, sans relâche.

Alors, en traversant Raucourt, ce fut Tanxiété, la bousculade éperdue. Devait-on tourner à droite, vers Autrecourt, pour aller passer la Meuse à Villers, ainsi que cela était décidé? Troublé, hésitant, le général Douay craignit d'y trouver le pont encombré, peut-être déjà au pouvoir des Prussiens. Et il préféra continuer tout droit, par le défilé d'Haraucourt, afin d’atteindre Remilly avant la nuit. Après Mouzon, Villers, et après Villers, Remilly : on remontait toujours, avec le galop des uhlans derrière soi. Il n’y avait plus que six kilomètres à franchir, mais il était déjà cinq heures, et quelle écrasante fatigue ! Depuis l’aube, on était sur pied, on avait mis douze heures pour faire à peine trois lieues, piétinant, s’épuisant dans des attentes sans fin, au milieu des émotions et des craintes les plus vives. Les deux nuits dernières, les hommes avaient à peine dormi, et ils n’avaient pas mangé ^à leur faim, depuis Vouziers. Ils tombaient d’inanition. Dans Raucourt, ce fut pitoyable.

La petite ville est riche, avec ses nombreuses fabriques, sa grande rue bien bâtie aux deux bords de la route, son église et sa mairie coquettes. Seulement, la nuit qu’y avaient passée l’empereur et le maréchal de Mac-Mahon, dans l’encombrement de l’état-major et de la maison impériale, et le passage ensuite du 1" corps entier, qui, toute la matinée, avait coulé par la route comme un fleuve, venaient d’y épuiser les ressources, vidant les boulangeries et les épiceries, balayant jusqu’aux miettes des maisons bourgeoises. On ne trouvait plus de pain, plus de vin, plus de sucre, plus rien de ce qui se boit et de ce qui se mange. On avait vu des damçs, devant leurs portes, distribuant des verres de vin et des tasses de bouillon, jusqu’à la dernière goutte des tonneaux et des

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marmites. Et c’était fini, et, lôrsque les premiers régiments du 7* corps, vers trois heures, se mirent à défiler, ce fut un désespoir. Quoi donc? ça recommençait, il y en avait toujours ! De nouveau, la grande rue charriait des hommes exténués, couverts de poussière, mourants de faim, sans qu’on eût une bouchée à leur donner. Beaucoup s’arrêtaient, frappaient aux portes, tendaient les mains vers les fenêtres, suppliant qu’on leur jetât un morceau de pain. Et il y avait des femmes qui sanglotaient, en leur faisant signe qu’elles ne pouvaient pas, qu’elles n’avaient plus rien.

Au coin de la rue des Dix-Potiers, Maurice, pris d’un éblouissement, chancela. Et, comme Jeaiïi s’empressait :

— Non, laisse-moi, c’est la fin... J’aime mieux crever

Il s’était laissé tomber sur une borne. Le caporal i afîécta la rudesse d’un chef mécontent.

— Nom de Dieu ! qui est-ce qui m’a foutu un soldat i

pareil ?... Est-ce que tu veux te faire ramasser par les Prussiens ? Allons, debout ! J

Puis, voyant que le jeune homme ne répondait plus, livide, les yeux fermés, à demi évanoui, il jura encore, mais sur un ton d’infinie pitié.

— Nom de Dieu ! nom de Dieu !

Et, courant à une fontaine voisine, il emplit sa gamelle d’eau, il revint lui en baigner le visage. Ensuite, sans se cacher c^tte fois, ayant tiré de son sac le dernier biscuit, si précieusement gardé, il se mit à le briser en petits morceaux, qu’il lui introduisait entre les dents. L’affamé ouvrit les yeux, dévora. I

— Mais toi, demanda-t-il tout à coup, se souvenant, tu I

ne l’as donc pas mangé? i

— Qh! moi, dit Jean, j’ai la peau plus dure, je puis attendre... Un* bon coup de sirop de grenouille, et me voilà d’aplomb!

*^11 était allé remplir de nouveau sa gamelle, il la vida d^un trait, en faisant claquer sa langue. Et il avait, lui aussi, le visage d’une pâleur terreuse, si dévoré de faim, que ses mains en tremblaient.

— En route! Mon petit, faut rejoindre les camarades.

Maurice s’abandonna à son bras, se laissa emporter comme un enfant. Jamais bras de femme ne lui avait tenu aussi chaud au cœur. Dans l’écroulement de tout, au milieu de cette misère extrême, avec la mort en face, cela était pour lui d’un réconfort délicieux, de sentir un être l’aimer et le soigner; et peut-être l’idée que ce cœur tout à lui était celui d’un simple, d’un paysan resté près de la terre, dont il avait eu d’abord la répugnance, ajoutait-elle maintenant à sa gratitude une douceur infinie. N’était-ce point la fraternité des premiers jours du monde, l’amitié avant toute culture et toutes classes, cette amitié de deux hommes unis et confondus, dans leur comniun besoin d’assistance, devant la menace de la nature ennemie? 11 entendait battre son humanité dans la poitrine de Jean, et il était fier pour lui-même de le sentir plus fort, le secourant, se dévouant; tandis que Jean, sans analyser sa sensation, goûtait une joie à protéger chez son ami cette grâce, cette intelligence, restées en lui rudimentaires. Depuis la mort violente de sa femme, emportée dans un affreux drame, il se croyait sans cœur, il avait juré de ne plus jamais en voir, de ces créatures dont on souffre tant, même quand elles ne sont pas mauvaises. Et l’amitié leur devenait à tous deux comme un élargissement : on avait beau ne pas s’embrasser, on se touchait à fond, on était l’un dans l’autre, si différent que l’on fût, sur cette terrible route de Remilly, l’un soutenant l’autre, ne faisant plus qu’un être de pitié et de souffrance.

Comme l’arrière-garde quittait Raucourt, les Allemands, à l’autre bout, y entraient; et deux de leurs batteries, tout de suite installées, à gauche, sur es hauteurs, tirèrent.

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A ce moment, le 106% filant par la route qui descend, le long de TEmmane, se trouvait dans la ligne du tir. Un obus coupa un peuplier, au bord de la rivière ; un autre s’enterra dans un pré, à côté du capitaine Beaudoin, sans éclater. Mais le défilé, jusqu’à Haraucourt, allait en se rétrécissant, et l’on s’enfonçait là, dans un couloir étroit, dominé des deux côtés par des crêtes couvertes d’arbres ; si une poignée de Prussiens s’était embusquée en haut, un désastre était certain. Canonnées en queue, ayant à droite et à gauche la menace d’une attaque possible, les troupes n’avançaient plus que dans une anxiété croissante, ayant la hâte de sortir de ce passage dangereux. Aussi une flambée dernière d’énergie était-elle revenue aux plus las. Les soldats qui, tout à l’heure, se traînaient dans Raucourt, de porte en porte, allongeaient maintenant le pas, gaillards, ranimés, sous l’éperon cuisant du péril. Il semblait que les chevaux eux-mêmes eussent conscience qu’une minute perdue pouvait être payée chèrement. Et la tête de la colonne devait être à Remilly, lorsque, tout d’un coup, il y eut un arrêt dans la marche.

— Foutre ! dit Chouteau, est-ce qu’ils vont nous laisser là?

Le 106* n’avait pas encore atteint Haraucourt, et les obus continuaient de pleuvoir.

Comme le régiment marquait le pas, attendant de repartir, il en éclata un sur la droite, qui, heureusement, ne blessa personne. Cinq minutes s’écoulèrent, infinies, effroyables. On ne bougeait toujours point, il y avait là-bas un obstacle qui barrait la route, quelque brusque muraille qui s’était bâtie. Et le colonel, droit sur les étriers, regardait, frémissant, sentant derrière lui monter la panique de ses hommes.

— Tout le monde sait que nous sommes vendus, reprit violemment Chouteau.

Alors, des murmures écla èrent, un grondement crois-

LA DEBACLE.

saut d’exaspération, sous le fouet de la peur. Oui, oui l on les avait amenés là pour les vendre, pour les livrer aui Prussiens. Dans Tacharnement de la malechance et dans Texcès des fautes commises, il n’y avait plus, au fond de ces cerveaux bornés, que l’idée de la trahison qui pût expliquer une telle série de désastres.

— Nous sommes vendus ! répétaient des voix affolées.

Et Loubet eut une imagination.

— C’est ce cochon d’empereur qui est, là-bas, en travers de la route, avec ses bagages, pour nous arrêter.

Tout de suite, la nouvelle circula. On affirmait que l’embarras venait du passage de la maison impériale, qui coupait la colonne. Et ce fut une exécration, des mots abominables, toute la haine que soulevait l’insolence des gens de l’empereur, s’emparant des villes où l’on couchait, déballant leurs provisions, leurs paniers de vin, leur vaisselle d’argent, devant les soldats dénués de tout, faisant flamber les cuisines, lorsque les pauvres bougres se serraient le ventre. Ah ! ce misérable empereur, à cette heure sans trône et sans commandement, pareil à un enfant perdu dans son empire, qu’on emportait comme un inutile paquet, parmi les bagages des troupes, condamné à traîner avec lui l’ironie de sa maison de gala, ses cent-gardes, ses voitures, ses chevaux, ses cuisiniers, "ses fourgons, toute la pompe de son manteau de cour, semé d’abeilles, balayant le sang et la boue des grandes routes de la défaite !

Coup sur coup, deux autres obus tombèrent. Le lieutenant Rochas eut son képi enlevé par un éclat. Et les rangs se serrèrent, il y eut une poussée, une vague subite dont le refoulement se propagea au loin. Des voix s’étranglaient, Lapoulle criait rageusement d’avancer. Encore une minute peut-être, et une épouvantable catastrophe allait se produire, un sauve-qui-peut qui aurait écrasé les hommes lu fond de ce couloir étroit, dans une mêlée furieuse.

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Le colonel se retourna, très pâle.

— Mes enfants, mes enfants, un peu de patience. J’ai envoyé quelqu’un voir... On marche...

On ne marchait pas, et les secondes étaient des siècles. Jean, déjà, avait repris Maurice par la main, plein d’un beau sang-froid, lui expliquant à l’oreille que, si les cama-^ rades poussaient, eux deux sauteraient à gauche, pour grimper ensuite parmi tes bois, de l’autre côté de la rivière. D’un regard, il cherchait les francs-tireurs, avec l’idée qu’ils devaient connaître les chemins ; mais on lui dit qu’ils avaient disparu, en traversant Raucourt. Et, tout d’un coup, la marche reprit, on tourna un coude de la route, dès lors à l’abri des batteries allemandes. Plus tard, on sut que, dans le désarroi de cette malheureuse journée, c’était la division Bonnemain, quatre régiments de cuirassiers, qui avaient ainsi coupé et arrêté le 7® corps.

La nuit venait, quand le 106® traversa Angecourt. Les crêtes continuaient à droite ; mais le défilé s’élargissait sur la gauche, une vallée bleuâtre apparaissait au loin. Enfin, des hauteurs de Remilly, on aperçut, dans les brumes du soir, un ruban d’argent pâle, parmi le déroulement immense des prés et des terres. C’était la Meuse, cette Meuse si désirée, où il semblait que serait la victoire.

Et Maurice, le bras tendu vers de petites lumières lointaines qiîi s’allumaient gaiement dans les verdures, au fond de cette vallée féconde, d’un charme délicieux sous la douceur du crépuscule, dit à Jean, avec le soulagement joyeux d’un homme qui retrouve un pays aimé :

— Tiens ! regarde là-bas... Voilà Sedan 1

Dans Remilly, une effrayante confusion d’hommes, de chevaux et de voitures, encombrait la rue en pente, dont les lacets descendent à la Meuse. Devant l’église, à micôte, des canons, aux roues enchevêtrées, ne pouvaient plus avancer, malgré les jurons, et les coups. En bas, près de la filature, où gronde une chute de l’Emmane, c’était toute une queue de fourgons échoués, barrant la route; tandis qu’un flot sans cesse accru de soldats.se battait à l’auberge de la Croix de Malte, sans même obtenir un verre de vin.

Et cette poussée furieuse allait s’écraser plus loin, à l’extrémité méridionale du village, qu’un bouquet d’arbres sépare du fleuve, et où le génie avait, le matin, jeté un pont de bateaux. Un bac se trouvait à droite, la maison du passeur blanchissait, solitaire, dans les hautes herbes. Sur les deux rives, on avait allumé de grands feux, dont les flammes, activées par moments, incendiaient la nuit, éclairant l’eau et les berges d’une lumière de plein jour. Alors apparaissait l’énorme entassement de troupes qui attendaient, pendant que la passerelle ne permettait que le passage de deux hommes à la fois, et que, sur le pont, large au plus de trois mètres, la cavalerie, l’artillerie, les bagages, défilaient au pas, d’une lenteur mortelle. On disait qu’il y avait encore là une brigade du 1®^ corps, un convoi de munitions, sans compter les quatre régiments de cuirassiers de la division Bonnemain. Et,, derrière, arrivait tout le 7* corps, trente et quelques mille hommes,

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croyant avoir Tennemi sur les talons, ayant la hâte fébrile de se mettre à Tabri, sur Tautre rive.

Un moment, ce fut du désespoir. Eh quoi! on marchait depuis le matin sans manger, on venait encore de se tirer, à force de jambes, du terrible défilé d’Haraucourt, tout cela pour buter, dans ce désarroi, dans cet effarement, contre un mur infranchissable! Avant des heures peutêtre, le tour des derniers venus n’arriverait pas; et chacun sentait bien que, si les Prussiens n’osaient continuer de nuit leur poursuite, ils seraient là dès la pointe du jour. Pourtant, l’ordre de former les faisceaux fut donné, on campa sur les vastes coteaux nus dont les pentes, longées par la route de Mouzon, descendent jusqu’aux prairies do la Meuse. Eh arrière, couronnant un plateau, l’artillerie de réserve s’établit en bataille, braqua ses pièces vers le défilé, pour en battre la sortie, au besoin. Et, de nouveau, l’attente commença, pleine de révolte et d’angoisse.

Cependant, le 106® se trouvait installé, au-dessus de la route, dans un chaume qui dominaitla vaste plaine. C’était à regret que les hommes avaient lâché leurs fusils, jetant des regards en arrière, hantés de la crainte d’une attaque. Tous, le visage dur et fermé, se taisaient, ne grognaient par instants que de sourdes paroles de colère. Neuf heures allaient sonner, il y avait deux heures qu’on était là; et beaucoup, malgré l’atroce fatigue, ne pouvaient dormir, allongés par terre, tressaillant, prêtant l’oreille aux moindres bruits lointains. Ils ne luttaient plus contre la faim qui les dévorait : on mangerait là-bas, de l’autre côté de l’eau, et l’on mangerait de l’herbe, si l’on ne trouvait pas autre chose. Mais l’encombrement ne semblait que s’accroître, les officiers que le général Douay avait postés près du pont, revenaient de vingt minutes en vingt minutes, avec la même et irritante nouvelle que des heures, des heures encore seraient nécessaires. Enfin, le général s’était décidé à se frayer lui-même un passage, jusqu’au

pont. On le voyait dans le flot, se débattant, activant la marche.

Maurice, assis contre un talus avec Jean^ répéta, vers le nord, le geste qu’il avait eu déjà.

— Sedan est au fond... Et, tiens! Bazeilles est là... Et puis Douzy, et puis Garignan, sur la droite... G^est à Garignan sans doute que nous allons nous concentrer... Ah! s’il faisait jour, tu verrais, il y a de la place !

Et son geste embrassait l’immense vallée, pleine d'ombre. Le ciel n’était pas si obscur, qu’on ne pût distinguer, dans le déroulement des prés noirs, le cours pâle du fleuve. Les bouquets d’arbres faisaient des masses plus lourdes, une rangée de peupliers surtout, à gauche, qui barrait l’horizon d’une digue fantastique. Puis, dans les fonds, derrière Sedan, piqueté de petites clartés vives, c’était un entassement de ténèbres, comme si toutes les forêts des Ardennes eussent jeté là le rideau de leurs chênes centenaires.

Jean avait ramené ses regaras sur ïe poni ae bateaux, au-dessous d’eux.

— Regarde donc!... Tout va fiche le camp. Jamais nous ne passerons.

Les feux, sur les deux rives, brûlaient plus haut, et leur clarté en ce moment devenait si vive, que la scène, dans son effroi, s’évoquait avec une netteté d’apparition. Sous le poids de la cavalerie et de l’artillerie défilant depuis le miatin, les bacs qui supportaient les madriers, avaient fini par s’enfoncer, de sorte que le tablier se trouvait dans l’eau, à quelques centimètres. G’étaient maintenant les cuirassiers qui passaient, deux par deux, d’une file ininterrompue, sortant de l’ombre de l’une des berges pour rentrer dans l’ombre de l’autre ; et l’on ne voyait plus le pont, ils semblaient marcher sur l’eau, sur cette eau violemment éclairée, où dansait un incendie. Les chevaux hennissants^ les crins effarés, les jambes raidies.

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s’avançaient dans la terreur de ce terrain mouvant, qu’ils sentaient fuir. Debout sur les étriers, serrant les guides, les cuirassiers passaient, passaient toujours, drapés dans leurs grands manteaux blancs, ne montrant que leurs casques tout allumés de reflets rouges. Et l’on aurait cru des cavaliers fantômes allant à la guerre des ténèbres, avec des chevelures de flammes.

Une plainte profonde s’exhala de la gorge serrée de Jean.

— Oh ! j’ai faim !

Autour d’eux, cependant, les hommes s’étaient endormis, malgré les tiraillements des estomacs. La fatigue, trop grande, emportait la peur, les terrassait tous sur le dos, la bouche ouverte, anéantis sous le ciel sans lune. L’attente, d’un bout à l’autre des coteaux nus, était tombée à un silence de mort.

— Oh ! j’ai faim, j’ai faim à manger de la terre !

C’était le cri que Jean, si dur au mal et si muet, ne

pouvait plus retenir, qu’il jetait malgré lui, dans le délire de sa faim, n’ayant rien mangé depuis près de trente-six heures. Alors, Maurice se décida, en voyant que, de deux ou trois heures peut-être, leur régiment ne passerait pas la Meuse.

— Écoute, j’ai un oncle par ici, tu sais, l’oncle Fouchard, dont je t’ai parlé... C’est là-haut, à cinq ou six cents mètres, et j’hésitais ; mais, puisque tu as si faim... L’oncle nous donnera bien du pain, que diable!

Et il emmena son compagnon, qui s’abandonnait. La petite ferme du père Fouchard se trouvait au sortir du défilé d’Haraucourt, près du plateau où l’artillerie de réserve avait pris position. C’était une maison basse, avec d’assez grandes dépendances, une grange, une étable, une écurie ; et, de l’autre côté de la route, dans une sorte dô remise, le paysan avait installé son commerce de boucher ambu>ant, son abattoir où il tuait lui-même les bêtes.

qu'il promenait ensuite au travers des villages, dans sa carriole.

Maurice, en approchant, restait surpris de n'apercevoir aucune lumière.

— Ah! le vieil avare, il aura tout barricadé, il n'ouvrira pas.

Mais un spectacle l'arrêta sur la route. Devant la ferme, s’agitaient une douzaine de soldats, des maraudeurs, sans doute des affamés qui cherchaient fortune. D'abord, ils avaient appelé, puis frappé; et maintenant, voyant la maison noire et silencieuse, ils tapaient dans la porte à coups de crosse, pour en faire sauter la serrure. De grosses voix grondaient.

— Nom de Dieu ! va donc ! fous-moi ça par terre, puisqu'il n’y a personne !

Brusquement, le volet d’une lucarne de grenier se rabattit, un grand vieillard en blouse, tête nue, apparut, une chandelle dans une main, un fusil dans l’autre. Sous sa rude chevelure blanche, sa face se carrait, coupée de larges plis, le nez fort, les yeux gros et pâles, le menton volontaire.

— Vous êtes donc des voleurs que vous cassez toutl cria-t-if d’une voix dure. Qu’est-ce que vous voulez ?

Les soldats, un peu interdits, se reculaient.

— Nous crevons de faim, nous voulons à manger.

— Je n’ai rien, pas une croûte... Est-ce que vous croyez, comme ça, qu’on en a pour nourrir des cent mille hommes... Ce matin, il y en a d’autres, oui! de ceux au général Ducrot, qui ont passé et qui m’ont tout pris.

Un à un, les soldats se rapprochaient.

— Ouvrez toujours, nous nous reposerons, vous trouverez bien quelque chose...

Et déjà ils tapaient de nouveau, lorsque le vieux, posant le chandelier sur l’appui, épaula son arme.

LES ROÜGON-MACQUART.

— Aussi vrai qu'il y a là une chandelle, je casse la tète au premier qui touche à ma porte !

Alors, la bataille faillit s'engager. Des imprécations montaient, une voix cria qu'il fallait faire son affaire à ce cochon de paysan, qui, comme tous les autres, aurait noyé son pain, plutôt que d'en donner une bouchée au soldat. Et les canons des chassepots se braquaient, on allait le fusiller presque à bout portant; tandis qu'il ne se retirait même pas, rageur et têtu, en plein dans la clarté de la chandelle.

— Rien du tout! pas une croûte!... On m'a tout prisi

Effrayé, Maurice s'élança, suivi de Jean.

— Camarades, camarades...

Il abattait les fusils des soldats ; et, levant la tête, sup> pliant :

— Voyons, soyez raisonnable... Vous ne me reconnaisse! pas? C'est moi.

— Qui, toi ?

— Maurice Levasseur, votre neveu.

Le père Fouchard avait repris la chandelle. Sans doute, il le reconnut. Mais il s'obstinait, dans sa volonté de ne pas même donner un verre d'eau.

— Neveu ou non, est-ce qu'on sait, dans ce noir de gueux?... Foutez-moi tous le camp, ou je tire!

Et, au milieu des vociférations, des menaces de le descendre et de mettre le feu à sa cambuse, il n'eut plus que ce cri, il le répéta à vingt reprises :

— Foutez-moi tous le camp, ou je tire !

— Même sur moi, père? demanda tout d'un coup une voix forte, qui domina le bruit.

Les autres s'étant écartés, un maréchal des logis parut, dans la clarté dansante de la chandelle. C'était Honoré, dont la batterie se trouvait à moins de deux cents mètres, et qui, depuis deux heures, luttait contre l'irrésistible envie de venir frapper à cette porte. Il s'était juré de ne jamais

en refranchir le seuil, il n’avait ^pas échangé une seule lettre, depuis quatre ans qu’il était au service, avec ce père qu’il interpellait, d’un ton si bref. Déjà, les soldats maraudeurs causaient vivement, se concertaient. Le fils du vieui et un gradé ! rien à faire, ça tournait mal, valait mieux chercher plus loin ! Et ils filèrent, s’évanouirent dans l’épaisse nuit.

Lorsque Fouchard comprit qu’il était sauvé du pillage, il dit simplement, sans émotion aucune, comme s’il avait vu son fils la veille :

— C’est toi... Bon! je descends.

Ce fut long. On entendit, à l’intérieur, ouvrir et fermer des serrures, tout un ménage d’homme qui s’assure que rien ne traîne. Puis, enfin, la porte s’ouvrit, mais entrebâillée à peine, tenue d’un poing vigoureux.

— Entre, toi ! et personne autre!

Pourtant, il ne put refuser asile à son neveu, malgré ta visible répugnance.

— Allons, toi aussi !

Et il repoussait impitoyablement la porte sur Jean, il fallut que Maurice le suppliât. Mais il s’entêtait: non, non! il n’avait pas besoin d’inconnus, de voleurs chez lui, qui casseraient ses meubles ! Enfin, Honoré; d’un coup d’épaule, fit entrer le camarade, et le vieux dut céder, grognant de sourdes menaces. Il n’avait pas lâché son fusil. Puis, quand il tes eut conduits à la salle commune, et qu’il eut posé le fusil contre le buffet, la chandelle sur la table, il tomba dans un obstiné silence.

— Dites donc, père, nous crevons de faim. Vous nous donnerez bien du pain et du fromage, à nous autres 1

Il ne répondait pas, semblait ne pas entendre, retournait sans cesse pour écouter, devant la fenêtre, si quelque autre bande ne venait pas faire Je siège de sa maison.

- L’oncle, voyons, Jean est un frère. Il s’est arraché

LES ROUGON-MACQUART

pour moi les morceaux de la bouche. Et nous avons tant souffert ensemble !

Il tournait, s’assurait que rien ne manquait, ne les regardait même pas. Et, enfin, il se décida, toujours sans une parole. Brusquement, il reprit la chandelle, les laissa dans Tobscurilé, en ayant le soin de refermer derrière lui la porte à clef, pour que personne ne le suivît. On l’entendit qui descendait l’escalier de la cave. Ce fut encore très long. Et, lorsqu’il revint, barricadant tout de nouveau, il posa au milieu de la table un gros pain et un fromage, dans ce silence, qui, la colère passée, n’était plus que de la politique, car on ne sait jamais où cela mène, de parler. D’ailleurs, les trois hommes se jetaieùtsur la nourriture, dévorant. El il n’y eut plus que le bruit furieux de leurs mâchoires.

Honoré se leva, alla chercher, près du buffet, une cruche d’eau.

— Père, vous auriez bien pu nous donner du vin.

Alors, calmé et sûr de lui, Fouchard retrouva sa

langue.

— Du vin! je n’en ai plus, plus une goutte!... Les autres, ceux de Ducrot, m’ont tout bu, tout mangé, tout pillé !

Il mentait, et cela, malgré son effort, était visible dans le clignotemenf de ses gros yeux pâles.* Depuis deux jours, il avait fait disparaître son bétail, les quelques bêtes à son service, ainsi que les bêtes réservées à sa boucherie, les emmenant de nuit, les cachant on ne savait où, au fond de quel bois, de quelle carrière abandonnée. Et il venait de passer des heures à tout enfouir chez lui, le vin, le pain, les moindres provisions, jusqu’à la farine et au sel, de sorte qu’on aurait, en effet, vainement fouillé les armoires. La maison était nette. Il avait même refusé de vendre aux premiers soldats qui s’étaient présentés. On ne savait pas, il y aurait peut-être de meilleures occasions;

eî des idées vagues de commerce s’ébauchaient dans son crâne d’avare patient et rusé.

Maurice, qui sr rassasiait, causa le premier.

— Et ma sœur Henriette, y a-t-il longtemps que vous l’avez vue ?

Le vieux continuait de marcher, avec des coups d’œil sur Jean, en train d’engloutir d’énormes bouchées de pain ; et, sans se presser, comme après une longue réflexion :

— Henriette, oui, l’autre mois, à Sedan... Mais j'ai aperçu Weiss, son mari, ce matin. Il accompagnait son patron, monsieur Delaherche, qui l’avait pris avec lui dans sa voiture, pour aller voir passer l’armée à Mouzon, histoire simplement de s’amuser...

Une ironie profonde passa sur le visage fermé du paysan.

— Peut-être bien tout de même qu’ils l’auront trop vue, l'armée, et qu’ils ne se sont pas amusés beaucoup; car, dès trois heures, on ne pouvait plus circuler sur les routes, tant elles étaient encombrées de soldats qui fuyaient.

De la même voix tranquille et comme indifférente, il donna quelques détails sur la défaite du 5® corps, surpris à Beaumont au moment de faire la soupe, forcé de se replier, culbuté jusqu’à Mouzon par les Bavarois. Des soldats débandés, fous de panique, qui traversaier l Remilly, lui avaient crié que de Failly venait encore de les vendre à Bismarck. Et Maurice songeait à ces marches affolées des deux derniers jours, à ces ordres du maréchal de Mac-Mahon hâtant la retraite, voulant passer la Meuse à tout prix, lorsqu'on avait perdu en incompréhensibles hésitations tant de journées précieuses. 11 était trop tard. Sans doute le maréchal, qui s’était emporté en trouvant à Oches le 7® corps, qu’il croyait à la Besace, avait dû être convaincu que le 5® corps campait déjà à Mouzon, lorsque celui-ci, s’attardant à Beaumont, s’y laissait écraser. Mais qu’exiger de troupes mal commandées, démoralisées par l’attente et la fuite, mourantes de faim et de fatigue?

16Î LES ROUGON-MACQÜART.

Fouchard avait fini par se planter derrière Jean, étonné de voir les bouchées disparaître. Et, froidement goguenard :

— Hein ! ça va mieux?

Le caporal leva la tête, répondit avec sa même carrure de paysan :

— Ça commence, merci bien !

Honoré, depuis qu’il était là, malgré sa grosse faim, s’arrêtait parfois, tournait la tête, à un bruil qu’il croyait entendre. Si, après tout un combat, il avait manqué à son serment de ne plus jamais remettre les pieds dans cette maison, c’était poussé par l’irrésistible désir de revoir Silvine. Il gardait sous sa chemise, contre sa peau même, la lettre qu’il avait reçue d’elle à Reims, cette lettre si tendre où elle lui disait qu’elle l’aimait toujours, qu’elle n’aimerait jamais que lui, malgré le cruel passé, malgré Goliath et le petit Chariot qu’elle avait eu de cet homme. Et il ne pensait plus qu’à elle, et il s’inquiétait de ne pas l’avoir encore Vue, tout en se raidissant, pour ne pas montrer son anxiété à son père. Mais la passion l’emporta, il demanda, d’une voix qu’il s’efforçait de rendre naturelle:

— Et Silvine, elle n’est donc plus ici?

Fouchard eut, sur son fils, un regard oblique, luisant d’un rire intérieur.

— Si, si.

Puis, il se tut, cracha longuement ; et l’artilleur dut reprendre, après un silence :

— Alors, elle est couchée?

— Non, non.

Enfin, le vieux daigna expliquer qu’il était tout de même allé, le matin, au marché de Raucourt, avec sa carriole, en emmenant sa servante. Ce n’était pas une raison, parce qu’il passait des soldats, pour que le monde cessât de manger de la viande et pour qu’on ne fît plus ses affaires. Il avait donc, comme tous les mardis, emporté

là-bas un mouton et un quartier de bœuf ; et il achevait sa vente, lorsque Tarrivée du 7* corps l’avait jeté au milieu d’une bagarre épouvantable. On courait, on se bousculait. Alors, il avait eu peur qu’on ne lui prît sa voiture et son cheval, il était parti, en abandonnant Silvine, qui faisait justement des commissions dans le bourg.

— Oh! elle va revenir, conclut-il de sa voix tranquille. Elle a dû se réfugier chez le docteur Dalichamp, son parrain...'C’est une fille tout de même courageuse, avec son air de ne savoir qu’obéir... Sûrement, elle a bien des qualités.

Raillait-il ? Voulait-il expliquer pourquoi il la gardait, cette fille qui l’avait fâché avec son fils, et malgré l’enfant du Prussien dont elle refusait de se séparer? De nouveau, il eut son coup d’œil oblique, son rire muet.

— Chariot est là qui dort, dans sa chambre, et bien sûr qu’elle ne va pas tarder.

Honoré, les lèvres tremblantes, regarda son père si fixement, que celui-ci reprit sa marche. Et le silence recommença, infini, tandis que, machinalement, il se recoupait du pain, mangeant toujours. Jean continuait, lui aussi, sans éprouver le besoin de dire une parole. Rassasié, les coudes sur la table, Maurice examinait les meubles, le vieux buffet, la vieille horloge, rêvait à des journées de vacances qu’il avait passées à Remilly autrefois, avec sa sœur Henriette. Les minutes s’écoulaient, l’horloge sonna onze heures.

— Diable ! murmura-t-il, il ne faut pas laisser partir les

Et, sans que Fouchard s’y opposât, il alla ouvrir la fenêtre. Toute la vallée noire se creusa, roulant sa mer de ténèbres. Pourtant, lorsque les yeux s’étaient habitués, on distinguait très nettement le pont, éclairé par les feux des deux berges. Des cuirassiers passaient toujours, dans leurs grands manteaux blancs^ pareils à des cavaliers

itres.

164 les' ROUGON-MACQUART.

fantômes, dont les chevaux, fouettés d'un vent de terreur,

marchaient sur Teau. Et cela sans fin, interminable, toujours du même train de vision lente. Vers la droite, les coteaux nus, où dormait l'armée, restaient dans une immobilité, un silence de mort.

— Ah bien! reprit Maurice, avec un geste désespéré, ce sera pour demain matin.

Il avait laissé la fenêtre grande ouverte, et le père Fouchard, saisissant son fusil, enjamba l'appui, sauta dehors, avec l'agilité d'un jeune homme. On l'entendit marcher un instant d'un pas régùlier de factionnaire; puis, il n'y eut plus que la grande rumeur lointaine^du pont encombré : sans doute il s'était assis au bord de la route, plus tranquille d'être là, voyant venir le danger, tout prêt à rentrer d'iln saut et à défendre sa piaison.

Maintenant, à chaque minute, Honoré regardait l'horloge. Son inquiétude croissait. Il n'y avait que six kilomètres de Raücourt à Remilly; ce n'était guère plus d'une heure de marche, pour une fille jeune et solide comme Silvine. Pourquoi n'était-elle pas là, depuis des heures que le vieux l'avait perdue, dans la confusion de tout un corps d'armée, noyant le pays, bouchant les routes? Certainement, quelque catastrophe s'était produite; et il la voyait dans de mauvaises histoires, éperduè" en pleins champs, piétinée par les chevaux.

Mais, soudain, tous trois se levèrent. Un galop descendait la route, et ils venaient d'entendre le vieux qui armait son fusil.

— Qui va là? cria rudement ce dernier. C’est toi, Silvine?

On ne répondit pas. Il menaça de tirer, répétant sa question. Alors, une voix haletante, oppressée, parvint à dire :

— Oui, oui, c'est moi, père Fouchard.

Puis, tout de suite elle demanda :

— Et Chariot?

— Il est couché, il dort.

— Ah! bon, merci!

Du coup, elle ne se hâta plus, poussant un gros soupir, où toute son angoisse et toute sa fatigue s’exhalaient.

— Entre par la fenêtre, reprit Fouchard. Il y a du monde.

Et, comme elle sautait dans la salle, elle resta saisie devant les trois hommes. Sous la lumière vacillante de la chandelle, elle apparaissait, très brune, avec ses épais cheveux noirs, ses grands beaux yeux, qui suffisaient à sa beauté, dans son visage ovale, d’une tranquillité forte de soumission. Mais, en ce moment, la vue hi'usque d’ilonoré avait jeté tout le sang de son cœur à ses joues; et elle n’était pas étonnée pourtant de le trouver là, elle avait songé à lui, en galopant depuis Raucourt.

Lui, étranglé, défaillant, affectait le plus grand calme.

— Bonsoir, Silvine.

— Bonsoir, Honoré.

Alors, pour ne pas éclater en sanglots, elle tourna la tête, elle sourit à Maurice, qu’elle venait de l'ccoîinaître. Jean la gênait. Elle étouffait, elle ôta le foril?H'd qu’elle avait au cou.

Honoré reprit, ne la tutoyant plus, connne autrefois :

— Nous étiojis inquiets de vous, Silvine, à cause de tous ces Prussiens qui arrivent.

Elle redevint subitement pâle, la face bouleversée; et, avec un regard involontaire vers la chambre où dormait Chariot, agitant la main, comme pour chasser une vision abominable, elle murmura :

Les Prussiens, oh ! oui, oui, je les ai vus.

A bout de force, tombée sur une chaise, elle raconta que, lorsque le 7® corps avait envahi Raucourt, elle s’était réfugiée chez son parrain, le docteur Dalichamp, espérant que le père Fouchard aurait l’idée de venir l’y prendre,

166 LES ROÜGON-MACQUART.

avant de repartir. La Grande-Rue était encombrée d"une telle bousculade, qu’un chien ne s’y serait pas risqué. Et, jusque vers quatre heures, elle avait patienté, assez tranquille, faisant de la charpie avec des darnes; car le docteur, dans la pensée qu’on enverrait peut-être des blessés de Metz et de Verdun, si l’on se battait par là, s’occupait depuis quinze jours à installer une ambulance dans la grande salle de la mairie. Du monde arinvait, qui disait qu’on pourrait bien se servir tout de suite de cette ambulance; et, en effet, dès midi, on avait entendu le canon, du côté de Beaumont. Mais ça se passait loin encore, on n’avait pas peur, lorsque, tout d’un coup, comme les derniers soldats français quittaient Raucourt, un obus était venu, avec un bruit effroyable, défoncer le toit d’une maison voisine. Deux autres suivirent, c’était une batterie allemande qui canonnait l’arrière-garde du 7® corps. Déjà, des blessés de Beaumont se trouvaient à la mairie, on craignit qu’un obus ne les achevât sur la paille, où ils attendaient que le docteur vînt les opérer. Fous d’épouvante, les blessés se levaient, voulaient descendre dans les caves, malgré leurs membres fracassés, qui leur arrachaient des cris de douleur.

— Et alors, continua Silvine, je ne sais pas comment ça s’est fait, il y a eu un brusque silence... J’étais montée à une fenêtre qui donne sur la rue et sur la campagne. Je ne voyais plus personne, pas un seul pantalon rouge. quand j’ai entendu des gros pas lourds; et une voix a crié quelque chose, et toutes les crosses des fusils sont tombées en même temps par terre... C’étaient, en bas, dans la rue, des hommes noirs, petits, l’air sale, avec de grosses têtes vilaines, coiffées de casques, pareils à ceux de nos pompiers. On m’a dit que c’étaient des Bavarois... Puis, comme je levais les yeux, j’en aivu, oh! j’en ai vu des milliers et des milliers, qui arrivaient par les routes, par les champs, par les bois, en colonnes serrées sans fin.

Tout de sm; , le pays en a été noir. Une invasion noire, des sauter Kcs noires, encore et encore, si bien qu’en un rien de tenais, on n’a plus vu la terre.

Elle frén i>sail, elle répéta sén geste, chassant de la main l’anVeux souvenir.

— Et alors, on n’a pas idée de ce qui s’est passé... Il paraît que ces gens-là marchaient depuis trois jours, et qu'ils venaient de se battre à Beaumont, comme des enragés. Aussi crevaient-ils de faim, les yeux hors de la tête, à moitié fous... Les officiers n’ont pas même essayé de les retenir, tous se sont jetés dans les maisons, dans les boutiques, enfonçant les portes et les fenêtres, cassant les meubles, cherchant à manger et à boire, avalant n’importe quoi, ce qui leur tombait sous la main... Chez monsieur Simonnot, l’épicier, j’en ai aperçu un qui puisait avec son casque, au fond d’un tonneau de mélasse. D'autres mordaient dans des morceaux de lard cru. D’autres mâchaient de la farine. Déjà, disait-on, il ne restait plus rien, depuis quarante-huit heures que des soldats passaient; et ils trouvaient quand même, sans doute des provisions cachées; de sorte qu’ils s’acharnaient à tout démolir, croyant qu’on leur refusait la nourriture. En moins d'une heure, les épiceries, les boulangeries, les boucheries, les maisons bourgeoises elles-mêmes, ont eu leurs vitrines fracassées, leurs armoires pillées, leurs caves envahies et vidées... Chez le docteur, on ne s’imagine pas une chose pareille, j’en ai surpris un gros qui a mangé tout le savon. Mais c’êst dans la cave surtout qu’ils ont fait du ravage. On les entendait d’en haut hurler comme des bêtes, briser les bouteilles, ouvrir les cannelles des tonneaux, doni le vin coulait avec un bruit de fontaine. Ils remontaient les mains rouges, d’avoir pataugé dans tout ce vin répandu... El, voyez ce que c’est, quand on redevient ainsi des sauvages, monsieur Dalichamp a voulu vainement empêcher un soldat de boire un litre de sirop d’opium.

LES ROUGON-MACQUABT.

qu'il avait découvert. Pour sûr, le malheureux est mort à l'heure qu'il est, tant il souffrait, quand je suis partie.

Prise d'un grand frisson, elle se mit les deux mains sur les yeux, afin de ne plus voir.

— Non, non ! j'en ai trop vu, ça m'étouffe !

Le père Fouchard, toujours sur la route, s'était approché, debout devant la fenêtre, pour écouter; et le récit de ce pillage le rendait soucieux : on lui avait dit que les Prussiens payaient tout, est-ce qu'ils allaient se mettre à être des voleurs, maintenant? Maurice et Jean, eux aussi, se passionnaient, à ces détails sur un ennemi que cette fille venait de voir, et qu'eux n'avaient pu rencontrer, depuis un mois qu'on se battait ; tandis que, pensif, la bouche souffrante. Honoré ne s’intéressait qu'à elle, ne songeait qu'au malheur ancien qui les avait séparés.

Mais, à ce moment, la porte de la chambre voisine s'ouvrit, et le petit Chariot parut. Il devait avoir entendu la voix de sa mère, il accourait en chemise, pour l'embrasser. Rose et blond, très fort, il avait une tignasse pâle frisée et de gros yeux bleus.

Silvine frémit, de le revoir si brusquement, comme surprise de l'image qu'il lui apportait. Ne le connaissaitelle donc plus, cet enfant adoré, qu'elle le regardait effrayée, ainsi qu'une évocation même de son cauchemar? Puis, elle éclata en larmes.

— Mon pauvre petit !

Et elle le serra éperdument dans ses bras, à son cou, tandis qu'Honoré, livide, constatait l'extraordinaire ressemblance de Chariot avec Goliath : c'était la même tête carrée et blonde, toute la race germanique, dans une belle santé d'enfance, souriante et fraîche. Le fils du Prussien, le Prussien, comme les farceurs de Remilly le nommaient ! Et cette mère française qui était là, à l’étreindre sur son cœur, encore toute bouleversée, toute saignante du spectacle de l'invasion I

I,A DEBACLE.

— Mon pauvre petite sois sage, viens te recoucher!... Fais dodo, mon pauvre petit !

Elle remporta. Puis, quand elle revint de la pièce voisine, elle ne pleurait plus, elle avait retrouvé sa calme figure.de docilité et de courage.

Ce fut Honoré qui reprit, d’une voix tremblante :

— Et alors les Prussiens... ?

— Ah ! oui, les Prussiens... Eh bien ! ils avaient tout cassé, tout pillé, tout mangé et tout bu. Ils volaient aussi le linge, les serviettes, les draps, jusqu’aux rideaux, qu’ils déchiraient en longues bandes, pour se panser les pieds. J’en ai vu dont les pieds n’étaient plus qu’une plaie, tant ils avaient marché. Devant chez le docteur, au bord du ruisseau, il y en avait une troupe, qui s’étaient déchaussés et qui s’enveloppaient les talons avec des chemises de femme garnies de dentelle, volées sans doute à la belle madahie Lefèvre, la femme du fabricant... Jusqu’à la nuit, le pillage a duré. Les maisons n’avaient plus de portes, elles bâillaient sur la rue par toutes les ouvertures des rez-de-chaussée, et l’on apercevait les débris des meubles à l’intérieur, un vrai massacre qui mettait en colère les gens calmes... Moi, j’étais comme folle, je ne pouvais rester davantage. On a eu beau vouloir me retenir, en me disant que les routes étaient barrées, qu’on me tuerait pour sûr, je suis partie, je me suis jetée tout de suite dans les champs, à droite, en sortant de Raucourt. Des chariots de Français et de Prussiens, en tas, arrivaient de Beaumont. Deux ont passé près de moi, dans l’obscurité, avec des cris, des gémissements, et j’ai couru, oh ! j’ai couru à travers les terres, à travers les bois, je né sais plus par où, en faisant un grand détour, du côté de Villers... Trois fois, je me suis cachée, en croyant entendre des soldats. Mais je n’ai rencontré qu'une autre femme qui courait aussi, qui se sauvait de Beaumont, elle, et qui m’a dit des choses à faire dresser les cheveux...

170 LES ftOÜGON-MACQUART.

Enfin, je suis ici, bien malheureuse, oh! bien malheureuse !

Des larmes, de nouveau, la suffoquèrent. Une hantise la ramenait à ces choses, elle répéta ce que lui avait conté ia femme de Beaumont. Cette femme, qui habitait la grande rue du village, venait d’y voir passer Tartillerie allemande, depuis la tombée du jour. Aux deux bords, une haie de soldats portaient des torches de résine, éclairant la chaussée d’une lueur rouge d’incendie. Et, au milieu, coulait le fleuve des chevaux, des canons, des caissons, menés d’un train d’enfer, en un galop furieux. C’était la hâte enragée de la victoire, la diabolique poursuite des troupes françaises, à achever, à écraser, là-bas, dans quelque basse fosse. Bien n’était respecté, on cassait tout, on passait quand même. Les chevaux qui tombaient, et dont on coupait les traits tout de suite, étaient roulés, broyés, rejetés comme des épaves sanglantes. Des hommes, qui voulurent traverser, furent renversés à leur tour, hachés par les roues. Dans cet ouragan, les conducteurs mourant de faim ne s’arrêtaient même pas, attrapaient au vol des pains qu’on leur jetait; tandis que les porteurs de torches, du bout de leurs baïonnettes, leur tendaient des quartiers de viande. Puis, du même fer, ils piquaient les chevaux, qui ruaient, affolés, galopant plus fort. Et la nuit s’avançait, et de l’artillerie passait toujours, sous cette violence accrue de tempête, au milieu de hourras frénétiques.

Malgré l’attention qu’il donnait à ce récit, Maurice, foudroyé par la fatigue, après le repas goulu qu’il avait^ fait, venait de laisser tomber sa tête sur la table, entre ses deux bras. Un instant encore, Jean lutta, et il tut vaincu à son tour^ il s’endormit, à l’autre bout. Le père Fouchard était redescendu sur la route. Honoré se trouva seul avec Silvine, assise, immobile maintenant, en face de la fenêtre toujours grande ouverte.

Alors, le maréchal des logis se leva, s’approcha de la fenêtre. La nuit restait immense et noire, gonflée du souffle pénible des troupes. Mais des bruits plus sonores, des chocs et des craquements, montaient. En bas, maintenant, c’était de l’artillerie qui défilait, sur le pont à demi submergé. Des chevaux se cabraient, dans Teffroi de cette eau mouvante. Des caissons glissaient à demi, qu’il fallait jeter complètement au fleuve. Et, en voyant cette retraite sur Lautre rive, si pénible, si lente, qui durait depuis la veille et qui ne serait certainement pas achevée au jour, le jeune homme songeait à l’autre artillerie, à celle dont le torrent sauvage se ruait au travers de Beaumont, renversant tout, broyant bêtes et gens, pour aller plus vite.

Honoré s’approcha de Süvine, et doucement, en face de ces ténèbres, où passaient des frissons farouches :

— Vous êtes malheureuse?

— Oh ! oui, malheureuse !

Elle sentit qu’il allait parler de la chose, de l’abominable chose, et elle baissait la tête.

— Dites, comment est-ce arrivé?... Je voudrais savoir...

Mais elle ne pouvait répondre.

— Est-ce qu’il vous a forcée?... Est-ce que vous avez consenti?

Alors, elle bégaya, la voix étranglée:

— Mon Dieu ! je ne sais pas, je vous jure que je ne sais pas moi-même... Mais, voyez-vous, ce serait si mal de mentir! et je ne puis m’excuser, non! je ne puis dire qu’il m’ait battue... Vous étiez parti, j’étais folle, et la èhose est arrivée, je ne sais pas, je ne sais pas comment !

Des sanglots l’étouffèrent, et lui, blême, la gorge également serrée, attendit une minute. Cette idée qu’elle ne voulait pas mentir, le calmait pourtant. 11 continua à l’interroger, la tête travaillée de tout ce qu’il n’avait pu comprendre encore.

m LES ROUGON-MACQUART.

— Mon père vous a donc gardée ici?

Elle ne leva même pas les yeux, s'apaisant, reprenant son air de résignation courageuse.

— Je fais son ouvrage, je n'ai jamais coûté gros à nourrir, et comme il y a une bouche de plus avec moi, il en a profité pour diminuer mes gages... Maintenant, il est bien sûr que, ce qu’il commande, je suis forcée de le faire.

— Mais, vous, pourquoi êtes-vous restée?

Du coup, elle fut si surprise, qu elle e regarda.

— Moi, oû donc voulez-vous que j’aille ? Au moins, ici, mon petit et moi, nous mangeons, nous scmmes tranquilles.

Le silence recommença, tous les deux à [irésent avaient les yeux dans les yeux ; et, au loin, par a va lée obscure, les souffles de foule montaient plus larges, tandis que le roulement des canons, sur le pont de bateaux, se prolongeait sans fin. 11 y eut un grand cri, un cri perdu d’homme ou de bête, qui traversa les ténèbres, avec une infinie pitié.

— Écoutez, Silvine, reprit Honoré lentement; vous m'avez envoyé une lettre qui m’i fait bien de là joie. >. Jamais je ne serais revenu. Mais cette lettre, je fai encore relue ce soir, et elle dit des choses qu'on ne pouvait pas mieux dire...

Elle avait d’abord pâli, en l’entendant parler de cela. Peut-être était-il fâché, de ce qu'elle avait osé lui écrire, comme une effrontée. Puis, à mesure qu'il s’expliquait, elle devenait toute rouge.

— Je sais bien que vous ne voulez pas mentir, et c’est pour ça que je crois ce qu’il y a sur le papier... Oui, maintenant, je le crois tout à fait... Vous avez eu raison de penser que, si j'étais mort à la guerre, sans vous revoir, ça m'aurait tait une grosse peine, de m'en aller ainsi, en me disant que vous ce m’aimiez pas... Et, alors, puisque vous

LA DEBACLE.

m'aimez toujours, puisque vous n'avez jamais aimé que

moi...

Sa langue s’embarrassait, il ne trouvait plus les mots, secoùé d'une émotion extraordinaire.

— Écoute, Silvine, si ces cochons de Prussiens ne me tuent pas, je veux bien encore de toi, oui ! nous nous marierons ensemble, dès que je rentrerai du service.

Elle se leva toute droite, elle eut un cri et tomba entre les bras du jeune homme. Elle ne pouvait parler, tout le sang de ses veines était à son visage. Il s'était assis sur la chaise, il l'avait prise sur ses genoux.'

— J'y ai bien songé, c'était ce que j'avais à te dire, en venant ici... Si mon père nous refuse son consentement, nous nous en irons, la terre est grande... Et ton petit, on ne peut pas l'étrangler, mon Dieu ! Il en poussera d'autres, je finirai par ne plus le reconnaître, dans le tas.

C'était le pardon. Elle se débattait contre cet immense bonheur, elle murmura enfin :

— Non, ce n'est pas possible, c'est trop. Peut-être te repentirais-tu, un jour... Mais que tu es bon. Honoré, et que je t'aime !

D'un baiser sur les lèvres, il la fit taire. Et elle n'avait déjà plus la force de refuser la félicité qui lui arrivait,, toute la vie heureuse qu'elle croyait à jamais morte. D'un élan involontaire, irrésistible, elle le saisit à pleins bras, elle le serra en le baisant à son tour, de toute sa force de femme, comme un bien reconquis, à elle seule, que personne maintenant ne lui enlèverait. Il était de nouveau à elle, lui qu'elle avait perdu, et elle mourrait plutôt que de se le laisser reprendre.

Mais, à cette minute, une rumeur monta, un grand tumulte de réveil, qui emplit l'épaisse nuit. Des ordres étaient criés, des clairons sonnaient, et toute une agitation d'ombres se levait des terrains nus, une mer indistincte et mouvante, dont le flot descendait déjà vers la

174 LES ROUGON-MACQUART

route. En bas, les feux des deux berges allaient s'éteindre, on ne voyait plus que des masses confuses piétinant, sans pouvoir même se rendre compte si le passage du fleuve continuait. Et jamais encore ''une telle angoisse, un tel effarement d'épouvante n'avaient traversé les ténèbres.

Le père Fouchard s'était rapproché delà fenêtre, criant qu'on partait. Réveillés, frissonnants et engourdis, Jean et Maurice se mirent debout. Vivement, Honoré avait serré les deux mains de Silvine dans les siennes.

— C'est juré... Attends-moi.

Elle ne trouva pas un mot, elle le regarda de toute son âme, d'un dernier et long regard, comme il sautait par la fenêtre, pour rejoindre sa batterie,, au pas de course.

— Adieu, père !

— Adieu, mon garçon !

Et ce fut tuut, le paysan et le soldat se quittaient de nouveau comme ils s'étaient retrouvés, sans une embrassade, en père et en fils qui n'avaient pas besoin de se voir pour vivre.

Quand ils eurent à leur tour quitté la ferme, Maurice et Jean galopèrent par les pentes raides. En bas, ils ne trouvèrent plus le 106® ; tous les régiments étaient déjà en branle ; et ils durent courir encore, on les renvoya, à droite, à gauche. Enfin, la tête perdue, au milieu d'une effroyable confusion, ils tombèrent sur leur compagnie, que conduisait le lieutenant Rochas ; quant au capitaine Beaudoin et au régiment lui-même, ils étaient sans doute ailleurs. Et Maurice fut alors stupéfié, en constatant que cette cohue d'hommes, de bêtes, de canons, sortait de Remilly et remontait du côté de Sedan, par la route de la rive gauche. Quoi donc? qu'arrivait-il? on ne passait plus la Meuse, on battait en retraite vers le nord!

Un officier de chasseurs qui se trouvait là, on ne savait comment, dit tout haut;

— Nom de Dieu! c’était le 28 qu’il fallait foutre le camp, lorsque nous étions au Chêne !

D’autres voix expliquaient le mouvement, des nouvelles arrivaient. Vers deux heures du matin, un aide de camp du maréchal de Mac-Mahon était venu dire au général Douay que toute l’armée avait l’ordre de se replier sur Sedan, sans perdre une minute. Écrasé à Beaumont, le 5® corps emportait les trois autres dans son désastre. A ce moment, le général, qui veillait près du pont de bateaux, se désespérait de voir que sa troisième division avait seule passé le fleuve. Le jour allait naître, on pouvait être attaqué d’un instant à l’autre. Aussi fit-il avertir tous les chefs placés sous ses ordres de gagner Sedan, chacun pour son compte, par les routes les plus directes. Et luimême, abandonnant le pont qu’il ordonna de détruire, fila le long de la rive gauche, avec sa première division et l’artillerie de réserve ; tandis que la troisième division suivait la rive droite, et que la première, entamée à Beaumont, débandée, fuyait on ne savait où. Du 7* corps, qui ne s’était pas encore battu, il n’y avait plus que des tronçons épars, perdus dans les chemins, galopant au fond des ténèbres.

11 n’était pas trois heures, ét la nuit restait noire. Maurice, qui connaissait pourtant le pays, ne savait plus où il roulait, incapable de se reprendre, dans le torrent débordé, 1a cohue affolée qui coulait.à pleine route. Beaucoup d’hommes, échappés à l’écrasement de Beaumont, des soldats de toutes armes, en lambeaux, couverts de , sang et de poussière, se mêlaient aux régiments, semaient l’épouvante. De la vallée entière, au delà du fleuve, une rumeur semblable montait, d’autres piétinements de troupeau, d’autres fuites, le 1®' corps qui venait de quitter Càrignan et Douzy, le 12® corps parti de Mouzon avec les débris du 5®, tous ébranlés, emportés, sous la même force logique et invincible, qui, depuis le 28, poussait

LES ROÜGON-MACQUART.

l’armée vers le nord, la refoulait au fond de l’impasse où elle devait périr.

Gejiendant, le petit jour parut, com-me la compagnie Beaudoin traversait Pont-Maugis '; et Maurice se retrouva, les côteaux du Liry à gauche, la Meuse à droite, longeant la route. Mais cette aube grise éclairait d’une infinie tristesse Bazeilles et Balan, noyés au bout des prairies ; tandis qu’un Sedan livide, un Sedan de cauchemar et de deuil, s’évoquait à l’horizon, sur l’immense rideau sombre des forêts. Et, après Wadelincourt, lorsqu’on eut enfin atteint la porte de Torcy, il fallut parlementer, supplier et se fâcher, presque faire le siège de la place, pour obtenir du gouverneur qu’il baissât le pont-levis. Il était cinq heures. Le 7® corps entra dans Sedan, ivre de fatigue, de faim et de froid.

Dans la bousculade, au bout de la chaussée de AVaue lincourt, place de Torcy, Jean fut séparé de Maurice; et il courut, s’égara parmi la cohue piétinante, ne put le retrouver. C’était une vraie malechance, car il avait accepté l’ofire du jeune homme, qui voulait l’emmener che^ sa sœur : là, on se reposerait, on se coucherait nr.ênr:e dans un bon lit. Il y avait un tel désarroi, tous les régiments confondus, plus d’ordres de route ni plus de chefs, que les hommes étaient à peu près libres de faire ce qu’ils voulaient. Quand on aurait' dormi quelques heures, il serait toujours temps de s’orienter et de rejoindre les camarades.

Jean, effaré, se trouva Sur le viaduc de Torcy, au-dessus des vastes prairies, que le gouverneur avait fait inonder des eaux du fleuve. Puis, après avoir franchi une ncuvelle porte, il traversa le pont de Meuse, et il lui sembla, malgré l’aube grandissante, que la nuit revenait, dans cette ville étroite, étranglée entre ses remparts, aux rues humides, bordées de maisons hautes. Il ne se rappelait même pas le nom du beau-frère de Maurice, il savait seulement que sa sœur s’appelait Henriette. Où aller? qui demander? Ses pieds ne le portaient plus que par le mouvement mécanique de la marche, il sentait qu’il tomberait, s’il s’arrêtait. Comme un homme qui se noie, il n’entendait que le bourdonnement sourd, il ne distinguait que le ruissellement continu du flot d’hommes et de bêtes dans lequel il était charrié. Ayant mangé à Re-

LES ROUGON-MACQÜART.

milly, il souffrait surtout du besoin de sommeil ; et, aU' tour de lui, la fatigue aussi remportait sur la faim, le troupeau d'ombres trébuchait, par les rues inconnues. A chaque pas, un homme s'affaissait sur un trottoir, culbutait sous une porte, restait là comme mort, endormi.

En levant les yeux, Jean lut sur une plaque : Avenue de la Sous-Préfecture. Au bout, il y avait un monument, dans un jardin. Et, au coin de l'avenue, il aperçut un cavalier, un chasseur d'Afrique, qu'il crut reconnaître. N'étaitce pas Prosper, le garçon de Remilly, qu'il avait vu à Vouziers, avec Maurice? Il était descendu de son cheval, et le cheval, hagard, tremblant sur les pieds, souffrait d'une telle faim, qu'il avait allongé le cou pour manger les planches d'un fourgon, qui stationnait contre le trottoir. Depuis deux jours, les chevaux n'avaient plus reçu de rations, ils se mouraient d'épuisement. Les grosses dents faisaient un bruit de râpe, contre le bois, tandis que le chasseur d'Afrique pleurait.

Puis, comme Jean, qui s'était éloigné, revenait, avec l'idée que ce garçon devait savoir l'adresse des parents de Maurice, il ne le revit plus. Alors, ce fut du désespoir, il erra de rue en rue, se retrouva à la Sous-Préfecture, poussa jusqu'à la place Turenne. Là, un instant, il se crut sauvé, en apercevant devant l'Hôtel de Ville, au pied de la statue même, le lieutenant Rochas, avec quelques hommes de la compagnie. S'il ne pouvait rejoindre son ami, il rallierait le régiment, il doi’mirait au moins sous la tente. Le capitaine Beaudoin n'ayant pas reparu, emporté de son côté, échoué ailleurs, le lieutenant tâchait de réunir son monde, s'informant, demandant en vain où était fixé le campement de la division. Mais, à mesure qu'on avançait dans la ville, la compagnie, au lieu de s’accroître, diminuait. Un soldat, avec des gestes fous, entra dans une auberge, et jamais il ne revint. Trois autres s'arrêtèrent devant la porte d'un épicier, retenus

LA DEBACLE.

par des zouaves qui avaient défoncé un petit tonneau d’eaude-vie. Plusieurs, déjà, gisaient en travers du ruisseau, d’autres voulaient partir, retombaient, écrasés et stupides. Chouteau et Loubet, se poussant du coude, venaient de disparaître au fond d’une allée noire, derrière une grosse femme qbi portait un pain. Et il n’y avait plus, avec, le lieutenant, que Pache et Lapoulle, ainsi qu’une dizaine de camarades.

Au pied du bronze de Turenne, Rochas faisait un effort considérable, pour se tenir debout, les yeux ouverts. Lorsqu’il reconnut Jean, il murmura :

— Ah ! c’est vous, caporal ! Et vos hommes ?

Jean eut un geste vague, pour dire qu’il ne savait pas. Mais Pache, montrant Lapoulle, répondit, gagné par les ^ larmes :

— Nous sommes là, il n’y a que nous deux... Que le bon Dieu ait pitié de nous, c’est trop de misère !

L’autre, le gros mangeur, regardait les mains de Jean, d’un air vorace, révolté de les voir toujours vides à présent. Peut-être, dans sa somnolence, avait-il rêvé que le caporal était allé à la distribution.

— Sacré bon sort ! gronda-t-il, faut donc encore se serrer le ventre !

Gaude, le clairon, qui attendait l’ordre de sonner au ralliement, adossé à la grille, venait de s’endormir, glissant d’une seule coulée, s’étalant sur 1e dos. Tous succombaient un à un, ronflaient à poings fermés. Et, seul, le sergent Sapin restait les yeux grands ouverts, avec son nez pincé dans sa petite figure pâle, comme s’il lisait son malheur à l’horizon de cette ville inconnue.

Cependant, le lieutenant Rochas avait cédé à l’irrésistible besoin de s’asseoir par terre. Il voulut donner un ordre.

— Caporal, il faudra... il faudra...

Et il ne trouvait plus les mots, la bouche empâtée de

180 LES ROUGON-MACQUART

fatigue ; et, tout d'un coup, il s'abattit à son tour, foudroyé par le sommeil.

Jean, craignant de tomber lui aussi sur le pavé, s'en alla. Il s'entêtait à chercher un lit. De l'autre côté de la place, à une des fenêtres de l'hôtel de la Croix d'Or, il avait aperçu le général Bourgain-Desfeuiiles, déjà en manches de chemise, tout prêt à se fourrer entre de fins draps blancs. A quoi bon faire du zèle, pâtir davantage ? Et il eut une soudaine joie, un nom avait jailli de sa mémoire, celui du fabricant de drap, chez qui était employé le beau-frère de Maurice : M. Delaherche, oui! c'était bien ça. Il arrêta un vieil homme qui passait.

— Monsieur Delaherche ?

— Rue Maqua, presque au coin de la rue au Beurre, ane grande belle maison, avec des sculptures.

Puis, le vieil homme le rejoignit en courant.

— Dites donc, vous êtes du 106®... Si c’est votre régiment que vous cherchez, il est ressorti par le Château, là-bas... Je viens de rencontrer le colonel, monsieur de Vineuil, que j'ai bien connu, quand il était à Mézières.

Mais Jean repartit, avec un geste de furieuse impatience. Non ! non ! maintenant qu'il était certain de retrouver Maurice, il n'irait pas coucher sur la terre dure. Et, au fond de lui, un remords l'importunait, car il revoyait le colonel, avec sa haute taille, si dur à la fatigue malgré son âge, dormant comme ses hommes, sous la tente. Tout de suite, il enfila la Grande-Rue, se perdit de nouveau dans le tumulte grandissant de la ville, finit par s'adresser à un petit garçon qui le conduisit rue Maqua.

C'était là qu'un grand-oncle du Delaherche actuel avait construit, au siècle dernier, la fabrique monumentale, qui, depuis cent soixante ans, n'était point sortie de la famille. Il y a ainsi, à Sedan, datant des premières années de Louis XV, des fabriques de drap grandes comme des Couvres, avec des façades d'une majesté royale. C,elle de

la rue Maqua .avait trois étages de hautes fenêtres, encadrées de sévères sculptures; et, à Tintérieur, une cour de palais était encore plantée des vieux arbres de la fondation, des ormes gigantesques. Trois générations de De- |laherche avaient fait là des fortunes considérables. Le père de Jules, le propriétaire actuel, ayant hérité la fabrique d’un cousin, mort sans enfant, c’était maintenant une branche cadette qui trônait. Ce père avait élargi la prospérité de la maison, mais il était de mœurs gaillardes et avait rendu sa femme fort malheureuse. ’Aussi cette dernière, devenue veuve, tremblante de voir son fils recommencer les mêmes farces, s’était-elle efforcée de le tenir jusqu’à cinquante ans passés dans une dépendance de grand garçon sage, après l’avoir marié à une femme très simple et très dévote. Le pis est que la vie a de terribles revanches. Sa femme étant venue à mourir. Delàherche, sevré de jeunesse, s’était amouraché d’une jeune veuve de Gharleville, la jolie madame Maginot, sur laquèlle on chuchotait des histoires, et qu’il avait fini par épouser, l’automne dernier, malgré les remontrances de sa mère. Sedan, très puritain, a toujours jugé avec sévérité Charleville, cité de rires et de fêtes. D’ailleurs, jamais le mariage ne se serait conclu, si Gilberte n’avait eu pour oncle le colonel de Vineuil, en passe d’être promu général. Cette parenté, cette idée qu’il était entré dans une famille militaire, flattait beaucoup le fabricant de drap.

Le matin, Delaherche, en apprenant que l’armée allait passer à Mouzon, avait fait avec Weiss, son comptable, cette promenade en cabriolet, dont le père Fouchard avait parlé à Maurice. Gros et grand, le teint coloré, le nez fort et les lèvres épaisses, il était de tempérament expansif, il avait la curiosité gaie du bourgeois français qui aime les beaux défilés de troupes. Ayant su par le pharmacien de Mouzon que l’empereur se trouvait à la ferme de Baybel, il y était monté, l’avait vu, avait même failli

182 LES ROÜGÜN-MACQUART.

causer avec lui, toute une histoire énorme, dont il ne tarissait pas depuis son retour. Mais quel terrible retour, à travers la panique de Beaumont, par les chemins encombrés de fuyards ! Vingt fois, le cabriolet avait failli culbuter dans les fossés. Les deux hommes n’étaient rentrés qu’à la nuit, au milieu d’obstacles sans cesse renaissants. Et cette partie de plaisir, cette armée que Delaherche était allé voir défiler, à deux lieues, et qui le ramenait violemment dans le galop de sa retraite, toute cette «aventure imprévue et tragique lui avait fait répéter, à dix reprises, le long de la route :

— Moi qui la croyais en marche sur Verdun et qui ne voulais pas manquer l’occasion de la voir!... Ah bien! je l'ai vue et je crois que nous allons la voir, à Sedan, plus que nous ne voudrons !

Le matin, dès cinq heures, réveillé par la haute rumeur d’écluse lâchée que faisait le T corps en traversant la ville, il s’était vêtu à la hâte ; et, dans la première personne rencontrée sur la place Turenne, il avait reconnu le capitaine Beaudoin. L’année d’auparavant, à Charleville, le capitaine était un des familiers de la jolie madame Maginot; de sorte que Gilberte, avant le mariage, l’avait présenté. L’histoire, chuchotée autrefois, disait que le capitaine, n’ayant plus rien à désirer, s’était retiré devant le fabricant de drap par délicatesse, ne voulant pas priver son amie de la très grosse fortune qui lui arrivait.

— Comment! c’est vous? s’écria Delaherche, et dans quel état, bon Dieu!

Beaudoin, si correct, si joliment tenu d’habitude, était en effet pitoyable, Tuniforme souillé, la face et les mains noires. Exaspéré, il venait de faire route avec des turcos, sans pouvoir s’expliquer comment il avait perdu sa compagnie. Ainsi que tous, il se mourait de faim et de fatigue ; mais ce n’était pas là son désespoir le

plus cuisant, il souffrait surtout de ne pas avoir changé de chemise depuis Reims.

— Imaginez-vous, gémit-il tout de suite, qu’on m’a égaré mes bagages à Vouziers. Des imbéciles, des gredins à qui je casserais la tête, si je les tenais!... Et plus rien, pas un mouchoir, pas une paire de chaussettes 1 C’est à en devenir fou, ma parole d’honneur!

Delaherche insista aussitôt pour l'emmener chez lui Mais il résistait : non, non ! il n'avait plus figure humaine, il ne voulait pas faire peur au monde. Il fallut que le fabricant lui jurât que ni sa mère ni sa femme n'étaient levées. Et, d'ailleurs, il allait lui donner de l'eau, du savon, du linge, enfin le nécessaire.

Sept heures sonnaient, lorsque le capitaine Beaudoin, débarbouillé, brossé, ayant sous l’uniforme une chemise du mari, parut dans la salle à manger aux boiseries grises, très haute de plafond. Madame Delaherche, la mère, était déjà là, toujours debout à l'aube, malgré ses soixante-dix-huit ans. Toute blanche, elle avait un nez qui s'était aminci et une bouche qui ne riait plus, dans un.e longue face maigre. Elle se leva, se montra d’une grande politesse, en invitant le capitaine à s’asseoir devant une des tasses de café au lait qui étaient servies.

— Peut-être, monsieur, préféreriez-vous de la viande et du vin, après tant de* fatigues?

Mais il se récria.

— Merci mille fois, madame, un peu de lait et du pain beurré, c’est ce qui m’ira le mieux.

A ce moment, une porte fut gaiement poussée, et Gilberte entra, la main tendue. Delaherche avait dû la prévenir, car d’ordinaire elle ne se levait jamais avant dix heures. Elle était grande, l'air souple et fort, avec de beaux cheveux noirs, de beaux yeux noirs, et pourtant très rose de teint, et la mine rieuse, un peu folle, sans méchanceté

184 LES ROUGON-MACQÜART.

aucune. Son peignoir beige, à broderies de soie rouge, venait de Paris.

— Ah ! capitaine, dit-elle vivement, en serrant la main du jeune homme, que vous êtes gentil, de vous être arrêté dans notre pauvre coin de province !

D’ailleurs, elle fut la première à rire de son étourderie.

— Hein ? suis-je sotte ! Vous vous passeriez bien d’être à Sedan, dans des circonstances pareilles... Mais je suis si heureuse de vous revoir !

En effet, ses beaux yeux brillaient de plaisir. Et madame Delaherche, qui devait connaître les propos des méchantes langues de Charleville, les regardait tous deux fixement, de son air rigide. Le capitaine, du reste, se montrait fort discret, en homme qui avait gardé simplement un bon souvenir de la maison hospitalière où il était accueilli autrefois.

On déjeuna, et tout de suite Delaherche revint à sa promenade de la veille, ne pouvant résister à la démangeaison d’en faire de nouveau le récit.

— Vous savez que j’ai vu l’empereur à Baybel.

11 partit, rien dès lors ne put l’arrêier. Ce fut d’abord une description de la ferme, un grand bâtiment carré, avec une cour intérieure, fermée par une grille, le tout sur un monticule qui domine Mouzon, à gauche de la route de Carignan. Ensuite, il rovint au 12® corps qu’il avait traversé, campé parmi les vignes des coteaux, des troupes superbes, luisantes au soleil, dont la Vue l’avait empli d’une grande joie patriotique.

— J’étais donc là, monsieur, lorsque l’empereur, tout d’un coup, est sorti de la ferme, où il était monté faire halte, pour se reposer et déjeuner. Il avait un paletot jete sur son uniforme de général, bien que le soleil fût très chaud. Derrière lui, un serviteur portait un pliant... Je* ne lui ai pas trouvé bonne mine^ ah ! non, voûté, la

marche pénible, la figure jaune, enfin un homme malade... Et ça ne m'a pas surpris, parce que le pharmacien de Mouzon, en me conseillant de pousser jusqu'à Baybel, venait de me raconter qu'un aide de camp était accouru lui acheter des remèdes... oui, vous savez bien, des remèdes pour...

La présence de sa mère et de sa femme l'empêchait de désigner plus clairement la dysenterie dont l'empereur souffrait depuis le Chêne et qui le forçait à s'arrêter ainsi dans les fermes, le long de la route.

— Bref, voilà le serviteur qui installe le pliant, au bout d'un champ de blé, à la corne d'un taillis, et voilà l'empereur qui s’assied... 11 restait immobile, affaissé, de l'air d'un petit rentier chauffant ses douleurs au soleil. Il regardait de son œil morne le vaste horizon, en bas la Meuse coulant dans la vallée, en face les coteaux boisés dont les sommets se perdent au loin, les cimes des bois de Dieulet à gauche, le mamelon verdoyant de Sommauthe à droite... Des aides de camp^ des officiers supérieurs l'entouraient, et un colonel de dragons, qui m'avait déjà demandé des renseignements sur le pays, venait de me faire signe de ne pas m'éloigner, lorsque, tout d'un coup...

Delaherche se leva, car il arrivait à la péripétie poignante du récit, il voulait joindre la mimique à la parole.

— Tout d'un coup, des détonations éclatent, et l'on voit, juste en face, en avant des bois de Dieulet, des obus décrire des courbes dans le ciel... Ça m'a fait, parole d'honneur ! l'effet d'un feu d'artifice qu'on aurait tiré en plein jour... Autour de l'empereur, naturellement, on s'exclame, on s'inquiète. Mon colonel de dragons revient en courant me demander si je puis préciser où l'on se bat. Tout dcj suite, je dis ; c C'est à Beaumont, il n'y a pas le moindre doute. > Il retourne près de l'empereur, sur les genoux duquel un aide de camp dépliait une carte. L'empereur ne voulait pas croire qu'on se battît à Beaumont. Moi,

LES ROÜGON-MACQUART.

n’esl-ce pas? je ne pouvais que m'obstiner, d'autant plus que les obus marchaient dans le ciel, se rapprochant, suivant la route de Mouzon... Et alors, comme je vous vois, monsieur, j'ai vu l'empereur tourner vers moi son visage blême. Oui, il m'a regardé un instant de ses yeux troubles, pleins de défiance et de tristesse. Et puis, sa tête est retombée au-dessus de la carte, il n'a plus bougé.

Bonapartiste ardeni au moment du plébiscite, Delaherche, depuis les premières défaites, avouait que l'empire avait commis des fautes. Mais il défendait encore la dynastie, il plaignait Napoléon III, que tout le monde trompait. Ainsi, à l'entendre, les véritables auteurs de nos désastres n'étaient autres que les députés républicains de l'opposition, qui avaient empêché de voter le nombre d'hommes et les crédits nécessaires.

— Et l'empereur est rentré à la ferme ? demanda le capitaine Beaudoin.

— Ma foi, monsieur, je n'en sais rien, je l'ai laissé sur son pliant... Il était midi, la bataille se rapprochait, je commençais à me préoccuper de mon retour... Tout ce que je puis ajouter, c'est qu'un général, à qui je montrais Carignan au loin, dans la plaine, derrière nous, a paru '•stupéfait d'apprendre que la frontière belge était là, à quelques kilomètres... Ahl ce pauvre empereur, il est bien servi !

Gilberte, souriante, très à l'aise, comme dans le salon de son veuvage, où elle le recevait autrefois, s'occupait du capitaine, lui passait lè pain grillé et le beurre. Elle voulait absolument qu'il acceptât une chambre, un lit ; mais il refusait, il fut convenu qu'il se reposerait seulement une couple d'heures sur un canapé, dans le cabinet de Delaherche, avant de rejoindre son régiment. Au moment où il prenait des mains de la jeune femme le sucrier, madame Delaherche, qui ne les quittait pas des yeux,

les vit nettement se serrer le3 doigts; et elle ne douta plus.

Mais une servante venait de paraître.

— Monsieur, il y a, en bas, un soldat qui demande l'adresse de monsieur Weiss.

Delaherche n'était pas fier, comme on disait, aimant à causer avec les petits de ce monde, par un goût bavard de la popularité.

— L'adresse de Weiss, tiens ! c’est drôle... Faites entrer ce soldat.

Jean entra, si épuisé, qu'il vacillait. En apercevant son capitaine, attablé avec deux dames, il eut un léger sursaut de surprise, il retira la main qu'il avançait machinalement déjà, pour s'appuyer à une chaise. Puis, il répondit brièvement aux ^questions du fabricant, qui faisait le bon homme, ami du soldat. D'un mot, il expliqua sa camaraderie avec Maurice, et pourquoi il le cherchait.

— C'est un caporal de ma compagnie, finit par dire le capitaine, afin de couper court.

A son tour, il l'interrogea, désireux de savoir ce que le régiment était devenu. Et, comme Jean racontait qu'on venait de voir le colonel traverser la ville, à la tête de ce qu'il lui restait d'hommes, pour aller camper au nord, Gilberte, de nouveau, parla trop vite, avec sa vivacité de jolie femme,qui ne réfléchissait guère.

— Oh! mon oncle, pourquoi n'est-il pas venu déjeuner ici? On lui aurait préparé une chambre... Si l'on envoyait le chercher?

Mais madame Delaherche eut un geste de souveraine autorité. Dans ses veines coulait le vieux sang bourgeois des villes frontières, toutes les mâles vertus d'un patriotisme rigide. Elle ne rompit la sévérité de son silence que pour dire :

— Laissez monsieur de Vineuil, il est à son devoir.

Cela causa un malaise. Delaherche emmena le capfc

LES ROUGON-MACQUART

taine dans son cabinet, voulut Tinstaller lui-même sur le canapé; et Gilberte s"en alla, malgré la leçop, de son air d’oiseau secouant les ailes, gai quand même sous l’orage; tandis que là servante, à qui l’on avait confié Jean, le conduisait à travers les cours de la fabrique, dans un dédale de couloirs et d’escaliers.

Les Weiss habitaient rue des Voyards; mais la maison, qui appartenait à Delaherche, communiquait avec la bâtisse monumentale de la rue Maqua. Cette rue des Voyards était alors une des plus étranglées de Sedan, une ruelle étroite, humide, assombrie par le voisinage du rempart qu’elle longeait. Les toitures des hautes laçades se touchaient presque, les allées noires semblaient des bouches de cave, surtout dans le bout où se dressait le grand mur du collège. Cependant, Weiss, logé et chauffé, occupant tout le troisième étage, s’y trouvait à l’aise, à proximité de son bureau, pouvant y descendre en pantoufles, sans sortir. Il était un homme heureux, depuis qu’il avait épousé Henriette, si longtemps désirée, lorsqu’il l’avait connue au Chêne, chez son père le percepteur, ménagère à six ans, remplaçant la mère morte ; tandis que lui, entré à la Raffinerie générale /presque à titre d’homme de peine, se faisait une instruction, s’élevait à l’emploi de comptable, à force de travail. Encore, pour réaliser son rêve, avait-il fallu la mort du père, puis les fautes graves du frère, à Paris, de ce Maurice, dont la sœur jumelle était un peu la servante, à qui elle s’étail sacrifiée toute pour en faire un monsieur. Élevée en cendrillon au logis, sachant au plus lire et écrire, elle venait de vendre la maison, les meubles, sans combler le gouffre des folies du jeune homme, lorsque le bon Weiss était accouru offrir ce qu’il possédait, avec ses bras solides, avec son cœur; et elle avait accepté de l’épouser, touchée aux larmes de son affection, très sage et très réfléchie, pleine d’estime tendre sinon de passion amoureuse. Main-

tenant, la fortune leur souriait, Delaherche avait parlé d’associer Weiss à sa maison. Ce serait le bonheur, dès que des enfants seraient venus.

— Attention! dit la domestique à Jean, Tescalierest raide.

En effet, il butait dans une obscurité devenue profonde, quand une porte, vivement ouverte, éclaira les marches d’un coup de lumière. Et il entendit une voix douce qui disait :

— C’est lui.

— - Madame Weiss, cria la domestique, voilà un soldat qui vous demande.

Il y eut un léger rire de contentement, et la voix douce répondit:

— Bon! bon! je sais qui c’est.

Puis, comme le caporal, gêné, étouffé, s’arrêtait sur le seuil.

— Entrez, monsieur Jean... Voici, deux heures que Maurice est là et que nous vous attendons, oh! avec bien de l’impatience !

Alors, dans le jour pâle de la pièce, il la vit, d’une ressemblance frappante avec Maurice, de cette extraordinaire ressemblance des jumeaux qui est comme un dédoublement des visages. Pourtant, elle était plus petite, plus mince encore, d’apparence plus frêle, avec sa bouche un peu grande, ses traits menus, . sous son admirable chevelure blonde, d’un blond clair d’avoine mûre. Et ce qui la différenciait surtout de lui, c’étaient ses yeux gris, calmes et braves, où revivait toute l’âme héroïque du grand-père, le héros de la Grande Armée. Elle parlait peu, marchait sans bruit, d’une activité si adroite, d’une douceur si riante, qu’on la sentait comme une caresse dans l’air où elle passait.

— Tenez, entrez par ici, monsieur Jean, répéta-t-elle. Tout va être prêt.

190 LES ROUGON-MACQUART

Il balbutiait, ne trouvant pas même un remerciement, dans son émotion d’être si fraternellement reçu. D’ailleurs, ses paupières se fermaient, il ne l’apercevait qu’à travers le sommeil invincible dont il était pris, une sorte de brume où elle flottait, vague, détachée de terre. N’était-ce donc qu’une apparition charmante, cette jeune femme secouî*able, qui lui souriait avec tant de simplicité? Il lui sembla bien qu’elle touchait sa main, qu’il sentait la sienne, petite et ferme, d’une loyauté de vieil ami.

Et, à partir de ce moment, Jean perdit la conscience nette des choses. On était dans la salle à manger, il y avait du pain et de la viande sur la table ; mais il n’aurait pas eu la force de porteries morceaux à sa bouche. Un homme était là, assis sur une chaise. Puis, il reconnut Weiss, qu’il avait vu à Mulhouse. Mais il ne comprenait pas ce que l’homme disait, d’un air de chagrin, avec des gestes ralentis. Dans un lit de sangle, dressé devant le poêle, Maurice dormait déjà, la face immobile, l’air mort. Et Henriette s’empressait autour d’un divan^ sur lequel on avait jeté un matelas; elle apportait un traversin, un oreiller, des couvertures; elle mettait, les mains promptes Hlgavantes, des draps blancs, d’admirables draps blancs, blanc de neige.

Ah ! ces draps blancs, ces draps si ardemment convoités, Jean ne voyait plus qu’eux! Il ne s’était pas déshabillé, il n’avait pas couché dans un lit depuis six semaines. C’était une gourmandise, une impatience d’enfant, une irrésistible passion, à se glisser dans cette blancheur, dans cette fraîcheur, et à s’y perdre. Dès qu’on l’eut laissé seul, il fut tout de suite pieds nus, en chemise, il se coucha, se contenta, avec un grognement de bête heureuse. Le jour pâle du matin entrait par la haute fenêtre ; et, comme, déjà chaviré dans le sommeil, il rouvrait à demi les yeux, il eut encore une apparition d’Henriette, une Henriette plus indécise, immatérielle^ (ÿii rentrait sur la pointe des

pieds, pour poser près de lui, sur la table, une carafe et un verre oubliés. Elle sembla rester là quelques secondes, à les regarder tous deux, son frère et lui, avec son tranquille sourire, d'une infinie bonté. Puis, elle se dissipa. Et il dormait dans les draps blancs, anéanti.

Des heures, des années coulèrent. Jean et Maurice n'étaient plus, sans un rêve, sans la conscience du petit battement de leurs veines. Dix ahs ou dix minutes, le temps avait cessé de compter; et c'était comme la revanche du corps surmené, se satisfaisant dans la mort de tout leur être. Brusquement, secoués du même sursaut, tous deux s'éveillèrent. Quoi donc ? que se passait-il, depuis combien de temps dormaient-ils? La même clarté pâle tombait de la haute fenêtre. Ils étaient brisés, les jointures raidies, les membres plus las, la bouche plus amère qu'en se couchant. Heureusement qu'ils ne devaient avoir dormi qu'une heure. Et, sur la même chaise, ils ne s'étonnèrent pas d'apercevoir Weiss, qui semblait attendre leur réveil, dans la même attitude accablée.

— Fichtre ! bégaya Jean, faut pourtant se lever et rejoindre le régiment avant midi.

Il sauta sur le carreau avec un léger cri de douleur, il s'habilla.

— Avant midi, répéta Weiss. Vous savez qu'il est sept heures du soir et que vous dormez depuis douze heui;es environ.

Sept heures, bon Dieu! Ce fut un effarement. , Jean, déjà tout vêtu, voulait courir, tandis que Maurice, encore au lit, se lamentait de ne pouvoir plus remuer les jambes. Comment retrouver les camarades? l'armée n'avaitelle pas filé ? Et tous deux se fâchaient, on n'aurait pas dû les laisser dormir si longtemps. Mais Weiss eut un geste de désespérance.

— Pour ce qu'on a fait, mon Dieu ! vous avez aussi bien fait de rester couchés.

LES ROUGON-MACQDART.

Lui, depuis le matin, battait Sedan et les environs. Il venait seulement de rentrer, désolé de l’inaction des troupes, dé cette journée du 31, si précieuse, perdue dans une attente inexplicable. Une seule excuse était possible, la fatigue extrême des hommes, leur besoin absolu de repos; et encore ne comprenait-il pas que la retraite n’eût pas continué, après les quelques heures de sommeil nécessaire.

— Moi, reprit-il, je n’ai pas la prétention de m’y entendre, mais je sens, oui! je sens que l’armée est très mal plantée à Sedan... Le 12* corps se trouve à Bazeilles, où l’on s’est un peu battu, ce matin; le 1" est tout le long de la Givonne, du village de la Mpncelle au bois de la Garenne; tandis que le 7* campe sur le plateau de Floing, et que le 5% à moitié détruit, s’entasse sous les remparts mêmes, du côté du Château... Et c’est cela qui me fait peur, de les savoir tous rangés ainsi autour de la ville, attendant les Pimssiens. J’aurais filé, moi, oh ! tout de suite, sur Mézières. Je connais le pays, il n’y a pas d’autre ligne de retraite, ou bien on sera culbuté en Belgique... Puis; tenez! venez voir quelque chose...

11 avait pris la main de Jean^ il l’amenait devant la fenêtre.

— Regardez là-bas, sur la crête des coteaux.

Par-dessus les remparts, par-dessus les constructions

voisines, la fenêtre s’ouvrait, au sud de Sedan, sur la vallée de la Meuse. C’était le fleuve se déroulant dans les vastes prairies, c’était Remilly à gauche, Pont-Maugis et Wadelincourt en face, Frénois à droite; et les coteaux étalaient leurs pentes vertes, d’abord le Liry, ensuite la Marfée et la Croix-Piau, avec leurs grands bois. Sous le jour finissant, l’immense horizon avait une douceur profonde, d’une limpidité de cristal.

— Vous ne voyez pas, là-bas, le long des sommets, ces lignes noires en marche, ces fourmis noires qui défilent f

LA DEBACLE.

Jean écarquillait les yeux, tandis que Maurice, à genoux sur son lit, tendait le cou.

— Ah ! oui, crièrent-ils ensemble. En voici une ligne, en voici une autre, une autre, une autre! 11 y en a partout.

— Eh bien ! reprit Weiss, ce sont les Prussiens... Depuis ce matin, je les regarde, et il en passe, il en passe toujours ! Ah ! je vous promets que, si nos soldats les attendent, eux se dépêchent d’arriver!... Et tous les habitants de la ville les ont vus comme moi, il n’y a vraiment que les généraux qui ont les yeux bouchés. J’ai causé tout à l’heure avec un général, il a haussé les épaules, il m’a dit que le maréchal de Mac-Mahon était absolument convaincu d’avoir à peine soixante-dix mille hommes devant lui. Dieu veuille qu’il soit bien renseigne L.. Mais, regaracz-ics donci ia terre en est couverte, elles viennent, elles viennent, les fourmis noires!

* A ce moment, Maurice se rejeta dans son lit et éclata en gros sanglots. Henriette, de son air souriant de la veille, entrait. Vivement, elle s’approcha, alarmée

— Quoi donc?

Mais lui, la repoussait du geste.

— Non, non! laisse-moi, abandonne-moi, je ne t’ai jamais fait que du chagrin. Quand je pense que tu te privais de robes, et que j’étais au collège, moi! Ah ! oui, une instruction dont j’ai profité joliment!... Et puis, j’ai failli déshonorer notre nom, je ne sais pas où je serais à cette heure, si tu ne t’étais saignée aux quatre membres, pour réparer mes sottises.

Elle s’était remise à sourire.

— Vraiment, mon pauvre ami, tu n’as pas le réveil gai... Mais puisque tout cela est effacé, oublié ! Ne fais-tu pas i;naintenant ton devoir de bon Français ? Depuis que tu t’es engagé, je suis très fière de toi, je t’assure.

Comme pour le prier de venir à son aide, elle s’était

LES ROUGON-MACQUART

tournée vers Jean. Celui-ci la regardait, un peu surpris de la trouver moins belle que la veille, plus mince, plus pâle, à présent qu’il ne la voyait plus au travers de la demi-hallucination de sa fatigue. Ce qui restait frappant, c’était sa ressemblance avec son frère; et, cependant, toute la différence de leurs natures s’accusait profonde, à cette minute : lui, d’une nervosité de femme, ébranlé par la maladie de l’époque, subissant la crise historique et sociale de la race, capable d’un instant à l’autre des enthousiasmes les plus nobles et des pires découragements; elle, si chétive, dans son effacement de cendrillon, avec son air résigné de petite ménagère, le front solide, les yeux braves, du bois sacré dont on fait les martyrs.

— Fière de moi ! s’écria Maurice, il n’y a pas de quoi, vraiment! Voilà un mois que nous fuyons comme des lâches que nous sommes.

— Dame! dit Jean, avec son bon sens, nous ne sommes pas les seuls, nous faisons ce qu’on nous fait faire.

Mais la crise du jeune homme éclata, plus violente.

— Justement, j’en ai assez!,.. Est-ce que ce n’est pas à pleurer des larmes de sang, ces défaites continuelles, ces chefs imbéciles, ces soldats qu’on mène stupidement à l’abattoir comme des troupeaux?... Maintenant, nous voilà au fond d’une impasse. Vous voyez bien que les Prussiens arrivent de toutes parts; et nous allons être écrasés, l’armée est perdue... Non, non! je reste ici, je préfère qu’on me fusille comme déserteur... Jean, tu peux partir sans moi. Non! je n’y retourne pas, je reste ici.

Un nouvel accès de larmes l’avait abattu sur l’oreiller. C’était une détente nerveuse irrésistible, qui emportait tout, une de ces chutes soudaines dans le désespoir, le mépris du monde entier et de lui-même, auxquelles il était si fréquemment sujet. Sa sœur* la connaissant bien, demeurait placide.

— Ce serait très mal, mon bon Maurice, si tu désertai» ton poste, au moment du danger.

D^une secousse, il se mit sur son séant.

— Eh bien! donne-moi mon fusil, je vais me casser la tête, ce sera plus tôt fait.

Puis, le bras tendu, montrant Weiss, immobile et silencieux :

— Tiens! il n'y a que lui de raisonnable, oui! lui seul a vu clair... Tu te souviens, Jean, de ce qu'il me disait, devant Mulhouse, il y a un mois?

— C'est bien vrai, confirma le caporal, monsieur a dit que nous serions battus.

Et la scène s'évoquait, la nuit anxieuse, l'attente pleine d'angoisse, tout le désastre de Frœschwiller passant déjà dans le ciel morne, tandis que Weiss disait ses craintes, l'Allemagne prête, mieux commandée, mieux armée, soulevée par un grand élan de patriotisme, la France effarée, livrée au désordre, attardée et pervertie, n'ayant ni les chefs, ni les hommes, ni les armes nécessaires. Et l'affreuse prédiction se réalisait.

Weiss leva ses mains tremblantes. Sa face de bon chien exprimait une douleur profonde.

— Ah! je ne triomphe guère, d'avoir eu raison, murmura-t-il. Je suis une bête, mais c'était tellement clair, quand on^ savait les choses!... Seulement, si l'on est battu, on peut en tuer tout de même, de ces Prussiens de malheur. C'est la consolation, je crois encore que nous allons y rester, et je voudrais qu’il y restât aussi des Prussiens, des tas de Prussiens, tenez ! de quoi couvrir la terre, làbas !

Il s'était mis debout, il montrait du geste la vallée de la Meuse. Toute une flamme allumait ses gros yeux de myope qui l'avaient empêché de servir.

— Tonnerre de Dieu! oui, je me battrais, moi, si j'étais libre.. Je ne saisA)afi si c'est parce qu'ils sont main*

m LES ROUGON-MACQÜART.

tenant en maîtres dans mon pays, cette Alsace où les Cosaques avaient déjà fait tant de mal, mais je ne puis penser à eux, les voir en imagination chez nous, dans nos maisons, sans qu'aussilôl une furieuse envie me saisisse d’en saigner une douzaine... Ah! si je n’avais pas été réformé, si j’étais soldat!

Puis, après un court silence :

— Et, d’ailleurs, qui sait?

C’était l’espérance, le besoin de croire la victoire toujours possible, même chez les plus désabusés. Et Maurice, honteux déjà de ses larmes, l’écoutait, se raccrochait à ce rêve. En effet, la veille, le bruit n’avait-il pas couru que Bazaine était à Verdun? La fortune devait bien un miracle à cette France qu’elle avait faite si longtemps glorieuse. Henriette, muette, venait de disparaître; et, quand elle rentra, elle ne s’étonna point de trouver son frère vêtu, debout, prêt au départ. Elle voulut absolument les voir manger, Jean et lui.' Ils durent s’attabler, mais les bouchées les étouffaient, des nausées leur soulevaient le cœur, alourdis encore de leur gros sommeil. En homme de précaution, Jean coupa un pain en deux, en mit une moitié dans le sac de Maurice, l’autre moitié dans le sien. Le jour baissait, il fallait partir. Et Henriette qui s’était arrêtée devant la fenêtre, regardant au loin,sur laMarfée, les troupes prussiennes, les fourmis noires défilant sans cesse, peu à peu perdues au fond de l’ombre croissante, laissa échapper une involonUire plainte.

— Obi la guerre, l’atroce guerre!

Du coup, Maurice la plaisanta, prenant sa revanche.

— Quoi donc? petite sœur, c’est toi qui veux qu’on se batte, et tu injuries la guerre!

Elle se retourna, elle répondit de face, avec sa vaillance :

— C’est vrai, je l’exècre, je la trouve injuste et abominable... Peut-être, simplement, est-ce parce que je suis

LA DEBACLE.

femme. Ces tueries me révoltent. Pourquoi ne pas s’expliquer et s’entendre?

Jean, brave garçon, l’approuvait d’un hochement de tête. Rien également ne semblait plus facile, à lui illettré, que de tomber tous d’accord, si l’on s’était donné de bonnes raisons. Mais, repris par sa science, Maurice songeait à la guerre nécessaire, la guerre qui est la vie même, la loi du monde. N’est-ce pas l’homme pitoyable qui a introduit l’idée de justice et de paix, lorsque l’impassible nature n’est qu’un continuel champ de massacre ?

— S’entendre! s’écria-t-il, oui ! dans des siècles. Si tous les peuples ne formaient plus qu’un peuple, on pourrait concevoir à la rigueur l’avènement de cet âge d’or; et encore la fin de la guerre ne serait-elle pas la fin de l’humanité?... J’étais imbécile tout à l’heure, il faut se battre, puisque c’est la loi.

Il souriait à son tour, il répéta le mot de Weiss.

— Et puis, qui sait?

De nouveau, l’illusion vivace le tenait, tout un besoin d’aveuglement, dans l’exagération maladive de sa sensibilité nerveuse.

— A propos, reprit-il gaiement, et le cousin Gunther?

— Le cousin Gunther, dit Henriette, mais il appartient à la garde prussienne... Est-ce que la garde est par ici?

Weiss eut un geste d’ignorance, que les deux soldats imitèrent, ne pouvant répondre, puisque les généraux eux-mêmes ne savaient pas quels ennemis ils avaient devant eux.

— Partons, je vais vous conduire, déclara-t-il. J’ai appris tout à l’heure où campait le 106*.

Alors, il dit à sa femme qu’il ne rentrerait pas, qu’il irait coucher à Bazeilles. Il venait d’acheter là une petite maison, qu’il achevait justement d’installer, pour l’habi- 1er jusqu’aux froids. Elle se trouvait voisine d’une teinturerie. appartenant à M. Delaherche. Et il se montrait

inquiet des provisions qu’il avait déjà mises à la cave, un tonneau de vin, deux sacs de pommes de terre, certain, disait-il, que des maraudeurs pilleraient la maison si elle restait vide, tandis qu’il la préserverait sans doute en l’occupant cette nuit-là. Sa femme, pendant qu’il parlait, le regardait fixement.

— Sois tranquille, ajouta-t-il avec un sourire, je n’ai pas d’autre idée que de veiller sur nos quatre meubles. Et je te promets, si le village est attaqué, s’il y a un danger quelconque, de revenir tout de suite.

— Va, dit-elle. Mais reviens, ou je vais te chercher.

A la porte, Henriette embrassa tendrement Maurice. Puis, elle tendit la main à Jean, garda la sienne quelques secondes, dans une étreinte amicale.

— Je vous confie encore mon frère... Oui, il m’a conté combien vous avez été gentil pour lui, et je vous aime beaucoup.

Il fut si troublé, qu’il se contenta de serrer, lui aussi, cette petite main frêle et solide. Et il retrouvait son impression de l’arrivée, cette Henriette aux cheveux d’avoine mûre, si légère, si riante dans son effacement, qu’elle <j emplissait l’air, autour d’elle, comme d’une caresse.

En bas, ils retombèrent dans le Sedan assombri du matin. Le crépuscule noyait déjà les rues étroites, toute une agitation confuse obstruait le. pavé. La plupart des boutiques s’étaient fermées, les maisons semblaient mortes, tandis que, dehors, on s’écrasait. Cependant, sans trop de peine, ils avaient atteint la place de l’Hôtel-de- Ville, lorsqu’ils firent la rencontre de Delaherche, flânant là, en curieux. Tout de suite, il s’exclama, parut enchanté de reconnaître Maurice, raconta qu’il venait justement de reconduire le capitaine Beaudoin, du côté de Floing, où était le régiment ; et son habituelle satisfaction augmenta encore, lorsqu’il sut que Weiss allait coucher à Bazeilîes; car lui-même, comme il la disait à

rinstant au capilaine, avait résolu de passer également la nuit à sa teinturerie, pour voir.

— Weiss, nous partirons ensemble... Mais, en attendant, allons donc jusqu'à la Sous-Préfecture, nous apercevrons peut-être l'empereur.

Depuis qu'il avait failli lui parler, à la ferme de Baybel, il ne se préoccupait que de Napoléon III ; et il finit par entraîner les deux soldats eux-mêmes. Quelques groupes seulement stationnaient, en chuchotant, sur la place de la Sous-Préfecture; tandis que, de temps à autre, des officiers se précipitaient, effarés." Une ombre mélancolique décolorait déjà les arbres, on entendait le gros bruit de la Meuse, coulant à droite, au pied des maisons. Et, dans la foule, on racontait comment l'empereur, qui s'était décidé avec peine à quitter Carignan, la veille, vers onze heures du soir, avait absolument refusé de pousser jusqu'à Mézières, pour rester au danger et ne pas démoraliser les troupes. D'autres disaient qu'il n'était plus là, qu’il avait fui, laissant, en guise de mannequin, un de ses lieutenants, vêtu de son uniforme, et dont une ressemblance frappante abusait l'armée. D'autres donnaient leur parole d'honneur qu'ils avaient vu entrer, dans le jardin de la Sous-Préfecture, des voitures chargées du trésor impérial, cent millions en or, en pièces de vingt francs neuves. Ce n’était, à la vérité, que le matériel de la maison de l'empereur, le'char à bancs, les deux calèches, les douze fourgons, dont le passage avait révolutionné les villages, Courcelles, le Chêne, Raucourt, grandissant dans les imaginations, devenant une queue immense dont l'encombrement arrêtait l’armée, et qui venaient enfin d'échouer là, maudits et honteux, cachés à tousJes regards derrière les lilas du sous-préfet.

Près de Delaherche, qui se haussait, examinant les fenêtres du rez-de-chaussée, une vieille femme, quelque pauvre journalière du voisinage, à la taille déviée, aux

mains tordues, mangées par le travail, mâchonnait entre ses dents :

— Un empereur... je voudrais pourtant' bien en voir un... oui, pour voir...

Brusquement, Delaherche s'exclama, en saisissant le bras de Maurice.

— Tenez! c'est lui... Là, regardez, à la fenêtre de gauche... Oh! je ne me trompe pas, je Tai vu hier de très près, je le reconnais bien... 11 a soulevé le rideau, oui, cette figure pâle, contre la vitre.

La vieille femme, qui avait entendu, restait béante. C’était, en eftet, contre la vitre, une apparition de face cadavéreuse, les yeux éteints, les traits décomposés, les moustaches blêmies, dâns cette angoisse dernière. Et la vieille, stupéfaite, tourna tout de suite le dos, s’en alla, avec un geste d’immense dédain.

— Ça, un empereur ! en voilà une bête !

Un zouave était là, un de ces soldats débandés qui ne se pressaient pas de rallier leurs corps. Il agitait son chassepot, jurant, crachant des menaces; et il dit à un camarade :

— Attends, que je lui foute une balle dans la tête !

Delaherche, indigné, intervint. Mais, déjà, l’empereur

avait disparu. Le gros bruit de la Meuse continuait, une plainte d’infinie tristesse semblait avoir passé dans l’ombre croissante. D'autres clameurs éparses grondaient au loin. Était-cè le : Marche ! marche ! l’ordre terrible crié de Paris, qui avait poussé cet homme d'étape en étape, traînant par les chehiins de la défaite l'ironie de son impériale escorte, acculé maintenant à l’effroyable désastre qu’il prévoyait et qu'il était venu chei’cher? Que de braves gens allaient mourir par sa faute, et quel bouleversement de tout l'être, chez ce malade, ce rêveur sentimental, silencieux dans la morne attente de la des^ tinée !

Weiss et Delaherche accompagnèrent les deux soldats jusqu’au plateau de Floing.

— Adieu ! dit Maurice, en embrassant son beau-frère.

— Non, non ! au revoir, que diable! s’écria gaiement le fabricant.

Jean, tout de suite, avec son flair, trouva le 106% dont !es tentes s’alignaient sur la pente du plateau, derrière le cimetière. La nuit était presque tombée ; mais on distinguait encore, par grandes masses, l’amas sombre des toitures de la ville, puis, au delà, Balan et Bazeilles, dans les prairies qui se déroulaient jusqu’à la ligne des coteaux, de Remilly à Frénois ; tandis que, sur la gauche, s’étendait la tache noire du bois de la Garenne, et que, sur la droite, en bas, luisait le large ruban pâle de la Meuse. Un instant, Maurice regarda cet immense horizon s’anéantir dans les ténèbres.

— Ah ! voici le caporal ! dit Chouteau. Est-ce qu’il revient de la distribution ?

11 y eut une rumeur. Toute la journée, des hommes s’étaient ralliés, les uns seuls, les autres par petits groupes, dans une telle bousculade, que les chefs avaient renoncé même à demander des explications. Ils fermaient les yeux, heureux encore d’accepter ceux qui voulaient bien revenir.

Le capitaine Beaudoin, d’ailleurs, arrivait à peine, et le lieutenant Rochas n’avait ramené que vers deux heures la compagnie débandée, réduite des deux tiers. Maintenant, elle se retrouvait à peu près au complet. Quelques soldats étaient ivres, d’autres restaient à jeun, n’ayant pu se procürei" un morceau de pain; et les distributions, une fois de plus, venaient de manquer. Loubet, pourtant, s’était ingénié à faire cuire des choux, arrachés dans un jardin du voisinage; mais il n’avait ni sel ni graisse, les estomacs continuaient à crier famine.

— Voyons, mon caporal, vous qui êtes un malin ! répé

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tait Chcuteau goguenard. Oh ! ce n'est pas pour moi, j'ai très bien déjeuné avec Loubet, chez une dame.

Des faces anxieuses se tournaient vers Jean, l'escouade l'avait attendu, Lapoulle et Pache surtout, malchanceux, n'ayant rien attrapé, comptant sur lui, qui aurait tiré de la farine des pierres, comme ils disaient. Et Jean, apitoyé, la conscience bourrelée d'avoir abandonné ses hommes, leur partagea la moitié de pain qu’il avait dans son sac.

— Nom de Dieu ! nom de Dieu! répéta Lapoulle dévo-

rant, ne trouvant pas d'autre mot, dans le grognement de sa satisfaction, tandis que Pache disait tout bas un Pater et un Ave^ pour être certain que le ciel, le lendemain, lui enverrait encore sa nourriture. i

Le clairon Gaude venait de sonner l'appel, à toute fanfare. Mais il n’y eut point de retraite, le camp tout de suite tomba dans un grand silence. Et ce fut, lorsqu’il eut constaté que sa demi-section était au complet, que le sergent Sapin, avec sa mince figure maladive et son nez pincé, dit doucement :

— Demain soir, il en manquera.

Puis, comme Jean le regardait, il ajouta avec une tranquille certitude, les yeux au loin dans l'ombre :

— Oh ! moi, demain, je serai tué.

Il était neuf heures, la nuit menaçait d’être glaciale, car des brumes étaient montées de la Meuse, cachant les étoiles. Et Maurice, couché près de Jean, au pied d’une haie, frissonna, en disant qu'on ferait bien d’aller s’allonger sous la tente. Mais, brisés, plus courbaturés encore, depuis le repos qu'ils avaient pris, ni l'un ni l'autre ne pouvait dormir. A côté d'eux, ils enviaient le* lieutenan Rochas, qui, dédaigneux de tout abri, simplement enveloppé d'une couverture, ronflait en héros, sur la terre humide. Longtemps, ensuite, ils s'intéressèrent à la petite fl'amme d'une bougie, qui brûlait dans une grande tente, où veillaient le colonel et quelques officiers. Toute

la soirée. M. de Vineuil avait paru très inquiet de ne pas recevoir d’ordre, pour le lendemain matin. Il sentait son régiment en l’air, trop en avant, bien qu’il eût reculé déjà, abandonnant le poste avancé, occupé le matin. Le général Bourgain-Desfeuilles n’avait pas paru, malade, disait-on, couché à l’hôtel de la, Croix d’Or; et le colonel dut se décider à lui envoyer un officier, pour l’avertir que la nouvelle position paraissait dangereuse, dans l’éparpillement du 7® corps, forcé de défendre une ligne trop étendue, de la boucle de la Meuse au bois de la Garenne. Certainement, dès le jour, la bataille serait livrée. On n’avait plus devant soi que sept ou huit heures de ce grand calme noir. Maurice fut tout étonné, comme la petite clarté s’éteignait dans la tente du colonel, de voir le capitaine Beaudoin passer près de lui, le long de la haie, d’un pas furtif, et disparaître vers Sedan.

De plus en plus, la nuit s’épaississait, les grandes vapeurs, montées du fleuve, l’obscurcissaient toute d’un morne brouillard.

— Dors-tu, Jean?

Jean dormait, et Maurice resta seul. L’idée d’aller rejoindre Lapoulle et les autres, sous la tente, lui causait une lassitude. Il écoutait leurs ronflements répondre à ceux de Rochas, il les jalousait. Peut-être que, si les grands capitaines dorment bien, la veille d’une bataille, c’est simplement qu’ils sont fatigués. Du camp immense, noyé de ténèbres, il n’entendait s’exhaler que cette grosse haleine du sommeil, un souffle énorme et doux. Plus rien n’était, il savait seulement que le 5® corps devait camper par là, sous les remparts, que le l®** s’étendait du bqis de la Garenne au village de la Moncelle, tandis que le 12®, de l’autre côté de la ville, occupait Bazeilles ; et tout dor mait, la lente palpitation venait des premières aux dernières tentes, du fond vague de l’ombre, à plus d’une lieue. Puis, au delà, c’était un autre inconnu, dont les bruits

LES ROÜGON-MACQUART.

lui parvenaient aussi par moments, si lointains, si légers, qu’il aurait pu croire à un simple bourdon‘nement de ses oreilles : galop perdu de cavalerie, roulement affaibli de canons, surtout marche pesante d’hommes, le défilé sur les hauteurs de la noire fourmilière humaine, cet envahissement, cet enveloppement que la nuit elle-même n’avait pu arrêter. Et, là-bas, n’étaient-ce pas encore des feux brusques qui s’éteignaient, des voix éparses jetant des cris, toute une angoisse grandissant, emplissant cette nuit dernière, dans l’attente épouvantée du jour?

Maurice, d’une main tâtonnante, avait pris la main de Jean. Alors, seulement, rassuré, il s’endormit. Il n’y eut, au loin, plus qu’un clocher de Sedan, dont les heures tombèrent une à une.

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