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DEUXIÈME PARTIE

A Bazeilles, dans la petite chambre noire, un brusque ébranlement fit sauter Weiss de son lit. Il écouta, c’était le canon. D’une main tâtonnante, il dut allumer la bougie, pour regarder l’heure à sa montre : quatre heures, le jour naissait à peine. Vivement, il prit son binocle, enfila d’un coup d’œil la grande rue, la route de Douzy qui traverse le village; mais une sorte de poussière épaisse l’emplissait, on ne distinguait rien. Alors, il passa dans l’autre chambre, dont la fenêtre ouvrait sur les prés, vers la Meuse ; et, là, il comprit que des vapeurs matinales montaient du fleuve, noyant l’horizon. Le canon tonnait plus fort, là-bas, derrière ce voile, de l’autre côté de l’eau. Tout d’un coup, une batterie française répondit, si voisine et d’un tel fracas, que les murs de la petite maison tremblèrent.

La maison des Weiss se trouvait vers le milieu de Bazeilles, à' droite, avant d’arriver à la place de l’Église. La façade, un peu en retrait, donnait sur la route, un seul étage de trois fenêtres, surmonté d’un grenier; mais, derrière, il y avait un jardin assez vaste, dont la pente descendait vers tes prairies, et d’où l’on découvrait l’immense panorama des coteaux, depuis Remil ly jusqu’à Frénois. Et Weiss, dans sa ferveur de nouveau propriétaire.

LES ROUGON-MACQUART

ne s'était guère couché que vers deux heures ‘du matin, après avoir enfoui dans sa cave toutes les provisions et s’être ingénié à protéger les meubles autant que possible contre les balles, en garnissant les fenêtres dè matelas. Une colère montait en lui, à l’idée que les Prussiens pouvaient venir saccager cette maison si désirée, si difficilement acquise et dont il avait encore joui si peu.

Mais une voix .l’appelait, sur la route.

— Dites donc, Weiss, vous entendez?

En bas, il trouva Delaherche, qui avait voulu également coucher à sa teinturerie, un grand bâtiment de briques, dont le mur était mitoyen. Du reste, tous les ouvriers avaient fui à travers bois, gagnant la Belgique; et il ne restait là, comme gardienne, que la concierge, la veuve d’un maçon, nommée Françoise Quittard. Encore, tremblante, éperdue, aurait-elle filé avec les autres, si elle n’avait pas eu son garçon, le petit Auguste, un gamin de dix ans, si malade d’une fièvre typhoïde, qu’il n’était pas transportable.

. — Dites donc, répéta Delaherche, vous entendez, ça commence bien... Il serait sage de rentrer tout de suite à Sedan.

Weiss avait formellement promis à sa fenjme de quitter Bazeilles au premier danger sérieux, et il était alors très résoluji tenir sa promesse. Mais ce n’était encore là qu’ùn combat d’artillerie, à grande portée et un peu au hasard, dans les brumes du petit jour.

— Attendons, que diable! répondit-il. Rien ne presse.

D’ailleurs, la curiosité de Delaherche était si* vive, si

agitée, qu’il en devenait brave. Lui, n’avait pas fermé l’œil, très intéressé p^ar les préparatifs de défense. Prévenu qu’il serait attaqué dès l’aube, le général Lebrun, qui commandait le 12® corps, venait d’employer la nuit à se retrancher dans Bazeilles, dont il avait l’ordre d’empêcher à tout prix l’occupation. Des barricades barraient la

LA DEBACLE.

route et les rues; des garnisons de quelques hommes occupaient toutes les maisons; chaque ruelle, chaque jardin se trouvait transformé en forteresse. Et, dès trois heures, dans la nuit d’encre, les troupes, éveillées sans bruit, étaient à leurs postes de combat, les chassepots fraîchement graissés, les cartouchières emplies des quatrevingt-dix cartouches réglementaires. Aussi, le premier coup de canon de l’ennemi n’avait-il surpris personne, et les batteries françaises, établies en arrière, entre Balan et Bazeilles, s’étaient-elles mises aussitôt à répondre, pour faire acte de présence, car elles tiraient simplement au jugé, dans le brouillard.

— Vous savez, reprit Delaherche, que la teinturerie sera vigoureusement défendue... J’ai toute une section. Venez donc voir.

On avait, en effet, posté là. quarante et quelques soldats de l’infanterie de marine, à la tête desquels était un lieutenant, un grand garçon blond, fort jeune, l’air énergique et têtu. Déjà, ses hommes avaient pris possession du bâtiment, les uns pratiquant des meurtrières dans les volets du premier étage, sur la rue, les autres crénelant le mur bas de la cour, qui dominait les prairies, par derrière. ,

Et ce fut au milieu de cette cour que Delaherche et Weiss trouvèrent le lieutenant, regardant, s’efforçant de voir au loin, dans la brume matinale.

— Le fichu brouillard! murmura-t-il. On ne va pas pouvoir se battre à tâtons.

Puis, après un silence, sans transition apparente :

— Quel jour sommes-nous donc, aujourd’hui?

— Jeudi, répondit Weiss.

— Jeudi, c’est vrai... Le diable m’emporte ! on vit sans savoir, comme si le monde n’existait plus !

Mais, à ce moment, dans le grondement du canon qui ne cessait pas, éclata une vive fusillade, au bord des prairies mêmes, à cinq ou six cents mètres. Et il y eut

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comme un coup de théâtre : le soleil se levait, les vapeurs de la Meuse s’envolèrent en lambeaux de fine mousseline, le ciel bleu apparut, se dégagea, d’une limpidité sans tache. C’était l’exquise matinée d’une admirable journée d’été.

— Ah! cria Delahercb'e, ils passent le pont du chemin de fer. Les voyez-vous qui cherchent à gagner, le long de la ligne... Mais c’est stupide, de ne pas avoir tait sauter le pont!

Le lieutenant eut un geste de muette colère. Les fourneaux de mine étaient chargés, raconta-t-il ; seulement, la veille, après s’être battu quatre heures pour reprendre le pont, on avait oublié d’y mettre le feu.

— C’est notre chance, dit-il de sa voix brève.

Weiss regardait, essayait de se rendre compte. Les Français occupaient, dans Bazeilles, une position très forte. Bâti aux deux bords de la route de Douzy, le village dominait la plaine ; et il n’y avait, pour s’y rendre, que cette route, tournant à gauche, passant devant le château, tandis qu’une autre, à droite, qui conduisait au pont du chemin de fer, bifurquait à la place de l’Église. Les Allemands devaient donc traverser les prairies, les terres de labour, dont les vastes espaces découverts bordaient la Meuse et la ligne ferrée. Leur prudence habituelle étant bien connue, il semblait peu probable que la véritable attaque se produisît de ce côté. Cependant, des masses profondes arrivaient toujours par le pont, malgré le massacre que des mitrailleuses, installées à l’entrée de Bazeilles, faisaient dans les rangs ; et, tout de suite, ceux qui avaient passé, se jetaient en tirailleurs parmi les quelques saules, des colonnes se reformaient et s’avançaient. C’était de là que partait la fusillade croissante.

— Tiens,! fit remarquer Weiss, ce sont des Bavarois. Je distingue parfaitement leurs casques à chenille.

Mais il crut comprendre que d’autres colonnes, à demi

cachées derrière la ligne du chemin de fer, filaient vers leur droite, en tâchant de gagner les arbres lointains, de façon à se rabattre ensuite sur Bazeilles par un mouvement oblique. Si elles réussissaient de la sorte à s’abriter dans le parc de Montivilliers, le village pouvait être pris. Il en eut la rapide et vague sensation. Puis, comme Tattaque de front s’aggravait, elle s’effaça.

Brusquement, il s’était tourné vers les hauteurs de Floing, qu’on apercevait, au nord, par-dessus la ville de Sedan. Une batterie venait d’y ouvrir le feu, des fumées montaient dans le clair soleil, tandis que les détonations arrivaient très nettes. Il pouvait être cinq heures.

— Allons, murmura-t-il, la danse va être complète.

Le lieutenant d’infanterie de marine, qui regardait lui aussi, eut un geste d’absolue certitude, en disant :

— Oh ! Bazeilles est le point important. C’est ici que le sort de la bataille se décidera.

— Croyez-vous? s’écria Weiss.

— Il n'y *a pas à en douter. C’est à coup sûr l’idée du maréchal, qui est venu, cette nuit, nous dire de nous faire tuer jusqu’au dernier, plutôt que de laisser occuper le village.

Weiss hocha la tête, jeta un regard autour de l’horizon; puis, d’une voix hésitante, comme se parlant à lui-même:

— Eh bien ! non, eh bien! non, ce n’est pas ça... J"ai peur d’autre chose, oui! je n’ose pas dire au juste...

Et il se tut. Il avait simplement ouvert les bras très grands, pareils aux branches d’un étau ; et, tourné vers le nord,, il rejoignait les mains, comme si les mâchoires de l’étau se fussent tout d’un coup resserrées.

Depuis la veille, c’était sa crainte, à lui qui connaissait le pays et qui s’était rendu compte de la marche des deux armées. A cette heure encore, maintenant que la vaste plaine s’élargissait dans la radieuse lumière, ses regards se reportaient sur les coteaux de la rive gauche,

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OÙ, durant tout un jour et toute une nuit, avait défilé un si noir fourmillement de troupes allemandes. Du haut de Remilly, une batterie tirait. Une autre, dont on commençait à recevoir les obus, avait pris-position à Pont- Maugis, au bord du fleuve. Il doubla son binocle, appliqua Tun des verres sur Pautre, pour mieux fouiller les pentes boisées ; mais il ne voyait que les petites fumées pâles des pièces, dont les hauteurs, de minute en minute, se couronnaient : où donc se massait à présent le flot d’hommes qui avait coulé là-bas? Au-dessus de Noyers et de Frénois, sur la Marfée, il finit seulement par distinguer, à Pangle d’un bois de pins, un groupe d’uniformes et de chevaux, des officiers sans doute, quelque état-major. Et la boucle de la Meuse était plus loin, barrant l’ouest, et il n’y avait, de ce côte, d’autre voie de retraite sur Mézières qu’une étroite route, qui suivait le défilé de Saint-Albert, entre le fleuve et la forêt des Ardennes. Aussi, la veille, avait-il osé parler de cette ligne unique de retraite à un général, rencontré par hasard dans un chemin creux de la vallée de Givonne, et qu’il avait su ensuite être le général Ducrot, commandant le corps. Si l’armée ne se retirait pas tout de suite par cette route, si elle attendait que les Prussiens vinssent lui couper le passage, après avoir traversé la Meuse à Donchery, elle allait sûrement être immobilisée, acculée à la frontière. Déjà, le soir, il n’était plus temps, on affirmait que des uhlans occupaient le pont, un pont encore qu’on n’avait pas fait sauter, faute, cette fois, d’avoir songé à apporter de la poudre* Et, désespérément, Weiss se disait que le flot d’hommes, le fourmillement noir devait être dans là plaine de Donchery, en marche vers le défilé de Saint- Albert, lançant son avant-garde sur Saint-Menges et sur Floing, où il avait conduit la veille Jean et Maurice. Dans l’éclatant soleil, le clocher de Floing lui apparaissait très loin, comme une fine aiguille blanche.

Puis, à Test, il y avait Tautre branche de Tétau S’il apercevait, au nord, du plateau d’Illy à celui de Floiiig, la ligne de bataille du 7® corps, mal soutenu par le 5®, qu’on avait placé en réserve sous les remparts, il lui était impossible de savoir ce, qui se passait à Test, le long de la vallée de la Givonne, où le 1®' corps se trouvait rangé, du bois de la Garenne au village de Daigny. Mais le canon tonnait aussi de ce côté, la lutte devait être engagée dans le bois Chevalier, en avant du village. Et son inquiétude venait de ce que des paysans avaient signalé, dès la veille, l’arrivée des Prussiens^à Francheval ; de sorte que le mouyement qui se produisait à l’ouest, par Donchery, avait lieu également à l’est, par Francheval, et que les mâchoires de l’étau réussiraient à se rejoindre, là-bas, au nord, au calvaire d’Illy, si la double marche d’enveloppement n’était pas arrêtée. Il ne savait rien en science militaire, il n’avait que son bon sens, et il tremblait, à voir cet immense triangle dont la Meuse faisait un des côtés, et dont les deux autres étaient représentés, au nord, par le 7® corps, à l’est, par le 1®% tandis que le 12®, au sud, à Bazeilles, occupait l’angle extrême, tous les trois se tournant le dos, attendant on ne savait pourquoi ni comment un ennemi qui arrivait de toutes parts. Au milieu, comme au fond d’une basse-fosse, la ville de Sedan était là, arméjB de canons hors d’usage, sans munitions et sans vivres.

— Comprenez donc, disait Weiss, en répétant son geste, ses deux bras élargis et ses deux mains rejointes, ça va être comme ça, si vos généraux n’y prennent pas garde... On vous amuse à Bazeilles...

Mais il s’expliquait mal, confusément, et le lieutenant, qui ne connaissait pas le pays, ne pouvait le comprendre. Aussi haussait-il les épaules, pris d’impatience, plein de dédain pour ce bourgeois en paletot et en lunettes, qui voulait en savoir plus long que le maréchal. Irrité de

Tentendre redire que Tattaque de Bazeilles n’avait peutêtre d’autre but que de faire une diversion et de cacher le plan véritable, il finit par s’écrier :

— Fichez-nous la paix !... Nous allons les flanquer à la Meuse, vos Bavarois, et ils verront comment on nous amuse !

Depuis un instant, les tirailleurs ennemis semblaient s’être rapprochés, des balles arrivaient, avec un bruit mat, dans les briques de la teinturerie; et, abrités derrière le petit mur de la cour, les soldats maintenant ripostaient. C’était, à chaque seconde, une détonation de chassepot, sèche et claire.

— Les flanquer à la Meuse, oui, sans doute ! murmura Weiss, et leur passer sur le ventre pour reprendre le chemin de Carignan, ce serait très bien !

Puis, s’adressant à Delaherche, qui s’était caché derrière la pompe, afin d’éviter les balles :

— N’importe, le vrai plan était de filer hier soir sur Mézières; et, à leur place, j’aimerais mieux être là-bas... Enfin, il faut se battre, puisque, désormais, la retraite est impossible.

— Venez-vous ? demanda Delaherche, qui, malgré son ardente curiosité, commençait à blêmir. Si nous tardons encore, nous ne pourrons plus rentrer à Sedan,

— Oui, une minute, et je vous suis.

Malgré le danger, il se haussait, il s’entêtait à vouloir se rendre compte. Sur la droite, les prairies inondées par ordre du gouverneur, le vaste lac qui s’étendait de Torcy à Balan, protégeait la ville : une nappe immobile, d’un bleu délicat au soleil matinal. Mais l’eau cessait à l’entrée de Bazeilles, et les Bavarois s’étaient en effet avancés, au travers des herbes, profitant des moindres fossés, des moindres arbres. Ils pouvaient être à cinq cents mètres ; et ce qui le frappait, c’était la lenteur de leurs mouvements, la patience avec laquelle ils gagnaient du terrain.

en s’exposant le moins possible. D’ailleurs, une puissante artillerie les soutenait, l’air frais et pur s’emplissait de sifflements d’obus. Il leva les yeux, il vit que la batterie de Pont-Maugis- n’était pas la seule à tirer sui Bazeilles : deux autres, installées à mi-côte du Liry, avaient ouvert leur feu, battant le village, balayant même au delà les terrains nus de la Moneelle, où étaient les réserves du 12* corps, et jusqu’aux pentes boisées de Daigny, qu’une division du 1®' corps occupait. Toutes les crêtes de la rive gauche, du reste, s’enflammaient. Les canons semblaient pousser du sol, c’était comme unè ceinture sans cessé allongée : une batterie à Noyers qui tirait sur Balan, une batterie à Wadelincourt qui tirait sur Sedan, une batterie à Frénois, en dessous de la Marfée, une lormidâble batterie, dont les obus passaient par-dessus la ville, pour aller éclater parnii les troupes du 7® corps, sur le plateau de Floing. Ces coteaux qu’il aimait, cette suite de mamelons qu’il avait toujours crus là pour le plaisir de la vue, fermant au loin la vallée d’une verdure si gaie, Weiss ne les regardait plus qu’avec une angoisse terrifiée, devenus tout d’un coup l’effrayante et gigantesque forteresse, en train d’écraser les inutiles fortifications de Sedan.

Une légère chute de plâtras lui fit lever la tête. C’était une balle qui venait d’écorner sa maison, dont il apercevait la façade, par-dessus le mur mitoyen. Il en fut très contrarié, il gronda :

— Est-ce qu’ils vont me la démolir, ces brigands !

Mais, derrière lui, un autre petit bruit mou l’étonna. Et, comme il se retournait, il vit un soldat, frappé en plein cœur, qui tombait sur le dos. Les jambes eurent une courte convulsion, la face resta jeune et tranquille, foudroyée. C’était le premier mort, et il fut surtout bouleversé par le fracas du chassepot, rebondissant sur le pavé de la cour.

— Ah! non, je file, moi! bégaya Delaherche. Si vous ne venez pas, je file tout seul.

Le lieutenant, qu’ils énervaient, intervint.

— Certainement, messieurs, vous feriez mieux de vous en aller... Nous pouvons être attaqués d’un moment à l’autre.

Alors, après avoir jeté un regard vers les prés, où les Bavarois gagnaient du terrain, Weiss se décida à suivre Delaherche. Mais, de l’autre côté, dans la rue, il voulut fermer sa maison à double tour; et il rejoignait enfin son compagnon, lorsqu’un nouveau spectacle les immobilisa tous les deux.

Au bout de la route, à trois ceuts mètres environ, la place de l’Eglise était en ce moment attaquée par une forte colonne bavaroise, qui débouchait du chemin de Douzy. Le régiment d’infanterie de marine chargé de défendre la place parut. un instant ralentir le feu, comme pour la laisser s’avancer. Puis, tout d’un coup, quand elle fut massée bien en face, il y eut une manœuvre extraordinaire et imprévue : les soldats s’étaient rejetés aux deux bords de la route, beaucoup se couchaient par terre ; et, dans le brusque espace qui s’ouvrait ainsi, les mitrailleuses, mises en batterie à l’autre bout, vomirent une grêle de balles. La colonne ennemie en fut comme balayée. ies soldats s’étaient relevés d’un bond, couraient à la baïonnette sur les Bavarois épars, achevaient de les pousser et de les culbuter. Deux fois, la manœuvre recommença, avec le même succès. A l’angle d’une ruelle, dans une petite maison, trois femmes étaient restées ; et, tranquillement, à une des fenêtres, elles riaient, elles applaudissaient, l’air amusé d’être au spectacle.

— Ah! fichtre! dit soudain Weiss, j’ai oublié de fermer la porte de la cave et de prendre la cîef... Attehdezmoi, j’en ai pour une minute.

Cette première attaque semblait repoussée, et Delà-

herche, que Tenvie de voir reprenait, avait moins de hâte. Il était debout devant la teinturerie, il causait avec la concierge, sortie un instant sur le seuil de la pièce qu’elle occupait, au rez-de-chaussée.

— Ma pauvre Françoise, vous devriez venir avec nous. Une femme seule, c’est terrible, au milieu de ces abominations !

Elle leva ses bras tremblants.

— Ah! monsieur, bien sûr que j’aurais filé, sans la maladie de mon petit Auguste... Entrez donc, monsieur, vous le verrez.

Il n’entra pas, mais il allongea le cou et il hocha la tête, en apercevant Je gamin dans un lit très blanc, la face empourprée de fièvre, et qui regardait fixement sa mère de ses yeux de flamme.

— Eh bien! mais, reprit-il, pourquoi ne l’emportezvous pas*? Je vous installerai à Sedan... Enveloppez-le dans une couverture chaude et venez avec nous.

— Oh! non, monsieur, ce n’est pas possible. Le médecin a bien dit que je le tuerais... Si encore son pauvre père était en vie ! Mais nous ne sommes plus que tous les deux, il faut que nous nous conservions l’un pour l’autre... Et puis, ces Prussiens, ils ne vont peut-être pas faire du mal à une femme seule et à un enfant malade.

Weiss, à cet instant, reparut, satisfait d’avoir tout barricadé chez lui.

— Là, pour entrer, il faudra casser toùt... Maintenant, en route! et ça ne va guère être commode, filons contre les maisons, si nous voulons ne rien attraper.

En effet, l’ennemi devait préparer une nouvelle attaque, car la fusillade redoublait et le sifficmciU des obus ne cessait plus. D^x déjà étaient tombés sur la roule, à une centaine de mètres; un autre venait de s’enfoncer dans la terre molle du jardin voisin, sans éclater.

— Ah! dites donc, Françoise, repril-il, je veux l’em-

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brasser, votre petit Auguste... Mais il n'est pas si mal que ça, encore une couple de jours, et il sera hors de danger... Ayez bon courage, sùrtout rentrez vite, ne montrez plus votre nez.

Les deux hommes, enfin, partaient.

— Au revoir, Françoise. .

— Au revoir, messieurs.

Et, à cette seconde même, il y eut un épouvantable fracas. C'était un obus qui, après avoir démoli une cheminée de la maison de Weiss, tombait sur le trottoir, où il éclata avec unè telle détonation, que toutes les vitres voisines furent brisées. Une poussière épaisse, une fumée lourde empêchèrent d'abord de voir. Puis, la façade reparut, éventrée; et, là, sur le seuil, Françoise était Jetée en travers, morte, les reins cassés, la tête broyée, une loque humaine, toute rouge, affreuse.

Weiss, furieusement, accourut. Il bégayait, il ne trouvait plus que des jurons.

— Nom de Dieu! nom de Dieu!

Oui, elle était bien morte. Il s'était baissé, il lui tâtait les mains ; et, en se relevant, il rencontra le visage empourpré du petit Auguste, qui avait soulevé la tête pour regarder sa mère. Il ne disait rien, il ne pleurait pas, il avait seulement ses grands yeux de fièvre élargis démesurément, devant cet effroyable corps qu'il ne reconnaissait plus.

— Nom de Dieu! put enfin crier Weiss, les voilà maintenant qui tuent les femmes! ;

Il s'était remis debout, il montrait le poing aux Bavarois, dont les casques commençaient à reparaître, du côté de l'église. Et la vue du toit de sa maison à moitié crevé par. la chute de la cheminée, acheva de le jeter dans une exaspération folle.

— Sales bougres! vous tuez les femmes et vous démolissez ma maison!... Non, non! ce n'est pas possible, je ne peux pas m’en aller comme ça, je reste!

LA DÉBÂCLE. ‘ ÎI7

Il s’élança, revint d’un bond, avec le chassepot et les cartouches du soldat mort. Pour les grandes occasions, lorsqu’il voulait voir très clair, il avait toujours sur lui une paire de lunettes, qu’il ne portait pas d’habitude, par une gêne coquette et touchante, à l’égard de sa jeune femme. D’une main prompte, il arracha le binocle, le remplaça par les lunettes; et ce gros bourgeois en paletot., à la bonne face ronde que la colère transfigurait, presque comique et superbe d’héroïsme, se mit à faire le coup de feu, tirant dans le tas des Bavarois, au fond de la rue. II avait ça dans le sang, disait-il, ça le démangeait d’en descendre quelques-uns, depuis les récits de 1814, dont on avait bercé son enfance, là-bas, en Alsace.

— Ah ! sales bougres, sales bougres !

Et il tirait toujours, si rapidement, que le canon de son chassepot finissait par lui brûler les doigts.

L’attaque s’annonçait terrible. Du côté des prairies, la fusillade avait cessé. Maîtres d’un ruisseau étroit, bordé de peupliers et de saules, les Bavarois s’apprêtaient à donner l’assaut aux maisons qui défendaient la place de l’Église; et leurs tirailleurs s’étaient prudemment repliés, le soleil seul dormait en nappe d’or sur le déroulement immense des herbes, que tachaient quelques masses noires, les corps des soldats tués. Aussi le lieutenant venait-il de quitter la cour de la teinturerie, en y laissant une sentinelle, comprenant que, désormais, le danger allait être du côté de la rue. Vivement, il rangea ses hommes le long du trottoir, avec l’ordre, si l’ennemi s’emparait de la place, de se barricader au premier étage da bâtiment, et de s’y détendre, jusqu’à la dernière cartouche. Couchés par terre, abrités derrière les bornes, profitant des moindres saillies, les hommes tiraient à volonté; et c'était, le long de cette large voie, ensoleillée et déserte, un ouragan de plomb, des rayures de fumée, comme une averse de grêle chassée par un grand vent. On vit une

le

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jeune fille traverser la chaussée d’une course éperdue, sans être atteinte. Puis, un vieillard, un paysan vêtu d’une blouse, qui s’obstinait à faire rentrer son cheval à l’écurie, reçut une balle en plein front, et d’un tel choc, qu’iî en fut projeté au milieu de la route. La toiture de l’église venait d’être défoncée par la chute d’un obus. Deux autres avaient incendié des maisons, qui flambaient dans la lumière vive, avec des craquements de charpente. Et cette misérable Françoise broyée près de son enfant malade, ce paysan avec une balle dans le crâne, ces démolitions et ces incendies achevaient d’exaspérer les habitants qui avaient mieux aimé mourir là que de se sauver en Belgique. Des bourgeois, des ouvriers, des gens en paletot et en bourgeron, tiraient rageusement par les fenêtres.

— Âh! les bandits! cria Weiss, ils ont fait le tour... Je les voyais bien qui filaient le long du chemin de fer... Tenez! les entendez-vous, là-bas, à gauche?

En effet, une fusillade venait d’éclater, derrière le parc de Montivilliers, dont les arbres bordaient la route. Si l’ennemi s’emparait de ce parc, Bazeilles était pris. Mais la violence même du feu prouvait que le commandant du 12* corps avait prévu le mouvement et que le parc se trouvait défendu.

— Prenez donc garde, maladroit ! cria le lieutenant, en forçant Weiss à se coller contre le mur, vous allez être coupé en deux !

Ce gros homme, si brave, avec ses lunettes, avait fini par l’intéresser, tout en le kisant sourire ; et, comme il entendait venir un obus, il l’avait fraternellement écarté. Le projectile tomba à une dizaine de pas, éclata en les couvrant tous les deux de mitraille. Le bourgeois restait debout, sans une égratignure, tandis que le lieutenant avait eu les dpux jambes brisées.

— Allons, boit ! murmura t-il, c’est moi qui ai mon eompte !

Renversé sur le trottoir, il se fit adosser contre la porte, près de la femme qui gisait déjà en travers du seuil. Et sa jeune figure gardait son air énergique et têtu.

— Ça ne fait rien, mes enfants, écoutez-moi bien... Tirez à votre aise, ne vous pressez pas. Je vous le dirai quand il faudra tomber sur eux à la baïonnette.

Et il continua de les commander, la tête droite, surveillant au loin Tennemi. Une autre maison, en face, avait pris feu. Le pétillement de la fusillade, les détonations des obus déchiraient Tair, qui s'emplissait de poussières et de fumées. Des soldats culbutaient au coin de chaque ruelle, des morts, les uns isolés, les autres en tas, faisaient des taches sombres, éclaboussées de rouge. Et, au-dessus du village, grandissait une effrayante clameur, la menace de milliers d'hommes se ruant sur quelques centaines de braves, résolus à mourir.

Alors, Delaherche, qui n'avait cessé d'appeler Weiss, demanda une dernière lois :

— Vous ne vènez nas?... Tant pis! je vous lâche, adieu !

Il était environ sept heures, et il avait trop tardé. Tant qu'il put marcher le long des maisons, il profita des portes, des bouts de muraille, se collant dans les moindres encoignures, à chaque décharge. Jamais il ne se serait cru si jeune ni si agile, tellement il s'allongeait avec des souplesses de couleuvre. Mais, au bout de Bazeilles, lorsqu'il lui fallut suivre pendant près de trois cents mètres la route déserte et nue, que balayaient les batteries du Liry, il se sentit grelotter, bien qu'il fût trempé de sueur. Un moment encoie, il s'avança courbé en deux, dans un fossé. Puis, il prit sa course follement, il galopa droit devant lui, les oreilles pleines de détonations, pareilles à des coups de tonnerre. Ses yeux brûlaient, il croyait marcher dans des flammes. Cela dura une éternité. Subitement, il aperçut une petite maison, sur la gauche ; et il

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se précipita, il s’abrita, la poitrine soulagée d’un poids énorme. Du monde l’entourait, des hommes, des chevaux. D’abord, il n’avait distingué personne. Ensuite, ce qu’il vit l’étonna.

• N’était-ce point l’empereur, avec tout un état-major? Il hésitait, bien qtl’il se vantât de le connaître, depuis qu’il avait failli lui parler, à Baybel ; puis, il resta béant. C’était bien Napoléon III, qui lui apparaissait plus grand, à cheval, et les moustaches si fortejment cirées, les joues si colorées, qu’il le jugea tout de suite rajeuni, fardé comme un acteur. Sûrement, il s’était fait peindre, pour ne pas promener, parmi son armée, l’effroi de son masque blême, décomposé par la souffrance, au nez aminci, aux yeux troubles. Et, averti dès cinq heures qu’on se battait à Bazeilles, il était venu, de son air silencieux et morne de fantôme, aux chairs ravivées de vermillon.

Une briqueterie était là, offrant un refuge. De l’autre côté, une pluie de balles en criblait les murs, et des obus, à chaque seconde, s’abattaient sur la route. Toute l’escorte s’était arrêtée.

— Sire, murmura une voix, il y a vraiment danger...

Mais l’empereur se tourna, commanda du geste à son

état-major de se ranger dans l’étroite ruelle qui longeait la briqueterie. Là, hommes et hêtes seraient cachés complètement.

— En vérité, sire, c’est de la folie... Sire, nous vous en supplions...

Il répéta simplement son geste, comme pour dire que l’apparition d’un groupe d’uniformes, sur cette route nue, attirerait certainement l’attention des batteries de la rive gauche. Et, tout seul, il s’avança, au milieades balles et dés obus, sans hâte, de sa même allure morne et indifférente, allant à son destin. Sans doute, il entendait derrière lui la voix implacable qui le jetait en avant, la voix criant de Paris : c Marche! marche! meurs en héros sur

les cadavres entassés de ton peuple, frappe le monde entier d'une admiration émue, pour que ton fils règne! » Il marchait, il poussait son cheval à petits pas. Pendant une centaine de mètres, il marcha encore. Puis, il s'arrêta, attendant la fin qu'il était venu chercher. Les balles sifflaient comme un vent d'équinoxe, an obus avait éclaté, en le couvrant de terre. Il continua d'attendre. Les crins de son cheval se hérissaient, toute sa peau tremblait, dans un instinctif recul, devant la mort qui, à chaque seconde, passait, sans vouloir de la bête ni de llhomme. Alors, après cette attente infinie, l'empereur, avec son fatalisme résigné, comprenant que son destin n'était pas là, revint tranquillement, comme s'il n'avait désiré que reconnaître l’exacte position des batteries allemandes.

— Sire> que de courage!... De grâce, ne vous exposez plus...

Mais, d'un geste encore, il invita son état-major à le suivre, sans l'épargner cette fois, pas plus qu'il ne s'épargnait lui-même ; et il monta vers la Moncelle, à travers champs^ par les terrains nus de la Rapaille. Un capitaine fut tué, deux chevaux s'abattirent. Les régiments du 12* corps, devant lesquels il passait, le regardaient venir et disparaître comme un spectre, sans un salut, sans une acclamation.

Delaherche avait assisté à ces choses. Et il en frémissait, surtout en pensant que, dès qu'il aurait quitté la briqueterie, lui aussi allait se retrouver en plein sous les projectiles. Il s'attardait, il écoutait maintenant des officiers démontés qui étaient restés là.

— Je vous dis qu'il a été tué net, un obus qui l’a coupé en deux.

— Mais non, je l’ai vu emporter... Une simple blessure, un éclat dans la fesse...

— A quelle heure?

— Vers six heures et demie, il y a une heure... Làhaut, près de la Moncelle, dans un chemin creux...

LES ROUGON-MACQUART

— Alors, il est rentré à Sedan?

— Certainement, il est à Sedan.

De qui parlaient-ils donc? Brusquement, Delaherche comprit qu’ils parlaient du maréchal de Mac-Mahon, blessé en allant aux avant-postes. Le maréchal blessé! c’était notre chance, comme avait dit le lieutenant d’infanterie de marine. Et il réfléchissait aux conséquences de l’accident, lorsque, à toutes brides, une estafette passa, criant à un camarade qu’elle venait de reconnaître :

— Le général Ducrot est commandant en chef!... Toute l’armée va se concentrer à Illy, pour battre en retraite sur Mézières!

Déjà, l’estafette galopait au loin, entrait dans Bazeilles, sous le redoublement du feu; tandis que Delaherche, effaré des nouvelles extraordinaires, ainsi apprises coup sur coup, menacé de se trouver pris dans la retraite des troupes, se décidait et courait de son côté jusqu’à Balan, d’où il regagnait Sedan enfin, sans trop de peine.

Dans Bazeilles, l’estatette galopait toujours, cherchant les chefs pour leur donner les ordres. Et les nouvelles galopaient aussi, le maréchal de Mac-Mahon blessé, le général Ducrot nommé commandant en chef, toute l’armée se repliant sur Illy.

— Quoi? que dit-on? cria Weiss, déjà noir de poudre. Battre en retraite sur Mézières à cette heure ! mais c’est insensé, jamais on ne passera!

Il se désespérait, pris du remords d’avoir conseillé cela, la veille, justement à ce général Ducrot, investi maintenant du commandement suprême. Certes, oui, la veille, il n’y avait pas d’autre plan à suivre : la retraite, la retraite immédiate, par le défilé Saint-Albert. Mais, à présent, la route devait être barrée, tout le fourmillement noir des Prussiens s’en était allé là-bas, dans la plaine de Donchery. Et, folie pour folie, il n’y en avait plus qu’une de désespérée et de brave, celle de jeter les Bava-

f rois à la Meuse et de passer sur eux pour reprendre le chemin de Carignan.

Weiss, qui, d’un petit coup sec, remontait ses lunettes à chaque seconde, expliquait la position au lieutenant,

; toujours assis contre la porte, avec ses deux jambes coupées, très pâle et agonisant du sang qu’il perdait.

— Mon lieutenant, je vous assure que j’ai raison... Dites à vos hommes de ne pas lâcher. Vous voyez bien que nous sommes victorieux. Encore un effort, et nous les : flanquons à la Meuse !

En effet, la deuxième attaque des Bavarois venait d’être repoussée. Les mitrailleuses avaient de nouveau balayé la place de l’Église, des entassements de cadavres y barraient le pavé, au grand soleil ; et, de toutes les ruelles, à la baïonnette, on rejetait l’ennemi dans les prés, une débandade, ,une fuite vers le fleuve, qui se serait à coup sûr changée en déroute, si des troupes fraîches avaient soutenu tes marins, déjà exténués et décimés. D’autre part, dans le parc de Montivilliers, la fusillade n’avançail guère, ce qui indiquait que, de ce côté aussi, des renforts auraient dégagé le bois.

— Dites à Yos hommes, mon lieutenant. . . Ala baïonnette I ‘ à la baïonnette !

D’une blancheur de cire, ta voix mourante, le lieute nant eut encore la force de murmurer :

— Vous entendez, mes enfants, à la baïonnette!

Et ce fut son dernier souffle, il expira, la face droite ettêtue, les yeux ouverts, regardant toujours la bataille. Des ' mouches déjà volaient et se posaient sur la tête broyée de Françoise ; tandis que le petit Auguste, dans son lit, pris du délire de la fièvre, appelait, demandait à boire, d’une L voix basse et suppliante.

l — Mère, réveille-toi, relêve-toi... J’ai soif, j’ai bien

^ Mais les ordres étaient formels, les officiers durent

commander la retraite, désolés de ne pouvoir tirer profit de Tavantage qu’ils venaient de remporter. Évidemment, Ip général Ducrot, hanté par la crainte du mouvement tournant de rennemi, sacrifiait tout à la tentative folle d’échapper à son étreinte. La place de TÉglise fut évacuée, les troupes se replièrent de ruelle en ruelle, .bientôt la route se vida. Des cris et des sanglots de femmes s’élevaient, des hommes juraient, brandissaient les poings, dans la colère de se voir ainsi abandonnés. Beaucoup s’enfermaieut chez eux, résolus à s’y défendre et à mourir.

— Eh bien ! moi, je ne fiche pas le camp ! criait Weiss, hors de lui. Non ! j’aime mieux y laisser la peau... Qu’ils viennent donc casser mes meubles et boire mon vin !

Plus rien n’existait que sa rage, cette fureur inextinguible de la lutte, à l’idée que l’étranger entrerait chez lui, s’assoirait sur sa chaise, boirait dans son verre. Cela soulevait tout son être, emportait son existence accoutumée, sa femme, ses affaires, sa prudence de petit bourgeois raisonnable. Et il s’enferma dans sa maison, s’y barricada, y tourna comme une bête en cage, passant d’une pièce dans une autre, s’assurant que toutes les ouvertures étaient bien bouchées. Il compta ses cartouches, il en avait encore une quarantaine. Puis, comme il allait donner un dernier coup d’œil vers la Meuse, pour s’assurer qu’aucune attaque n’était à craindre par les prairies, la vue des coteaux de la rive gauche l’arrêta de nouveau un instant. Des envolements de fumée indiquaient nettement les positions des batteries prussiennes. Et, dominant la formidable batterie de Frénois, à l’angle d’un petit bois de la Marfée, il retrouva le groupe d’uniformes, plus nombreux, d’un tel éclat au grand soleil, qü’en mettant son binocle par-dessus ses lunettes, il distinguait l’or des épaulettes et des casques.

— Sales bougres, sales bougres ! répéta-t-il, le poing tendu.

LA DÉBACtE.

nh

Là-haut, sur la Marfée, c’était le roi Guillaume et son état-major. Dès sept heures, il était venu de Vendresse^ où il avait couché, et il se trouvait là-haut, à Tabride tout péril, ayant devant lui la vallée de la Meuse, le déroulement sans bornes du champ de bataille. L’immense plan en relief allait d’un bord du ciel à l’autre ; tandis que, debout sur la colline, comme du trône réservé de cette gigantesque loge de gala, il regardait.

Au milieu, sur le fond sombre de la forêt des Ardennes, drapée à l’horizon ainsi qu’un rideau d’antique verdure, Sedan se détachait, avec les lignes géométriques de ses fortifications, que les prés inondés et le fleuve noyaient au sud et à l’ouest. Dans Bazeilles, des maisons flambaient déjà, une poussière de bataille embrumait le village. Puis, à l’est, de la Monceîle à Givonqe, on ne voyait, pareils à des lignes d’insectes, traversant lesehaumes, que quelques régiments du 12® corps et du 1®% qui disparaissaient par moments dans l’étroit vallon, où les hameaux étaient cachés; et, en face, l’autre revers apparaissait, des champs pâles, que le bois Chevalier tachait de sa masse verte. Mais surtout, au nord, le 7® corps était bien en vue, occupant de ses mouvants points noirs le plateau de Floing, une large bande de terres rougeâtres qui descendait du petit bois de la Garenne aux herbages du bord de l’eau. Au delà, c’était encore Floing, Saint-Menges, Fleigneux, Illy, des villages perdus parmi la houle des terrains, toute une région tourmentée, coupée d’escarpements. Et c’était aussi, à gauche, la boucle delà Meuse, les eaux lentes, d’argent neuf au clair soleil, enfermant la presqu’île d’Iges de son vaste et paresseux détour, barrant tout chemin vers Mézières, ne laissant, entre la berge extrême et les inextricables forêts, que la porte unique du défilé de Saint-Albert.

Les cent mille honimes et les cinq cents canons de l’armée française étaient là, entassés et traqués dans ce

Î26 LES ROÜGON-MACQUARt.

triangle ; et, lorsque le roi de Prusse se tournait vers l’ouest, il apercevait une autre plaine, celle de Donchery, des champs vides s’élargissant vers Briancourt, Marancourt et Vrignes-aux-Bois, tout un infini de terres grises, poudroyant sous le ciel bleu ; et, lorsqu’il se tournait vers l’est, c’était aussi, en face des lignes françaises si resserrées, une immensité libre, un pullulement de villages, Douzy et Carignan d’abord, ensuite en remontant Rubécourt, Pourru-aux-Bois, Francheval, Villers-Gernay, jusqu’à la Chapelle, près de la frontière. Tout autour, la terre lui appartenait, il poussait à son gré les deux cent cinquante mille hommes et les huit cents canons de ses armées, il embrassait d’un seul regard leur marche envahissante. Déjà, d’un côté, le XI* corps s’avançait sur Saint- Menges, tandis que le V* corps était à Vrignes-aux-Bois et que la division wurtembergeoise attendait près de Donchery ; et, de l’autre côté, si les arbres et lès coteaux le gênaient, il devinait les mouvements, il venait de voir le XII* corps pénétrer dans le bois Chevalier, il savait que la garde devait avoir atteint Villers-Cernay. C’étaient les branches de l’étau, l’armée du prince royal de Prusse à gauche, l’armée du prince royal de Saxe à droite, qui s’ouvraient et montaient, d’un mouvement irrésistible, pendant que les deux corps bavarois se ruaient sur Bazeilles.

Aux pieds du roi Guillaume, de Remilly à Frénois, les batteries presque ininterrompues tonnaient sans relâche, couvrant d’obus la Moncelle et Daigny, allant, par-dessus la ville de Sedan, balayer les plateaux du nord. Et il n’était guère plus de huit heures, et il attendait l’inévitable résultat de la bataille, les yeux sur l’échiquier géarj^ occupé à mener cette poussière d’hommes, l’enragement de ces quelques points noirs, perdus au milieu de l’éternelle et souriante nature.

[Sur le plateau de Floing, au petit jour, dans le brouillard épais, le clairon Gaude sonna la diane, de tout son souffle. Mais l’air était si noyé d’eau, que la sonnerie ^ joyeuse s’étouffait. Et les hommes de la compagnie, qui I n’avaient pas même eu le courage de dresser les tentes, V roulés dans les toiles, couchés dans la boue, ne s’éveil- ^ laient pas, pareils déjà à des cadavres, avec leurs faces [ blêmes, durcies de fatigue et de sommeil. Il fallut les [ secouer un à un, les tirer de ce néant; et ils se soulevalent comme des ressuscités, livides, les yeux pleins de I la terreur de vivre. l Jean avait réveillé Maurice.

I — Quoi donc? Où sommes-nous?

f Effaré, il regardait, n’apercevait que cette mer grise, É où flottaientles ombres de ses camarades. On ne distinguait I rien, à vingt mètres devant soi. Toute orientation se trout vait perdue, il n’aurait pas été capable de dire de quel côté était Sedan. Mais, à ce moment, le canon, quelque part, très loin, frappa son oreille.

^ — Ah! oui, c’est pour aujourd’hui, on se bat... Tant

mieux ! on va donc en finir !

ï Des voix, autour de lui, disaient de même ; et c’était r une sombre satisfaction, le besoin de s'évader de ce cauchemar, de les voir enfin, ces Prussiens, qu’on était venu cheriher, et devant lesquels on fuyait depuis tant de mor- ! telles heures ! On allait donc leur envoyer des coups de l fusil, s’alléger dé ces cartouches qu’on avait apportées de si

LES ROOGON-MACQÜART.

loin, sans en brûler une seule! Cette fois, tous le sentaient, o’était l’inévitable bataille.

Mais le canon de fiazeilles tonnait plus haut, et Jean, debout, écoutait.

— Où tire-t-on ?

— Ma foi, répondit Maurice, ça m’a l’air d’être vers la Meuse... Seulement, le diable m’emporte si je me doute où je suis.

— Écoute, mon petit, dit alors le caporal, tu ne vas pas me quitter, parce que, vois-tu, il faut savoir, si l’on ne veut pas attraper de mauvais coups... Moi, j’ai déjà vu ça, j’ouvrirai l’œil pour toi et pour moi.

L’escouade, cependant, commençait à grogner, fâchée de ne pouvoir se mettre sur l’estomac quelque chose de chaud. Pas possible d’allumer du feu, sans bois sec, et avec un sale temps pareil ! Âu moment même où s’engageait la bataille, la question du ventre revenait, impérieuse, décisive. Des héros peut-être, mais des ventres avant tout. Manger, c’était l’unique affaire ; et avec quel amour on écumait le pot, les jours de bonne soupe ! et quelles colères d’enfants et de sauvages, quand le pain manquait !

— Lorsqu’on ne mange pas, on ne se bat pas, déclara Chouteau. Du tonnerre de Dieu, si je risque ma peau aujourd’hui !

Le révolutionnaire revenait chez ce grand diable de peintre en bâtiments, beau parleur de Montmartre, théoricien de cabaret, gâtant les quelques idées justes, attrapées çà et là, dans le plus effroyable mélange d’âneries et de mensonges.

— D’ailleurs, continua-t-il, est-ce qu’on ne s’est pas foutu de nous, à nous raconter que les Prussiens crevaient de faim et de maladie, qu’ils n’avaient même plus de chemises et qu’on les rencontrait sur les routes, sales, en guenilles comme des pauvres?

Loubet se mit à rire, de son air de gamin de Paris, qui avait roulé au travers de tous les petits métiers des Halles.

— Ah ! ouiche ! c’est nous autres qui claquons de misère, et à qui on donnerait un sou, quand nous passons avec nos godillots crevés et nos frusques de chienlits... Et leurs grandes victoires donc ! Encore de jolis farceurs, lorsqu’ils nous racontaient qu’on venait de faire Bismarck prisonnier et qu’on avait culbuté toute une armée dans une carrière... Non, ce qu’ils se sont foutus de nous !

Pache et Lapoulle, qui écoutaient, serraient les poings, en hochant furieusement la tête. D’autres, aussi, se fâchaient, car l’effet de ces continuels mensonges des journaux avait fini par être désastreux. Toute confiance était morte, on ne croyait plus à rien. L’imagination de ces grands enfants, si fertile d’abord en espérances extraordinaires, tombait maintenant à des cauchemars fous.

— Pardi ! ce n’est pas malin, reprit Chouteau, ça s’explique, puisque nous sommes vendus... Vous le savez bien tous.

La simplicité paysanne de Lapoulle s’exaspérait chaque fois à ce mot.

— Oh ! vendus, faut-il qu’il y ait des gens canailles!

— Vendus, comme Judas a vendu son maître, murmura Pache, que hantaient ses souvenirs d’Histoire sainte.

Chouteau triomphait.

— C’est bien simple, mon Dieu! on sait les chiffres... Mac-Mahon a reçu trois millions, et les autres généraux chacun un million, pour nous amener ici... Ça s’est fait à Paris, le printemps dernier; et, cette nuit, ils ont tiré une fusée, histoire de dire que c’était prêt, et qu’on pouvait venir nous prendre.

Maurice fut révolté par la stupidité de l’invention. Autrefois, Chouteau l’avait amusé, presque conquis, grâce à

LES ROÜGON-MACQÜART.

sa verve faubourienne. Mais, à présent, il ne tolérait plus ce pervertisseur, ce mauvais ouvrier qui crachait sur toutes les besognes, afin d’en dégoûter les autres.

— Pourquoi dites- vous des absurdités pareilles? criat-il. Vous savez bien que ce n’est pas vrai.

— Comment, pas vrai?... Alors, maintenant, c est pas vrai que nous sommes vendus ?... Ah ! dis donc, toi l’aristo! est-ce que tu en es, de la bande à ces sales cochons de traîtres ?

Il s’avançait, menaçant.

— Tu sais, faudrait le dire, monsieur le bourgeois, parce que, sans attendre ton ami Bismarck, on te ferait tout de suite ton affaire.

Les autres, de même, commençaient à gronder, et Jean crut devoir intervenir.

— Silence donc ! je mets au rapport le premier qui bouge !

Mais Chouteau, ricanant, le hua. Il s’en fichait pas mal de son rapport ! Il se battrait ou il ne se battrait pas, à son idée ; et il ne fallait plus qu’on l’embêtât, parce qu’il n’avait pas des cartouches que pour les Prussiens. A présent que la bataille était commencée, le peu de discipline, maintenue par la peur, s’effondrait : qu’est-ce qu’on pouvait lui faire? il filerait, dès qu’il en aurait assez. Et il fut grossier, excitant les autres contre le caporal, qui les laissait mourir de faim. Oui, c’était sa faute, si l’escouade n’avait rien mangé depuis trois jours, tandis que les camarades avaient eu de la soupe et de la viande. Mais monsieur était allé se goberger avec l’aristo chez des filles. On les avait bien vus, à Sedan.

— Tu as boulotté l’argent de l’escouade, ose donc dire le 'contraire, bougre de fricoteur!

Du coup, les choses se gâtèrent. Lapoulle serrait les poings, et Pache, malgré sa douceur, affolé par la faim, voulait qu’on s’expliquât. Le plus raisonnable fut encore

Loubet, qui se mit à rire, de son air avisé, en disant que c’était bête de se manger entre Français, lorsque les Prussiens étaient là. Lui, n’était pas pour les querelles, ni à coups de poing, ni à coups de fusil ; et, faisant allusion aux quelques centaines de francs qu’il avait touchées, comme remplaçant militaire, il ajouta :

— Vrai ! s’ils croient que ma peau ne vaut pas plus cher que ça !.. Je vais leur en donner pour leur argent.

Mais Maurice et Jean, irrités de cette agression imbécile, répondaient violemment, se disculpaient, lorsqu’une voix forte sortit du brouillard.

— Quoi donc? quoi donc? quels sont les sales pierrots qui se disputent ?

Et le lieutenant Rochas parut, avec son képi jauni par les pluies, sa capote où manquaient des boutons, toute sa maigre et dégingandée personne dans un pitoyable état d’abandon et de misère. Il n’en était pas moins d’une crânerie victorieuse, les yeux étincelants, tes moustaches hérissées.

— Mon lieutenant, répondit Jean hors de lui, ce sont ces hommes qui crient comme ça que nous sommes vendus... Oui, nos généraux nous auraient vendus...

Dans le crâne étroit de Rochas, cette idée de trahison n’était pas loin de paraître naturelle, car elle expliquait les défaites qu’il ne pouvait admettre.

— Eh bien ! qu’est-ce que ça leur fout d’être vendus?... Est-ce que ça les regarde ?... Ça n’empêche pas que les Prussiens sont là et que nous allons leur allonger une de ces raclées dont on se souvient.

Au loin, derrière l’épais rideau de brume, le canon de Bazeilles ne cessait point. Et, d’un grand geste, il tendit les bras,

— Hein ! cette fois, ça y est !... On va donc les reconduire chez eux, à coups de crosse !

Tout, pour lui, depuis qu’il entendait la canonnade, s«

LES ROÜGON-MACQÜART.

trouvait effacé : les lenteurs, les incertitudes de la marche, la démoralisation des troupes, le désastre de Beaumont, Tagonie dernière de la retraite forcée sur Sedan. Puisqu’on se battait, est-ce que la victoire n’était pas certaine? Il n’avait rien appris pi rien oublié, il gardait son mépris fanfaron de l’ennemi, son ignorance absolue des conditions nouvelles de la guerre, son obstinée certitude qu’un vieux soldat d’Afrique, de Crimée et d’Italie ne pouvait pas être battu. Ce serait vraiment trop drôle, de commencer à son âge !

Un rire brusque lui fendit les mâchoires. II eut une de ces tendresses de brave homme qui le faisaient adoper de ses soldats, malgré les bourrades qu’il leur distribuait parfois.

— Écoutez, mes enfants, au lieu de vous disputer, ça vaudra mieux de boire la goutte... Oui, je vas vous payer la goutte, vous la boirez à ma santé.

Et, d’une poche profonde de sa capote, il tira une bouteille d’eau-de-vie, en ajoutant, de son air triomphal, que c’était un cadeau d’une dame. La veille, en effet, on l’avait vu, attablé au fond d’un cabaret de Floing, très entreprenant à l’égard de la servante, qu’il tenait sur ses genoux. Maintenant, les soldats riaient de bon cœur, tendaient leurs gamelles, dans lesquelles il versait luimême, gaiement.

— Mes enfants, il faut boire à vos bonnes amies, si vous en avez, et il faut boire à la gloire de la France... Je ne connais que ça, vive la joie !

— C’est bien vrai, mon lieutenant, à votre santé et à la santé de tout le monde !

Tous burent, réconciliés, réchauffés. Ce fut très gentil, cette goutte, dans le petit froid du matin, au moment de marcher à l’ennemi. Et Maurice la sentit qui descendait dans ses veines, en lui rendant la chaleur et la demiivresse de l’illusion. Pourquoi ne battrait-on pas les

Prussiens? Est-ce que les batailles ne réservaient pas leurs surprises, des revirements inattendus dont THistoire gardait Tétonnement? Ce diable d'homme ajoutait que Bazaine était en marche, qu'on l'attendait avant le soir : oh ! un renseignement sûr, qu'il tenait de l'aide de camp d'un général ; et, bien qu'il montrât la Belgique, pour indiquer la route par laquelle arrivait Bazaine, Maurice s'abandonna à une de ces crises d'espoir, sans lesquelles il ne pouvait vivre. Peut-être enfin était-ce la revanche.

— Qu'est-ce que nous attendons, mon lieutenant ? se permit-il de demander. On ne marche donc pas !

Rochas eut un geste, comme pour dire qu'il n'avait pas d'ordre. Puis, après un silence :

— Quelqu'un a-t-il vu le capitaine ?

Personne ne répondit. Jean se souvenait de l'avoir vu, dans la nuit, s'éloigner du côté de Sedan ; mais un soldat prudent ne doit jamais voir un chef, en dehors du service. Il se taisait, lorsque, en se retournant, il aperçut une ombre, qui revenait le long de la haie.

— Le voici, dit-il.

C'était, en effet, le capitaine Beaudoin. Il les étonna tous par la correction de sa tenue, son uniforme brossé, ses chaussures cirées, qui contrastaient si violemment avec le pitoyable état du lieutenant. Et il y avait en outre une coquetterie, comme des soins galants, dans ses mains blanches et la frisure de ses moustaches, nn vague parfum de lilas de Perse qui sentait le cabinet de toilette bien installé de jolie femme.

— Tiens ! ricana Loubet, le capitaine a donc retrouvé ses bagages !

Mais personne ne sourit, car on le savait peu commode. Il était exécré, tenant ses hommes à l'écart. Un pète-sec, selon le mot de Rochas. Depuis les premières défaites, il avait l'air absolument choqué; et le désastre que tous prévoyaient lui semblait surtout inconvenant. BonaparUbie

m LES ROUGON-MACQUART.

convaincu, promis au plus bel avancement, appuyé paï plusieurs salons, il sentait sa fortune choir dans toute cetta boue. On racontait qu'il avait une très jolie voix de ténor, à laquelle il devait beaucoup déjà. Pas inintelligent d'ailleurs, bien que ne sachant rien de son métier, uniquement désireux de plaire, et très brave, quand il le fallait, sans excès de zèle.

— Quel brouillard! dit-il simplement, soulagé de retrouver sa compagnie, qu'il cherchait depuis une demiheure, avec la crainte de s'être perdu.

Tout de suite, un ordre étant enfin arrivé, le bataillon se porta en avant. De nouveaux flots de brume devaient monter de la Meuse, car on marchait presque à tâtons, au milieu d'une sorte de rosée blanchâtre qui tombait en pluie fine. Et Maurice eut alors ùne vision qui le frappa, celle du colonel de Vineuil, surgissant tout d’un coup, immobile sur son cheval, à l'angle de deux routes, lui très grand, très pâle, tel qu'un marbre de la désespérance, la bête frissonnante au froid du matin, les naseaux ouverts, tournés là-bas, vers le canon. Mais, surtout, à dix pas en arrière, flottait le drapeau du régiment, que le sous-lieutenant de service tenait, sorti déjà de son fourreau, et qui, dans la blancheur molle et mouvante des vapeurs, semblait en plein ciel de rêve, une apparition de gloire, tremblante, près de s'évanouir. L'aigle dorée était trempée d'eau, tandis que la soie des trois couleurs, où se trouvaient brodés des noms de victoire, pâlissait, enfumée, trouée d'anciennes blessures; et il n'y avait guère que la croix d'honneur, attachée à la cravate, qui ^ mît dans tout cet effacement l'éclat vif de ses branches d’émail.

Le drapeau, le colonel disparurent, noyés sous une nouvelle vague, et le bataillon avançait toujours, sans savoir où, comme dans une ouate humide. On avait descendu une pente, on remontait maintenant par un

LA DÊBàGLë.

chemin étroit. Puis, le cri de halte retentit. Et Ton resta là, Parme au pied, les épaules alourdies par le sac, avec défense de bouger. On devait se trouver sur un plateau; mais impossible encore de voir à vingt pas, on ne distinguait absolument rien. Il était sept heures, le canon semblait s’être rapproché, de nouvelles batteries tiraient de Pautre côté de Sedan, de plus en plus voisines.

— Oh ! moi, dit brusquement le sergent Sapin à Jean et à Maurice, je serai tué aujourd’hui.

Il n’avait pas ouvert la bouche depuis le réveil, Pair enfoncé dans une rêverie, avec sa grêle figure aux grands beaux yeux et au petit nez pincé.

— En voilà une idée 1 se récria Jean, est-ce qu’on peut dire ce qu’on attrapera?... Vous savez, il n’y en a pour personne, et il y en a pour tout le monde.

Mais le sergent hocha la tête, dans un branle d’absolue certitude.

— Oh ! moi, c’est comme si c’était fait... Je serai tué aujourd’hui.

Des têtes se tournèrent, on lui demanda s’il avait vu ça en rêve. Non, il n’avait rien rêvé; seulement, il le sentait, c’était là.

— Et ça m’embête tout de même, parce que j’allais me marier, en rentrant chez moi.

Ses yeux de nouveau vacillèrent, il revoyait sa vie. Fils de petits épiciers de Lyon, gâté par sa mère qu’il avait perdue, n’ayant pu s’entendre avec son père, il était resté au régiment, dégoûté de tout, sans vouloir se laisser racheter; et puis, pendant un congé, il s’était mis d’accord avec une de ses cousines, se reprenant à l’existence, faisant ensemble l’heureux projet de tenir un commerce, grâce aux quelques sous qu’elle devait apporter. Il avait de l’instruction, l’écriture, l’orthographe, le calcuL Depuis un an, il ne vivait plus que pour la joje de çéî avenir.

LES ROÜGON-MACQUART.

Il eut un frisson, se secoua pour sor'ir de son idée fixe, en répétant d'un air calme :

— Oui, c'est embêtant, je serai tué aujourd'hui.

Personne ne parlait plus, l'attente continua. On ne

savait même pas si l'on tournait le dos ou la face à l'ennemi. Des bruits vagues, par moments, venaient de l'inconnu du brouillard : grondements de roues, piétinements de foule, trots lointains de chevaux. C'étaient les mouvements de troupes que la brume cachait, toute l'évolution du 7® corps en train de prendre ses positions de combat. Mais, depuis un instant, il semblait que les vapeurs devinssent plus légères. Des lambeaux s'enlevaient comnie des mousselines, des coins d'horizon se découvraient, troubles encore, d'un bleu morne d'eau profonde; Et ce fut, dans une de cés éclaircies, qu'on vit défiler, tels qu'une chevauchée de fantômes, les régiments de chasseurs d'Afrique qui faisaient partie de la division Margueritte. Raides sur la selle, avec leurs vestes d'ordonnance, leurs larges ceintures rouges, ils poussaient leurs chevaux, des bêtes minces, à moitié disparues sous la complication du paquetage. Après un escadron, un autre escadron; et tous, sortis de l'incertain, rentraient dans l'incertain, avaient l'air de se fondre sous la pluie fine. Sans doute, ils gênaient, on les emmenait plus loin, ne sachant qu'en faire, ainsi que cela arrivait depuis le commencement de la campagne. A peine les avait-on employés comme éclaireurs, et, dès que le combat s'engageait, on les promenait de vallon en vallon, précieux et inutiles.

Maurice regardait, en songeant à Prosper.

— Tiens ! murmura-t-il, c'est peut-être lui, là-bas.

— Qui donc ? demanda Jean.

— Ce garçon de Remilly, tu sais bien, dont nous avons rencontré le frère à Oches.

Mais les chasseurs étaient passés, et il y eut encore un brusque galop, un état-major qui dévalait par le chemin

en pente. Cette fois, Jean avait reconnu leur général de brigade, Bourgain-Desfeuilles, le bras agité dans un geste violent. Il avait donc daigné quitter enfin rhôtel de la Croix-d’Or; et sa mauvaise humeur disait assez son ennu de s’être levé si tôt, dans des conditions d’installation e de nourriture déplorables.

Sa voix tonnante arriva, distincte.

— Eh! nom de Dieu! la Moselle ou la Meuse, Teau qui est là, enfin !

Le brouillard, pourtant, se levait. Ce fut soudain, comme à Bazeilles, le déroulement d’un décor, derrière le flottant rideau qui remontait avec lenteur vers les frises. Un clair ruissellement de soleil tombait du ciel bleu. Et tout de suite Maurice reconnut l’endroit où ils attendaient.

— Ah ! dit-il à Jean, nous sommes sur le plateau de l’Algérie... Tu vois, de l’autre côté du vallon, en face de nous, ce village, c’est Floing; et là-bas, c’est Saint- Menges; et, plus loin encore, c’est Fleigneux... Puis, tout au fond, dans la forêt des Ardennes, ces arbres maigres sur l’horizon, c’est la frontière...

Il continua, la main tendue. Le plateau de l’Algérie, une bande de terre rougeâtre, longue de trois kilomètres, descendait en pente douce du bois de la Garenne à la Meuse, dont des prairies le séparaient. C’était là que le général Douay avait rangé le 7* corps, désespéré de n’avoir pas assez d’hommes pour défendre une ligne si développée et pour se relier solidement au !•' corps, qui occupait, perpendiculairement à lui, le vallon de la Givonne, du bois de la Garenne à Daigny.

— Hein ? est-ce grand, est-ce grand !

Et Maurice, se retournant, faisait de la main le tour de l’horizon. Du plateau de l’Algérie, tout le champ de bataille se déroulait, immense, vers le sud et vers l’ouest : d’abord, Sedan, dont on voyait la citadelle, dominant les toits; puis, Balan et Bazeilles, dans une fumée trouble qui

LES ROUGON-MACQUART

persistait ; puis, au fond, les coteaux de la rive gauche, le Liry, la Marfée, la Croix-Piau. Mais c'était surtout vers l'ouest, vers Donchery, que s'étendait la vue. La boucle de la Meuse enserrait la presqu'île d'Iges d’un ruban pâle; et, là, on se rendait parfaitement compte de l'étroite route de Saint-Albert, qui filait entre la berge et un coteau escarpé, couronné plus loin par le petit bois du Seugnon, une queue des bois de la Falizette. En haut de la côte, au carrefour de la Maison-Rouge, débouchait la route de Vrignes-aux-Bois et de Donchery.

— Vois-tu, par là, nous pourrions nous replier sur Mézières.

Mais, à cette minute même, un premier coup de canon partit de Saint-Menges. Dans les fonds, traînaient encore des lambeaux de brouillard, et rien n'apparaissait, qu'une masse confuse, en marche dans le défilé de Saint-Albert.

— Ah ! les voici, reprit Maurice qui baissa instinctivement la voix, sans nommer les Prussiens. Nous sommes coupés, c'est fichu !

Il n'était pas huit heures. Le canon, qui redoublait du côté de Bazeilles, se faisait aussi entendre à l'est, dans le vallon de la Givonne, qu'on ne pouvait voir : c'était le moment où l'armée du prince royal de Saxe, au sortir du bois Chevalier, abordait le 1*' corps, en avant de Daigny. Et, maintenant que le XP corps prussien, en marche vers Floing, ouvrait le feu sur les troupes du général Douay, la bataille se trouvait engagée de toutes parts, du sud au nord, sur cet immense périmètre de plusieurs lieues.

Maurice venait d'avoir conscience de l'irréparable faute qu'on avait commise, en ne se retirant pas sur Mézières, pendant la nuit. Mais, pour lui, les conséquences restaient confuses. Seul, un sourd instinct du danger lui faisait regarder avec inquiétude les hauteurs voisines, qui dominaient le plateau de l'Algérie. Si l'on n'avait pas eu le temps de battre en retraite, pourquoi ne s'était-on pas

décidé à occuper ces hauteurs, en s’adossant contre la frontière, quitte à passer en Belgique, dans le cas où l’on serait culbuté? Deux points surtout semblaient menaçants, le mamelon du Hattoy, au-dessus de Floing, à gauche, et le calvaire d’Illy, une croix de pierre entre deux tilleuls, à droite. La veille, le général Douay avait fait occuper le Hattoy par un régiment, qui, dès le petit jour, s’était replié, trop en l’air. Quant au calvaire d’Illy, il devait être défendu par l’aile gauche du 1" corps. Les terres s’étendaient entre Sedan et la forêt des Ardennes, vastes et nues, profondément vallonnées; et la clef de la position était visiblement là, au pied de cette croix et de ces deux tilleuls, d’où l’on balayait toute la contrée environnante.

Trois autres coups de canon retentirent. Puis, ce fut toute une salve. Cette fois, on avait vu une fumée monter d’un petit coteau, à gauche de Saint-Menges.

— Allons, dit Jean, c’est notre tour.

Pourtant, rien n’arrivait. Les hommes, toujours immobiles, l’arme au pied, n’avaient d’autre amusement que de regarder la belle ordonnance de la 2* division, rangée devant Floing, et dont la gauche, placée en potence, était tournée vers la Meuse, pour parer à une attaque de ce côté. Vers l’est, se déployait la 3* division, jusqu’au bois de la Garenne, en dessous d’Illy, tandis que la l'*, très entamée à Beaumont, se trouvait en seconde ligne. Pendant la nuit, le génie avait travaillé à des ouvrages de défense. Même, sous le feu commençant des Prussiens, on creusait encore des tranchées-abris, on élevait des épau* lements.

Mais une fusillade éclata, dans le bas de Floing, tout de suite éteinte du reste, et la compagnie du capitaine Beaudoin reçut l’ordre de se reporter de trois cents mètres en arrière. On arrivait dans un vaste carré de choux, lorsque le capitaine cria, de sa voix brève :

m LES ROÜGON-MACQÜART.

— Tous les hommes par terre !

Il fallut se coucher. Les choux étaient trempés d’une abondante rosée, leurs épaisses feuilles d’or vert retenaient des gouttes, d’une pureté et d’un éclat de gros brillants. *

— La hausse à quatre cents mètres, cria de nouveau le capitaine.

Alors, Maurice appuya le canon de son chassepot sur un chou qu’il avait devant lui. Mais en ne voyait plus rien, ainsi au ras du sol : des terrains s’étendaient, confus, coupés de verdures. Et il poussa le coude de Jean, allongé à sa droite, en demandant ce qu’on fichait là. Jean, expérimenté, lui montra, sur un tertre voisin, une batterie qu’on était en train d’établir. Évidemment, on les avait postés à cette place pour soutenir cette batterie. Pris de curiosité, Maurice se releva, désireux de savoir si Honoré n’en était pas, avec sa pièce ; mais l’artillerie de réserve se trouvait en arrière, à l’abri d’un bouquet d’arbres.

— Nom de Dieu ! hurla Rochas, voulez-vous bien vous couchef!

Et Maurice n’était pas allongé de nouveau, qu’un obus passa en sifflant. A partir de ce moment, ils ne cessèrent plus. Le tir ne se régla qu’avec lenteur, les premiers allèrent tomber bien au delà de labatterie, qui, elle aussi, commençait à tirer. En outre, beaucoup de projectiles n’éclataient pas, amortis dans la terre molle ; et ce furent d’abord des plaisanteries sans fin sur la maladresse de ces sacrés mangeurs de choucroute.

— Ah bien! dit Loubet, il est raté, leur feu d’artifice !

— Pour sûr qu’ils ont pissé dessus! ajouta Ghouteau, en ricanant.

Le lieutenant Rochas lui-même s’en mêla.

— Quand je vous disais que ces jean-foutre ne sont pas même capables de pointer un canon !

Ui

Mais un obus éclata à dix mètres, couvrant la compagnie de terre. Et, bien que Loubet fît la blague de crier aux camarades de prendre leurs brosses dans les sacs, Chouleau pâlissant se tut. Il n’avait jamais vu le feu, ni Pache, ni Lapoulle non plus d’ailleurs, personne de l’escouade, excepté Jean. Les paupières battaient sur les yeux un peu troubles, les voix se faisaient grêles, comme étranglées au passage. Assez maître de lui, Mauiice s’efforçait de s’étudier : il n’avait pas encore peur, car il ne se croyait pas en danger ; et il n’éprouvait, à l’épigastre, qu’une sensation de malaise, tandis que sa tête se vidait, incapable de lier deux idées l’une à l’autre. Cependant, son espoir grandissait plutôt, ainsi qu’une ivresse, depuis qu’il s’était émerveillé du bel ordre des troupes. Il en était à ne plus douter de 1a victoire, si l’on pouvait aborder l’ennemi à la baïonnette.

— Tiens ! murmura-t-il, c’est plein de mouches.

A trois reprises déjà, il avait entendu comme un vol d’abeilles.

— Mais non, dit Jean, en riant, ce sont des balles

D’autres légers bourdonnements d’ailes passèrent.

Toute l’escouade tournait la tête, s’intéressait. C’était irrésistible, les nommes renversaient le cou, ne pouvaient rester en place.

— Écoute, recommanda Loubet à Lapoulle, en s’amusant de sa simplicité, quand tu vois arriver une balle, tu n’as qu’à mettre, comme ça, un doigt devant ton nez : ça coupe l’air, la balle passe à droite ou à gauche.

— Mais je ne les vois pas, dit Lapoulle.

Dn rire formidable éclata autour de lui.

— Oh! le malin, il ne les voit pas!... Ouvre donc tes quinquets, imbécile!... Tiens! en voici une, tiens! en voici une autre... Tu ne l’as pas vue, celle-là? elle était verte.

Et Lapoulle écarquillait les yeux, mettait un doigt de-

ti

tlt LES RODGON-MACQDART.

Tant son nez, pendant que Pache, tâtant le scapulaire qu’il portait, l’aurait voulu étendre, pour s’en faire une cuirasse sur toute la poitrine.

Rochas, qui était resté debout, s’écria, de sa voix gogue* narde :

— Mes enfants, les obus, on ne vous défend pas de les saluer. Quant aux balles, c’est inutile, il y en a trop 1

A ce moment, un éclat d’obus vint fracassér la tête d’un soldat, au premier rang. Il n’y eut pas même de cri : un jet 3e sang et de cervelle, et ce fut tout.

— Pauvre bougre ! dit simplement le sergent Sapin, très calme et très pâle. A un autre !

Mais on ne s’entendait plus, Maurice souffrait surtout de l’effroyable vacarme. La batterie voisine tirait sans relâche, d’un grondement continu dont la terre tremblait ; et les mitrailleuses, plus encore, déchiraient l’air, intolérables. Est-ce qu’on allait rester ainsi longtemps, couchés au milieu des choux? On ne voyait toujours rien, on ne savait rien. Impossible d’avoir la moindre idée de la bataille :était-ce même une vraie, une grande bataille? Audessus de la ligne rase des champs, Maurice ne reconnaissait que le sommet arrondi et boisé du Hattoy, très loin, désert encore. D’ailleurs, à l’horizon, pas un Prusçîen ne se montrait. Seules, des fumées s’élevaient, flottaient un instant dans le soleil. Et, comme il tournait la tête, il fut très surpris d’apercevoir, au fond d’un vallon écarté, protégé par des pentes rudes, un paysan qu; labourait sans hâte, poussant sa charrue attelée d’un grand cheval blanc. Pourquoi perdre un jour? Ce n’était pas parce qu’on se battait, que le blé cesserait de croître et le monde de vivre.

Dévoré d’impatience, Maurice se mit debout. Dans un regard, il revit les batteries de Saint-Menges qui les ca- Donnaient, couronnées de vapeurs fauves, et il revit sur*

tout, venant de Saint-Albert, le chemin noir de Prussiens, un pullulement indistinct de horde envahissante. Déjà, Jean le saisissait aux jambes^ le ramenait violemment par terre.

— Es-tu fou ? tu vas y rester !

Et, de son côté, Rochas jurait.

— Voulez-vous bien vous coucher! Qui est-ce qui m’a fichu des gaillards qui se font tuer, quand ils n’en ont pas l’ordre !

— Mon lieutenant, dit Maurice, vous n’êtes pas couché, vous!

— Ah! moi, c’est différent, il faut que je sache.

Le capitaine Beaudoin, lui àussi, était bravement debout. Mais il ne desserrait pas les lèvres, sans lien avec ses hommes, et il semblait ne pouvoir tenir en place, piétinant d’un bout du champ à l’autre.

Toujours l’attente, rien n’arrivait. Maurice étouffait sous le poids de son sac, qui lui écrasait le dos et la poitrine, dans cette position couchée, si pénible à la longue. On avait bien recommandé aux hommes de ne jeter leur sac qu’à la dernière extrémité.

— Dis donc, est-ce que nous allons passer la journée comme ça? fmit-il par demander à Jean.

— Possible... A Solférino, c’était dans un champ de carottes, nous y sommes restés cinq heures, le nez par terre.

Puis, il ajouta, en garçon pratique :

— Pourquoi te plains-tu? On n’est pas mat ici. Il sera toujours temps de s’exposer davantage. Va, chacun son tour. Si l’on se faisait tous tuer au commencement, il n’y en aurait plus pour la fin.

— Ah! interrompit brusquement Maurice, vois donc cette fumée, sur le Hattoy... Ils ont pris le Hattoy, nous allons la danser belle!

Et, pendant un instant, sa curiosité anxieuse, où entrait

LES ROÜGON-MACQÜART.

le frisson de sa peur première, eut un aliment. Il ne quittait plus du regard le sommet arrondi du mamelon, la seule bosse de terrain qu'il aperçût, dominant la ligne fuyante des vastes champs, au ras de son œil. Le Hattoy était beaucoup trop éloigné, pour qu'il y distinguât les servants des batteries que les Prussiens venaient d'y établir; et il ne voyait en effet que les fumées, à chaque décharge, au-dessus d'un taillis, qui devait cacher les pièces. C'était, comme il en avait eu le sentiment, une chose grave, que la prise par l'ennemi de cette position, dont le général Douay avait dû abandonner la défense. Elle commandait les plateaux environnants. Tout de suite, les batteries, qui ouvraient leur feu sur la deuxième division du 7* corps, la décimèrent. Maintenant, le tir se réglait, la batterie française, près de laquelle était couchée la compagnie Beaudoin, eut coup sur coup deux servants tués. Un éclat vint même blesser un homme de cette compagnie, un fourrier dont le taloa gauche fût emporté et qui se mit à pousser des hurlements de douleur, dans une sorte de ïolie subite.

— Tais-toi donc, animal! répétait Rochas. Est-ce qu'il y a du bon sens à gueuler ainsi, pour un bobo au pied !

L'homme, soudainement calmé, se tut, tomba à une immobilité stupide, son pied dans sa main.

Et le formidable duel d'artillerie continua, s’aggrava, par-dessus la tête des régiments couchés, dans la campagne ardente et morne, où pas une âme n’apparaissait, sous le brûlant soleil. Il n'y avait que ce tonnerre, que cet ouragan de destruction, roulant au travers de cette solitude. Les heures allaient s’écouler, cela ne cesserait point. Mais déjà la supériorité de l'artillerie allemande s’indiquait, les obus à percussion éclauient presque tous, à des distances énormes; tandis que les obus français, à fusée, d’un vol beaucoup plus court, s'enflammaient te plus souvent en l’air, avant d’être arrivés au but. Et

aucune autre ressource que de se faire tout petit, dans le sillon où Ton se terrait! Pas même le soulagement, la griserie de s’étourdir en lâchant des coups de fusil ; car tirer sur qui? puisqu’on ne voyait toujours personne, à l’horizon vide!

— Allons-nous tirer à la fin! répétait Maurice hors de lui. Je donnerais cent sous pour en voir un. C’est exaspérant d’être mitraillé ainsi, sans pouvoir répondre.

— Attends, ça viendra peut-être, répondait Jean, paisible.

Mais un galop, à leur gauche, leur fit tourner la tête. Ils reconnurent le général Douay, suivi de son état-major, accouru pour se rendre compte de la solidité de ses troupes, sous le feü terrible du Hattoy. Il sembla satisfait, il donnait quelques ordres, lorsque, débouchant d’un chemin creux, le général Bourgain-Desfeuilles parut à son tour. Ce dernier, tout soldat de cour qu’il était, trottait insouciamment au milieu des projectiles, entêté dans sa routine d’Afrique, n’ayant profité d’aucune leçon. Il criait et gesticulait comme Rochas.

— Je les attends, je les attends tout à l'heure, au corps à corps!

Puis, apercevant le général Douay, il s’approcha.

— Mon général, ,^est-ce vrai, cette blessure du maréchal?

— Oui, malheureusement... J’ai reçu tout à l’heure un billet du général Ducrot, où il m’annonçait que le maréchal l’avait désigné pour prendre le commandement de l’armée.

— Ah! c’est le général Ducrot!... Et quels sont les ordres?

Le général eut un geste désespéré. Depuis la veille, il sentait l’armée perdue, il avait vainement insisté pour qu’on occupât les positions de Saint-Menges et d’Illy, afin d’assurer la retraite sur Mézières.

U« LES ROCGON-MâGQUART.

— Ducrot reprend notre plan, toutes les troupes vont se concentrer sur le plateau d’Illy.

Et il répéta son geste, comme pour dire qu’il était trop tard.

Le bruit du canon emportait ses paroles, mais le sens en était arrivé très net aux oreilles de Maurice, qui en restait effaré. Eh quoi! le maréchal de Mac-Mahon blessé, le général Ducrot commandant à sa place, toute l’armée en retraite au nord de Sedan ! et ces faits si graves, ignorés des pauvres diables de soldats en train de se faire tuer ! et cette partie effroyable, livrée ainsi au hasard d’un accident, au caprice d’une direction nouvelle! Il sentit la confusion, le désarroi final où tombait l’armée, sans chef, sans plan, tiraillée en tous sens; pendant que les Allemands allaient droit à leur but, avec leur rectitude, d’une précision de machine.

. Déjà, le général Bourgain-Desfeuilles s’éloignait, lorsque le général Douay, qui venait de recevoir un nouveau message, apporté par un hussard couvert de poussière, le rappela violemment.

— Général ! général !

Sa voix était si haute, si tonnante de surprise et d’émotion, qu’elle dominait le bruit de l’artillerie.

— Général ! ce n’est plus Ducrot qui commande, c’est Wimpffenl... Oui, il est arrivé hier, en plein dans la déroute de Beaumont, pour remplacer de Failly à la tète du 5* corps... Et il m’écrit qu’il avait une lettre de service du ministre de la guerre, le mettant à la tête de l’armée, dans le cas où le commandement viendrait à être libre... Et l’on ne se replie plus, les ordres sont de regagner et de défendre nos positions premières.

Les yeux arrondis, le général Bourgain-Desfeuillei écoutait.

— Nom de Dieu! dit-il enfin, faudrait savoir... Moi, jt m’en fous d’ailleûrs!

LA DE8ACÎX.

Et il galopa, réellement insoucieux au fond, n’ayant vu dans la guerre qu’un moyen rapide de passer général de division’, gardant la seule hâte que cette bête de campagne s’achevât au plus tôt, depuis qu’elle apportait si peu de contentement â tout le monde.

Alors, parmi les soldats de la compagnie Beaudoin, ce fut une risée. Maurice ne disait rien, mais il était de l’avis de Cbouteau et de Loubet, qui blaguaient, débordants de mépris. A hue, à dial va comme je te pousse! En v’iâ des chefs qui s’entendaient et qui ne tiraient pas la couverture â eux! Est-ce que le mieux n’était pas d’aller se coucher, quand on avait des chefs pareils? Trois commandants en deux heures, trois gaillards qui ne savaient pas même au juste ce qu’il y avait â faire et qui donnaient des ordres différents ! non, vrai, c’était â ficher vn colère et â démoraliser le bon Dieu en personne ! Et tes accusations fatales de trahison revenaient, Ducrot et Wimpffen voulaient gagner les trois millions de Bismarck, comme Mac-Mahon.

Le général Douay était resté, en avant de son étatmajor, seul et les regards au loin, sur les positions prussiennes, dans une rêverie d’une infinie tristesse. Longtemps^ il examina le Hattoy, dont les obus tombaient à ses pieds. Puis, après s’être tourné vers le plateau d’Illy, il appela un officier, pour porter un ordre, lâ-bas, à la brigade du 5* corps, qu’il avait demandée la veille au général de Wimpffen, et qui le reliait à la gauche du général Ducrot. Et on l’entendit encore dire nettement ;

— Si les Prussiens s’emparaient du calvaire, nous ne pourrions rester une heure ici, nous serions rejetés dans Sedan.

Il partit, disparut avec son escorte, au coude du chemin creux, et le feu redoubla. On l’avait aperçu sans doute. Les obus, qui, jusque-lâ, n’étaient arrivés que de face, se mirent à pleuvoir par le travers, venant de la gauche.

m V LES ROÜGON-MACQUART,

C'étaient les batteries de Frénois, et une autre batterie, installée dans la presqu'île d'Iges, qui croisaient leurs salves avec celles du Hattoy. Tout le plateau de l'Algérie en était balayé. Dès lors, la position de la compagnie devint terrible. Les hommes, occupés à surveiller ce qui se passait en face d'eux, eurent cette autre inquiétude dans leur dos, ne sachant à quelle menace échapper. Coup sur coup, trois hommes furent tués, deux blessés hurlèrent.

Et ce fut ainsi que le sergent Sapin reçut la mort, qu'il attendait. Il s'était tourné, il vit venir l'obus, lorsqu'il) ne pouvait plus l'éviter.

— Ah! voilà! dit-il simplement.

Sa petite figure, aux grands beaux yeux, n'était que profondément triste, sans terreur. Il eut le ventre ouvert. Et il se lamenta.

— Oh! ne me laissez pas, emportez-moi à l'ambulance, je vous en supplie... Emportez-moi.

Rochas voulut le taire taire. Brutalement, il allait lui dire qu'avec une blessure pareille, on ne dérangeait pas inutilement deux camarades. Puis, apitoyé :

— Mon pauvre garçon, attendez un peu que des brancardiers viennent vous prendre.

Mais le misérable continuait, pleurait maintenant, éperdu du bonheur rêvé qui s'en allait avec son sang.

— Emportez-moi, emportez-moi...

Et le capitaine Beaudoin, dont cette plainte exaspérait sans doute les nerfs en révolte, demanda deux hommes deionne volonté, pour le porter à un petit bois voisin, où il devait y avoir une ambulance volante. D'un bond, prévenant les autres, Chouteau et Loubet s'étaient levés, avaient saisi le sergent, l'un parles épaules, l'autre parles pieds ; èt ils l'emportèrent, au grand trot. Mais, en chemin, ils le séntirent qui se raidissait, qui expirait, dans une secousse dernière.

— Dis donc, il est mort, déclara Loubet. Lâchons-le.

Chouteau, furieusement, s’obstinait.

— Veux-tu bien courir, feignant! Plus souvent que je le lâche ici, pour qu’on nous rappelle !

Ils continuèrent leur course avec le cadavre, jusqu’au petit bois, le jetèrent au pied d’un arbre, s’éloignèrent. On ne les revit que le soir.

Le feu redoublait, la batterie voisine venait d’être renforcée de deux pièces; et, dans ce fracas croissant, la peur, la peur folle s’empara de Maurice. Il n’avait pas eu d’abord cette sueur froide, cette défaillance douloureuse au creux de l’estomac, cet irrésistible besoin de se lever, de s’en aller au galop, hurlant. Sans douté, maintenant, n’y avait-il là qu’un effet de la réflexion, ainsi qu’il arrive chez les natures affinées et nerveuses. Mais Jean, qui le surveillait, le saisit de sa forte main, le garda rudement près de lui, en lisant cette crise lâche, dans le vacillement trouble de ses yeux. Il l’injuriait tout bas, paternellement, tâchait de lui faire honte, en paroles violentes, car il savait que c’est à coups de pied qu’on rend le courage aux hommes. D’autres aussi grelottaient, Pache qui avait des larmes plein les yeux, qui se lamentait d’une plainte involontaire et douce, d’un crrde petit enfant, qu’il ne pouvait retenir. Et il arriva à Lapoulle un accident, un tel bouleversement d’entrailles, qu’il se déculotta, sans avoir le temps de gagner la haie voisine. On le hua, on jeta des poignées de terre à sa nudité, étalée ainsi aux balles et aux obus. Beaucoup étaient pris de la sorte, se soulageaient, au milieu d’énormes plaisanteries, qui rendaient du courage à tous.

— Bougre de lâche, répétait Jean à Maurice, tu ne vas pas être malade comme eux... Je te fous ma main sur la figure, moi ! si tu ne te conduis pas bien.

Il le réchauffait par ces bourrades, lorsque, brusquement, à quatre cents mètres devant eux, ils aperçurent une dizaine d’hommes, vêtus d’uniformes sombres, sortant

-250 ES ROÜGON-MACQUART.

d’un petit bois. C’étaient enfin des Prussiens, dont ils reconnaissaient les casques à pointe, les premiers Prussiens qu’ils voyaient depuis le commencement de la campagne, à portée de leurs fusils. D’autres escouades suivirent la première; et, devant elles, on distinguait les petites fumées de poussière, que les obus soulevaient du sol. Tout cela était fin et précis, les Prussiens avaient une netteté délicate, pareils à de petits soldats de plomb, rangés en bon ordre. Puis, comme les obus pleuvaient plus fort, ils reculèrent, ils disparurent de nouveau derrière les arbres.

Mais la compagnie Beaudoin les avait vus, et elle les voyait toujours là. Les chassepots étaient partis d’euxmême. Maurice, le premier, déchargea le sien. Jean, Pache, Lapoulle, tous les autres l’imitèrent. Il n’y avait pas eu d’ordre, le capitaine voulut arrêter le feu ; et il ne céda que sur un grand geste de Rochas, disant la nécessité de ce soulagement. Enfin, on tirait donc, on employait donc ces cartouches qu’on promenait depuis plus d’un mois, sans en brûler une seule! Maurice surtout en était ragaillardi, occupant sa^peur, s’étourdissant des détonations. La lisière du bois restait morne, pas une feuille ne bougeait, pas un Prussien n’avait reparu ; et l’on tirait toujours sur les arbres immobiles.

Puis, ayant levé la tête, Maurice fut surpris d’apercevoir à quelques pas le colonel de Vineuil,sur son grand cheval, l’homme et la bête impassibles, comme s’ils étaient de pierre. Face à l’ennemi, le colonel attendait sous les balles. Tout le 106* devait s’être replié là, d’autres compagnies étaient terrées dans les champs voisins, la fusillade gagnait de proche en proche. Et le jeune homme vit aussi, un peu en arrière, le drapeau, au bras solide du souslieutenant qui le portait. Mais ce n’était plus le fantôme de drapeau, noyé dans le brouillard du matin. Sous le soleil ardent, l’aigle dorée rayonnait, la soie des trois cou-

LA DEBACLE.

leurs éclatait en notes vives, Malgré Tusure glorieuse des batailles. Ën plein ciel bleu, au vent de la canonnade, il flottait comme un drapeau de victoire.

Pourquoi ne vaincrait-on pas, maintenant qu’on se battait? Et Maurice, et tous les autres, s’enrageaient, brûlaient leur poudre, à fusiller le 'bois lointain, où tombait nne pluie lente et silencieuse de petites branches.

Henriette ne put dormir de la 'nuit. La pensée de sa> voir son mari à Bazeilles, si près des lignes allemandes, la tourmentait. Vainement, elle se répétait sa promesse de revenir au premier danger ; et, à chaque instant, elle tendait l’oreille, croyant l’entendre. Vers dix heures, au moment de se mettre au lit, elle ouvrit la fenêtre, s’accouda, s’ouhlia.

La nuit était très sombre, à peine distinguait-elle, en bas, le pavé de la rue des Yoyards, un étroit couloir obscur, étranglé entre les vieilles maisons. Au loin, du côté du collège, il n’y avait que l’étoile fumeuse d’un réverbère. Et il montait de là un souffle salpêtré de cave, le miaulement d’un chat en colère, des pas lourds de soldat égaré. Puis, dans Sedan entier, derrière elle, c’étaient des bruits inaccoutumés, des galops brusques, des grondements continus, qui passaient comme des frissons de mort. Elle écoutait, son cœur battait à grands coups, et elle ne reconnaissait toujours point le pas de son mari, au détour de la rue.

Des heures s’écoulèrent, elle s’inquiétait maibtenant des lointaines lueurs aperçues dans la campagne, par-dessus les remparts. Il faisait si sombre, qu’elle tâchait de reconstituer les lieux. En bas, cette grande nappe pâle, c’étaient bien les prairies inondées. Alors, quel était donc ce feu, qu’elle avait vu briller et s’éteindre, là-haut, sans doute sur la Marfée ? Et, de toutes parts, il en flambait d’autre.s, à Pont-Maugis, à Noyers, à Frénois, des feux

LA DËBAGLL.

mystérieux qui vacillaient comme au-dessus d’une multitude innombrable, pullulant dans l’ombre. Puis, davantage encore, des rumeurs extraordinaires la faisaient tressaillir, le piétinement d’un peuple en marche, des ' souffles de bêtes, des chocs d’armes, toute une chevauchée au fond de ces ténèbres d’enfer. Brusquement, éclata un coup de canon, un seul, formidable, effrayant dans l’absolu silence qui suivit. Elle en eut le sang glacé. Qu’était-ce donc? Un signal sans doute, la réussite de quelque mouvement, l’annonce qu’ils étaient prêts, làbas, et que le soleil pouvait paraître.

Vers deux heures, tout habillée, Henriette vint se jeter sur son lit, en négligeant même de fermer la fenêtre. La fatigue, l’anxiété l’écrasaient. Qu’avait-elle, à grelotter ainsi de fièvre, elle si calme d’habitude, marchant d’un pas si léger, qu’on ne l’entendait pas vivre? Et elle sommeilla péniblement, engourdie, avec la sensation persistante du malheur qui pesait dans le ciel noir. Tout d’un coup, au fond de son mauvais sommeil, le canon recommença, des détonations sourdes, lointaines ; et il ne cessait plus, régulier, entêté. Frissonnante, elle se mit sur son séant. Où était-elle donc? Elle ne reconnaissait plus, elle ne voyait plus la chambre, qu’une épaisse fumée semblait emplir. Puis, elle comprit : des brouillards, qui s’étaient levés du fleuve voisin, avaient dû envahir la pièce. Dehors, le canon redoublait. Elle sauta du lit, elle courut à la fenêtre, pour écouter.

Quatre heures sonnaient à un clocher de Sedan. Le petit jour pointait, louche et sale dans la brume roussâtre. Impossible de rien voir, elle ne distinguait même plus 1er bâtiments-du collège, à quelques mètres. Où tirait-on, mon Dieu ? Sa première pensée fut pour son frère Maurice, car les coups étaient si assourdis, qu’ils lui semblaient venir du nord, par-dessus la ville. Puis, elle n’en put douter, on tirait là, devant elle, et elle trembla pour son

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mari. C’était à Bazeilles, certainement. Pourtant, elle se rassura pendant quelques minutes, les détonations lui paraissaieiU être, par moments, à sa droite. On se battait peut-être à Donchery, dont elle savait qu’on n’avait pu faire sauter le pont. Et ensuite la plus cruelle indécision s’empara d’elle : était-ce à Donchery, était-ce à Bazeilles? il devenait impossible de s’en rendre compte, dans le bourdonnement qui lui emplissait la tête. Bientôt, son tourment fut tel, qu’elle se sentit incapable de rester là davantage, à attendre. Elle frémissait d’un besoin immédiat de savoir, elle jeta un châle sur ses épaules et sortit, allant aux nouvelles.

En bas, dans la, rue des Voyards, Henriette eut une courte hésitation, tellement la ville lui sembla noire encore, sous le brouillard opaque qui la noyait. Le petit jour n’était point descendu jusqu’au pavé humide, entre les vieilles façades enfumées. Rue au Beurre, au fond d’un cabaret borgne, où clignotait une chandelle, elle n’aperçut que deux turcos ivres, avec une fille. Il lui fallut tourner dans la rue Maqua, pour trouver quelque animation : des soldats furtifs dont les ombres filaient le long des trottoirs, des lâches peut-être, en quête d’un abri ; un grand cuirassier perdu, lancé à la recherche de son capitaine, frappant furieusement aux portes; tout un flot de bourgeois qui suaient la peur de s’être attardés et qui se décidaient à s’empiler dans une carriole, pour voir s’il ne serait pas temps encore de gagner Bouillon, en Belgique, où la moitié dé Sedan émigrait depuis deux jours. Instinctivement, elle se dirigeait vers la Sous-Préfecture, certaine d’y être renseignée; et l’idée lui vint de couper par les ruelles, désireuse d’éviter toute rencontre. Mais, rue du Four et rue des Labaureurs, elle ne put passer : des canons s’y trouvaient, une file sans fin de pièces, de caissons, de prolonges, qu’on avait dû parquer dès la veille dans ce recoin, et qui semblait y avoir été

oubliée. Pas un homme même ne les gardait. Cela lui fil froid au cœur, toute cette artillerie inutile et morne, dormant d'un sommeil d'abandon au fond de ces ruelles désertes. Alors, elle dut revenir, par la place du Collège, vers la Grande-Rue, où, devant l'hôtel de l'Europe, des ordonnances tenaient en main des chevaux, en attendanl des officiers supérieurs, dont les voix hautes s'^evaient dans la salle à manger, violemment éclairée. Place du Rivage et place Turenne, il y avait plus de monde encore^ des groupes d’habitants inquiets, des femmes, des enfants mêlés à de la troupe débandée, effarée; et, là, elle vit un général sortir en jurant de l'hôtel de la Croix d'Or, puis galoper rageusement, au risque de tout écraser. Un instant, elle parut vouloir entrer à l'Hôtel de Ville; enfin, elle prit la rue du Pont-de-Meuse, pour pousser jusqu'à la Sous-Préfecture.

Et jamais Sedan ne lui avait fait cette impression de ville tragique, ainsi vu, sous le petit jour sale, noyé de brouillard. Les maisons semblaient mortes; beaucoup, depuis deux jours, se trouvaient abandonnées et vides; les autres restaient hermétiquement closes, dans l'insomnie peureuse qu'on y sentait. C'était tout un matin grelottant, avec ces rues à demi désertes encore, seulement peuplées d'ombres anxieuses,^ traversées de brusques départs, au milieu du ramas louche qui traînait déjà de la veille. Le jour allait grandir et la ville s'encombrer, submergée sous le désastre. Il était cinq heures et demie, on entendait à peine le bruit du canon^ assourdi entre les hautes façades noires.

A 1a Sous-Préfecture, Henriette connaissait la fille de la concierge, Rose, une petite blonde, l'air délicat et joli, qui travaillait à la fabrique Delaherche. Tout de suite, elle entra dans la loge. La mère n'était pas là, mais Rose l'accueillit avec sa gentillesse.

— Ohl ma chère dame, nous ne tenons plus debout.

LES ROÜGON-MACQÜART.

Maman vient d'aller se reposer un peu. Pensez donc! la nuit entière, il a fallu être sur pied, avec ces allées et venues continuelles.

Et, sans attendre d'être questionnée, elle en disait, elle en disait, enfiévrée de tout ce qu'elle voyait d'extraordinaire depuis la veille.

— Le maréchal, lui, a bien dormi. Mais c'est ce pauvre empereur! Non, vous ne pouvez pas savoir ce qu'il souffre!... Imaginez-vous qu'hier soir j'étais montée pour aider à donner du linge. Alors, voilà qu'en passant dans la pièce qui touche au cabinet de toilette, j'ai entendu des gémissements, oh! des gémissements, comme si quelqu'un était en train de mourir. Et je suis restée tremblante, le cœur glacé, en comprenant que c'était l'empereur... Il paraît qu'il a une maladie affreuse qui le force à crier amsi. Quand il y a du monde, il se retient; mais, dès qu'il est seul, c'est plus fort que sa volonté, il crie, il se plaint, à vous faire dresser les cheveux sur la tête.

— Où se bat-on depuis ce matin, le save^vous? demanda Henriette, en tâchant de l'interrompre.

Rose, d'un geste, écarta la question ; et elle continua :

— Alors, vous comprenez, j'ai voulu savoir, je suis remontée quatre ou cinq fois cette nuit, j'ai collé mon oreille à la cloison... Il se plaignait toujours, il n'a pas cessé de se plaindre, sans pouvoir fermer l'œil un instant, j'en suis bien sûre... Hein? c'est terrible, de souffrir de la sorte, avec les tracas qu'il doit avoir dans la tête! car il y a un gâchis, une bousculade! Ma parole, ils ont tous l'air d'être fous! Et toujours du monde nouveau qui arrive, et les portes qui battent, et des gens qui se fâchent, et d'autres qui pleurent, et un vrai pillage dans la maison en l'air, des officiers buvant aux bouteilles, couchant dans les lits avec leurs bottes!... Tenez! c'est encore l'empereur qui est le plus gentil et qui tient le moins de place, dans le coin où il le cache pour crier.

Kl

Puis, comme Henriette répétait sa question :

— Où Ton se bat? c’est à Bazeilles qu’on se bat depuis ce matin!... Un soldat à cheval est venu le dire au maréchal, qui tout de suite s’est rendu chez l’empereur, pour l’avertir... Voici dix minutes déjà que le maréchal est parti, et je crois bien que l’empereur va le rejoindre, car on l’habille, là-haut... Je viens de voir à l’instant qu’on le peignait et qu’on le bichonnait, avec toutes sortes d’histoires sur la figure.

Mais Henriette, sachant enfin ce qu’elle désirait, se sauva.

— Merci, Rose. Je suis pressée.

Et la jeune fille l’accompagna jusqu’à la rue, complaisante, lui jetant encore :

— Toute à votre service, madame Weiss. Je sais bien qu’avec vous, on peut tout dire.

Vivement, Henriette retourna chez elle, rue des Voyards. Elle était convaincue de trouver son mari rentré ; et même elle pensa qu’en ne la voyant pas au logis, il devait être très inquiet, ce qui lui fit encore hâter le pas. Comme elle approchait de la maison, elle leva la tête, croyant l’apercevoir là-haut, penché à la fenêtre, en train de guetter son retour. Mais la fenêtre, toujours grande ouverte, était vide. Et, lorsqu’elle fut montée, qu’elle eut , donné un coup d’œil dans les trois pièces, elle resta saisie, serrée au cœur, de n’y retrouver que le brouillard glacial, dans l’ébranlement continu du canon. Là-bas, on tirait toujours. Elle se remit un instant à la fenêtre. Maintenant, renseignée, bien que le mur des brumes matinales restât impénétrable, elle se rendait parfaitement compte de la lutte engagée à Bazeilles, le craquement des mitrailleuses, les volées fracassantes des batteries françaises répondant aux volées lointaines des batteries allemandes. On aurait dit que les détonations se rapprochaient, la bataille s’aggravait de minute en minute.

LES ROUGON-MACQUART

Pourquoi Weiss ne revenait-il pas? Il avait si formellement promis de rentrer, à la première attaque! Et Tinquiétude d'Henriette croissait, elle s'imaginait des obs- ^ tacles, la route coupée, les obus rendant déjà la retraite trop dangereuse. Peut-être même était-il arrivé un malheur. Elle en écartait la pensée, trouvant dans Tespoir un ferme soutien d'action. Puis, elle forma un instant le projet d'aller là-bas, de partir à la rencontre de son mari. Des incertitudes la retinrent : peut-être se croiseraient-ils; et que deviendrait-elle, si elle le manquait? et quel serait son tourment, à lui, s'il rentrait sans la trouver? Du reste, la témérité d'une visite à Bazeilles en ce moment lui apparaissait naturelle, sans héroïsme déplacé, rentrant dans son rôle de femme active, faisant en silence ce que nécessitait la bonne tenue de son ménage. Où son mari était, elle devait être, simplement.

Mais elle eut un brusque geste, elle dit tout haut, en quittant la fenêtre :

— Et monsieur Delaherche... Je vais voir...

Elle venait de songer que le fabricant de drap, lui aussi, avait couché à Bazeilles, et que, s'il était rentré, elle aurait par lui des nouvelles. Promptement, elle redescendit. Au lieu de sortir par la rue des Voyards, elle traversa Tétroite cour de la maison, elle prit le passage qui conduisait aux vastes bâtiments de la fabrique, dont la monumentale façade donnait sur la rue Maqua. Comme elle débouchait dans l'ancien jardin central, pavé maintenant, n'ayant gardé qu'une pelouse entourée d'arbres superbès, des ormes géants du dernier siècle, elle fut d'abord étonnée d'apercevoir, devant la porte fermée d'une remise, un factionnaire qui montait la garde ; puis, elle se souvint, elle avait su la veille que le trésor du 7* corps était déposé là ; et cela lui fit un singulier effet, tout cet pr, des millions à ce qu'on disait, caché dans cette remise, pendant qu'on se tuait déjà^ à Tentour. Mais, au moment où

LA DEBACLE.

elle prenait Tescalier de service pour monter à la chambre de Gilberte, une autre surprise Tarrêta, une rencontre si imprévue, qu'elle en redescendit les trois marches déjà gravies, ne sachant plus si elle oserait aller frapper làhaut. Un soldat, un capitaine venait de passer devant elle, d'une légèreté d'apparition, aussitôt évanoui ; et elle avait eu pourtant le temps de le reconnaître, l'ayant vu à Charleville, chez Gilberte, lorsque celle-ci n'était encore que madame Maginot. Elle fit quelques pas dans la cour, leva les yeux sur les deux hautes fenêtres de la chambre à coucher, dont les persiennes restaient closes. Puis, elle se décida, elle monta quand même.

Au premier étage, elle comptait frapper à la porte du cabinet de toilette, en petite amie d'enfance, en intime qui venait parfois causer ainsi le matin. Mais cette porte, mal fermée dans une hâte de départ, était restée entr’ouverte. Elle n'eut qu'à la pousser, elle se trouva dans le cabinet, puis dans la chambre. C'était une chambre à très haut plafond, d'où tombaient d'amples rideaux de velours rouge, qui enveloppaient le grand lit tout entier. Et pas un bruit, le silence moite d'une nuit heureuse, rien qu'une respiration calme, à peine distincte, dans un vague parfum de lilas évaporé.

— Gilberte ! appela doucement Henriette.

La jeune femme s'était tout de suite rendormie; et, sous 1e faible jour qui pénétrait entre les rideaux rouges des fenêtres, elle avait sa jolie tête ronde, roulée de l'oreiller, appuyée sur l'un de ses bras nus, au milieu de son admirable chevelure noire défaite.

— Gilberte !

Elle s'agita, s'étira, sans ouvrir les paupières.

— Oui, adieu... Oh ! je vous en prie...

Ensuite, soulevant la tête, reconnaissant Henriette :

— Tiens! c'est toi... Quelle heure est-il donc?

Quand elle su{ que six heures sonnaient, elle éprouva

lao

LES ROÜGON-MACQÜÂRT.

nne gêne, plaisantant pour la cacher, disant que ceVétaiî pas une heure à venir réveiller les gens. Puis, à la première question sur son mari :

— Mais il n’est pas rentré, il ne rentrera que vers neuf heures, je pense... Pourquoi veux-tu qu’il rentre sitôt?

Henriette, en la voyant souriante, dans son engourdis^ sement de sommeil heureux, dut insister.

— Je te dis qu’on se bat à Bazeilles depuis le petit Jour, et comme je suis très inquiète de mon mari...

— Oh! ma chère, s’écria Gilberte, tu as bien tort... Le mien est si prûdent, qu’il serait depuis longtemps ici, s’il J avait le moindre danger... Tant que tu ne le verras pas, va ! tu peux être tranquille.

Cette réflexion frappa beaucoup Henriette. En effet, Delaherche n’était pas un homme à s’exposer inutilement. Elle en fut toute rassurée, elle alla tirer les rideaux, rabattre les persiennes ; et la chambre s’éclaira de la grande lumière rousse du ciel, où le soleil commençait à percer et à dorer le brouillard. Une des fenêtres était restée entr’ouverte, on entendait maintenant le canon, dans cette grande pièce tiède, si close et si étouffée tout à l’heure.

Gilberte, soulevée à demi, un coude daiis l’oreiller, regardait le ciel, de ses jolis yeux clairs.

— Alors, on se bat, murmura-t-elle.

Sa chemise avait glissé, une de ses épaules était nue, l’une chair rose et fine, sous les mèches éparses de la noire chevelure; tandis qu’une odeur pénétrante, une odeur d’amour s’exhalait de son réveil.

— On se bat si matin, mon Dieu ! Que c’est ridicule, de se battre !

Mais les regards d’Henriette venaient de tomber sur une paire de gants d’ordonnance, des gants d’homme oubliés sur un guéridon ; et elle n’avait pu retenir un mouvement. Alors, Gilberte rougit beaucoup, l’attira a» bord

du lit, d'un geste confus et câlin. Puis, se cachant la face contre son épaulé :

— Oui, j'ai bien senti que tu savais, que tu l'avais vu... Chérie, il ne faut pas me juger sévèrement. C’est un ami ancien, je t'avais avoué ma faiblesse, à Charleville, autrefois, tu te souviens...

Elle baissa encore la voix, continua avec un attendrissement où il y avait comme un petit rire :

— Hier, il m'a tant suppliée, quand je l’ai revu... Songe donc, il se bat ce matin, on va le tuer peut-être... Est-ce que je pouvais refuser ?

Et cela était héroïque et charmant, dans sa gaieté attendrie, ce dernier cadeau de plaisir, cette nuit heureuse donnée à la veille d'une bataille. C'était de cela dont elle souriait, malgré sa confusion, avec son étourderie d'oiseau. Jamais elle n'aurait eu le cœur de fermer sa porte, puisque toutes les circonstances facilitaient le rendezvous.

— Est-ce que tu me condamnes ?

Henriette l'avait écoutée, très grave. Ces choses la surprenaient, car elle ne les comprenait pas. Sans doute, elle était autre. Depuis le matin, son cœur était avec son mari, avec son frère, là-bas, sous les balles. Comment pouvait-on dormir si paisible, s’égayer de cet air amoureux, quand les êtres aimés se trouvaient en péril ?

— Mais ton mari, ma chère, et ce garçon lui-même, est-ce que cela ne te retourne pas le cœur, de ne pas être avec eux?... Tu ne songes donc pas qu'on peut te les rapporter d'une minute à l'autre, la tête cassée?

Vivement, de son ^dorable bras nu, Gilberte écarta l'affreuse image.

— Oh! mon Dieu! qu'est-ce que tu me dis là? Es-tu mauvaise, de me gâter ainsi la matinée !... Non, non, je ne veux pas y songer, c’est trop triste ! .

Et, malgré elle, Henriette sourit à son tour. Elle se

LES ROÜGON-MACQÜART,

rappelait leur enfance, lorsque le père de Gilberte, le commandant de Vineuil, nommé directeur des Douanes à Charleville, à la suite de ses blessures, avait envoyé sa fille dans une ferme, près du Chêne-Populeux, inquiet de Tentendre tousser, hanté par la mort de sa femme, que la phtisie venait d'emporter toute jeune. La fillette n'avait que neuf ans, et déjà elle était d'une coquetterie turbulente, elle jouait la comédie, voulait toujours faire la reine, drapée dans tous les chiffons qu'elle trouvait, gardant le papier d'argent du chocolat pour s’en fabriquer des bracelets et des couronnes. Plus tard, elle était restée la même, lorsque, à vingt ans, elle avait épousé l'inspecteur des forêts Maginot. Mézières, resserré entre ses remparts, lui déplaisait, et elle continuait d'habiter Charleville, dont elle aimait la vie large, égayée de fêtes. Son père n'était plus, elle jouissait d'une liberté entière, avec un mari commode, dont la nullité la laissait sans remords. La malignité provinciale lui avait alors prêté beaucoup d'amants, mais elle ne s'était réellement oubliée qu'avec le capitaine Beaudoin, dans le flot d'uniformes où elle vivait, grâce aux anciennes relations de son père et à sa parenté avec le colonel de Vineuil. Elle était sans méchanceté perverse, adorant simplem nt le plaisir ; et il semblait bien certain qu'en prenant un amant, elle avait cédé à son irrésistible besoin* d'être belle et gaie.

— C'est très mal d'avoir renoué, dit enfin Henriette de son air sérieux.

Déjà, Gilberte lui fermait la bouche, d'un de ses jolis gestes caressants.

— Oh ! chérie, puisque je ne pouvais pas faire autrement et que c'était pour une seule fois... Tu le sais, j’aimerais mieux mourir, maintenant, que de tromper mon nouveau mari.

Ni l'une ni l'autre ne parlèrent plus, serrées dans une affectueuse étreinte, si profondément dissemblables pour-

tant. Elles entendaient les battements de leurs cœurs, elles auraient pu en comprendre la langue différente,* l'une toute à sa joie, se dépensant, se partageant, l'autre enfoncée dans un dévouement unique, du grand héroïsme muet des âpaes fortes.

— C'est vrai qu'on se bat! finit par s'écrier Gilberte. Il faut que je m'habille bien vite.

Depuis que régnait le silence, en effet, le bruit des détonations semblait grandir. Et elle sauta du lit, elle se fit aider, sans vouloir appeler la femme de chambre, se chaussant, passant tout de suite une robe, pour être prête à recevoir et à descendre, s'il le fallait. Comme elle achevait rapidement de se coiffer, on frappa, et elle courut ouvrir, en reconnaissant la voix de la vieille madame Delaherche.

— Mais parfaitement, cnere mere, vous pouvez entrer.

Avec son étourderie habituelle, elle l'introduisit, sans

remarquer que les gants d'ordonnance étaient là encore, sur le guéridon. Vainement, Henriette se précipita pour les saisir et les jeter derrière un fauteuil. Madame Delaherche avait dû les voir, car elle demeura quelques secondes suffoquée, comme si elle ne pouvait reprendre haleine. Elle eut un involontaire regard autour de la chambre, s'arrêta au lit drapé de rouge, resté grand ouvert, dans son désordre.

— Alors, c'est madame Weiss qui est montée vous réveiller... Vous avez pu dormir, ma fille...

Évidemment, elle n'était pas venue pour dire cela. Ah ! ce mariage que son fils avait voulu faire contre son gré, dans la crise de la cinquantaine, après vingt ans d'un ménagé glacé avec une femme maussade et maigre, lui si raisonnable jusque-là, tout emporté maintenant d'un désir de jeunesse pour cette jolie veuve, si légère et si gaie ! Elle s'était bien promis de veiller sur le présent, et voilà le passé qui revenait I Mais devait-elle parler ? Elle ne

164 LES ROÜGON-MACQUART.

vivait plus que comme un blâme muet dans la maison, elle se tenait toujours entermée dans sa chambre, d’une grande rigidité de dévotion. Cette fois pourtant, l’injure était si grave, qu’elle résolut de prévenir son fils.

Gilberte, rougissante, répondait :

— Oui, j’ai eu tout de même quelques heures de bon sommeil... Vous savez que Jules n’est pas rentré...

D’un geste, madame Delaherche l’interrompit. Depuis que le canon tonnait, elle s’inquiétait, guettait le retour de son fils. Mais c’était une mère héroïque. Et elle se ressouvint de ce qu’elle était montée faire.

— Votre oncle, le colonel, nous envoie le major Bouroche, avec un billet écrit au crayon, pour nous demander si nous ne pourrions pas laisser installer ici une ambulance... II sait que nous avons de la place, dans la fabrique, et j’ai déjà mis la cour et le séchoir à la disposition de ces messieurs... Seulement, vous devriez descendre.

— Oh ! tout de suite, tout de suite ! dit Henriette, qui se rapprocha. Nous allons aider.

Gilberte elle-même se montra très émue, très passionnée pour ce rôle nouveau d’infirmière. Elle prit à peine le temps de nouer sur ses cheveux une dentelle ; et les trois femmes descendirent. En bas, comme elles arrivaient sous le vaste porche, elles virent un rassemblement dans la rue, par la porte ouverte à deux battants. Une voiture basse arrivait lentement, une sorte de carriole, attelée d’un seul cheval, qu’un lieutenant de zouaves conduisait par la bride. Et elles crurent que c’était un premier blessé qu’on leur amenait.

— Oui, oui ! c’est ici, entrez !

Mais «n les détrompa. Le blessé qui se trouvait couché au fond de la carriole, était le maréchal de Mac-Mahon, la fesse gauche à demi emportée, et que l’on ramenait à la Sous-Préfecture, après lui avoir fait un premier pansement, dans une petite maison de jardinier. 11 était nu-tête.

à moitié dévêtu, les broderies d'or de son uniforme salies de poussière et de sang. Sans parler, il avait levé la tête, il regardait, d’un ?iir vague. Puis, ayant aperçu les trois femmes, saisies, les mains jointes devant ce grand malheur qui passait, Tarmée tout entière frappée dans son chef, dès les premiers obus, il inclina légèrement la tête, avec un faible et paternel sourire. Autour de lui, quelques curieux s’étaient découverts. D’autres, affairés, racontaient déjà que le général Ducrot venait d’être nommé général en chef. Il était sept heures et demie.

— Et l’empereur ?^emanda Henriette à un libraire, debout devant sa porte.

— Il y a près d’une heure qu’il est passé, répondit le voisin. Je l’ai accompagné, je l’ai vu sortir par la porte de Balan... Le bruit court qu’un boulet lui a emporté la tête.

Mais l’épicier d’en face se fâchait.

— Laissez donc ! des mensonges ! il n’y a que les braves gens qui y laisseront la peau !

Vers la place du Collège, la carriole qui emportait le maréchal, se perdait au milieu de la foule grossie, parmi laquelle circulaient déjà les plus extraordinaires nouvelles du champ de bataille. Le brouillard se dissipait, les rues s’emplissaient de soleil.

Mais une voix rude cria de la cour :

— Mesdames, ce n'est pas dehors, c’est ici qu’on a besoin de vous !

Elles rentrèrent toutes trois, elles se trouvèrent devant le major Bouroche qui avait déjà jeté dans un coin soc uniforme, pour revêtir un grand tablier blanc. Sa tête énorme aux durs cheveux hérissés, son mufle de lion flam bait de hâte et d’énergie, au-dessus de toute cette blan cheur, encore sans tache. Et il leur apparut si terrible qu’elles lui appartinrent du coup, obéissant à un signe, se bousculant pour le satisfaire.

«66 . LES ROUGON-MACQÜART.

— Nous n'avons rien... Donnez-moi du linge, tâchez de trouver encore des matelas, montrez à mes hommes ou est la pompe...

Elles coururent, se multiplièrent, ne furent plus que ses servantes.

C'était un très bon choix que la fabrique pour une ambulance. Il y avait là surtout le séchoir, une immense salle fermée par de grands vitrages,, où l'on pouvait installer aisément une centaine de lits ; et, à côté, se trouvait un hangar, sous lequel on allait être à merveille pour faire les opérations : une longue table venait d'y être apportée, la pompe n'était qu'à quelques pas, les petits blessés pourraient attendre sur la pelouse voisine. Puis, cela était vraiment agréable, ces beaux ormes séculaires qui donnaient une ombre délicieuse.

Bouroche avait préféré s'établir tout de suite dans Sedan, prévoyant le massacre, l'effroyable poussée qui allait y jeter les troupes. Il s'était contenté de laisser près du 7* corps, en arrière de Floing, deux ambulances volantes et de premiers secours, d'où l'on devait lui envoyer les blessés, après les avoir pansés sommairement. Toutes les escouades de brancardiers étaient là-bas, chargées de ramasser sous le feu les hommes qui tombaient, ayant avec elles le matériel des voitures et dès foutgons. Et Bouroche, sauf deux de ses aides restés sur le champ de bataille, avait amené son personnel, deux majors de seconde classe et trois sous-aides, qui sans doute suffiraient aux opérations. En outre, il y avait là trois pharmaciens et une douzaine d'infirmiers.

Mais il ne décolérait pas, ni pouvant rien faire sans passion.

— Qu'est-ce que vous fichez donc? Serrez-moi ces matelas davantage!... On mettra de la paille dans ce coin, si c'est nécessaire.

Le canon grondait, il savait bien que d'un instant à

l'autre la besogne allait arriver, des voitures pleines de chair saignante ; et il installait violemment la grande salle encore vide. Puis, sous le hangar, ce furent d'autres préparatifs : les caisses de pansement et de pharmacie rangées, ouvertes sur une planche, des paquets de charpie, des bandes, des compresses, des' linges, des appareils à fractures; tandis que, sur une autre planche, à côté d'un gros pot de cérat et d'un flacon de chloroforme, les trousses s'étalaient, l'acier clair des instruments, les sondes, les pinces, les couteaux, les ciseaux, les scies, un arsenal, toutes les formes aiguës et coupantes de ce qui fouille, entaille, tranche, abat. Mais les cuvettes manquaient.

— Vous avez bien des terrines, des seaux, des marmites, enfin ce que vous voudrez... Nous n’allons pas nous barbouiller de sang jusqu'au nez, bien sûr!... Et des éponges, tâchez de m'avoir des éponges !

Madame Delaherche se hâta, revint suivie de trois servantes, les bras chargés de toutes les terrines qu'elle avait pu trouver. Debout devant les trousses, Gilberte avait appelé Henriette d'un signe, en les lui montrant avec un légDr frisson. Toutes deux se prirent la main, restèrent là, silencieuses, mettant dans leur étreinte la sourde terreur, la pitié anxieuse qui les bouleversaient.

— Hein ? ma chère, dire qu'on pourrait vous couper quelque chose !

— Pauvres gens !

Sur la grande table, Bouroche venait de faire placer un matelas, qu'il garnissait d'une toile cirée, lorsqu'un piétinement de chevaux se fit entendre sous le porche. C'était une première voiture d’ambulance, qui entra dans la cour. Mais elle ne contenait que dix petits blessés, assis face à face, la plupart ayant un bras en écharpe, quelques-uns atteints à la tête, le front bandé. Ils descendirent, simplement soutenus ; et la visite commença.

LES ROÜGON-MACQÜART.

Comme Henriette aidait doucement un soldat tout jeunOi l'épaule traversée d'une balle, à retirer sa capote, ce qui lu arrachait des cris, elle remarqua le numéro de son régiment.

— Mais vous êtes du 106* ! Est-ce que vous appartenez à la compagnie Beaudoin ?

Non, il était de la compagnie Ravaud. Mais il connaissait tout de même le caporal Jean Macquart, il crut pouvoir dire que l'escouade de celui-ci n'avait pas encore été engagée. Et ce renseignement, si vague, suffit pour donner de la joie à la jeune femme : son frère vivait, elle serait tout à fait soulagée, lorsqu'elle aurait embrassé son mari, qu'elle continuait à attendre d'une minute à l'autre.

A ce moment, Henriette, ayant levé la tête, fut saisie d'apercevoir, à quelques pas d’elle, au milieu d'un groupe, Delaherche, racontant les terribles dangers ^qu’il venait de courir, de Bazeilles à Sedan. Comment se trouvait-il lâ? Elle ne l'avait pas vu entrer.

— Et mon mari n'est pas avec vous ? ^

Mais Delaherche, que sa mère et sa femme questionnaient complaisamment, ne se hâtait point.

— Attendez, tout à l'heure.

Puis, reprenant son récit :

— De Bazeilles à Balan, j'ai failli être tué vingt fois. Une grêle, un ouragan de balles et d’obus !... Et j'ai rencontré l'empereur, oh! très brave... Ensuite, de Balan ici, j'ai pris ma course...

Henriette lui secoua le bras.

— Mon mari?

— Weiss? mais il est resté là-bas, Weiss!

— Comment, là-bas?

— Oui, il J3L ramassé le fusil d'un soldat mort, il se bat

— Il se bat, pourquoi donc?

— Oh! un enragé! Jamais il n'a voulu me suivre, et je l'ai lâché, naturellement.

Les yeux fixes, élargis, Henriette le regardait. Il y eut un silence. Puis, tranquillement, elle se décida.

— C'est bon, j’y vais.

Elle y allait, comment? Mais c’était impossible, c’était fou! Delaherche reparlait des balles, des obus qui balayaient la route. Gilberte lui avait repris les mains pour la retenir, tandis que madame Delaherche s’épuisait aussi à lui démontrer l’aveugle témérité de son projet. De son air doux et simple, elle répéta :

— Non, c’est inutile, j’y vais.

Et elle s’obstina, n’accepta que la dentelle noire que Gilberte avait sur la tête. Espérant encore la convaincre, Delaherche finit par déclarer qu’il l’accompagnerait, au moins jüsqu’à la porte de Balan. Mais il venait d’apercevoir le factionnaire qui, au milieu de la bousculade causée par l’installation de l’ambulance, n’avait pas cessé de marcher à petits pas devant la remise, où se trouvait enfermé le trésor du 7* corps; et il se souvint, il fut pris de peur, il alla s’assurer d’un coup d’œil que les millions étaient toujours là. Henriette, déjà, s’engageait sous le porche.

— Attendez-moi donc! Vous êtes aussi enragée que votre mari, ma parole !

D’ailleurs, une nouvelle voiture d’ambulance entrait, ils durent la laisser passer. Celle-ci, plus petite, à deux roues*seulement, contenait deux grands blessés, couchés sur des sangles. Le premier qu’on descendit, avec toutes sortes de précautions, n’était plus qu’une masse de chairs sanglantes, une main cassée, le flanc labouré par un éclat d’obus. Le second avait la jambe droite broyée. Et tout de suite Bouroche, faisant placer celui-ci sur la toile cirée du matelas, commença la première opération, au milieu du continuel va-et-vient des infirmiers et de ses aides. Madame Delaherche et Gilberte. assises près de la pelouse^ roulaient des bandes.

LES HOÜGON-MACQUART.

Dehors, Delaherche avait rattrapé Henriette. ^

— Voyons, ma chère madame Weiss, vous n’allez pas faire cette folie... Gomment voulez-vous rejoindre Weiss là-bas? Il ne doit même plus y être, il s’est sans doute jeté à travers champs pour revenir... Je vous assure que Bazeilles est inabordable.

Mais elle ne Técoutait pas, marchait plus vite, s’engageait dans la rue du Ménil, pour gagner la porte de Balan. 11 était près de neuf heures, et Sedan n’avait plus le frisson noir du matin, le réveil désert et tâtonnant, dans l'épais brouillard. Un soleil lourd découpait nettement ’es ombres des maisons, îe pavé s’encombrait d’une foule anxieuse, que traversaient de continuels galops d’estafettes. Des groupes surtout se formaient autour des quelques soldats sans armes qui étaient rentrés déjà, les uns blessés légèrement, les autres dans une exaltation nerveuse extraordinaire, gesticulant et criant. Et pourtant la ville aurait encore eu à peu près son aspect de tous les jours, sans les boutiques aux volets clos, sans les façades mortes, où pas une persienne ne s’ouvrait. Puis, c’était ce canon, ce canon continu, dont toutes les pierres, le sol, les murs, jusqu’aux ardoises dès toits, tremblaient.

Delaherche était en proie à un combat intérieur fort désagréable, partagé entre son devoir d’homme brave qui lui commandait de ne pas quitter Henriette, et sa terreur de refaire le chemin de Bazeilles sous les obus. Tout d’un coup, comme ils arrivaient à la porte de Balan, un flot d’officiers à cheval qui rentraient, les sépara. Des gens s’écrasaient près de cette porte, attendant des nouvelles. Vainement, il courut, chercha la jeune femme : elle devait être hors de l’enceinte, hâtant le pas sur la route. Et, sans pousser le zèle plus loin, il se surprit à dire tout haut :

— Ah, tant pis ! c’est trop bête !

Alors, Delaherche flâna dans Sedan, en bourgeois

curieux qui ne voulait rien perdre du spectacle, travaillé cependant d'une inquiétude croissante, Qu'est-ce que tout cela allait devenir? et, si l'armée était battue, la ville n'aurait-elle pas à souffrir beaucoup ? Les réponses à ces questions qu'il se posait restaient obscures, trop dépendantes des événements. Mais il n'en commençait pas moins à trembler pour sa fabrique, son immeuble de la rue Maqua, d’où il avait du reste déménagé toutes ses valeurs, enfouies en un lieu sûr. Il se rendit à l'Hôtel de Ville, y trouva le conseil municipal siégeant en permanence, s'y oublia longtemps, sans rien apprendre de nouveau, sinon que la bataille tournait fort mal. L'armée ne savait plus à qui obéir, rejetée en arrière par le général Ducrot, pendant les deux heures où il avait eu le commandement, ramenée en avant par le général *de Wimpffen, qui venait de lui succéder; et ces oscillations incompréhensibles, ces positions qu'il fallait reconquérir après les avoir abandonnées, toute cette absence de plan et d’énergique direotion précipitait le désastre.

Puis, Delaherche poussa, jusqu'à la Sous-Préfecture, pour savoir si l'empereur n'avait pas reparu. On ne put lui donner que des nouvelles du maréchal de Mac-Mahon, dont un chirurgien avait pansé la blessure peu dangereuse, et qui était tranquillement dans son lit. Mais, vers onze heures, comme il ^ttait de nouveau le ^avé, il fut arrêté un instant, dans la Grande-Rue, devant l'hôtel de l'Europe, par un lent cortège^ des cavaliers couverts de poussière, dont les mornes chevaux marchaient au pas. Et, à la tête, il reconnut l'empereur, qui rentrait après avoir passé quatre heures sur le champ de bataille La mort n'avait pas voulu de lui, décidément. Sous la sueur d'angoisse de cette marche au travers de la défaite, le fard s'en était allé des joues, les moustaches cirées s'étaient amollies, pendantes, la face terreuse avait pris l'hébètement douloureux d'une agonie. Un officier, qui

Î7Î LES RODGON-MAOQDART.

descendit devant l’hôtel, se mit à expliquer au milieu d’un groupe la route parcourue, de la Moncelle à Gi- /onne, tout le long de la petite vallée, parmi les soldats du 1" corps, que les Saxons avaient refoulés sur la rive droite du ruisseau; et l’on était revenu par le chemin creux du Fond de Givonne, dans un tel encombrement déjà, que même, si l’empereur avait désiré retourner sur le front des troupes, il n’aurait pu le faire que très difficilement. D’ailleurs, à quoi bon ?

Comme Delaherche écoutait ces détails, une détonation violente ébranla le quartier. C’était un obus qui venait de démolir une cheminée, rue Sainte-Barbe, près du Donjon. Il y eut un sauve-qui-peut, des cris de femmes s’élevèrent. Lui, s’était collé contre un mur, lorsqu’une nouvelle détonation brisa les vitres d’une maison voisine. Cela devenait terrible, si l’on bombardait Sedan ; et il rentra au pas de course rue Maqua, il fut pris d’un tel besoin de •avoir, qu’il ne s’arrêta point, monta vivement sur les toits, ayant là-haut une terrasse, d’où l’on dominait la ville et les environs.

Tout de suite, il fut un peu rassuré. Le combat avai. lieu par-dessus la ville, les batteries allemandes de la Marfée et de Frénois allaient, au delà des maisons, balayer le plateau de l’Algérie ; et il s’intéressa même au vol des obus, à la courbe immense de légère fumée qu’ils laissaient sur Sedan, pareils à des oiseaux invisibles au fin sillage de plumes grises. Il lui parut d’abord évident que les quelques obus qui avaient crevé des toitures, autour de lui, étaient des projectiles égarés. On ne bombardait pas encore la ville. Puis, en regardant mieux, il crut comprendre qu’ils devaient être des réponses aux rares coups tirés par les canons de la place. Il se tourna examina, vers le nord, la citadelle, tout cet amas com pliqué et formidable de fortifications, les pans de mu railles noirâtres, les plaques vertes des glacis, un pullui

lement géométrique de bastions, surtout les trois cornes géantes, celles des Écossais, du Grand Jardin et de la Rochette, aux angles menaçants ; et c’était ensuite, comme un prolongement cyclopéen, du côté de Touest, le fort de Nassau, que suivait le fort du Palatinat, au-dessus du faubourg du Ménil. Il en eut à la fois une impression mélancolique d’énormité et d’enfantillage. A quoi bon, maintenant, avec ces canons, dont les projectiles volaient si aisément d’un bout du ciel à l’autre ? La place, d’ailleurs, n’était pas armée, n’avait ni les pièces nécessaires, ni les munitions, ni les hommes. Depuis trois semaines à peine, le gouverneur avait organisé une garde nationale, des citoyens de bonne volonté, qui devaient servir les quelques pièces en état. Et c’était ai^si qu’au Palatinat trois canons tiraient, tandis qu’il y en avait bien une demidouzaine à la porte de Paris. Seulement, on n’avait que sept ou huit gargousses à brûler par pièce, on ménageait tes coups, on n’en lâchait qu’un par demi-heure, et pour l’honneur simplement, car les obus ne portaient pas, tombaient dans les prairies, en face. Aussi, dédaigneuses, les batteries ennemies ne répondaient-elles que de loin en loin, comme par charité.

Là-bas, ce qui intéressait Dêlaherche, c’étaient ces batteries. Il fouillait de ses yeux vifs les coteaux de la Marfée, lorsqu’il eut l’idée de la lunette d’approche qu’il s’amusait autrefois à braquer sur les environs, du haut de la terrasse. Il descendit la chercher, remonta, l’installa ; et, comme il s’orientait, faisant à petits mouvements défiler les terres, les arbres, les maisons, il tomba, audessus de la grande batterie de Frénois, sur le groupe d’uniformes que Weiss avait deviné de Bazeilles, à l’angle d’un bois de pins. Mais lui, grâce au grandissement, aurait compté les officiers de cet état-major, tellement il les voyait avec netteté. Plusieurs étaient à demi couchés dans l’herbe, d’autres debout formaient des groupes; et,

LES KOUGON-MACQUART.

en avant, il y avait un homme seul, Tair sec et mince, & Tunitorme sans éclat, dans lequel pourtant il sentit le maître. C'était bien le roi de Prusse, à peine haut comme la moitié du doigt, un de ces minuscules soldats de plomb des jouets d'enfant. Il n'en fut du reste certain que plus tard, il ne l'avait plus quitté de l'œil, revenant toujours à cet infiniment petit, dont la face,, grosse comme une lentille, ne mettait qu'un point blême sous le vaste ciel bleu.

Il n'était pas midi encore, le roi constatait la marche mathématique, inexorable de ses armées, depuis neuf heures. Elles allaient, elles allaient toujours selon les chemins tracés, complétant le cercle, refermant pas à pas, autour de Sedan,, leur muraille d'hommes et de canons. Celle de gauche, venue par la plaine rase de Donchery, continuait à déboucher du défilé de Saint-Albert, dépassait Saint-Menges, commençait à gagner Fleigneux; et il voyait distinctement, derrière le XP corps violemment aux prises avec les troupes du générai Douay, se couler le V* corps, qui profitait des bois pour se diriger sur le calvaire d'Illy; tandis que des batteries s'ajoutaient aux batteries, une ligne de pièces tonnantes sans cesse prolongée, l'horizon entier peu à peu ,en flammes. L'armée de droite occupait désormais tout le vallon de la Givonne, le XIP corps s'était emparé de la Moncelle, la garde venait de traverser Daigny, remontant déjà le ruisseau, en marche également vers le calvaire, après avoir forcé le général Ducrot à se replier derrière le bois de la Garenne. Encore un effort, et le prince royal de Prusse donnerait la main au prince royal de Saxe, dans ces champs nus, à la lisière même de la forêt des Ar* dennes. Au sud de là ville, on ne voyait plus Bazeilles , disparu dans la fumée des incendiés,, dans la fauve pour • «ière d'une lutte enragée.

Et le roi, tranquille, regardait, attendait denuis le ma-

LA DÊBAGLË.

tin. Une heure, deux heures encore, peut-être trois : ce n’était qu’une question de temps, un rouage poussait l’autre, la machine à broyer était en branle et achèverait sa course. Sous l’infini du cie! ensoleillé, le champ de bataille se rétrécissait, toute cette mêlée furieuse de points noirs se culbutait, se tassait de plus eh plus autour de Sedan. Des vitres luisaient dans la ville, une maison semblait brûler, à gauche, vers le faubourg de la Gassine. Puis, au delà, dans les champs redevenus déserts, du côté de Donchery et du côté de Garignan, c’était une paix chaude et lumineuse, les eaux claires de la Meuse, les arbres heureux de vivre, les grandes terres fécondes, les larges prairies vertes, sous l’ardeur puissante de midi.

D’un mot, le roi avait demandé un renseignement. Sur l’échiquier colossal, il voulait savoir et tenir dans sa main cette poussière d’hommes qu’il commandait. A sa droite, un vol d’hirondelles, effrayées par le canon, tourbillonna, s’enleva très haut, se perdit vers le sud.

Sur la route de Balan, Henriette d’abord put marcher d’un pas rapide. Il n’était guère plus de neuf heures, la chaussée large, bordée de maisons et de jardins, se trouvait libre encore, obstruée pourtant de plus en plus, à mesure qu’on approchait du bourg, par les habitants qui fuyaient et par des mouvements de troupe. Â chaque nouveau flot de foule, elle se serrait contre les murs, elle se glissait, passait quand même. Et, mince, effacée dans sa robe sombre, ses beaux cheveux hlonds et sa petite face pâle à demi disparus sous le fichu de dentelle noire, elle échappait aux regards, rien ne ralentissait son pas léger et silencieux.

Mais, à Balan, un régiment d’infanterie de marine barrait la route. C’était une masse compacte d’hommes attendant des ordres, à l’ahri des grands arbres qu»i les cachaient. Elle se haussa sur les pieds, n’en rit pas la fin. Cependant, elle essaya de se faire plus petite encore, de se faufiler. Des coudes la repoussaient, elle sentait dans ses flancs les crosses des fusils. Au bout de vingt pas, des cris, des protestations s’élevèrent. Un capitaine tourna la tête et s’emporta.

— Eh ! la femme, êtes-vous folle?... Où allez-vous ?

— Je vais à Bazeilles.

— Comment, à Bazeilles !

Ce fut un éclat de rire général. On se la montrait, on plaisantait. Le capitaine, égayé lui aussi, venait de reprendre ;

LA DËBACLE. S77

— A Bazeilles, ma petite, vous devriez bien nous y emmener avec vous !... Nous y étions tout à l’heure, j’espère que nous allons y retourner ; mais je vous avertis qu’il n’y fait pas froid.

— Je vais à Bazeilles rejoindre mon mari, déclara Henriette de sa voix douce, tandis que ses yeux d’un bleu pâle gardaient leur tranquille décision.

On cessa de rire, un vieux sergent la dégagea, la força de retourner en arrière.

— Ma pauvre enfant, vous voyez bien qu’il vous est impossible de passer... Ge n’est pas l’affaire d’une femme d’aller à Bazeilles en ce moment... Vous le retrouverez plus tard, votre mari. Voyons, soyez raisonnable!

Elle dut céder, elle s’arrêta, debout, se haussant à chaque nainute, regardant au loin, dans l’entêtée résolution de continuer sa route. Ce qu’elle entendait dire autour d’elle la renseignait. Des officiers se plaignaient amèrement de l’ordre de retraite qui leur avait fait abandonner Bazeilles, dès huit heures un quart, lorsque le général Ducrot, succédant au maréchal, s’était avisé de vouloir concentrer toutes les troupes sur le plateau d’Illy. le pis était que, le 1" corps ayant reculé trop tôt, livrant le vallon de la Givonne aux Allemands, le 12* corps, attaqué déjà vivement de front, venait d’être débordé sur son flanc gauche. Puis, maintenant que le général de Wimpffen succédait au général Ducrot, le premier plan de nouveau l’emportait, l’ordre arrivait de réoccuper Bazeilles coûte que coûte, pour jeter les Bavarois à la Meuse. N’était-ce pas imbécile de leur avoir fait abandonner une position, qu’il leur fallait à cette heure reconquérir? On voulait bien se faire tuer, mais pas pour le plaisir, vraiment!

Il y eut un grand mouvement d^hommes et de chevaux, le général de Wimpffen parut, debout sur ses étriers, la face ardente, 4a parole exaltée, criant :

LES ROÜGON-MACQUART.

— Mes amis, nous ne pouvons pas reculer, ce serait la fin de tout... Si nous devons battre en retraite, nous irons sur Garignan et non sur Mézières... Mais nous vaincrons, fous les avez battus ce matin, vous les battrez encore !

n galopa, s’éloigna par un chemin qui montait vers la Moncelle. Le bruit courait qu’il venait d’avoir avec le général Ducrot une discussion violente, chacun soutenant son plan, attaquant le plan contraire, l’un déclarant que la retraite par Mézières n’était plus possible depuis le matin, l’autre prophétisant qu’avant le soir, si l’on ne se retirait pas sur le plateau d’Illy, l’armée serait cernée. Et ils s’accusaient mutuellement de ne connaître ni le pays, ni la situation vraie des troupes. Le pis était qu’ils avaient tous les deux raison.

Mais, depuis un instant, Henriette se trouvait distraite dans sa hâte d’avancer. Elle venait de reconnaître, échouée au bord de la route, toute une famille de Bazeilles, de pauvres tisserands, le mari, la femme, avec trois filles, dont la plus âgée n’avait que neuf ans. Ils étaient tellement brisés, tellement éperdus de fatigue et de désespoir, qu’ils n’avaient pu aller plus loin, tombés contre un mur.

— Ah ! ma chère dame, répétait la femme à Henriette, nous n’avons plus rien... Vous savez, notre maison était sur la place de l’Église. Alors, voilà qu’un obus y a mis le feu. Je ne sais pas comment les enfants et nous autres, nous n’y sommes pas restés...

Les trois petites filles, à ce souvenir, se remirent à sangloter, en poussant des cris, tandis que la mère entrait dans les détails de leur désastre, avec des gestes fous.

— J’ai vu le métier brûler comme un fagot de bois sec... Le lit, les meubles ont flambé plus vite que des poignées de paille... Et il y avait même la pendule, ouil / la pendule que je n’ai pas eu le temps d’emporter dans mes bras.

— Tonnerre de bon Dieul jura Thomme, les yeux pleins de grosses larmes, qu'est-ce que nous allons devenir?

Henriette, pour les calmer, leur dit simplement, d'une voix qui tremblait un peu :

— Vous êtes ensemble, sains et saufs tous les deux, et vous avez vos fillettes : de quoi vous plaignez-vous?

Puis, elle les questionna, voulut savoir ce qui se passait dans Bazeilles, s'ils avaient vu son mari, comment ils avaient laissé sa maison, à elle. Mais, dans le grelottement de leur peur, les réponses étaient contradictoires. Non, ils n'avaient pas vu M. Weiss. Pourtant, une des petites filles cria qu'elle l'avait bien vu, elle, qu'il était sur le trottoir, avec un gros trou au milieu de la tête ; et son père lui allongea une claque, pour la faire taire, parce que, disait-il, elle mentait, à coup sûr. Quant à la maison, elle devait être debout, lorsqu'ils avaient fui ; même ils se souvenaient d'avoir remarqué, en passant, que la porte et les fenêtres étaient soigneusement closes, comme si pas une âme ne s'y fût trouvée. A ce moment-là, d'ailleurs, les Bavarois n'occupaient encore que la place do l'Église, et il leur fallait prendre le village rue par rue, maison par maison. Seulement, ils avaient dû faire du chemin, tout Bazeilles brûlait sans doute, à cette heure. Et ces misérables gens continuaient à parler de ces choses, avec des gestes tâtonnante d'épouvante, évoquant la vision affreuse, les toits qui flambaient, le sang qui coulait, les morts qui couvraient la terre.

— Alors, mon mari ? répéta Henriette.

Ils ne répondaient plus, ils sanglotaient entre leurs mains jointes. Et elle resta dans une anxiété atroce, sans faiblir, debout, les lèvres seulement agitées d’un petit frisson. Que devait-elle croire? Elle avait beau se dire que l'enfam s'était trompée^ elle voyait son mari en travers de la rue, la tête trouée d'une balle. Puis, c'était cette

LES ROüGON-MACQUART.

maison hermétiquement close qui Tinquiétait : pourquoi? il ne s'y trouvait donc plus ? La certitude qu'il était tué lui glaça tout d'un coup le cœur. Mais peut-être n’élait-il que blessé; et le besoin d'aller là-bas, d'y être, la reprit si mpérieusement, qu'elle aurait tenté encore de se frayer un passage, si, à cette minute, les clairons n'avaient sonné la marche en avant.

Beaucoup de ces jeunes soldats arrivaient de Toulon, de Rochefort ou de Brest, à peine instruits, sans avoir jamais fait le coup de feu ; et, depuis le matin, ils se battaient avec une bravoure, une solidité de vétérans. Eux qui, de Reims à Mouzon, avaient marché si mal, alourdis d'inaccoutumance, se révélaient comme les mieux disciplinés, les plus fraternellement unis d'un lien de devoir et d'abnégation, devant l'ennemi. Les clairons n'avaient eu qu'à sonner, ils retournaient au feu, ils reprenaient l'attaque, malgré leurs cœurs gros de colère. Trois fois, on leur avait promis, pour les soutenir, une division qui ne venait pas. Ils se septaient abandonnés, sacrifiés. C'était leur vie à tous qu'on leur demandait, en les ramenant ainsi sur Bazeilles, après le leur avoir fait évacuer. Et ils le savaient, et ils donnaient leur vie sans une révolte, serrant les rangs, quittant les arbres qui les protégeaient, pour rentrer sous les obus et les balles.

Henriette eut un soupir de profond soulagèment. Enfin, on marchait donc ! Elle les suivit, espérant arriver avec eux, prête à courir, s'ils couraient. Mais, de nouveau déjà, on s'était arrêté. A présent, les projectiles pleuvaient, il allait falloir, pour réoccuper Bazeilles, reconquérir chaque mètre de la route, s'emparer des ruelles, des maisons, des jardins, à droite et à gauche. Les premiers rangs avaient ouvert le feu, on n'avançait plus que par saccades, les moindres obstacles faisaient perdre de longues minutes. Jamais elle n'arriverait, si elle restait ainsi en queue, attendant la victoire. Et elle se décida, se

jeta à droite, entre deiix haies, dans un sentier qui descendait vers les prairies.

Le projet d’Henriette fut alors d’atteindre Bazeilles par ces vastes prés bordant la Meuse. Cela, d’ailleurs, n’était pas très net en elle. Soudain, elle resta plantée, au bord d’une petite mer immobile, qui, de ce côté-ci, lui barrait le chemin. C’était l’inondation, les terres basses changées en un lac de défense, auxquelles elle n’avait point songé. Un instant, elle voulut retourner en arrière; puis, au risque d’y laisser ses chaussures, elle continua, suivit le bord, dans l’herbe trempée, où elle enfonçait jusqu’à la cheville. Pendant une centaine de mètres, ce fut praticable. Ensuite, elle buta contre le mur d’un jardin : le terrain dévalait, l’eau battait le mur, profonde de deux mètres. Impossible de passer. Ses petits poings se serrèrent, elle dut se raidir de toute sa force, pour ne pas fondre en larmes. Après le premier saisissement, elle longea la clôture, trouva une ruelle qui filait entre les maisons éparses. Cette fois, elle se crut sauvée, car elle connaissait ce dédale, ces bouts de sentiers enchevêtrés, dont l’écheveau aboutissait tout de même au village.

Là seulement, les obus tombaient. Henriette resta figée, très pâle, dans l’assourdissement d’une effrayante détonation, dont le coup de vent l’enveloppa. Un projectile venait d’éclater devant elle, à quelques mètres. Elle tourna la tête, examina les hauteurs de^la rive gauche, d’où montaient les fumées des .batteries allemandes; et elle comprit, se remit en marche, les yeux fixés sur l’horizon, guettant les obus, pour les éviter. La témérité folle de sa course n’allait pas sans un grand sang-froid, toute la tranquillité brave dont sa petite âme de bonne ménagère était capable. Elle voulait ne pas être tuée, retrouver son mari, le reprendre, vivre ensemble, heureux encore. Les obus ne cessaient plus, elle filait le long des murs, se jetait derrière les bornes, profitait des moindres

t8î LES ROÜGON-MACQUART.

abris. Mais il se présenta un espace découvert, un bout de chemin défoncé, déjà couvert d’éclats; et elle attendait, à l’encoignure d’un hangar, lorsqu’elle aperçut, devant elle, au ras d’une sorte de trou, la tête curieuse d’un enfant, qui regardait. C’était un petit garçon de dix ans, pieds nus, habillé d’une seule cheWise et d’un pantalon en lambeaux, quelque rôdeur de route, très amusé par la bataille. Ses minces yeux noirs pétillaient, et il s’exclamait d’allégresse, à chaque détonation.

— Oh ! ce qu’ils sont rigolo!... Bougez pas, en v’ià encore un qui s’amène!... Boum! a-t-il pété, celui-là 1... Bougez pas, bougez pas !

Et, à chaque projectile, il faisait un plongeon au fond du trou, reparaissait, levait sa tête d’oiseau siffleur, pour replonger encore.

Henriette remarqua alors que les obus venaient du Liry, tandis que les batteries de Pont-Maugis et de Noyers ne tiraient plus que sur Balan. Elle voyait très nettement la fumée, à chaque décharge ; puis, elle entendait presque aussitôt le sifflement, que suivait la détonation. Il dut y avoir un court répit, des vapeurs légères se dissipaient lentement.

— Pour sûr qu’ils boivent un coup ! cria le petit. Vite, vite ! donnez-moi la main, nous allons nous cavaler !

Il lui prit la main, la força à le suivre; et tous deux galopèrent, côte à côte, pliant le dos, traversant ainsi l’espace découvert. Au bout, comme ils se jetaient derrière une meule et qu’ils se retournaient, ils virent de nouveau un obus arriver, tomber droit sur le hangar, à la place qu’ils occupaient tout à l’heure. Le fracas tut épouvantable, le hangar s’abattit.

Du coup, une joie folle fît danser le gamin, qui trouvait ça très farce.

— Bravo! en v’iàde la casse !... Hein? tout de même, il était temps 1,

LA DÉBAGLË.

Mais, une seconde fois, Henriette se heurtait contre un obstacle infranchissable, des murs de jardin, sans chemin aucun. Son petit compagnon continuait à rire, disait qu*on passait toujours, quand oi>le voulait bien. Il grimpa sur le chaperon d’un mur, Taida ensuite à. le franchir. D’un saut, ils se trouvèrent dans un potager, parmi des planches de haricots et de pois. Des clôtures partout. Alors, pour en sortir, il leur fallut traverser une maison basse de jardinier. Lui, sifflant, les mains ballantes, allait le premier, ne s’étonnait de rien. Il poussa une porte, se trouva dans une chambre, passa dans une. autre, où il y avait une vieille femme, la seule âme restée là sans doute. Elle semblait hébétée, debout près d’une table. Elle regarda ces deux personnes inconnues passer ainsi au travers de sa maison ; et elle ne leur dit pas un mot, et eux-mêmes ne lui adressèrent pas la parole. Déjà, de l’autre côté, ils ressortaient dans une ruelle, qu’ils purent suivre pendant un instant. Puis, d’autres difficultés le présentèrent, ce fht de la sorte, durant près d’un kilomètre, des murailles sauté,es, des haies franchies, une course qui coupait au plus court, par les portes des remises, les fenêtres des habitations, selon le hasard de la route qu’ils parvenaient à se frayer. Des chiens hurlaient, ils faillirent être renversés -par une vache qui fuyait d’un galop furieux. Cependant, ils devaient approcher, une odeur d’incendie leur arrivait, de grandes fumées rousses, telles que de légers crêpes flottants, voilaient à chaque minute le soleil.

Tout d’un coup, le gamin s’arrêta, se planta devant Henriette.

— Dites donc, madame, comme ça, où donc allezvous ?

— Mais tu le vois, je vais à Bazeilles.

Il siffla, il eut un de ses rires aigus de vaurien échappé de l’école, qui se faisait du bon sang.

LES ROÜGON-^MACQUAKT.

— A Bazeilles.. Ah! non, ça n’est pas mon affaire... Moi, je vas ailleurs. Bien le bonsoir!

Et il tourna sur les talons, il s’en alla comme il était venu, sans qu’elle pût savoir d’où il sortait ni où il rentrait. Elle l’avait trouvé dans un trou, elle le perdit des yeux au coin d’un mur; et jamais plus elle ne devait le revoir.

Quand elle fut seule, Henriette éprouva un singulier sentim*ent de peur. Ce n’était guère une protection, cet enfant chétif avec elle; mais* il l’étourdissait de son bavardage. Maintenant, elle tremblait, elle si naturellement courageuse. Les obus ne tombaient plus, les Allemands avaient cessé de tirer sur Bazeilles, dans la crainte sans doute de tuer les leurs, maîtres du village. Seulement, depuis quelques minutes, elle entendait des balles siffler, ce bourdonnement de grosses mouches dont on lui avait parlé, et qu’elle reconnaissait. Au loin, c’était une confusion telle de toutes les rages, qu’elle ne distinguait même pas le bruit de la fusillade, dans la violence de cette clameur. Comme elle tournait l’angle d’une maison, il y eut, près de son oreille, un bruit mat, une chute de plâtre, qui la firent s’arrêter net : une balle venait d’écorner la façade, elle en restait toute pâle. Puis, avant qu’elle se fût demandé si elle aurait le courage de continuer, elle reçut au front comme un coup de marteau, elle tomba sur les deux genoux, étourdie. Une seconde balle, qui ricochait, l’avait effleurée un peu au-dessus du sourcil gauche, en ne laissant là qu’une forte meurtrissure. Quand elle eut porté les deuX' mains à son front, elle les retira rouges de sang. Mais elle avait senti le crâne solide, intact, sous les doigts; et elle répéta tout haut, pour s’encourager :

— Ce n’est rien, ce n’est rien... Voyons, je n’ai pas peur, non ! je n’ai pas peur...

Et c’était vrai, elle se releva, elle marcha dès lors

parmi les balles avec une insouciance de créature dégagée d’elle-même, qui ne raisonne plus, qui donne sa vie. Elle ne cherchait même plus à se protéger, allant tout droit, la tête haute, n'allongeant le pas que dans le désir d’arriver. Les projectiles s’écrasaient autour d’elle, vingt fois elle manqua d’être tuée, sans paraître le savoir. Sa hâte légère, son activité de femme silencieuse, semblaient l’aider, la faire passer si fine, si souple dans le péril, qu’eHe y échappait. Elle était enfin à Bazeilles, elle coupa au milieu d’un champ de luzerne, pour rejoindre la route, la grande rue qui traverse le village. Comme elle y débouchait, elle reconnut sur la droite, à deux cents pas, sa maison qui brûlait, sans qu’on vît les flammes au grand soleil, le toit à demi effondré déjà, les fenêtres vomissant des tourbillons de fumée noire. Alors, un galop l’emporta, elle courut à perdre haleine.

Weiss, dès huit heures, s’était trouvé enfermé là, séparé des troupes qui se repliaient. Tout de suite, le retour à Sedan était devenu impossible, car les Bavarois, débordant par le parc de Montivjlliers, avaient coupé la ligne de retraite. Il était seul, avec son fusil et les cartouches qui lui restaient, lorsqu’il aperçut devant sa porte une dizaine de soldats, demeurés comme lui en arrière, isolés de leurs camarades, cherchant des yeux un abri, ûour vendre au moins chèrement leur peau. Vivement, il descendit leur ouvrir, et la maison dès lors eut une garnison, un capitaine, un caporal, huit hommes, tous hors d’eux, enragés, résolus à ne pas se rendre.

>— Tiens! Laurent, vous en êtes! s’écria Weiss, surpris de voir parmi eux un grand garçon maigre, qui tenait ut fusil, ramassé à côté de quelque cadavre.

Laurent, en pantalon et en veste de toile bleue, était un garçon jardinier du voisinage, âgé d’une trentaine d’années, et qui avait perdu récemment sa mère et sa femme, emportées par la même mauvaise fièvre.

LES ROUGON-MACQUART

— Pourquoi donc que je n'en serais pas? répondit-il. Je n'ai que ma carcasse, je puis bien la donner... Et puis, vous savez, ça m'amuse, à cause que je ne tire pas mal, et que ça va être drôle d'en démolir un à chaque coup, de ces bougres-là !

Déjà, le capitaine et le caporal inspectaient la maison. Rien à faire du rez-de-chaussée, on se contenta de pousser les meubles contre la porte et les fenêtres, pour les barricader le plus solidement possible. Ce fut ensuite dans les trois petites pièces du premier étage et dans le grenier qu'ils organisèrent la défense, approuvant du reste les préparatifs déjà faits par Weiss, les matelas garnissant les Persiennes, les meurtrières ménagées de place en place, entre les lames. Comme le capitaine se hasardait à se pencher, pour examiner les alentours, il entendit des cris, des larmes d'enfant.

— Qu'est-ce donc? demanda-t-il. ^

Weiss revit alors, dans la teinturerie voisine, le petit Auguste malade, la face pourpre de fièvre entre ses draps blancs, demandant à boire, appelant sa mère, qui ne pouvait plus lui répondre, gisante sur le carreau, la tête broyée. Et, à cette vision, il eut un geste douloureux, il répondit :

— Un pauvre petit dont un obus a tué la mère, et qui pleure, là, à côté.

— Tonnerre de Dieu ! murmura Laurent, ce qu'il va falloir leur faire payer tout ça !

Il n'arrivait encore dans la façade que des balles perdues. Weiss et le capitaine, accompagnés du garçon jardinier et de deux hommes, étaient montés dans le grenier, d'où ils pouvaient mieux surveiller la route. Ils la voyaient obliquement, jusqu'à la place de l'Église. Cette place était maintenant au pouvoir des Bavarois; maib iis n'avançaient toujours qu'uvec beaucoup de peine et une extrême prudence. Au coin d'une ruelle, une poignée de

fantassins les tînt encore en échec pendant près d’un quart d’heure, d’un feu tellement nourri, que les morts s’entassaient. Ensuite, ce fut une maison, à l’autre encoignure, dont ils durent s’emparer, avant de passer outre. Par moments, dans la funiée, on distinguait une femme, avec un fusil, tirant d'une des fenêtres. C’était la maison d'un boulanger, des soldats s'y trouvaient oubliés, mêlés aux habitants; et, la maison prise, il y eut des cris, une effroyable bousculade roula jusqu'au mur d’en face, un flot dans lequel apparut la jupe de la femme, une veste d’homme, des cheveux blancs hérissés ; puis, un feu de peloton gronda, du sang jaillit jusqu’au chaperon du mur. Les Allemands étaient inflexibles : toute personne prise les armes à la main, n'appartenant point aux armées belligérantes, était fusillée sur l’heure, comme coupable de s’être mise en dehors du droit des gens. Devant la furieuse résistance du village, leur colère montait, et les pertes effroyables qu’ils éprouvaient depuis bientôt cinq heures, les poussaient à d’atroces représailles. Les ruisseaux coulaient rouges, les morts barraient 1a route, certains carrefours n’étaient plus que des charniers, d’où s’élevaient des râles. Alors, dans chaque maison qu’ils emportaient de haute lutte, on les vit jeter de la paille enflammée; d’autres couraient avec des torches, d’autres badîgeonnaienl les murs de pétrole; et bientôt des rues entières furent en feu, Bazeilles flamba.

Cepiendant, au milieu du village, il n’y avait plus que la maison de Weiss, avec ses persiennes closes, qui gardait son air menaçant de citadelle, résolue à ne passe rendre.

— Attention! les voici ! cria le capitaine.

Une décharge, partie du grenier et du premier étage, coucha par terre trois des Bavarois qui s’avançaient, en rasant les murs. Les autres se replièrent, s’embusquèrent à tous les angles de la route; et le siège de la maison commença, une telle pluie de balles fouetta la façade

LES ROÜGON-MACQUARt.

qu’on aurait dit un ouragan de grêle. Pendant près de dix minutes, cette fusillade ne cessa pas, trouant le plâtre, sans faire grand mal. Mais un des hommes que le capitaine avait pris avec lui dans le grenier, ayant commis rimprudence de.se montrer à une lucarne, fut tué raide, d’une balle en plein front.

— Nom d’un chien ! un de moins ! gronda le capitaine. Méfiez-vous donc, nous ne sommes pas assez pour nous faire tuer par plaisir !

Lui-même avait pris un fusil, et il tirait, abrité derrière un volet. Mais Laurent, le garçon jardinier, faisait surtout son admiration. A genoux, le canon de son chassepot appuyé dans l’étroite fente d’une meurtrière, comme à l’affût, il ne lâchait un coup qu’en toute certitude ; et il en annonçait même le résultat à l’avance.

— Au petit officier bleu, là-bas, dans le cœur... A l’autre, plus loin, le grand sec, entre les deux yeux... Au gros qui a une barbe rousse et qui m’embête, dans le ventre...

Et, chaque fois, l’homme tombait, foudroyé, frappé à l’endroit qu’il désignait; et lui continuait paisiblement, ne se hâtait pas, ayant de quoi faire, disait-il, car il lui aurait fallu du temps, pour les tuer tous de la sorte, un à un.

— Ah ! si j’avais des yeux î répétait furieusement Weiss.

11 venait de casser ses lunettes, il en était désespéré. Son binocle lui restait, mais il n’arrivait pas à le faire tenir solidement sur son nez, dans la sueur qui lui inondait la face ; et, souvent, il tirait au hasard, enfiévré, les mains tremblantes. Toute une passion croissante emportait son calme ordinaire.

— Ne vous pressez pas, ça ne sert absolument à rien, disait Laurent. Tenez, vis ez-le avec soin, celui qui n’a plus de casque^ au coin de l’épicier... Mais c'est très

LÀ DÉ3ACLE.

bien, vous lui avez cassé la patte, et le voilà qui gigote dans son sang.

Weiss, un peu pâle, regardait. Il murmura :

— Finissez-le.

— Gâcher une balle, ah ! non, par exemple ! Vaut mieux en démolir un autre.

Les assaillants devaient avoir remarqué ce tir redoutable, qui partait des lucarnes du grenier. Pas un homme ne pouvait avancer, sans rester par terre. Aussi firent-ils entrer en ligne des troupes fraîches, avec Pordre de cribler de balles la toiture. Dès lors, le grenier devint intenable : les ardoises étaient percées aussi aisément que de minces feuilles de papier, les projectiles pénétraient de toutes parts, ronflant comme des abeilles. A chaque seconde, on courait le risque d’être tué.

— Descendons, dit le capitaine. On peut tenir encore au premier.

Mais, comme il se dirigeait vers l’échelle, une balle l'at-* teignit dans l’aine et le renversa.

— Trop tard, nom d’un chien !

Weiss et Laurent, aidés du soldat qui restait, s’entêtèrent à le descendre, bien qu’il leur criât de ne pas perdre leur temps à s’occuper de lui : il avait son compte, il pouvait tout aussi bien crever en haut qu’en bas. Pourtant, ^ dans une chambre du premier étage,, lorsqu’on l’eut couché sur un lit, il voulut encore diriger la défense.

— Tirez dans le tas, ne vous occupez pas du reste. Tant que votre feu ne se ralentira point, ils sont bien trop prudents pour se risquer.

En effet, le siège de la petite maison continuait, s’éternisait. Vingt fois elle avait paru devoir être emportée dans la tempête de fer dont elle était battue; et, sous les rafales, au milieu de la fumée, elle se montrait de nouveau debout, trouée, déchiquetée, crachant quand tnême des balles par chacune de ses fentes. Les assaillants exaspérés

LES ROüGON-MACQUART.

d'être arrêtés si longtemps et de perdre tant de monde devant une pareille bicoque, hurlaient, tiraillaient à dis^ tance, sans avoir Taudace de se ruer pour enfoncer la porte et les fenêtres, en bas.

— Attention ! cria le caporal, voilà une persienne qui tombe !

• La violence des balles venait d'arracher une persienne de ses gonds. Mais Weiss se précipita, poussa une armoire contre la fenêtre; et Laurent, embusqué derrière, put continuer son tir. Un des soldats gisait à ses pieds, la mâchoire fracassée, perdant beaucoup de sang. Un autre reçut une balle dans la gorge, roula jusqu'au mur, où il râla sans fin, avec un ^frisson convulsif de tout le corps, üs n'étaient plus que huit, en ne comptant pas le capitaine, qui, trop affaibli pour parler, adossé au fond du lit, donnait encore des ordres, par gestes. De même ^que le grenier, les trois chambres du premier étage commençaient à devenir intenables, car les matelas en lambeaux n'arrêtaient plus les projectiles : des éclats de plâtre sautaient des murs et du plafond, les meubles s'écornaient, les flancs dé l'armoire se fendaient comme sous des coups de hache. Et le pis était que les munitions allaient manquer.

— Est-ce dommage ! grogna Laurent. Ça marche si bien !

Weiss eut une idée brusque.

— Attendez !

Il venait de songer au soldat mort, là-hâut, dans le grenier. El il monta, le fouilla, pour prendre les cartouches qu'il devait avoir. Tout un pan de la toiture s'était effondré, il vit le ciel bleu, une nappe de gaie lumière qui l'étonna. Pour ne pas être tué, il se traînait sur les genoux. Puis, lorsqu'il tint les cartouches, une trentaine encore, il se hâta, redescendit au galop.

liais, en bas, comme il partageait cette provision non-

velle avec le garçon jardiniet, un soldat jeta un cri, toniL« sur le ventre. Ils n’étaient plus que sept; et, tout de suite, ils ne furent, plus que six, le caporal ayant reçu, dans rœil gauche, une balle qui lui fit sauter la cervelle.

Weiss, à partir de ce moment, n’eut plus conscience de rien. Lui et les cinq autres continuaient à tirer comme des fous, achevant les cartouches, sans même avoir l’idée qu’ils pouvaient se rendre. Dans les trois petites pièces, le carreau était obstrué par les débris des meubles. Des morts barraient les portes, un blessé, dans un coin, jetait une plainte affreuse et continue. Partout, du sang collait sous les semelles. Un filet rouge avait coulé, descendant les marches. Et l’air n’était plus respirable, un air épaissi et brûlant de poudre, une fournée, une poussière âcre, nauséabonde, une nuit presque complète que rayaient les flammes des coups de feu.

— Tonnerre de Dieu ! cria Weiss, ils amènent du canon!

C'était vrai. Désespérant de venir à bout de cette poignée d’enragés, qui les attardaient ainsi, les Bavarois étaient en train de mettre en position une pièce, au coin de la place de l’Église. Peut-être enfin passeraient-ils, lorsqu’ils auraient jeté la maison par terre, à coups de boulets. Et cet honneur qu’on leur faisait, celte artillerie braquée sur eux, là-bas, acheva d’égayer furieusement les assiégés, qui ricanaient, pleins de mépris. Ah ! les bougres de lâches, avec leur canon! Toujours agenouillé, Laurent visait soigneusement les artilleurs, tuant son homme chaque fois; si bien que le service de la pièce ne pouvait se faire, et qu’il se passa cinq ou six minutes avant que le premier coup fût tiré. Trop haut, d’ailleurs, il n’emporU qu’un morceau de la toiture.

Mais la fin approchait. Vainement, on fouillait les morts, il n'y avait plus une seule cartouche. Exténués, hagards, les six tâtonnaient, cherchaient ce qu’ils pourraient jeter par les fenêtres, nour écraser l’ennemi. Un d'eux, qui se

m LES ROUGON-MACQUART.

montra, vociférant, brandissant les poings, fut criblé d'une volée de plomb ; et ils ne restèrent plus que cinq* Que faire? descendre, tâcher de s'échapper parle jardin et les prairies ? A ce moment, un tumulte éclata en bas, un flot furieux monta l'escalier : c'étaient les Bavarois qui venaient enfin de faire le tour, enfonçant la porte de derrière, envahissant la maison. Une mêlée terrible s'engagea dans les petites pièces, parmi les corps et les meubles en miettes. Un des soldats eut la poitrine trouée d'un coup de baïonnette, et les deux autres furent faits prisonniers ; tandis que le capitaine, qui venait d'exhaler, son dernier souffle, demeurait la bouche ouverte, le bras levé encore, comme pour donner un ordre.

Cependant, un officier, un gros blond, armé d'un revolver, et dont les yeux, injectés de sang, semblaient sortir des orbites, avait aperçu Weiss et Laurent, l'un avec son paletot, l'autre avec sa veste de toile bleue; et il les apostrophait violemment en français :

— Qui êtes-vous ? qu'est-ce que vous fichez là, vous autres?

Puis, les voyant noirs de poudre, il comprit, il les couvrit d'injures, en allemand, la voix bégayante de fureur. Déjà, il levait son pistolet pour leur casser la tête, lorsque les soldats qu'il commandait, se ruèrent, s'emparèrent de Weiss et de Laurent, qu'ils poussèrent dans l'escalier. Les deux hommes étaient portés, charriés, au milieu de celte vague humaine, qui les jeta sur la route; et ils roulèrent jusqu'au mur d'en face, parmi de telles vociférations, que la voix des chefs ne s'entendait plus. Alors, durant deux ou trois minutes encore, tandis que le gros officier blond tâchait de les dégager, pour procéder à leur exécution, ils purent se remettre debout- et voir.

D'autres maisons s'allumaient, Bazeilles n'allait plus être qu'un brasier. Par les hautes fenêtres de l'église, des gerbes de flammes commençaient à sortir. Dessoldats,

LA DËBAGLE.

qui chassaient une vieille dame de chez elle, venaient de la forcer à leur donner des allumettes, pour mettre le feu à son lit et à ses rideaux. De proche en proche, les incendies gagnaient, sous les brandons de paille jetés sous les flots de pétrole répandus; et ce n’était plus qu’une guerre de sauvages, enragés par la longueur de la lutte, vengeant léurs morts, leurs tas de morts, sur lesquels ils marchaient. Des bandes hurlaient parmi la fumée et les étincelles, dans l’effrayant vacarme fait de tous les bruits, des plaintes d’agonie, des coups de feu, des écroulements. A peine se voyait-on, de grandes poussières livides s’envolaient, cachaient le soleil, d’une insupportable odeur de suie et de sang, comme chargées des abominations du massacre. On tuait encore, on détruisait dans tous les coins: la brute lâchée, l’imbécile colère, la folie furieuse de l’homme en train de manger l’homme.

Et Weiss, enfin, devant lui, aperçut sa maison qui brûlait. Des soldats étaient accourus avec des torches, d’autres activaient les flammes, en y lançant les débris des meubles. Rapidement, 1e rez-de-chaussée flamba, la fumée sortit par toutes les plaies de la façade et de la toiture. Mais, déjà, la teinturerie voisine prenait également feu; et, chose affreuse, on entendit encore la voix du petit Auguste, couché dans son lit, délirant de fièvre, qui appelait sa mère; tandis quelles jupes de la malheureuse, étendue sur le seuil, la tête broyée, s’allumaient.

— Maman, j’ai soif... Maman, donne-moi de l’eau...

Les flammes ronflèrent, la voix cessa, on ne distingua

plus que les hourras assourdissants des vainqueurs.

Mais, par-dessus les bruits, par-dessus les clameurs, un cri terrible domina. C’était Henriette qui arrivait et qui venait de voir son mari, contre le mur, en face d’un peloton préparant ses armes.

Elle se rua à son cou.

— Mon Dieu! qu’est-ce qu’il y a? Ils ne vont pas te tuerl

LES ROÜGON-MACQÜART.'

Weiss, stupide, la regardait. Elle ! sa femme, désirée si longtemps, adorée d'une tendresse idolâtre ! Et un frémissement le réveilla, éperdu. Qu'avait-il fait ? pourquoi était-il resté, à tirer des coups de fusil, au lieu d'aller la rejoindre, ainsi qu'il l'avait juré? Dans un éblouissement, il voyait son bonheur perdu, la séparation violente, à jamais. Puis, le sang qu'elle avait au front, le frappa ; et la voix machinale, bégayante :

— Est-ce que tu es blessée ?... C'est fou d'être venue...

D'un geste emporté, elle l'interrompit.

— Oh ! moi, ce n'est rien, une égratignure... Mais toi, toi! pourquoi te gardent-ils? Je neveux pas qu'ils te tuent!

L'officier se déJiattait au milieu de la route encombrée, pour que le peloton eût un peu de recul. Quand il aperçut cette femme au cou d'un des prisonniers, il reprit violemment, en français :

— Oh ! non, pas de bêtises, hein !... D'où sortez-vous? Que voulez-vous ?

— Je veux mon mari.

— Votre mari, cet homme-là?... Il a été condamné, justice doit êjre faite.

— Je veux mon mari.

— ^ Voyons, soyez raisonnable... Écartez-vous, nous û'avons pas envie de vous faire du mal.

— Je veux mon mari.

Renonçant alors à la convaincre, l'officier allait donner l'ordre de l'arracher des bras du prisonnier, lorsque Laurent, silencieux jusque-là, l'air impassible, se permit d'intervenir.

— Dites donc, capitaine, c'est moi qui vous ai démoli tant de monde, et qu'on me fusille, ça va bien. D'autant plus que je n'ai personne, ni mère, ni femme, ni enfant... Tandis que monsieur est marié... Dites, lâchez-le donc, puis vous me réglerez mon affaire...

Hors de lui, le capitaine hurla :

LA

— En voilà des histoires ! Est-ce qu'on se fiche de moi?... Un homme de bonne volonté pour emporter cette femme!

Il dut redire cet ordre en allemand. Et un soldat s'avança, un Bavarois trapu, à l'énorme tête embroussaillée de barbe et de cheveux roux, sous lesquels on ne distinguait qu'un large nez carré et que de gros yeux bleus. Il était souillé de sang, effroyable, tel qu'un de ces ours des cavernes, une de ces bêtes poilues toutes rouges de la proie dont elles viennent de faire craquer les os.

Henriette répétait, dans un cri déchirant :

— Je veux mon mari, tuez-moi avec mon mari.

Mais l'officjer s'appliquait de grands coups de poing dans la poitrine, en disant que, lui, n'était pas un bourreau, que s’il y en avait qui tuaient les innocents, ca n’était pas lui. Elle n’avait pas été condamnée, il se couperait la main, plutôt que de toucher à un cheveu de sa tête.

Alors, comme le Bavarois s'approchait, Henriette se colU au corps de Weiss, de tous ses membres, éperdument

— Oh ! mon ami, je t’en supplie, garde-moi, laisse-moi, mourir avec*toi...

Weiss pleurait de grosses larmes ; et, sans répondre, il s'efforçait de détacher, de ses épaules et de ses reins, les doigts convulsifs de la malheureuse.

— Tu ne m’aimes donc plus, que tu veux mourir sans moi... Garde-moi, ça les fatiguera, ils nous tueront* ensemble.

Il avait dégagé une des petites mains, il la serrait contre sa bouche, il la baisait, tandis qu'il travaillait pour faire lâcher prise à l’autre.

— Non, non! garde-moi... Je veux mourir...

Enfin, à grand'peine, il lui tenait les deux mains. Muet jusque-là, ayant évité de parler, il ne dit qu'un mot :

— Adieu, chère femme.

Et, déjà, de lui-même, il l'avait jetée entre les bras du Bavarois, qui l'emportait. Elle se dé&tisiMt, criait, tandis

ÎI96 LES ROÜGON-MACQÜART.

que, pour la càlmer sans doute, le soldat lui adressait tout un flot de rauques paroles. D’un violent effort, elle avait dégagé sa tête, elle vit tout.

Gela ne dura pas trois secondes. Weiss, dont le binocle avait glissé, dans les adieux, venait de le remettre vivement sur son nez, comme s’il avait voulu bien voir la mort en face. Il recula, s’adossa contre le mur, en croisant les bras ; et, dans son veston en lambeaux, ce gros garçon paisible avait une figure exaltée, d’une admirable beauté de courage. Près de lui, Laurent s’était contenté de fourrer les mains dans ses poches. Il semblait indigné de la cruelle scène, de l’abomination de ces sauvages qui tuaient les hommes sous les yeux de leurs femmes. Il se redressa, les dévisagea, leur cracha d’une voix de mépris :

— Sales cochons ! '

Mais l’officier avait levé son épée, et les deux hommes tombèrent comme des masses, le garçon jardinier la face contre terre, l’autre, le comptable, sur le flanc, le long du mur. Celui-ci, avant d’expirer, eut une convulsion dernière, les paupières battantes, la bouche tordue. L’officier, qui s’approcha, le remua du pied, voulant s’assurer qu’il avait bien cessé de vivre.

Henriette avait tout vu, ces yeux mourants qui la cherchaient, ce sursaut affreux de l’agonie, cette grosse botte poussant le corps. Elleme cria même pas, elle mordit silencieusement, furieusement, ce qu’elle put, une main que ses dents rencontrèrent. Le Bavarois jeta une plainte d’atroce douleur. Il la renversa, faillit l’assommer. Leurs visages se touchaient, jamais elle ne devait oublier cette barbe et ces cheveux rouges, éclaboussés de sang, ces yeux bleus, élargis et chavirés de rage.

Plus tard, Henriette ne put se rappeler nettement ce qui l’était passé ensuite. Elle n’avait eu qu’un désir, retourner près du corps de son mari, le prendre, le veiller. Seulement, comme dans les cauchemars- toutes sortes d’ob-

lâ débâcle.

stades se dressaient, l’arrêtaient à chaque pas. De nouveau, une vive fusillade venait d’éclater, un grand mouvement avait lieu parmi les troupes allemandes qui occupaient Bazeilles : c’était l’arrivée enfin de l’infanterie ie marine ; et le combat recommençait avec une telle violence, que la jeune femme fut rejetée à gauche, dans une ruelle, parmi un troupeau aflolé d’habitants. D’ailleurs, le résultat de la lutte ne pouvait être douteux, il était trop tard pour reconquérir les positions abandonnées. Pendant près d’une demi-heure encore, l’infanterie s’acharna, se fit tuer, avec un emportement superbe ; mais, sans cesse, les ennemis recevaient des renforts, débordaient de partout, des prairies, des routes, du parc de Montivilliers. Rien désormais ne les aurait délogés de ce village, si chèrement acheté, où plusieurs milliers des leurs gisaient dans le sang et les flammes. Maintenant, la destruction achevait son œuvre, il n’y avait plus là qu’un charnier de membres épars et de débris fumants, et Bazeilles égorgé, anéanti, s’en allait en cendre.

Une dernière fois, Henriette aperçut au loin sa petite maison dont les planchers s’écroulaient, au milieu d’un tourbillon de flammèches. Toujours, elle revoyait, en face, le long du mur, le corps de son mari. Mais un nouveau flot l’avait reprise, les clairons sonnaient la retraite, elle fut emportée, sans savoir comment, parmi les troupes qui se repliaient. Alors, elle devint une chose, une épave roulée, charriée dans un piétinement confus de foule, coulant à pleine route. Ët elle ne savait plus, elle finit par se retrouver à Balan, chez des gens qu’elle ne connaissait pas, et elle sanglotait dans une cuisine, la tête tombée sur une table. ,

Sur le plateau de TAlgérie, à dix heures, la compagnie Beaudoin était toujours coucliée parmi les choux, dans le champ dont elle n’avait pas bougé depuis le matin. Les feux croisés des batteries du Hattoy et de la presqu’île d’Iges, qui redoublaient de violence, venaient encore de lui tuer deux hommes ; et aucun ordre de marcher en avant n’arrivait : allait-on passer la journée là, à se laisser mitrailler, sans se battre ?

Même les hommes n’avaient plus le soulagement de décharger leurs chassepots. Le capitaine Beaudoin était parvenu à faire cesser lé feu, cette furieuse et inutile fusillade contre le petit bois d’en face, où pas un Prussien ne paraissait être resté. Le soleil devenait accablant, on brûlait, ainsi allongé par terre, sous le ciel en flammes.

Jean, qui se tourna, fut inquiet de voir que Maurice avait laissé tomber sa tête, la joue contre le sol, les yeux fermés. Il était très pâle, la face immobile.

— Eh bien! quoi donc?

Mais, simplement, Maurice s’était endormi. L’attente, la fatigue, l’avaient terrassé, malgré la mort qui volait de toutes parts. Et il s’éveilla brusquement, ouvrit de grands yeux calmes, où reparut aussitôt l’effarement trouble de la bataille. Jamais il ne put savoir combien de temps il avait sommeillé. Il lui semblait sprlir d’un néant infini et délicieux.

— Tiens! est-ce drôle, murmura-t-il, j’ai dormi!... Ah! ça m’a fait du bien.

En effet, il sentait moins, à ses tempes et à ses côtes, le douloureux serrement, cette ceinture de la peur dont craquent les os. Il plaisanta Lapoulle qui, depuis la disparition de Chouteau et de Loubet, s'inquiétait d'eux, parlait d'aller les chercher. Une riche idée, pour se mettre à l'abri derrière un arbre et fumer une pipe! Pache prétendait qu'on les avait gardés à l'ambulance, eù les brancardiers manquaient. Encore un métier pas commode, que d’aller ramasser les blessés, sous le feu! Puis, tourmenté des superstitions de son village, il ajouta que ça ne portait pas chance de toucher aux morts : on en mourait.

— Taisez-vous donc, tonnerre de Dieu ! cria le lieutenant Rochas. Est-ce qu'on meurt!

Sur son grand cheval, le colonel de Vineuil avait tourné la tête. Et il eut un sourire, le seul depuis le matin. Puis, il retomba dans son immobilité, toujours impassible sous les obus, attendant des ordres.

Maurice, qui s'intéressait maintenant aux brancardiers, suivait leurs recherches, dans les plis de terrain.il devait y avoir, au bout du chemin creux, derrière un talus, une ambulance volante de premiers secours, dont le personnel s'était mis à explorer le plateau. Rapidement, on dressait une tente, tandis qu'on déballait du fourgon le matériel nécessaire, les quelques outils, les appareils, le linge, de quoi procéder à des pansements hâtifs, avant de diriger les blessés sur Sedan, au fur et à mesure qu'on pouvait se procurer des voitures de transport, qui bien- , tôt allaient manquer. Il n'y avait là que des aides. Et c'étaient surtout les brancardiers qui faisaient preuve d'un héroïsme têtu et sans gloire. On les voyait, vêtus de gris, avec la croix rouge de leur casquette et de leur brassard, se risquer lentement, tranquillement, sous les projectiles, jusqu'aux endroits où étaient tombés des hommes. Ils se traînaient sur les genoux, tâchaient de

LES ROÜGON-MACQÜART.

profiter des fossés, des haies, de tous les accidents de terrain, sans mettre de la vantardise à s'exposer inutilement. Puis, dès qu'ils trouvaient des hommes par terre, leur dure besogne commençait, car beaucoup étaient évanouis, et il fallait reconnaître les blessés des morts. Les uns étaient restés sur la face, la bouche dans une mare de sang, en train d'étouffer; les autres avaient la gorge pleine de boue, comme s'ils venaient de mordre la terre; d'autres gisaient jetés pêle-mêle, en tas, les bras et les jambes contractés, la poitrine écrasée à demi. Soigneusement, les brancardiers dégageaient, ramassaient ceux qui respiraient encore, allongeant leurs membres, leur soulevant la tête, qu'ils nettoyaient le mieux possible. Chacun d'eux avait un bidon d'eau fraîche, dont il était très avare. Et souvent on pouvait ainsi les voir à genoux, pendant de longues minutes, s'efforçant de ranimer un blessé, attendant qu'il eût rouvert les yeux.

A une cinquantaine de mètr/es, sur la gauche, Maurice en regarda un qui tâchait de reconnaître la blessure d'un petit soldat, dont une manche laissait couler un filet de sang, goutte à goutte. Il y avait là une hémorragie, que l'homme à la croix rouge finit par trouver et par arrêter, en comprimant l’artère. Dans les cas pressants, ils donnaient de la sorte les premiers soins, évitaient les faux mouvements pour les fractures, bandaient et immobilisaient les membres, de façon à rendre sans danger le transport. Et ce transport enfin devenait la grande affaire : ils soutenaient ceux qui pouvaient marcher, portaient les autres, dans leurs bras, ainsi que des petits enfants, ou bien à califourchon sur leur dos, les mains ramenées autour de leur cou; ou bien encore, ils se mettaient à deux, à trois, à quatre, selon la difficulté, leur faisaient un siège de leurs poings unis, les emportaient couchés, par tes jambes et par les épaules. En dehors des brancards réglementaires, c'étaient aussi toutes sortes d'inven-

tions ingénieuses, de brancards improvisés avec des fusils, liés à Taide de bretelles de sac. El, de partout, dans la plaine rase que labouraient les obus, on les voyait, isolés ou en groupe, qui filaient avec leurs fardeaux, baissant la tête, tâtant la terre du pied, d'un héroïsme prudent et admirable.

Comme Maurice en regardait un, sur la droite, un garçon' maigre et chétif, qui emportait un lourd sergent pendu à son cou, les jambes brisées, de Pair d'une fourmi laborieuse qui transporte un grain de blé trop gros, il les vit culbuter et disparaître tous les deux dans l'explosion d'un obus. Quand la fumée se fut dissipée, le sergent reparut sur le dos, sans blessure nouvelle, tandis que le brancardier gisait, le flanc ouvert. Et une autre arriva, une autre fourmi active, qui, après avoir retourné et flairé le camarade mort, reprit le blessé à son cou et l'emporta.

Alors, Maurice plaisanta Lapoulle.

— Dis, si le métier te plaît davantage, va donc leur donner un coup de main!

Depuis un moment, les batteries de Saint-Menges faisaient rage, la grêle des projectiles augmentait; et le capitaine Beaudoin, qui se promenait toujours devant sa compagnie, nerveusement, finit par s'approcher du colonel. C'était une pitié, d'épuiser le moral des hommes, pendant de si longues heures, sans les employer.

— Je n'ai pas d'ordre, répéta stoïquement le colonel.

On vit encore le général Douay passer au galop, suivi

de son état-major. Il venait de se rencontrer avec le général de Wimpffen, accouru pour le supplier de tenir, ce qu'il avait cru pouvoir promettre de faire, mais à la condition formelle que le calvaire d'Illy, sur sa droite;, serait défendu. Si l'on perdait la position d'Illy, il ne répondait plus de rien, la retraite devenait fatale. Le général de Wimpffen déclara que des troupes du 1" corps allaient occuper le calvaire; et, en effet, on vit presque

m LES ROÜGON-MACQÜART.

aussitôt un régiment de zouaves s'y établir;, de sorte que le général Douay, rassuré, consentit à envoyer la division Dumont au secours du 12* corps, très menacé. Mais, un quart d’heure plus tard, comme il revenait de constater l’attitude solide de sa gauche, il s’exclama en levant les yeux et en remarquant que le calvaire était vide : plus de zouaves, on avait abandonné le plateau, que le feu d’enfer des batteries de Fleigneux rendait d’ailleurs intenable. Et, désespéré, prévoyant le désastre, il se portait rapidement sur la droite, lorsqu’il tomba dans une déroute de la division Dumont, qui se repliait en désordre, affolée, mêlée aux débris du 1®' corps. Ce dernier, après son mouvement de retraite, n’avait pu reconquérir ses positions du matin, laissant Daigny au XIP corps saxon et Givonne à la garde prussienne, forcé de remonter vers le nord, à travers le bois de la Garenne, canonné par les batteries que l’ennemi installait sur toutes les crêtes, d’un bout à l’autre du vallon. Le terrible cercle de fer et de flammes se resserrait, une partie de la garde continuait sa marche sur IIly,de l’est à l’ouest, en tournant les coteaux; tandis que, de l’ouest à l’est, derrière le XP corps, maître de Saint-Menges, le V* cheminait toujours, dépassait Fleigneux, portait sans cesse ses canons plus en avant, avec une impudente témérité, si convaincu de l’ignorance et de l’impuissance des troupes françaises, qu’il n’attendait même pas l’infanterie pour les soutenir. Il était midi, l’horizon entier s’embrasait, tonnant, croisant les feux sur le 7® et le P’' corps.

Le général Douay, alors, pendant que l’artillerie ennemie prépar. Jt de la sorte l’attaque suprême du calvaire, résolut de faire un dernier effort poiir le reconquérir. Il envoya des ordres, il se jeta en personne parmi les fuyards de la division Dumont, réussit à former une colonne, qu’il lança sur le plateau. Elle y tint bon pendant quelques minutes; mais les balles sifflaient si di*ues, une

LA DËBACLE.

telle trombe d’obus balayait les champs vides, sans un arbre, que la panique tout de suite se déclara, remportant les hommes le long des pentes, les roulant ainsi que des pailles surprises par un orage. Et le général s’entêta, fit avancer d’autres régiments.

Une estafette, qui passait au galop, cria au colonel de Vineuil un ordre, dans l’effrayant vacarme. Déjà, le colonel était debout sur les étriers, la face ardente; et, d’un grand geste de son épée, montrant le calvaire :

— Enfin, mes enfants, c'est notre tour!.. En avant, làhaut !

Le 106% entraîné, s’ébranla. Une des premières, la compagnie Beaudoin s’était mise debout, au milieu des plaisanteries, les hommes disant qu’ils étaient rouillés, qu'ils avaient de la terre dans les jointures. Mais, dès les premiers pas, on dut se jeter au fond d'une tranchéeabri qu’on rencontra, tellement le feu devenait vif. Et l’on fila en pliant l’échine.

— Mon petit, répétait Jean à Maurice, attention! c’est le coup de chien... Ne montre pas le bout dé ton nez, car pour sûr on te le démolirait... Et ramasse bien tes os sous ta peau, si tu ne veux pas en laisser en route. Ceux qui en reviendront, cette fois, seront des bons.

Maurice entendait à peine, dans le bourdonnement, la clameur de foule qui lui emplissait la tête. Il ne savait plus s’il avait peur, il courait emporté par le galop des autres, sans volonté personnelle, n’ayant que le désir d’en finir tout de suite. Et il était à ce point devenu un simple flot de ce torrent en marche, qu’un brusque recul s’étant produit, à l’extrémité de la tranchée, devant les terrains nus qu’il restait à gravir, il avait aussitôt senti ia panique le gagner, prêt à prendre la fuite. C’était, en lui, l’instinct débridé, une révolte des muscles, obéissant aux souffles épars.

Des hommes déjà retournaient en arrière, lorsque le colonel se orécinita.

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— Voyons, mes enfants, vous ne me ferez pas cette peine, vous n’allez pas vous conduire comme des lâches... Souvenez-vous! jamais le 106* n’a reculé, vous seriez les premiers à salir notre drapeau...

Il poussait son cheval, barrait le chemin aux fuyards, trouvait des paroles pour chacun, parlait de la France, d’une voix où tremblaient des larmes.

Le lieutenant Rochas en fut si ému, qu’il entra dans une terrible colère, levant son épée, tapant sur les hommes comme avec un bâton.

— Sales bougres, je vas vous monter ià-haut à coups de botte dans le derrière, moi ! Voulez-vous bien obéir, ou je casse la gueule au premier qui tourne les talons!

Mais ces violences, ces soldats menés au feu à coups de pied, répugnaient au colonel.

— Non, non, lieutenant, ils vont tous me suivre... N’est-ce pas, mes enfants, vous n’allez pas laisser votre vieux colonel se débarbouiller tout seul avec les Prussiens?... En avant, là-haut!

Et il partit, et tous en effet le suivirent, tellement il avait dit cela en brave homme de père, qu’on ne pouvait abandonner, sans être des pas grand’chose. Lui seul, du reste, traversa tranquillement les champs nus, sur son grand cheval, tandis que les hommes s’éparpillaient, se Jetaient en tirailleurs, profitant des moindres abris. Les terrains montaient, il y avait bien cinq cents mètres de chaumes et de carrés de betteraves, avant d’atteindre le calvaire. Au lieu de l’assaut classique, tel qu’il se passe dans les manœuvres, par lignes correctes, on ne vit bientôt que des dos arrondis qui filaient au ras de terre, des soldats isolés ou par petits groupes, rampant, sautant soudain ainsi que des insectes, gagnant la crête à force d'agilité et de ruse. Les batteries ennemies avaient dû les voir, les obus labouraient le sol, si fréquents, que les

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détonations ne cessaient point. Cinq hommes furent tués, un lieutenant eut le corps coupé en deux.

Maurice et Jean avaient eu la chance de rencontrer une haie, derrière laquelle ils purent galoper sans être vus. Une balle pourtant y troua la tempe d"un de leurs camarades, qui tomba dans leurs jambes. Ils durent Técarter du pied. Mais les morts ne comptaient plus, il y en avait trop. L’horreur du champ de bataille, un blessé qu’ils aperçurent, hurlant, retenant à deux mains ses entrailles, un cheval qui se traînait encore, les cuisses rompues, toute cette effroyable agonie finissait par ne plus les toucher. Et ils ne souffraient que de l’accablante chaleur du soleil de midi qui leur mangeait les épaules.

— Ce que j’ai soif! bégaya Maurice. Il me semble que j’ai de la suie dans la gorge. Tu ne sens pas cette odeur de roussi, de laine brûlée?

Jean hocha la tête.

— Ça sentait la même chose à Solférino. Peut-être bien que c’est l’odeur de la guerre... Attends, j’ai encore de l’eau-de-vie, nous allons boire un coup.

Derrière la haie, tranquillement, ils s’arrêtèrent une minute. Mais l’eau-de-vie, au lieu de les désaltérer, leur brûlait l’estomac. C’était exaspérant, ce goût de roussi dans la bouche. Et ils se mouraient aussi d’inanition; ils auraient volontiers mordu à la moitié de pain que Maurice avait dans son sac; seulement, était-ce possible* Derrière eux, le long de la haie, d’autres hommes arrivaient sans cesse, qui les poussaient. Enfin, d’un bond, ils franchirent la dernière pente. Ils étaient sur le plateau, au pied même du calvaire, la vieille croix rongée par les vents et la pluie, entre deux maigres tilleuls.

— Ah! bon sang, nous y voilà! cria Jean. Mais le tou\ est d’y rester!

Il avait raison, l’endroit n’était pas précisément agréable, comme le fit remarquer Lapoulle d’une voix

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dolente, ce qui égaya la compagnie. Tous, de nouveau, s'allongèrent dans un chaumè; et trois hommes encore n'en furent pas moins tués. C'était, là-haut, un véritable ouragan déchaîné, les projectiles arrivaient en si grand nombre de Saint-Menges, de Fleigneux et de Givonne, que 1a terre semblait en fumer comme sous une grosse pluie d'orage. Évidemment, ^a position ne pourrait être gardée longtemps, si de l'artillerie ne venait au plus tôt , soi^tenir les troupes engagées avec tant de témérité. Le général Douay, disait-on, avait fait donner l'ordre d'avancer à deux batteries de l'artillerie de réserve ; et, à chaque seconde, anxieusement, les hommes se retournaient, dans l'attente de ces canons qui n'arrivaient pas.

— C'est ridicule, ridicule! répétait le capitaine Beaudoin, qui avait repris sa promenade saccadée. On n'envoie pas ainsi un régiment en l'air, sans l'appuyer tout de suite.

Puis, ayant aperçu un pli de terrain, sur la gauche, il cria à Rochas :

— Dites donc, lieutenant, la compagnie pourrait se terrer là.

Rochas, debout, immobile, haussa les épaules.

— Oh! nton capitaine, ici ou là-bas, allez! la danse est la même.. Le mieux est encore de ne pas bouger.

Alors, le capitaine Beaudoin, qui ne jurait jamais, s’emporta.

— Mais, nom de Dieu! nous. allons y rester tous! On ne peut pas se laisser détruire ainsi!

Et il s'entêta, voulut se rendre compte personnellemerA le la position meilleure qu'il indiquait. Mais il n'avait pas fait dix pas, qu'il disparaissait dans une brusque explosion, la jambe droite fracassée par un éclat d'obus. Il culbuta sur le dos, en jetant un cri aigu de femme surprise.

— C'était sûr, murmura Rochas. Ça ne vaut rien de tant remuer, et ce qu'on doit gober, on le gobe.

LA DËBÂGLE.

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