SOT
I Des hommes de la compagnie, en voyant tomber leur f capitaine, se soulevèrent; et, comme il appelait à l'aide, \ suppliant qu'on l'emportât, Jean finit par courir jusqu'à ' lui, suivi aussitôt de Maurice.
— Mes amis, au nom du ciel! ne m’abandonnez pas, emportez-moi à l'ambulance!
— Dame! mon capitaine, ce n'est guère commode... On peut toujours essayer...
Déjà, ils se concertaient pour savoir par quel bout le prendre, lorsqu'ils aperçurent, abrités derrière la haie qu'ils avaient longée, deux brancardiers, qui paraissaient attendre de la besogne. Ils leur firent des signes énergiques, ils les décidèrent à s'approcher. C'était le salut, s'ils pouvaient regagner l'ambulance, sans mauvaise aventure. Mais le chemin était long, et la grêle de fer augmentait encore.
Comme les brancardiers, après avoir bandé fortement la jambe, pour la maintenir, emportaient le capitaine assis sur leurs poings noués, un bras passé au cou de chacun d'eux, le colonel de Vineuil, averti, arriva, en poussant son cheval. Il avait connu le jeune homme dès sa sortie de Saint-Cyr, il l'aimait et se montrait très ému.
— Mon pauvre enfant, ayez du courage... Ce ne sera rien, on vous sauvera...
Le capitaine eut un geste de soulagement, comme si beaucoup de bravoure lui était venue enfin.
— Non, non, c'est fini, j'aime mieux ça. Ce qui est exaspérant, c'est d'attendre ce qu'on ne peut éviter.
On l'emporta, les brancardiers eurent la chance d'atteindre sans encombre la haie, le long de laquelle ils filèrent rapidement, avec leur fardeau. Lorsque le colonel les vit disparaître derrière le bouquet d'arbres, où se trouvait l'ambulance, il eut un soupir de soulagement.
— Mais, mon colonel, cria soudain Maurice, vous êtes blessé, vous aussi!
m LES ROÜGON-MACQUART.
Il venait d’apercevoir la botte gauche de son chef couverte de sang. Le talon avait dû être arraché, et un morceau de la fige était même entré dans les chairs.
M. de Vineuil se pencha tranquillement sur la selle, regarda un instant son pied, qui devait le brûler et peser lourd, «au bout de sa jambe.
— Oui, oui, murmura-t-il, j’ai attrapé ça tout à l’heure... Ce n’est rien, ça ne m’empêche pas de me tenir à cheval...
Et il ajouta, en retournant prendre sa place, à la tête de son régiment :
— Quand on est à cheval et qu’on peut s’y tenir, ça va toujours.
Enfin, les deux batteries de l’artillerie de réserve arrivaient. Ce fut pour les hommes anxieux un soulagement immense, comme si ces canons étaient le rempart, le salut, la foudre qui allait faire taire, là-bas, les canons ennemis. Et c’était d’ailleurs superbe, cette arrivée correcte des batteries, dans leur ordre de bataille, chaque pièce suivie de son caisson, les conducteurs montés sur les porteurs, tenant la bride des sous-verges, les servants assis sur les coffres, les brigadiers et les maréchaux des logis galopant à leur place réglementaire. On les aurait dits à la parade, soucieux de conserver leurs distances, tandis qu’ils s’avançaient d’un train fou, au travers des chaumes, avec un sourd grondement d’orage.
Maurice, qui s’était de nouveau couché dans un sillon, se souleva, enthousiasmé, pour dire à Jean : '
— Tiens! là, celle qui s’établit à gauche, c’est la batterie d’Honoré. Je reconnais les hommes.
D’un revers de main, Jean l’avait déjà rejeté sur le sol.
— Allonge-toi donc! et fais le mort!
Mais tous deux, la joue collée à la terre, ne perdirent plus de vue la batterie, trà& intéressés par la manœuvre,
f le coeur battant à grands coups, de voir la bravoure calme I et active de ces hommes, dont ils attendaient encore la f victoire.
Brusquement, à gauche, sur une crête nue, la batterie venait de s'arrêter; et ce fut l'affaire d'une minute, les servants sautèrent des coffres, décrochèrent les avanttrains, les conducteurs laissèrent les pièces en position, firent exécuter un demi-tour à leurs bêtes, pour se porter à quinze mètres en arrière, face à l'ennemi, immobiles. Déjà les six pièces étaient braquées, espacées largement, accouplées en trois sections que des lieutenants commandaient, toutes les six réunies sous les ordres d'un capitaine maigre et très long, qui jalonnait fâcheusement le plateau. Et l'on entendit ce capitaine crier, après qu'il eut rapidement fait son calcul :
— La hausse à seize cents mètres!
L'ohjectif allait être la batterie prussienne, à gauche de Fleigneux, derrière dês^broussailles, dont le feu terrible rendait le calvaire d'Illy intenable.
— Tu vois, se remit à expliquer Maurice, qui ne pouvait se taire, la pièce d'Honoré est dans la section du centre. Le voilà qui se penche avec le pointeur... C'est le petit Louis, le pointeur : nous avons hu la goutte ensemble à Vouziers, tu te souviens?... Et, là-bas, le conducteur de gauche, celui qui se tient si raide sur son porteur, une bête alezane superbe, c'est Adolphe...
La pièce avec ses six servants et son maréchal des logis, plus loin l'avant-train et ses quatre chevaux montés par les deux conducteurs, plus loin le caisson, ses six chevaux, ses trois conducteurs, plus loin encore la prolonge, la fourragère, la forge, toute cette queue d'hommes, de bêtes et de matériel s'étendait sur une ligne droite, à une centaine de mètres en arrière ; sans compter les hautle-pied, le caisson de rechange, les bêtes et les hommes destinés à bo icher les trous, et qui attendaient à droite.
pour ne pas rester inutilement exposés, dans renfilade du tir.
Mais Honoré s’occupait du chargement de sa pièce. Les deux servants du centre revenaient déjà de chercher la gargousse et le projectile au caisson, où veillaient le origadier et l’artificier; et, tout de suite, les deux servants de la bouche, après avoir introduit 1a gargousse, la charge de poudre enveloppée de serge, qu’ils poussèrent soigneusement à l’aide du refouloir, glissèrent de même Tobus, dont les ailettes grinçaient le long des rainures. Vivement, l’aide-pointeur, ayant mis la poudre à nu d’un coup de dégorgeoir, enfonça l’étoupille dans la lumière. Et Honoré voulut pointer lui-même ce premier coup, à demi couché sur la flèche, manœuvrant la vis de réglage pour trouver la portée, indiquant la direction, d’un petit geste continu de la main, au pointeur, qui, en arrière, armé du levier, poussait insensiblement la pièce plus à droite ou plus à gauche.
— Ça doit y être, dit-il en se relevant.
Le capitaine, son grand corps plié en deux, vint vérifier la hausse. A chaque pièce, l’aide-pointeur tenait en main la ficelle, prêt à tirer le rugueux, la lame en dents de scie qui allumait le fulminate. Et les ordres furent criés, par numéros, lentement :
— Première pièce, feu!... Deuxième pièce, feu!...
Les six coups partirent, les canons reculèrent, furent
ramenés, pendant que les maréchaux des logis constataient que leur tir était beaucoup trop court. Ils le réglèrent, et la manœuvre recommença, toujours la même, et c’était cette lenteur précise, ce travail mécanique fait avec sang-froid, qui maintenait le moral des hommes. La pièce, la bête aimée, groupait autour d’elle une petite famille, que resserrait une occupation commune. Elle était le lien, le souci unique, tout existait pour elle, le caisson, les voitures, les chevaux, les hommes. De là
LA DÉBAGLË.
venait la grande cohésion de la batterie entière, une solidité et une tranquillité de bon ménage.
Parmi le 106% des acclamations avaient accueilli la première salve. Enfin, on allait donc leur clouer le bec, aux canons prussiens! Tout de suite, il y eut pourtant une déception, lorsqu’on se fut aperçu que les obus restaient en chemin, éclataient pour la plupart en Pair, avant d’avoir atteint les broussailles, là-bas, où se cachait l’artillerie ennemie.
— Honoré, reprit Maurice, dit que les autres sont des clous, à côté de la sienne... 'Ah! la sienne, il coucherait avec, jamais on n’en trouvera la pareille! Vois donc de quel œil il la couve, et comme il la fait essuyer, pour qu’elle n’ait pas trop chaud !
Il plaisantait avec Jean, tous deux ragaillardis par cett® belle bravoure calme des artilleurs. Mais, en trois coups, les batteries prussiennes venaient de régler leur tir : d’abord trop long, il était devenu d’une telle précision, que les obus tombaient sur les pièces françaises ; tandis que celles-ci, malgré les efforts pour allonger la portée, n’arrivaient toujours pas. Un des servants d’Honoré, celui de la bouche, à gauche, fut tué. On poussa le corps, le service continua avec la même régularité soigneuse, sans plus de hâte. De toutes parts, les projectiles pleuvâient, éclataient; et c’étaient, autour de chaque pièce, les mêmes mouvements méthodiques, la gargousse et l’obus introduits, la hausse réglée, le coup tiré, les roues ramenées, comme si ce travail avait absorbé les hommes au point de les empêcher de voir et d’entendre.
Mais ce qui frappa surtout Maurice, ce fut l’attitude des conducteurs, à quinze mètres en arrière, raidis sur leurs chevaux, face à l’ennemi. Adolphe était là, large de poitrine, avec ses grosses moustaches blondes dans son visage rouge ; et il fallait vraiment un fier courage pour ne pas même battre des yeux, à regarder ainsi les obus venir droit
31t KUUGON-MACQÜAtW.
sur soi, sans avoir seulement Toccupation de mordre ses pouces pour se distraire. Les servants qui travaillaient, eux, avaient de quoi penser à autre chose ; tandis que les conducteurs, immobiles, ne voyaient que la mort, avec tout le loisir d'y songer et de rattendre. On les obligeait de faire face à l'ennemi, parce que, s'ils avaient tourné le dos, l'irrésistible besoin de fuite aurait pu emporter les hommes et les bêtes. A voir le danger, on le brave. Il n'y a pas d'héroïsme plus obscur ni plus grand.
Un homme encore venait d'avoir la tête emportée, deux chevaux d'un caisson râlaient, le ventre ouvert, et le tir ennemi continuait, tellement meurtrier, que la batterie entière allait être démontée, si l'on s'entêtait sur la même position. Il fallait dérouter ce tir terrible, malgré les inconvénients d'un changement de place. Le capitaine n'hésita plus, cria l'ordre :
— Amenez les avant-trains !
Et la dangereuse manœuvre s'exécuta avec une rapidité foudroyante : les conducteurs refirent leur demitour, ramenânt les avant-trains, que les servants raccrochèrent aux pièces. Mais, dans ce mouvement, ils avaient développé un front étendu, ce dont l'ennemi profitait pour redoubler sonfeù. Trois hommes encore y restèrent. Au grand trot, la batterie filait, décrivait parmi les terres un arc de cercle, pour aller s'installer à une cinquantaine de mètres plus à droite, de l'autre côté du 106% sur un petit plateau. Les pièces furent décrochées, les conducteurs se retrouvèrent face à l'ennemi, et le feu recommença, sans un arrêt, dans un tel branle, que le sol n’avait pas cessé de trembler.
Cette fois, Maurice poussa un cri. De nouveau, en trois coups, les batteries prussiennes venaient de rétablir leur tir, et le troisième obus était tombé droit sur la pièce d'IIonoré. On vit celui-ci qui se précipitait, qui tâtâüt d'une main tremblante la blessure fraîche, tout un coin écorné
de la bouche de bronze. Mais elle pouvait être chargée encore, la manœuvre reprit, après qu’on eut débarrassé les roues du cadavre d’un autre servant, dont le sang avait éclaboussé l’afTât.
— Non, ce n’est pas le petit Louis, continua à penser tout haut Maurice. Le voilà qui pointe, et il doit être blessé pourtant, car il ne se sert que de son bras gauche... Ah ! ce petit Louis, dont le ménage allait si bien avec Adolphe, à la condition que le servant, l’homme à pied, malgré son instruction plus grande, serait l’humble valet du conducteur, l’homme à cheval...
Jean, qui se taisait, l’interrompit, d’un cri d’angoisse :
— Jamais ils ne tiendront, c’est foutu !
En effet, cette seconde position, en moins de cinq minutes, était devenue aussi intenable que la première. Les projectiles pleuvaient avec la même précision. Un obus brisa une pièce, tua un lieutenant et deux hommes. Pas un des coups n’était perdu, à ce point que, si l’on s’obstinait là davantage, il ne resterait bientôt plus ni un canon ni un artilleur. C’était un écrasement balayant tout.
Alors, le cri du capitaine retentit une seconde fois :
— Amenez les avant-trains !
La manœuvre recommença, les conducteurs galopèrent, refirent demi-tour, pour que les servants pussent raccrocher les pièces. Mais, cette fois, pendant le mouvement, un éclat troua la gorge, arracha la mâchoire de Louis, qui tomba en travers de la flèche, qu’il était en train de soulever. Et, comme Adolphe arrivait, au moment où la ligne des attelages se présentait de flanc, une bordée furieuse s’abattit : il culbuta, la poitrine fendue, les bras ouverts. Dans une dernière convulsion, il avait pris l’autre, ils restèrent embrassés, farouchement tordus, mariés jusque dans la mort.
Déjà, malgré les chevaux tués, malgré le désordre que la bordée meurtrière avait jeté parmi les rangs, toute la
3U LES ROÜGON-MACQUART.
batterie remontait une pente, venait s’établir plus en avant, à quelques mètres de l’endroit où Maurice et Jean étaient couchés. Pour la troisième fois, les pièces furent décrochées, les conducteurs se retrouvèrent face à l’ennemi, tandis que les servants, tout de suite, rouvraient le feu, avec un entêtement d’héroïsme invincible.
— C’est la fin de tout t dit Maurice, dont la voix se perdit.
Il semblait, en effet, que la terre et le ciel se fussent confondus. Les pierres se fendaient, une épaisse fumée cachait par instants le soleil. Au milieu de l’effroyable vacarme, on apercevait les chevaux étourdis, abêtis, la tête basse. Partout, le capitaine apparaissait, trop grand. Il fut coupé en deux, il se cassa et tomba, comme la hampe d’un drapeau.
Mais, autour de la pièce d’Honoré surtout, l’effort continuait, sans hâte et obstiné. Lui, malgré ses galons, dut se mettre à la manœuvre, car il ne restait que trois servants. Il pointait, tirait le rugueux, pendant que les trois allaient au caisson, chargeaient, maniaient l’écouvillon et le refouloir. On avait fait demander des hommes et des chevaux haut-le-pied, pour boucher les trous creusés par la mort j et ils tardaient à venir, il fallait se suffire en attendant. La rage était qu’on n’arrivait toujours pas, que les projectiles lancés éclataient presque tous en l’air, sans faire grand mal à ces terribles batteries adverses, dont le feu était si efficace. Et, brusquement. Honoré poussa un juron, qui domina le bruit de la foudre : toutes les malechances, la roue droite de sa pièce venait d’être broyée ! Tonnerre de Dieu ! une patte cassée, la pauvre bougresse fichue sur 1e flanc, son nez par terre, bancale et bonne à rien ! Il en pleurait de grosses larmes, il lui avait pris le cou entre ses mains égarées, comme s’il avait voulu la remettre d’aplomb, par la seule chaleur de sa tendresse. Une pièce qui était la meilleure, qui était la seule à avoir
envoyé quelques obus là-bas! Puis, une résolution folle Tenvahit, celle de remplacer la roue immédiaiemenl, sous le feu. Lorsque, aidé d'un servant, il fut allé lui-même chercher dans la prolonge une roue de rechange, la manœuvre de force commença, la plus dangereuse qui pût être faite sur le champ de bataille. Heureusement, les hommes et les chevaux haut-le-pied avaient fini par arriver, deux nouveaux servants donnèrent un coup de main.
Cependant, une fois encore, la batterie était démontée. On ne pouvait pousser plus loin la folie héroïque. L'ordre allait être crié de se replier définitivement.
— Dépêchons, camarades! répétait Honoré. Nous l'emmènerons au moins, et ils ne l’auront pas !
C'était son idée, sauver sa pièce, ainsi qu'on sauve le drapeau. Et il parlait encore, lorsqu'il fut foudroyé, le bras droit arraché, le flanc gauche ouvert. Il était tombé sur la pièce, il y resta comme étendu sur un lit d'honneur, la tête droite, la face intacte et belle de colère, tournée là-bas, vers l'ennemi. Par son uniforme déchiré, venait de glisser une lettre, que ses doigts crispés avaient prise et que le sang tachait, goutte à goutte.
Le seul lieutenant qui ne fût pas mort, jeta le commandement :
— Amenez les avant-trains !
Un caisson avait sauté, avec un bruit de pièces d'artifice qui fusent et éclatent. On dut se décider à prendre les chevaux d'un autre caisson, pour sauver une pièce dont l’attelage était par terre. Et, cette dernière fois, quand les conducteurs eurent fait demi-tour et qu'on eut raccroché les quatre canons qui restaient, on galopa, on ne s'arrêta qu'à un millier de mètres, derrière les premiers arbres du bois de la Garenne.
Maurice avait tout vu. Il répétait, avec un petit grelottement d'horreur, d'une voix machinale :
— Oh ! le pauvre garçon ! le pauvre garçon !
816 LES ROUGON-MACQUART
Cette peine semblait augmenter encore la douleur grandissante qui lui tordait Testomac. La bête, en lui, se révoltait : il était à bout de force, il se mourait de faim. Sa vue se troublait, il n'avait même plus conscience du danger où se trouvait le régiment, depuis que la batterie avait dû se replier. D'une minute à l'autre, des masses considérables pouvaient attaquer le plateau.
— Écoute, dit-il à Jean, il faut que je mange... J'aime mieux manger et qu'on me tue tout de suite !
Il avait ouvert son sac, il prit le pain de ses deux mains tremblantes, il se mit à mordre dedans, avec voracité. Les balles sifflaient, deux obus éclatèrent à quelques mètres. Mais plus rien n'existait, il n'y avait que sa faim à satisfaire.
— Jean, en veux-tu ?
Celui-ci le regardait, hébété, les yeux gros, l’estomac déchiré du même besoin.
— Oui, tout de même, je veux bien, je souffre trop.
Ils partagèrent, ils achevèrent goulûment le pain, sans
s'inquiéter d'autre chose, tant qu'il en resta une bouchée. Et ce fut seulement ensuite qu'ils revirent leur colonel, sur son grand cheval, avec sa botte sanglante. De toutes parts, le 106* était débordé. Déjà, des compagnies avaient dû fuir. Alors, obligé de céder au torrent, levant son épée, les yeux pleins de larmes :
— Mes enfants, cria M. de Vineuil, à la garde de Dieu qui n'a pas voulu de nous !
Des bandes de fuyards l'entouraient, il disparut dans un pli de terrain.
Puis, sans savoir comment, Jean et Maurice se trouvèrent derrière la haie, avec les débris de leur compagnie. Une quarantaine d'hommes au plus restaient, commandés par le lieutenant Rochas; et le drapeau était avec eux, le sous-lieutenant qui le portait venait d'en rabattre la soie autour de la hampe, pour tâcher de le sauyer. On fila
jusqu'au bout de la haie, on se jeta parmi de petits arbres, sur une pente, où Rochas fil recommencer le feU' Les hommes, dispersés en tirailleurs, abrités, pouvaient tenir; d'autant plus qu'un grand mouvement de cavalerie avait lieu sur leur droite, et qu'on ramenait des régimenti en ligne, afin de l'appuyer.
Maurice, alors, comprit l'étreinte lente, invincible, qui achevait de s'accomplir. Le matin, il avait vu les Prussiens déboucher par le défilé de Saint-Albert, gagner Saint-Menges, puis Fleigneux; et, maintenant, derrière le bois de la Garenne, il entendait tonner les canons de la garde, il commençait à apercevoir d'autres üniformes allemands, qui arrivaient par les coteaux de Givonne. Encore quelques minutes, et le cercle se fermerait, et la garde donnerait la main au V* corps, enveloppant l'armée française d'un mur vivant, d'une ceinture foudroyante d'artillerie. Ce devait être dans la pensée désespérée de faire un dernier effort, de chercher à rompre cette muraille en marche, qu'une division de la cavalerie de réserve, celle du général Margueritte, se massait derrière un pli de terrain, prête à charger. On allait charger à la mort, sans résultat possible, pour l'honneur de la France. Et Maurice, qui pensait à Prosper, assista au terrible spectacle.
Depuis lé petit jour, Prosper ne faisait que pousser son cheval, dans des marches et des contremarches continuelles, d'un bout à l'autre du plateau d'Illy. On les avait réveillés à l'aube, homme par homme, sans sonneries; et, pour le café, ils s'étaient ingéniés à envelopper chaque feu d'un manteau, afin de ne pas donner l'éveil aux Prussiens. Puis, ils n'avaient plus rien su, ils entendaient le canon, ils voyaient des fumées, de lointains mouvements d'infanterie, ignorant tout de la bataille, son importance, ses résultats, dans l'inaction absolue où les généraux les laissaient. Prosper, lui, tombait de somAieil. C'était U
118 LES ROUGON-MACQÜART.
grande souffrance, les nuits mauvaises, la fatigue amassée, une somnolence invincible au bercement du cheval. Il avait des hallucinations, se voyait par terre, ronflant sur un matelas de cailloux, rêvait qu’il était dans un bon lit, avec des draps blancs. Pendant des minutes, il s’endormait réellement sur la selle, n’éJtait plus qu’une chose en marche, emportée au hasard du trot. Des camarades, parfois, avaient ainsi culbuté de leur bête. On était si las, que les sonneries ne les réveillaient plus; et il fallait les mettre debout, les tirer de ce néant à coups de pied.
— Mais qu’est-ce qu’on fiche, qu’est-ce qu’on fiche de nous? répétait Prosper, pour secouer cette torpeur irrésistible.
Le canon tonnait depuis six heures. En montant sur un coteau, il avait eu deux camai^ades tués par un obus, à cêté de lui; et, plus loin, trois autres encore étaient restés par terre, la peau trouée de balles, sans qu’on pût savoir d’où elles venaient. C’était exaspérant, cette promenade militaire, inutile et dangereuse, au travers du champ de bataille. Enfin, vers une heure, il comprit qu’on se décidait à les faire tuer au moins proprement. Toute la division Margueritte, trois régiments de chasseurs d’Afrique, un de chasseurs de France et un de hussards, venait d'être réunie dans un pli de terrain, un peu au-dessous du calvaire, à gauche de la route. Les trompettes avaient sonné « Pied à terre ! > Et Iq commandement des officiers retentit :
— Sanglez les chevaux, assurez les paquetages !
Descendu de cheval, Prosper s’étira, flatta Zéphir de la
main. Ce pauvre Zéphir, il était aussi abruti que son maître, éreinté du bête de métier qu’on lui faisait faire. Avec ça, il portait un monde : le linge dans les fontes et le manteau roulé par-dessus, la blouse, le pantalon, le bissac avec les objets de pansage, derrière la selle, et en travers encore le sac des vivres, sans compter la peau de
bouc, le bidon, la gamelle. Une pitié tendre noyait le cœur du cavalier, tandis qu’il serrait les sangles et qu’il s’assurait que tout cela tenait bien.
Ce fut un rude moment. Prosper, qui n’était pas plus poltron qu’un autre, alluma une cigarette, tant il avait la bouche sèche. Quand on va charger, chacun peut se dire : € Cette fois, j’y reste ! » Cela dura bien cinq ou six minutes, on racontait que le général Margueritte était allé en avant, pour reconnaître le terrain. On attendait. Les cinq régiments s’étaient formés en trois colonnes, chaque colonne avait sept escadrons de profondeur, de quoi donner à manger aux canons.
Tout d’un coup, les trompettes sonnèrent : A cheval ! Et, presque aussitôt, une autre sonnerie éclata : Sabre à la main !
Le colonel de chaque régiment avait déjà galopé, prenant sa place de bataille, à vingt-cinq mètres en avant du front. Les capitaines étaient à leur poste, en tête de leurs hommes. Et l’attente recommença, dans un silence de mort. Plus un bruit, plus un souffle sous Tardent soleil. Les cœurs seuls battaient. Un ordre encore, le dernier, et cette masse immobile allait s’ébranler, se ruer d’un train de tempête.
Mais, à ce moment, sur la crête du coteau, un officier parut, à cheval, blessé, et que deux hommes soutenaient. On ne le reconnut pas d’abord. Puis, un grondement s’éleva, roula en une clameur furieuse. C’était le général Margueritte, dont une balle venait de traverser les joues, et qui devait en mourir. Il ne pouvait parler, il agita le bras, là-bas, vers Teniiemi.
La clameur grandissait toujours.
— Notre général... Vengeons-le, vengeons-le I
Alors, le colonel du premier régiment, levant en Pair
son sabre, cria d’une voix de tonnerre
— Chargez î
LES ROÜGON-MACQUARl.
Les trompettes sonnaient, la masse s’ébranla, d’abord au trot. Prosper se trouvait au premier rang, mais presque à l’extrémité de l’aile droite. Le grand danger est au centre, où le tir de l’ennemi s’acharne d’instinct. Lorsqu’on fut sur la crête du calvaire et que l’on commença à descendre de l’autre côté, vers la vaste plaine, il aperçut très nettement, à un millier de mètres, les carrés prussiens sur lesquels on les jetait. D’ailleurs, il trottait comme dans un rêve, il avait une légèreté, un flottement d’être endormi, un vide extraordinaire de cervelle, qui le laissait sans une idée. C’était la machine qui allait, sous une impulsion irrésistible. On répétait: «Sentez la botte! sentez la botte ! » pour serrer les rangs le plus possible et leur donner une résistance de granit. Puis, à mesure que le trot s’accélérait, se changeait en galop enragé, les chasseurs d’Afrique poussaient, à la mode arabe, des cris sauvages, qui affolaient leurs montures. Bientôt, ce fut une course diabolique, un train d’enfer, ce furieux galop, ces hurlements féroces, que le crépitement des balles accompagnait d’un bruit de grêle, en tapant sur tout le métal, les gamelles, les bidons, le cuivre des uniformes et des harnais. Dans cette grêle, passait l’ouragan de vent et de foudre dont le sol tremblait, laissant au soleil une odeur de laine brûlée etde fauves en sueur.
A cinq cents mètres, Prosper culbuta, sous un remous effroyable, qui emportait tout. Il saisit Zéphir à la crinière, put se remettre en selle. Le centre criblé, enfonqé par la fusillade, venait de fléchir, tandis que les deux ailes tourbillonnaient, se repliaient pour reprendre leur élan. C’était l’anéantissement fatal et prévu du premier escadron. Les chevaux tués barraient le terrain, les uns foudroyés du coup, les autres se débattant dans une agonie violente ; et l’on voyait les cavaliers démontés courir de toute la force de leurs petites jambes, cherchant un cheval. Déjà, les morts semaient la plaine, beaucoup de chevaux libres
LA Débâcle:.
f continuaient de galoper, revenaient d'eux-mêmes à leur : place de combat, pour retourner au feu d’un train fou,,
comme attirés par la poudre. La charge fut reprise, le deuxième escadron s’avançait dans une furie grandissante, les hommes couchés sur l’encolure, tenant le sabre au genou, prêts à sabrer. Deux cents mètres encore furent franchis, au milieu de l’assourdissante clameur de tempête. Mais, de nouveau, sous les balles, le centre se creusait, les hommes et les bêtes tombaient, arrêtaient la course, de l'inextricable embarras de lei^rs cadavres. Et le deuxième escadron fut ainsi fauché à son tour, anéanti, laissant la place à ceux qui le suivaient.
Alors, dans l’entêtement héroïque, lorsque la troisième charge se produisit, Prosper se trouva mêlé à des hussards et à des chasseurs de France. Les régiments se confondaient, ce n’était plus qu’une vague énorme qui se brisait et se reformait sans cesse, pour remporter tout ce qu’elle rencontrait. Il n’avait plus notion de rien, il s’abandonnait à son cheval, ce brave Zéphir qu’il aimait tant et qu’une blessure à l’oreille semblait affoler. Maintenant, il était au centre, d’autres chevaux se cabraient, se renversaient autour de lui, des hommes étaient jetés à terre, comme par un coup de vent, tandis que d’autres, tués raides, restaient en selle, chargeaient toujours, les paupières vides. Et, cette fois, derrière les deux cents mètres que l’on gagna de nouveau, les chaumes reparurent couverts de morts et de mourants. Il y en avait dont la tête s’était enfoncée en terre. D’autres, tombés sur le dos, regardaient le soleil avec des yeux de terreur, sortis des orbites. Puis, c’était un grand cheval noir, un cheval d’officier, le ventre ouvert et qui tâchait vainement de se remettre debout, les deux pieds de devant pris dans ses entrailles. Sous le feu qui redoublait, les ailes tourbillonnèrent une fois encore, se replièrent pour revenir acharnées*
m LES ROÜGON-MACQUART.
Enfin, ce ne fut que le quatrième escadron, à la quatrième reprise, qui tomba dans les lignes prussiennes. Prosper, le sabre haut, tapa sur des casques, sur des uniformes sombres, qu'ü voyait dans un brouillard. Du sang coulait, il remarqua que Zéphir avait la bouche sanglante, et il s’imagina que c’était d’avoir mordu dans les rangs ennemis. La clameur autour de lui devenait telle, qu’il ne s'entendait plus crier, la gorge arrachée pourtant par le hurlement qui devait en sortir. Mais, derrière la première ligne prussienne, il y en avait une autre, et puis une autre, et puis une autre. L’héroïsme demeurait inutile, ces masses profondes d’hommes étaient comme des herbes hautes où chevaux et cavaliers disparaissaient. On avait beau en raser, il y en avait toujours. Le feu continuait avec une telle intensité, à bout portant, que des uniformes s’enflammèrent. Tout sombra, un engloutissement parmi les baïonnettes, au milieu des poitrines défoncées et des crânes fendus. Les régiments allaient y laisser les deux tiers de leur effectif, il ne restait de cette^charge lameuse que la glorieuse folie de l’avoir tentée. Et, brusquement, Zéphir, atteint d’une balle en plein poitrail, s’abattit, écrasant sous lui la hanche droite de Prosper, dont la douleur fut si vive, qu’il perdit connaissance.
Maurice et Jean, qui avaient suivi l’héroïque galop des escadrons, eurent un cri de colère :
— Tonnerre de Dieu, ça ne sert à rien d’être brave !
Et ils continuèrent à décharger leur chassepot, accroupis derrière les broussailles du petit mamelon, ou ils se trouvaient en tirailleurs. Rochas lui-même, qui avait ramassé un ftisil, faisait le coup de feu. Mais le plateau d'Illy était bien perdu cette fois, les troupes prussiennes l’envahissaient de toutes parts. Il pouvait être environ deux heures, la jonction s’achevait enfin, le V* corps el la garde venaient de se rejoindre, fermant la boucle.
Jean, tout d’un coup, fut renversé.
LA I>ËBA(£LE.
— J'ai mon affaire, bégaya-t-il.
Il avait reçu, sur le sommet de la tête, comme un fort f coup de marteau, et son képi, déchiré, emporté, gisait
i derrière lui. D'abord, il crut que son crâne était ouvert,
I qu’il avait la cervelle à nu. Pendant quelques secondes, il l n'osa y porter la main, certain de trouver là un trou. [ Puis, s’étant hasardé, il ramena ses doigts rouges d'un I épais flot de sang. Et la sensation fut si forte, qu'il s’éva- • nouit.
A ce moment, Rochas donnait l'ordre de se replier. Une I compagnie prussienne n'était plus qu'à deux ou trois cents mètres. On allait être pris.
— Ne vous pressez pas, retournez-vous et lâches votre coup... Nous nous rallierons là-bas, derrière ce ' petit mur.
- Mais Maurice se désespérait.
— Mon lieutenant, nous n'allons pas laisser là notre caporal ?
— S'il a son compte, que voulez-vous y faire?
— Non, non ! il respire... Emportons-le !
D’un haussement d'épaules, Rochas sembla dire qu’on ne pouvait s'embarrasser de tous ceux qui tombaient. Sur le champ de bataille, les blessés ne qomptent plus.
! Alors, suppliant, Maurice s’adressa à Pache et à La- I poulie.
— Voyons, donnez-moi un coup de main. Je suis trop faible, à moi tout seul.
Ils ne l'écoutaient pas, ne l’entendaient pas, ne songeaient qu’à eux, dans l'instinct surexcité de la conserva- . tion. Déjà, ils se glissaient sur les genoux, disparaissaient, au galop, vers le petit mur. Les Prussiens n'étaient plus qu’à cent mètres.
; Et, pleurant de rage, Maurice, resté seul avec Jean i évanoui, l’empoigna dans ses bras, voulut l'emporter,
[ Mais, en effet, il était trop faible, chétif, épuisé de fatigue
LES ROÜGON-MACQÜART.
et d'angoisse. Tout de suite, il chancela, tomba avec son fardeau. Si encore il avait aperçu quelque brancardier! Il cherchait de ses regards fous, croyait en reconnaître parmi les fuyards, faisait de grands gestes. Personne ne "•evenail. Il réunit ses dernières forces, reprit Jean, réusîit à s'éloigner d'une trentaine de pas ; et, un obus ayant éclaté près d'eux, il crut que c'était fini, qu'il allait mourir, lui aussi, sur le corps de son compagnon.
Leiritement, Maurice s'était relevé. Il se tâtait, n'avait rien, pas une égratignure. Pourquoi donc ne fuyait-il pas? Il était temps encore, il pouvait atteindre le petit mur en quelques sauts, et ce serait le salut. La peur renaissait, l'affolait. D'un bond, il prenait sa course, lorsque des liens plus forts que la mort le retinrent. Non! ce n'était pas possible, il ne pouvait abandonner Jean. Toute sa chair en aurait saigné, la fraternité qui avait grandi entre ce paysan et lui, allait au fond de son être, à la racine même de la vie. Gela remontait peut-être aux premiers Jours du monde, et c'était aussi comme s'il n'y avait plus eu que deux hommes, dont l'un n'aurait pu renoncer à l'autre, sans renoncer à lui-même.
Si Maurice, une heure auparavant, n'avait pas mangé son croûton de pain sous les obus, jamais il n'aurait trouvé la force de faire ce qu'il fit alors. D'ailleurs, il lui fut impossible plus tard de se souvenir. Il devait avoir chargé Jean sur ses épaules, puis s'être traîné, en s'y reprenant à vingt fois, au milieu des chaumes et des broussailles, buttant à chaque pierre, se remettant quand même debout. Une volonté invincible le soutenait, une résistance qui lui aurait fait porter une montagne. Derrière le petit mur, il retrouva Rochas et les quelques hommes de l'escouade, tirant toujours, défendant ie drapeau, que le sous-lieutenant tenait sous son bras.
En cas d'insuccès, aucune ligne de retraite n'avait été indiquée aux corps d'armée. Dans cette imprévoyance et
U DEBACLE. 3^
cette confusiou, chaque général était libre d’agir à sa guise, et tous, à cette heure, se trouvaient rejetés dans Sedan, sous la formidable étreinte des armées allemandes victorieuses. La deuxième division du 7* corps se repliait en assez bon ordre, tandis que les débris de ses autres divisions, mélés à ceux du 1” corps, roulaient déjà vers la ville en une affreuse cohue, un torrent de colère et d’épouvante, charriant les hommes et les bêtes.
Mais, à ce moment, Maurice s’aperçut avec joie que Jean rouvrait les yeux ; et, comme il courait à un ruisseau voisin, voulant lui laver la figure, il fut très surpris de revoir, à sa droite, au fond du vallon écarté, protégé par des pentes rudes, le paysan qu’il avait vu le matin et qui continuait à labourer sans hâte, poussant sa charma attelée d’un grand cheval blanc. Pourquoi perdre un jour? Ce n’était pas parce qu’on se battait, que le blé cesserait de croître et le, monde de vivre.
Sur la terrasse haute, où il était monté pour se rendre compte de la situation, Delaherche finit par être agité d’une nouvelle impatience de savoir. Il voyait bien que les obus passaient par-dessus la ville, et que les trois ou quatre qui avaient crevé les toits des maisons environnantes, ne devaient être que de rares réponses au tir si lent, si peu efficace du Palatinat. Mais il ne distinguait rien de la bataille, et c’était en lui un besoin immédiat de renseignements, que fouettait la peur de perdre dans la catastrophe sa fortune et sa vie. Il descendit, laissant la lunette braquée là-bas, vers les batteries allemandes.
En bas, pourtant, l’aspect du jardin central de la fabrique le retint un moment. Il était près d’une heure, et l’ambulance s’encombrait de blessés. La file des voitures ne cessait plus sous le porche. Déjà, les voitures réglementaires, celles à deux roues, celles à quatre roues, manquaient. On voyait apparaître des prolonges d’artillerie, des fourragères, des fourgons à matériel, tout ce qu’on pouvait réquisitionner sur le champ de bataille ; même il finissait par arriver des carrioles et des charrettes de cultivateurs, prises dans les fermes, attelées de chevaux errants. Et, là dedans, on empilait les hommes ramassés par les ambulances volantes de premiers secours, pansés à la hâte. C’était un déchargement affreux de pauvres gens, les uns d’une pâleur verdâtre, les autres violacés de congestion; beaucoup étaient évanouis, d’autres poussaient des plaintes aiguës; il y en avait, frappés de stupeur, qui
LA DEBACLE.
s'abandonnaient aux infirmiers avec des yeux épouvantés, tandis que quelques-uns, dès qu’on les touchait, expiraient dans la secousse. L’envahissement devenait tel, que tous ies matelas de la vaste salle basse allaient être occupés, et que le major Bouroche donnait des ordres, pour qu’on utilisât la paille dont il avait fait faire une large litière, à l’une des extrémités. Lui et ses aides, cependant, luffisaient encore aux opérations. 11 s’était contenté de lemander une nouvelle tahle, avec un matelas et une toile cirée, sous le hangar où l’on opérait. Vivement, un aide tamponnait une serViette imbibée de chloroforme sous le nez des patients. Les minces couteaux d’acier luisaient, les scies avaient à peine un petit bruit de râpe, le sang coulait par jets brusques, arrêtés tout de suite. On apportait, on remportait les opérés, dans un va-et-vient rapide, à peine le temps de donner un coup d’éponge sur la toile cirée. Et, au bout de la pelouse, derrière un massif de cytises, dans le charnier qu’on avait dû établir et où l’on se débarrassait des morts, on allait jeter aussi les jambes et les bras coupés, tous les débris de chair et d’os restés sur les tables.
Assises au pied d’un des grands arbres, madame Delaherche et Gilberte n’arrivaient plus à rouler assez de bandes. Bouroche qui passa, la face enflammée, son tablier déjà rouge, jeta un paquet de linge â Delaherche, en criant :
— Tenez ! faites donc quelque chose, rendez-vous utile I
Mais le fabricant protesta.
— Pardon ! il faut que je retourne aux nouvelles. On ne sait plus si l’on vit.
Puis, effleurant de ses lèvres les cheveux de sa femme :
— Ma pauvre Gilberte, dire qu’un obus peut tout allumer ici ! C’est effrayant.
Elle était très pâle, elle leva la tête, jeta un coup d’œil
m LES KUUGOMACQüART.
autour d’elle, avec un frisson. Puis, l’involontaire, l’infincible sourire revint sur ses lèvres.
— Oh ! oui, effrayant, tous ceshommes que l’on coupe... S’est drôle que je reste là, sans m’évanouir.
Madame Belaherche avait regardé son fils baiser les cheveux de la jeune femme. Elle eut un geste, comme pour l’écarter, en songeant à Ifautre, à l’homme qui avait àà baiser aussi ces cheveux-là, la nuit dernière. Mais ses vieilles mains tremblèrent, elle murmura :
— Que de souffrances, mon Dieu! On oublie les Menues.
Delaherche partit, en expliquant qu’il allait revenir tout de suite, avec des renseignements certains. Dès la rue laqua, il fut surpris du nombre de soldats qui rentraiepU sans armes, l’uniforme en lambeaux, souillé de pousrière. Il ne put d’ailleurs tirer aucun détail précis deeeux qu’il s’efforça d’interroger : les uns répondaient, hébétés, qu’ils ne savaient pas ; les autres en disaient si long, dans Me telle furie de gestes, une telle exaltation de paroles, qu’ils^essemblaient à des fous. Machinalement, alors, il se iirigea de nouveau vers la Sous-Préfecture, avec la pensée pe toutes les nouvelles affluaient là. Comme il traversait M place du Collège, deux canons, sans doute les deux seules pièces qui restaient d’une batterie, arrivèrent au falop, s’échouèrent contre un trottoir. Dans la Grandelue, il dut s’avouer que la ville commençait à s’encombrer des premiers fuyards : trois hussards démontés, assis mus une porte, se partageaient un pain; deux autres, i petits pas, menaient leurs chevaux par la bride, ignorant i quelle écurie les conduire; des officiers couraient éperdus, sans avoir l’air de savoir où ils allaient. Sur la place Tnrenne, un sous-lieuteaant lui conseilla de ne pas s’attarder, car des obus y tombaient fréquemment, un éclat tenait même d’y briser la grille qui entourait la statue du grand capitaine, vainqueur du Palatinat. Et, en effet, comme
il filait rapidement dans la rue de la Sous-Préfecture, il vit deux projectiles éclater, avec un fracas épouvantable, sur le pont de Meuse.
devant la loge du concierge, cherchant V un prétexte pour demander et questionner un des aides ^ de camp, lorsqu'une voix jeune l'appela, î — Monsieur Delaherche !... Entrez vite, il ne fait pas bon dehors.
I . C'était Rose, son ouvrière, à laquelle il ne songeait pas. / Grâce à elle, toutes les portes allaient s'ouvrir. Il entra ! dans la loge, consentit à s'asseoir.
: — Imaginez-vous que maman en est malade, elle s'est
couchée. Vous voyez, il n'y a que moi, parce que papa est garde national à la citadelle... Tout à l'heure, Fempereur a voulu montrer encore qu'il était brave, et il est ressorti, il a pu aller au bout de la rue, jusqu'au pont. Un obus est même tombé devant lui, le cheval d'un de ses écuyers a été tué. Et puis, il est revenu... N'est-ce pas, que voulez-vous qu'il fasse ?
— Alors, vous savez où nous en sommes... Qu'est-ce qu'ils disent, ces messieurs ?
Elle le regarda, étonnée. Elle restait d'une fraîcheur gaie, avec ses cheveux fins, ses yeux clairs d'entant qui s'agitait, empressée, au milieu de ces abominations, sans trop les comprendre.
— Non, je nesaisrien... Vers midi, j'ai monté une lettre pour le maréchal de Mac-Mahon. L'empereur était avec lui... Ils sont restés près d'une heure enfermés ensemble, le maréchal dans son lit, l'empereur assis contre le matelas, sur une chaise... Ça, je le sais, parce que je les ai vus, quand on a ouvert la porte.
— Alors, qu'est-ce qu'ils se disaient ?
De nouveau, elle le regarda, et elle ne put s'empêcher de rire.
— Mais je ne sai^ pas, comment voulez-vous que je
f II restait planté
330 LES ilOÜGON-MACQÜART.
sache ? Personne au monde ne sait ce qu'ils se sont dit.
C'était vrai, il eut un geste pour s'excuser de sa question sotte. Pourtant, l'idée de cette conversation suprême le tracassait: quel intérêt elle avait dû offrir! à quel parti avàient-ils pu s'arrêter ?
— Maintenant, reprit Rose, l'empereur est rentré dans son cabinet, où il est en conférence avec deux généraux qui viennent d'arriver du champ de bataille...
Elle s'interrompit, jeta un coup d’œil vers le perron.
— Teneîi ! en voici un, de ces généraux... Et, tenez! voici l'autre.
Vivement, il sortit, reconnut le général Douay et le général Ducrot, dont les chevaux attendaient. Il les regarda se remettre en selle, puis galoper. Après l'abandon du plateau d'Illy, ils étaient accourus, chacun de son côté, pour avertir l'empereur que la bataille était perdue. Ils donnaient des détails préciç sur la situation, l'armée et Sedan se trouvaient dès lors enveloppés de toutes parts, le désastre allait être effroyable.
Dans son cabinet, l'empereur se promena quelques minutes en silence, de son pas vacillant de malade. Il n'y avait plus là qu'un aide de camp, debout et muet, près d'une porte. Et lui marchait toujours, de la chenïinée à la fenêtre, la face ravagée, tiraillée à présent par un tic nerveux. Le dos semblait se courber davantage, comme sous l'écroulement d'un monde ; tandis que l'œil mort, voilé des paupières lourdes, disait la résignation du fataliste qui avait joué et perdu contre le destin la partie dernière. Chaque fois, pourtant, qu'il revenait devant la fenêtre entr'ouverte, un tressaillement l'y arrêtait une seconde.
A une de ces stations si courtes, il eut un geste tremblant, il murmura :
— Oh! ce canon, ce canon qu'on entend depuis ce matin !
Lk DEBACLE.
De là, en effet, le grondement des batteries de la Marfée et de Frénois arrivait avec une violence extraordinaire. C'était un roulement de foudre dont tremblaient les vitres et les murs eux-mêmes, un fracas obstiné, incessant, exaspérant. Et il devait songer que la lutte, désormais, était sans espoir, que toute résistance devenait criminelle. A quoi bon du sang versé encore, des membres broyés, des têtes emportées, des morts toujours, ajoutés aux morts épars dans la campagne ? Puisqu'on était vaincu, que c’était fini, pourquoi se massacrer davantage ? Assez d'abomination et de douleur criait sous le soleil.
L'empereur, revenu devant la fenêtre, se remit à trembler, en levant les mains.
— Oh ! ce canon, ce canon qui ne cesse pas !
Peut-être 1a pensée terrible des responsabilités se
levait-elle en lui, avec la vision des cadavres sanglants que ses fautes avaient couchés là-bas, par milliers; et peut-être n’était-ce que l’attendrissement de son cœur pitoyable de rêveur, de bon homme hanté de songeries humanitaires. Dans cet effrayant coup du sort qui brisait et emportait sa fortune, ainsi qu’un brin de paille, il trouvait des larmes pour les autres, éperdu de la boucherie inutile qui continuait, sans force pour la supporter davantage. Maintenant, cette canonnade scélérate lui cassait la poitrine, redoublait son mal.
— Oh ! ce canon, ce canon, faites-le taire tout de suite, tout de suite !
Et cet empereur qui n’avait plus de trône, ayant confié ses pouvoirs à l'impératrice-régente, ce chef d’armée qui ne commandait plus, depuis qu'il avait remis au maréchal Bazaine le commandement suprême, eut alors un réveil de sa puissance, l'irrésistible besoin d'être le maître une dernière fois. Depuis Châlons, il s'était effacé, n’avait pas donné un ordre, résigné à n'être qu'une inutilité sans nom et encombrante, un paquet gênant, emporté parmi
1^2 LES ROÜGON-MACQÜART.
les bagages des troupes. Et il ne se réveillait empereur que pour la défaite; le premier, le seul ordre qu’il devait donner encore, dans la pitié effarée de son cœur, allait être de hisser 1e drapeau blanc sur la citadelle, afin de demander un armistice.
— Oh! ce canon, ce canon!... Prenez un drap, une nappe, n’importe quoi ! Courez vite, dites qu’on le fasse taire !
L’aide de camp se hâta de sortir, et l’empereur continua sa marche vacillante, de la cheminée à la fenêtre, pendant que les. batteries tonnaient toujours, secouant la maison entière.
En bas, Delaherche causait encore avec Rose, lorsqu’un sergent de service accourut.
— Mademoiselle, on ne trouve plus rien, je ne puis pas mettre la main sur une bonne... Vous n’auriez pas un linge, un morceau de linge blanc?
— Voulez-vous une serviette?
— Non, non, ce n’est pas assez grand... Une moitié de , irap par exemple.
Déjà, Rose, obligeante, s’était précipitée vers l’armoire.
— C’est que je n’ai pas de drap coupé... Un grand linge
blanc, non! je ne vois rien qui fasse l’affaire... Ah! tenez, voulez-vous une nappe? ,
— Une nappe, parfeit ! c’est tout à fait ça.
Et il ajouta, en s'en allant :
— On va en faire un drapeau blanc, qu’on hissera sur la citadelle, pour demander la paix... Merci bien, mademoiselle.
Delaherche eut un sursaut de joie involontaire. Enfin, on allait donc être tmnquille ! Puis, cette joie lui parut sntipatriotique, il la refréna. Mais son cœur soulagé battait quand môme, et il regarda un colonel et un capitaine, suivis du sergent, qui sortaient à pas précipités de la Soush
Préfecture. Le colonel portait^ sous le bras, la nappe roulée. Il eut Tidée de les suivre, il quitta Rose, laquelle était très fière d'avoir fourni ce linge. A ce moment, deux heures sonnaient.
Devant rHôtel de Ville, Delaherche fut bousculé par tout un flot de soldats hagards qui descendaient du faubourg de la Cassine. Il perdit de vue le colonel, il renonça à la curiosité d'aller voir hisser le drapeau blanc. On ne le laisserait certainement pas entrer dans le Donjon; et, d'autre part, comme il entendait raconter que des obus tombaient sur le collège, il était envahi d'une inquiétude nouvelle: peut-être bien que sa fabrique flambait, depuis qu'il l'avait quittée. Il se précipita, repris de sa fièvre d'agitation^ se satisfaisant à courir ainsi. Mais des groupes barraient les rues, des obstacles déjà renaissaient à chaque carrefour. Rue Maqua seulement, il eut un soupir d'aise, quand il aperçut la monumentale façade de sa maison intacte, sans une fumée ni une étincelle. Il entra, il cria de loin à sa mère et à sa femme :
— Tout va bien, on hisse le drapeau blanc, on va cesser le feu !
Puis,^ il s'arrêta, car l'aspect de l'ambulance était vraiment effroyable.
Dans le vaste séchoir, dont on laissait la grande porte cuverte, non seulement tous les matelas étaient occupés, mais il ne restait même plus de place sur la litière étalée au bout de la salle. On commençait à mettre dé la paille entre les litSj on serrait les blessés les uns contre les autres. Déjà, on en comptait près de deux cents, et il en arrivait toujours. Les larges fenêtres éclairaient d'une clarté blanche toute cette souffrance humaine entassée. Parfois, à un mou-vrement trop brusque, un cri involoutaire s'élevait. Des râles d'agonie passaient dans l'air moite. Tout au fond, une plainte douce, presque chantante, ne cessait pas. Et le silence se faisait plus profond, une,
m LES RQÜGON-MACQÜART.
sorte de stupeur résignée, le morne accablement d’une chambre de mort, que coupaient seuls les pas et les chuchotements des infirmiers. Les blessures, pansées à la hâte sur le champ de bataille, quelques-unes même demeurées à vif, étalaient leur détresse, entre les lambeaux des capotes et des pantalons déchirés. Des pieds s’allongeaient, chaussés encore, broyés et saignants. Des genoux et des coudes, comme rompus à coups de marteau, laissaient pendre des membres inertes. Il y avait des mains cassées, des doigts qui tombaient, retenus à peine par un fil de peau. Les jambes et les bras fracturés semblaient les plus nombreux, raidis de douleur, d’une pesanteur de plomb. Mais, surtout, les inquiétantes blessures étaient celles qui avaient troué le ventre, la poitrine ou la tête. Des flancs saignaient par des déchirures affreuses, des nœuds d’entrailles s’étaient faits sous la peau soulevée, des reins entamés, hachés, tordaient les attitudes en des contorsions frénétiques. De part en part, des poumons étaient traversés, les uns d’un trou si mince, qu’il ne saignait pas, les autres d’une fente béante d’où la vie coulait en un flot rouge ; et les hémorragies internes, celles qu’on ne voyait point, foudroyaient les hommes, tout d’un coup délirants et noirs. Enfin, les têtes avaient souffert plus encore : mâchoires fracassées, bouillie sanglante des dents et de la langue ; orbites défoncées, l’œil à moitié sorti ; crânes ouverts, laissant voir la cervelle. Tous ceux dont les balles avaient touché la moelle ou le cerveau, étaient comme des cadavres, dans l’anéantissement du coma; tandis que les autres, les fracturés, les fiévreux, s’agitaient, demandaient à boire, d’une voix basse et suppliante.
Puis, à côté, sous le hangar où l’on opérait, c’était une autre horreur. Dans cette première bousculade, on ne procédait qu’aux opérations urgentes, celles que nécessitait l’état désespéré des blessés. Toute crainte d’héraor-
ragie décidait Bouroche à Tamputation immédiate. De même, il n’attendait pas pour chercher les projectiles au fond des plaies et les enlever, s’ils s’étaient logés dans quelque zone dangereuse, la base du cou, la région de l’aisselle, la racine de la cuisse, le pli du coude ou le jarret. Les autres blessures, qu’il préférait laisser en observation, étaient simplement pansées par les infirmiers, sur ses conseils. Déjà, il avait fait pour sa part quatre amputations, en les espaçant, en se donnant le repos d’extraire quelques balles entre les opérations graves ; et il commençait à se fatiguer. Il n’y avait que deux tables, la sienne et une autre, où travaillait un de ses aides. On venait de tendre un drap entre les deux, afin que les opérés ne pussent^ se voir. Et l’on avait beau les laver à l’éponge, les tables restaient rouges ; tandis que les seaux qu’on allait jeter à quelques pas, sur une corbeille de marguerites, ces seaux dont un verre de sang suffisait à rougir l’eau claire, semblaient être des seaux de sang pur, des volées de. sang noyant les fleurs de la pelouse. Bien que l’air entrât librement, une nausée montait de ces tables, de ces linges, de ces trousses, dans l’odeur fade du chloroforme.
Pitoyable en somme, Delaherche frémissait de compassion, lorsque l’entrée d’un landau, sous le porche, l’intéressa. On n’avait plus trouvé sans doute que cette voiture de maître, et l’on y avait entassé des blessés. II? J tenaient huit, les uns sur les autres. Le fabricant eut un cri de surprise terrifiée, en reconnaissant, dans le dernier qu’on descendit, le capitaine Beaudoin.
— Oh! mon paùvre ami !... Attendez ! je vais appeler ma mère et ma femme.
Elles accoururent, laissant le soin de rouler des bandes à deux servantes. Les infirmiers qui avaient saisi le capitaine, l’emportaient dans la salle ; et ils allaient le coucher en travers d’un tas de paille, lorsque Delaherche
LES ROÜGON-MACQUART.
aperçut, sur un matelas, un soldat qui ne bougeait plus, la face terreuse, les yeux ouverts.
— Dites donc, mais il est mort, celuWà !
— Tiens ! c"est vrai, murmura un infirmier. Pas la peine qu’il encombre !
Lui et un camarade prirent le corps, l’emportèrent au charnier qu’on avait établi derrière les cytises. Une douzaine de morts, déjà, s’y trouvaient rangés, raidis dans le dernier râle, les uns les pieds étirés, comme allongés par la souffrance, les autres déjetés, tordus en des postures atroces. 11 y en avait qui ricanaient, les yeux blancs, les dents à nu sous les lèvres retroussées ; tandis que plusieurs, la figure longue, affreusement triste, pleuraient encore de grosses larmes. Un, très jeune, petit et maigre, la tête à moitié emportée, serrait sur son cœur, de ses deux mains convulsives, une photographie de femme, une de ces pâles photographies de faubourg, éclaboussée de sang. Et, aux pieds des morts, pêle-mêle, des jambes et des bras coupés s’entassaient aussi, tout ce qu’on rognait, tout ce qu’on abattait sur les tables d’opération, le coup de balai de la boutique d’un boucher, poussant dans un coin les déchets, la chair et les os.
Devant le capitaine Beaudoin, Gilberte avait frémi. Mon Dieu! qu’il était pâle, coucjié sur ce matelas, la face toute blanche sous la saleté qui la souillait! Et la pensée que, quelques heures auparavant, il l’avait tenue entre ses bras, plein de vie et sentant bon, la glaçait d’effroi. Elle s’était agenouillée.
— Quel malheur, mon ami ! Mais ce n’est rien, n’est-ce pas?
Et, machinalement, elle avait tiré son mouchoir, elle lui en essuyait la figure, ne pouvant le tolérer ainsi, sali de sueur, de terre et de poudre. 11 lui semblait qu’elle le soulageait, en le nettoyant un peu.
— N’est-ce pas? ce n’est rien, ce n’est que votre jambe.
LA DEBACLE.
Le capitaine, dans une sorte de somnolence, ouvrait les yeux, péniblement. 11 avait reconnu ses amis, il s'efforçait de leur sourire.
— Oui, la jambe seulement... Je n'ai pas même senti le coup, j'ai cru que je faisais un faux pas et que je tombais...
Mais il parlait avec difficulté.
— Oh ! j'ai soif, j'ai soif!
Alors, madame Delahcrche, penchée à l'autre bord du matelas, s'empressa. Elle courut chercher un verre et une carafe d'eau, dans laquelle on avait versé un peu de cognac. Et, lorsque le capitaine eut vidé le verre avidement, elle dut partager le reste de^ la carafe aux blessés voisins : toutes les mains se tendaient, des voix ardentes la suppliaient. Un zouave, qui ne put en avoir, sanglota.
Delaherche, cependant, tâchait de parler au major, afin d'obtenir, pour le capitaine, un tour de faveur. Bouroche venait d'entrer dans la salle, avec son tablier sanglant, sa large face en sueur, que sa crinière léonine semblait incendier; et, sur son passage, les hommes se soulevaient, voulaient l'arrêter, chacun brûlant de passer tout de suite, d'être secouru et de savoir : c A moi, monsieur le major, à moi ! » Des balbutiements de prière le suivaient, des doigts tâtonnants effleuraient ses vêlements. Mai$ lui, tout à son affaire, soufflant de lassitude, organisait son travail, sans écouter personne. Il se parlait à voix haute, il les comptait du doigt, leur donnait des numéros, les classait : celui-ci, celui-là, puis cet autre ; un, deux, trois ; une mâchoire, un bras, une cuisse ; tandis que l'aide qui l'accompagnait, tendait l'oreille, pour tâcher de se souvenir.
— Monsieur le major, dit Delaherche, il y a là un capitaine, le capitaine Beaudoin...
Boüroche l'interrompit.
— Comment, Beaudoin est ici!... Ah! le pauvre bougre !
m LES ROUGON-MACQUART.
Il alla se planter devant le blessé. Mais, d’un coup d’œil, il dut voir la gravité du cas, car il reprit aussitôt, sans même se baisser pour examiner la jambe atteinte :
— Bon ! on va me l’apporter tout de suite, dès que j’aurai fait l’opération qu’on prépare.
Et il retourna sous le hangar, suivi par Delaherche, qui ne voulait pas le lâcher, de crainte qu’il n’oubliât sa promesse.
Cette fois, il s’agissait de la désarticulation d’une épaule, d’après la méthode de Lisfranc, ce que les chirurgiens appelaient une jolie opération, quelque chose d’élégant et de prompt, en tout quarante secondes à peine. Déjà, on chloroformait le patient, pendant qu’un aide lui saisissait l’épaule à deux mains, les quatre doigts sous l’aisselle, le pouce en dessus. Alors, Bouroche, armé du grand couteau long, après avoir crié : « Asseyez-le! > empoigna le deltoïde, transperça le bras, trancha le muscle ; puis, revenant en arrière, il détacha la jointure d’un seul coup; et le bras était tombé, abattu en trois mouvements. L’aide avait fait glisser ses pouces, pour boucher l’artère humérale. « Recouchez-le ! Bouroche eut un rire involontaire en procédant à la ligature, car il n’avait mis que trente-cinq secondes. Il ne restait plus qu’à rabattre le lambeau de chair sur la plaie, ainsi qu’une épaulette à plat. Cela était joli, à cause du danger, un homme pouvant se vider de tout son sang en trois minutes par l’artère humérale, sans compter qu’il y a péril de mort, chaque fois qu’on Rssoit un blessé, sous l’action du chloroforme.
Delaherche, glacé, aurait voulu fuir. Mais il n'en eut pas le temps, le bras était déjà sur la table. Le soldat amputé, une recrue, un paysan solide, qui sortait de sa torpeur, aperçut ce bras qu’un infirmier emportait, derrière les cytises. Il regarda vivement son épaule, la vil tranchée et saignante. Et il se fâcha, furieux.
— Ah! nom de Dieu! c’est bête, ce que vous avez fait là I
Bouroche, exténué, ne répondait point. Puis, Pair brave homme :
— J'ai fait pour le mieux, je ne voulais pas que lu claques, mon garçon... D’ailleurs, je t’ai consulté, tu m’as dit oui.
— J’ai dit oui, j’ai dit oui ! est-ce que je savais, moi !
Et sa colère tomba, il se mit à pleurer à chaudes larmes.
— Qu’est-ce que vous voulez que je foute, maintenant?
On le remporta sur la paille, on lava violemment la
toile cirée et la table ; et les seaux d’eau rouge qu’on jeta de nouveau, à la volée, au travers de la pelouse, ensanglantèrent la corbeille blanche de marguerites.
Mais Delaherche s’étonnait d’entendre toujours le canon. Pourquoi donc ne se taisait-il pas? La nappe de Rose^ maintenant, devait être hissée sur la citadelle. Et on aurait dit, au contraire, que le tir des batteries prussiennes augmentait d’intensité. C’était un vacarme à ne pas s’entendre, un ébranlement secouant les moins nerveux de la tête aux pieds, dans une angoisse croissante. Cela ne devait guère être bon, pour les opérateurs et pour les opérés, ces secousses qui vous arrachaient le cœur. L’ambulance entière en était bousculée, enfiévrée, jusqu’à l’exaspération.
— C’était fini, qu’ont-ils donc à continuer? s’écria Delaherche, qui prêtait anxieusement l’oreille, croyant à chaque seconde entendre le dernier coup.
Puis, comme il revenait vers Bouroche, pour lui rappeler le capitaine, il eut l’étonnement de le trouver par terre, au milieu d’une botte de paille, couché sur le ventre, les deux bras nus jusqu’aux épaules, enfoncé» dans deux seaux d’eau glacée. A bout de force morale et physique, le major se délassait là, anéanti, terrassé par une tristesse, une désolation immense, dans une de ces minutes d’agonie du praticien qui se sent impuissant. Celui-ci pourtant était un solide, une peau dure et un cœur
340 LES ROUGON-MACQÜART.
ferme. Mais il venait d’être touché par T c à quoi bon? > Le sentiment qu’il ne ferait jamais tout, qu’il ne pouvait pas tout faire, l’avait brusquement paralysé. A quoi bon? puisque la mort serait quand même la plus forte !
Deux infirmiers apportaient sur un brancard lé capitaine Beaudoin.
— Monsieur le major, se permit de dire Delaherche, voici le capitaine.
Bouroche ouvrit les yeux, retira ses bras des deux seaux, les secoua, les essuya dans la paille. Puis, se soulevant sur les genoux :
— Ah ! oui, foutre! à un autre... Voyons, voyons, la journée n’est pas finie.
Et il était debout, rafraîchi, secouant sa tête de lion aux cheveux fauves, remis d’aplomb par la pratique et par l’impérieuse discipline.
Gilberte et madame Delaherche avaient suivi le brancard ; et elles restèrent à quelques pas, lorsqu’on eut couché le capitaine sur le matelas, recouvert de la toile cirée.
— Bon ! c’est au-dessus de la cheville droite, disait Bouroche, qui causait beaucoup, pour occuper le blessé. Pas mauvais, à cette place. On s’en tire très bien... Nous allons examiner ça.
Mais la torpeur où était Beaudoin, le préoccupait visiblement. 11 regardait le pansement d’urgence, un simple lien, serré et maintenu sur le pantalon par un fourreau de baïonnette. Et, entre ses dents, il grognait, demandant quel était le salop qui avait fichu ça. Puis, tout d’un coup, il se tut. 11 venait de comprendre: c’était sûrement pendant le transport, au fond du landau empli de blessés, que le' bandage avait dû se détendre, glissant, ne comprimant plus la plaie, pe qui avait occasionné une très abondante hémorragie.
Violemment, Bouroche s'emporta contre un infirmier qui l'aidait.
— Bougre d'empoté, coupez donc vite!
L'infirmier coupa le pantalon et le caleçon, coupa le
soulier et la chaussette. La jambe, puis le pied apparurent, d'une nudité blafarde, tachée de sang. Et il y avait là, au-dessus de la cheville, un trou affreux, dans lequel l'éclat d'obus avait enfoncé un lambeau de drap rouge. Un bourrelet de chair déchiquetée, la saillie du muscle, sortait en bouillie de la plaie.
Gilberte dut s'appuyer contre un des poteaux du hangar. Ah ! cette chair, cette chair si blanche, cette chair sanglante maintenant, et massacrée ! Malgré son effroi, elle ne pouvait en détourner les yeux.
— Fichtre! déclara Bouroche, ils vous ont bien arrangé !
Il tâtait le pied, le trouvait froid, n'y sentait plus battre le pouls. Son visâge était devenu très grave, avec un pli de la lèvre, qui lui était particulier, en face des cas inquiétants.
— Fichtre ! répéta-t-il, voilà un mauvais pied !
Le capitaine, que l'anxiété tirait de sa somnolence, le regardait, attendait; et il finit par dire :
— Vous trouvez, major?
Mais la tactique de Bouroche était de ne jamais demander directement à un blessé l'autorisation d'usage, quand la nécessité d'une amputation s'imposait. Il préférait que le blessé s'y résignât de lui-même.
— Mauvais pied, murmura-t-il, comme s'il eût pensé tout haut. Nous ne le sauverons pas.
Nerveusement, Beaudoin reprit :
— Voyons, il faut en finir, major. Qu'en pensez-vous?
— Je pense que vous êtes un brave, capitaine, et que vous allez me laisser faire ce qu'il faut.
Les yeux du capitaine Beaudoin pâlirent, se troublèrent
842 LES ROUGON-MACQÜART.
d'une sorte de petite fumée rousse. II avait compris. Mais, malgré l'insupportable peur qui l'étranglait, il répondit simplement, avec bravoure :
— Faites, major.
Et les préparatifs ne furent pas longs. Déjà, l'aide tenait la serviette imbibée de chloroforme, qui fut tout de suite appliquée sous le nez du patient. Puis, au moment où la courte agitation qui précède l'anesthésie se produisait, deux infirmiers firent glisser le capitaine sur le matelas, de façon à avoir les jambes libres; et l'un d'eux garda la gauche, qu'il soutint; tandis qu'un aide, saisissant la droite, là serrait rudement des deux mains, à la racine de la cuisse, pour comprimer les artères.
Alors, quand elle vit Bouroche s'approcher avec le couteau mince, Gilberte ne put en supporter davantage.
— Non, non, c'est affreux !
Et elfe défaillait, elle s'appuya sur mad^ime Delaherche, qui avait dû avancer le bras pour l'empêcher de tomber.
— Mais pourquoi restez-vous?
Toutes deux, cependant, demeurèrent. Elles tournaient la tête, ne voulant plus voir, immobiles et tremblantes, serrées l'une contre l'autre, malgré leur peu de tendresse.
Ce fut sûrement à cette heure de la journée que le canon tonna le plus fort. Il était trois heures, et Delaherche, désappointé, exaspéré, déclarait n'y plus rien comprendre. Maintenant, il devenait hors de doute que, loin de se taire, les batteries prussiennes redoublaient leur feu. Pourquoi? que se passait-il? C'était un bombardement d'enfer, le sol tremblait, l'air s'embrasait. Autour de Sedan, la ceinture de bronze, les huit cents pièces des armées allemandes tiraient à la fois, foudroyaient les champs voisins d'un tonnerre continu ; et ce (eu convergent, toutes les hauteurs environnantes frappant tu centre, aurait brûlé et pulvérisé la ville en deux
LA DEBACLE.
heures. Le pis était que des obus recommençaient à tomber sur les maisons. Des fracas plus fréquents retentissaient. Il en éclata un rue des Vc*yards. Un autre écorna une cheminée haute de la fabrique, et des gravats dégringolèrent devant le hangar.
Bouroche Ijeva les yeux, grognant :
— Est-ce qu’ils vont nous achever nos blessés?... C’est insupportable, ce vacarme !
Cependant, l’infirmier tenait allongée la jambe du capitaine ; et, d’une rapide incision circulaire, le major Coupa la peau, au-dessous du genou, cinq centimètres plus bas que l’endroit où il comptait scier les os. Puis, vivement, à l’aide du même couteau mince, qu’il ne changeait pas pour aller vite, il détacha la peau, la releva tout autour, ainsi que l’écorce d’une orange qu’on pèle. Mais, comme il allait trancher les muscles, un infirmier s’approcha, lui parla à l’oreille.
— Le numéro deux vient de couler.
Dans l’effroyable bruit, le major n’entendit pas.
— Parlez donc plus haut, nom de Dieu ! J’ai les oreilles en sang, avec leur sacré canon.
— Le numéro deux vient de couler.
-I- Qui ça, le numéro deux ?
— Le bras.
— Ah! bon!... Eh bien! vous apporterez le trois, la mâchoire.
Et, avec une adresse extraordinaire, sans se reprendre, il trancha les muscles d’une seule entaille, jusqu’aux os. Il dénuda le tibia et le péroné, introduisit entre eux la compresse à trois chefs, pour les maintenir. Puis, d’un trait de scie unique, il les abattit. Et le pied resta auï mains de l’infirmier qui le tenait.
Peu de sang coula, grâce à la compression que l’aide exerçait plus haut, autour de la cuisse. La ligature des trois artères fut rapidement faite. Mais le major secouait
844 LÇS ROÜGON-MA'CQUART.
la tête; et, quand Taide eut enlevé ses doigts, il examina la plaie, en murmurant, certain que le patient ne pou- /ait encore rentendre :
— C’est- ennuyeux, les artérioles ne donnent pas dé sang.
Puis, d’un geste, il acheva son diagnostic : encore un pauvre bougre de fichu ! Et, sur son visage en sueur, la fatigue et la tristesse immenses avaient reparu, cette désespérance de 1’ « à quoi bon? », puisqu'on n’en sauvait pas quatre sur dix. Il s’essuya le front, il se mit à raibattre la peau et à faire les trois sutures d’approche.
Gilberte venait de se retourner. Delaherche lui avait dit que c’était fait, qu’elle pouvait voir. Pourtant, elle aperçut le pied du capitaine que l’infirmier emportait derrière les cytises. Le charnier s’augmentait toujours, deux nouveaux morts s’y allongeaient, l’un la bouche démesurément ouverte et noire, ayant l’air de hurler encore, l’autre rapetissé par une abominable agonie, redevenu à la taille d’un enfant chétif et contrefait. Le pis était que le tas des débris finissait pa^ déborder dans l’allée voisine. Ne sachant où poser convenablement le pied du capitaine, l’infirmier hésita, se décida enfin à le jeter sur le tas.
— - Eh bien! voilà qui est fait, dit le major à Beaudoin qu’on réveillait. Vous êtes hors d’affaire.
Mais le capitaine n’avait pas la joie du réveil, qui suit les opérations heureuses. Il se redressa un peu, retomba, bégayant d’une voix molle :
— Merci, major. J’aime mieux que ce soit fini.
Cependant, il sentit la cuisson du pansement à l’alcool.
Et, comme on approchait le brancard pour le remporter, une terrible détonation ébranla la fabrique entière : c’était un obus qui venait d’éclater en arrière du hangar, dans la petite cour où se trouvait la pompe. Des vitres volèrent en éclats tandis qu'une épaisse fumée envahissait l’am-
bulaiice. Dans la salle, une panique avait soulevé les blessés de leur couche de paille, et tous criaient d'épouvante, et tous voulaient fuir.
Delaherche se précipita, affolé, pour juger des dégâts Est-ce qu'on allait lui démolir, lui incendier sa maison, à présent? Que se passait-il donc? Puisque l'empereur voulait qu'on cessât, pourquoi avait-on recommencé?
— Nom de Dieu! remuez-vous! cria Bouroche aux infirmiers figés de terreur. Lavez-moi la table, apportezmoi le numéro trois!
On lava la table, on jeta une fois encore les seaux d'eau rouge à la volée, au travers de la pelouse. La corbeille de mpguerites ii'était plus qu'une bouillie sanglante,, de la verdure et des fleurs hachées dans du sang. Et le major, à qui on avait apporté le numéro trois, se mit, pour se délasser un peu, à chercher une balle qui, après avoir fracassé le maxillaire inférieur, devait s'être logée sous la langue. Beaucoup de sang coulait et lui engluait les doigts.
Dans la salle, le capitaine Beaudoin était de nouveau couché sur son matelas. Gilberte et madame Delaherche avaient suivi le brancard. Delaherche lui-màme, malgré son agitation, vint causer un moment.
— Reposez-vous, capitaine. Nous allons faire préparer une chambre, nous vous prendrons chez nous.
Mais, dans sa prostration, le blessé eut un réveil, une minute de lucidité.
— Non, je crois bien que je vais mourir.
Et il les regardait tous les trois, les yeux élargis, pleins de l'épouvante de la mort.
— Oh ! capitaine, qu'est-ce que vous dites là? murmura Gilberte en s'efforçant de sourire, toute glacée. Vous serez debout dans un mois.
Il secouait la tête, il ne regardait plus qu'elle, avec un immense regret de la vie dans les yeux, une lâcheté de
846 LES ROüGON-MACQUART.
s’en aller ainsi, trop jeune, sans avoir épuisé la joie d’être.
— Je vais mourir, je vais mourir... Ah! c’est affreux...
Puis, tout d’un coup, il aperçut son uniforme souillé et
déchiré, ses mains noires, et il parut souffrir de son état, devant des femmes. Une honte lui vint de s’abandonner ainsi, la pensée qu’il manquait de correction acheva de lui rendre toute une bravoure. Il réussit à reprendre d’une voix gaie :
— Seulement, si je meurs,^ je voudrais mourir les mains propres... Madame, vous seriez bien aimable de mouiller une serviette et de me la donner.
Gilberte courut, revint avec la serviette, voulut lui en frotter les mains elle-même. A partir de ce moment, il montra un très grand courage, soucieux de finir en homme de bonne compagnie. Delaherche l’encourageait, aidait sa femme à l’arranger d’une façon convenable. Et la vieille madame Delaherche, devant ce mourant, lorsqu’elle vit le ménage s’empresser ainsi, sentit s’en aller sa rancune. Une fois encore elle se tairait, elle qui savait et qui s’était juré de tout dire à son fils. A quoi bon désoler la maison, puisque la mort emportait la faute?
Ce fut fini presque tout de suite. Le capitaine Beaudoin, qui s’affaiblissait, retomba dans son accablement. Une sueur glacée lui inondait le front et le cou. Il rouvrit un instant les yeux, tâtonna comme s’il eût cherché une couverture imaginaire, qu’il se mit à remonter jusqu’à son menton, les mains tordues, d’un mouvement doux et entêté.
— Oh! ]*ai froid, j’ai bien rroid.
. Et il passa, il s’éteignit, sans hoquet, et son visage tranquille, aminci, garda une expression d’infinie tristesse.
Delaherche veilla à ce que le corps, au lieu d’être porté au charnier, fût déposé dans une remise voisine. Il voulait forcer Gilberte, toute bouleversée et pleurante, à se
retirer chez elle. Mais elle déclara qu'elle aurait trop peur maintenant, seule, et qu'elle préférait rester avec sa befle-mère, dans l'agitation de l'ambulance, on elle s'étourdissait. Déjà, elle courait donner à boire à un chasseur d'Afrique que la fièvre faisait délirer, elle aidait un infirmier à panser la main d'un petit soldat, une recrue de vingt ans, qui était venu, à pied, du champ de bataille, le pouce emporté; et, comme il était gentil et drôle, plaisantant sa blessure d'un air insouciant de Parisien farceur, elle finit par s'égayer avec lui.
Pendant l'agonie du capitaine, la canonnade semblait avoir augmenté encore, un deuxième obus était tombé dans le jardin, brisant un des arbres centenaires. Des gens affolés criaient que tout Sedan brûlait, un incendie considérable s'étant déclaré dans le faubourg de la Cassine. C'était la fin de tout, si ce bombardement continuait longtemps avec une pareille violence.
— Ce n’est pas possible, j'y retourne ! dit Delaherche hors de lui.
— Où donc? demanda Bouroche.
— Mais à la Sous-Préfecture, pour savoir si l'empereur se moque de nous, quand il parle de faire hisser le drapeau blanc.
Le major resta quelques secondes étourdi par cette idée du drapeau blanc, de la défaite, de la capitulation, qui tombait au milieu de son impuissance à sauver tous les pauvres bougres en bouillie, qu'on lui amenait. Il eut un geste de furieuse désespérance.
— Allez au diable! nous n'en sommes pas moins tous
foutus ! .
Dehors, Delaherche éprouva une difficulté plus grande à se frayer un passage parmi les groupes qui avaient grossi. Les rues, de minute en minute, s’emplissaient davantage, du flot des soldats débandés. Il questionna plusieurs des officiers qu'il rencontra : aucun n'avait
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aperçu le drapeau blanc sur la citadelle. Enfin, un colonel déclara Tavoir entrevu un instant, le temps de le hisser et de rabattre. Cela aurait tout expliqué, soit que les Allemands n'eussent pu le voir, soit que, Tayant vu apparaître et disparaître, ils eussent redoublé leur feu, en comprenant que l'agonie était proche. Même une histoire circulait déjà, la folle colère d'un général, qui s'était précipité, à l'apparition du drapeau blanc, l'avait arraché de ses mains, brisant la hampe, foulant le linge. Et les batteries prussienne^s tiraient toujours, les projectiles pleuvaient sur les toits et dans les rues, des maisons brûlaient, une femme venait d'avoir la tête broyée, au coin de la place Turenne.
A la Sous-Préfecture, Delaherche ne trouva pas Rose dans la loge du concierge. Toutes les portes étaient ouvertes, la déroute commençait. .Alors, il monta, ne se heurtant que dans des gens effarés, sans que personne lui adressât la moindre question. Au premier étage, comme il hésitait, il rencontra la jeune fille.
— Oh ! monsieur Delaherche, ça se gâte... Tenez! regardez vite, si vous voulez voir l'empereur.
En effet, à gauche, une porte, mal fermée, bâillait; et, par cette fente, on apercevait l'empereur, qui avait repris sa marche chancelante, de la cheminée à la fenêtre. Il piétinait, ne s'arrêtait pas, malgré d'intolérables souffrances.
Un aide de camp venait d'entrer, celui qui avait si mal refermé la porte, et l'on entendit l'empereur qui lui demandait, d'une voix énervée de désolation :
— Mais enfin, monsieur, pourquoi tire-t-on toujours, puisque j'ai fait hisser le drapeau blanc?
C'était son tourment devenu insupportable, es canon qui ne cessait pas, qui augmentait de violence, à chaque minute. Il ne pouvait s'approcher de la fenêtre, sans en être frappé au cœur. Encore du sang, encore des vies
humaines fauchées par sa faute! Chaque minute entassait d'autres morts, inutilement. Et, dans sa révolte de rêveur attendri, il avait déjà, à plus de dix reprises, adressé sa question désespérée aux personnes qui entraient.
— Mais enfin, pourquoi tire-t-on toujours, puisque j'ai fait hisser le drapeau blanc ?
L'aide de camp murmura une réponse, que Delaherche ne put saisir. Du reste, l'empereur ne s'était pas arrêté, cédant quand même à son besoin de retourner devant cette fenêtre, où il défaillait, dans le tonnerre continu de la canonnade. Sa pâleur avait ^andi encore, sa longue face, morne et tirée, mal essuyée du fard du matin, disait son agonie.
A ce moment, un petit homme vif, l'uniforme poussiéreux, dans lequel Delaherche reconnut le général Lebrun, traversa le palier, poussa la porte, sans se faire annoncer. Et, tout de suite, une fois de plus, on distingua la voix anxieuse de l'empereur.
— Mais enfin, général, pourquoi tire-t-on toujours, puisque j'ai fait hisser le drapeau blanc?
L'aide de camp sortait, la porte fut refermée, et Delaherche ne put même entendre la réponse du général. Tout avait disparu.
— Ah ! répéta Rose, ça se gâte, je le comprends bien, à la mine de ces messieurs. C’est comme ma nappe, je ne la reverrai pas, il y en a qui disent qu'on l'a déchirée... Dans tout ça, c'est l'empereur qui me fait de la peine, car il est plus malade que le maréchal, il serait mieux dans son lit que dans cette pièce, où il se ronge à toujours marcher.
Elle était très émue, sa jolie figure blonde exprimait une pitié sincère. Aussi Delaherche, dont la ferveupbonapartiste se refroidissait singulièrement depuis deux jours, la trouva-t-il un peu sotte. En bas, pourtant, il resta en-
J50 les roogon-macqdart.
core un instant avec elle, guettant le départ du général : Lebrun. Et, quand celui-ci reparut, il le suivit. !
Le général Lebrun avait expliqué à l’empereur que, si l’on voulait demander un armistice, il fallait qu’une lettre, signée du commandant en chef de l’armée française, fût remise au commandant en chef des armées allemandes. Puis, il s’était offert pour écrire cette lettre et pour se mettre à la recherche du général de Wimpffen, qui la signerait. Il emportait la lettre, il n’avait que la trainte de ne pas trouver ce dernier, ignorant sur quel point du champ de bataille il pouvait être. Dans Sedan, d’ailleurs, la cobue devenait telle, qu’il dut marcher au pas de son cheval ; ce qui permit à Delaherche de l’accompagner jusqu’à la porte du Méni'.
Mais, sur la route, le général Lebrun prit le galop, et il eut la chance, conïme il arrivait à Balan, d’apercevoir le général de Wimpffen. Celui-ci, quelques minutes plus tôt, avait écrit à l’empereur : € Sire, venez vous mettre à la tête de vos troupes, elles tiendront à honneur de vous ouvrir un passage à travers les lignes ennemies. > Aussi entra-t-il dans une furieuse colère, au seul mot d’armistice. Non, non! il ne signerait rien, il voulait se battre ! Il était trois heures et demie. Et ce fut peu de temps après qu’eut lieu la tentative héroïque et désespérée, cette poussée dernière, pour ouvrir une trouée au travers des Bavarois, en marchant une fois encore sur Bazeilles. Par les rues de Sedan, par les champs voisins, afin de rendre du cœur aux troupes, on mentait, on criait : « Bazaine arrive ! Bazaine arrive ! » Depuis le matin, c’était le rêve de beaucoup, on croyait entendre le canon de l’armée de Metz, à chaque batterie nouvelle que démasquaient les Allemands. Douze cents hommes environ furent réunis, des soldats débandés de tous les corps, où toutes les armes se mêlaient ; et la petite colonne se lança glorieusement, sur la route balayée de mitraille.
LA DEBACLE.
au pas de course. D'abord, ce fui cuperbe, les hommes qui tombaient n’arrêtaient pas l’élan des autres, on parcourut près de cinq cents mètres avec une véritable furie de courage. Mais, bientôt, les rangs s’éclaircirent, les plus braves se replièrent. Que faire contre l’écrasement du nombre ? Il n’y avait là que la témérité folle d'un chef d’armée qui ne voulait pas être vaincu. Et le général de Wimplfen finit par se trouver seul avec le général Lebrun, sur cette route de Balan et de Bazeilles, qu’ils durent définitivement abandonner. Il ne restait qu’à battre en retraite sous les murs de Sedan.
Delaherche, dès qu’il avait perdu de vue le général, s’était hâté de retourner à la fabrique, possédé d’une idée unique, celle de monter de nouveau à son observatoire, pour suivre au loin les événements. Mais, comme il arrivait, il fut un instant arrêté, en se heurtant, sous le porche, au colonel de Vineuil, qu’on amenait, avec sa botte sanglante, à moitié évanoui sur du loin, au fond d’une carriole de maraîcher. Le colonel s’était obstiné à vouloir rallier les débris de son régiment, jusqu’au moment où il était tombé de cheval. Tout de suite, on le monta dans une chambre du premier étage, èt Bouroche qui accourut, n’ayant trouvé qu’une fêlure de la cheville, se contenta de panser la plaie, après en avoir retiré des morceaux de cuir de la botte. Il était débordé, exaspéré, il redescendit en criant qu’il aimerait mieux se couper une jambe à lui-même, que de continuer à faire son métier si salement, sans le matériel convenable ni les aides nécessaires. En bas, en effet, on ne savait plus où mettre les blessés, on s’était décidé à les coucher sur la pelouse, dans l’herbe. Déjà, il y en avait deux rangées, attendant, se lamentant au plein air, sous les obus qui continuaient à pleuvoir. Le nombre des hommes amenés à l’ambulance, depuis midi, dépassait quatre cents, et le major avait fait demander des chirurgiens, sans qu’on lui envoyât
LES ROtJGON-MACQÜART.
autre chose qu*un jeune médecin de la ville. Il ne pouvait suffire, il sondait, taillait, sciait, recousait^ hors de lui, désolé de voir qu’on lui apportait toujours plus de besogne qu’il n’en faisait. Gilberte, ivre d’horreur, prise de la nausée de tant de sang et de larmes, était restée près de son oncle, le colonel, laissant en bas madame Delaherchei donner â boire aux fiévreux et essuyer les visages moites des agonisants.
Sur la terrasse, vivement, Delaherche tâcha de se rendre compte de la situation. La ville avait moins souffert qu’on ne croyait, un seul incendie jetait une gresse fumée noire, dans le faubourg de la Cassine. Le fort du Palatinat ne tirait plus, faute sans doute de munitions. Seules, les pièces de la porte de Paris lâchaient encore un coup, de loin en loin. Etj tout de suite, ce qui l’intéressa, ce fut de constater qu’on avait de nouveau hissé un drapeau blanc sur le donjon; mais on ne devait pas l’apercevoir du champ de bataille, car le feu continuait, aussi intense. Des toitures voisines lui cachaient la route de Balan, il ne put y suivre le mouvement des troupes. D’ailleurs, ayant mis son œil à la lunette qui était restée braquée, il venait de retomber sur l’état-major allemand,) qu’il avait déjà vu à cette place, dès midi. Le maître, le minuscule soldat de plomh, haut comme la moitié du petit doigt, dans lequel il croyait- avoir reconnu le roi de Prusse, se trouvait toujours debout, avec son uniforme sombre, en avant des autres officiers, la plupart couchés sur l’herbe, étincelants de broderies. Il y avait là des officiers étrangers, dés aides de camp, des généraux, des maréchaux de cour, des princes, tous pourvus de lorgnettes, suivant depuis, le matin l’agonie de l’armée française, comme au spectacle. Et je drame formidable s’achevait.
De cette hauteur boisée de la Marfée, le roi Guillaume venait d’assister à la jonction de ses troupes. G’èn était
LA UÊBâGLE.
fait, la troisième armée, sous les ordres de son fils, le prince royal de Prusse, qui avait cheminé par Saint- Menges et Fleigneux, prenait possession du plateau d’Illy ; tandis que la quatrième, qu,e commandait le prince royal de Saxe, arrivait de son côté au rendez-vous, par Daigny et Givonne, en tournant le bois de la Garenne. Le XI* corps et le V* donnaient ainsi la main au XII* corps et à la garde. Et Teffort suprême pour briser le cercle, au moment où il se fermait, Tinutile et glorieuse charge de la division Margueritte avait arraché au roi un cri d’admiration : « Ah ! les braves gens ! y> Maintenant, l’enveloppement mathématique, inexorable, se terminait, les mâchoires de l’étau s’étaient rejointes, il pouvait embras- -ser d’un coup d’œil l’immense muraille d’hommes et de canons qui enveloppait l’armée vaincue. Au nord, l’étreinte devenait de plus en plus étroite, refoulait les fuyards dans Sedan, sous le feu redoublé des batteries, dont la ligne ininterrompue bordait l’horizon. Au midi, Bazeilles conquis, vide et morne, finissait de brûler, jetant de gros tourbillons de fumée et d’étincelles ; pendant que les Bavarois, maîtres de Balan, braquaient des canons, à trois cents mètres des portes de la ville. Et les autres batteries, celles de la rive gauche, installées à Pont-Maugis, à Noyers, à Frénois, à Wadelincourt, qui tiraient sans un arrêt depuis bientôt douze heures, tonnaient plus haut, complétaient l’infranchissable ceinture de flammes, jusque sous les pieds du roi.
Mais le roi Guillaume, fatigué, lâcha un instant sa lorgnette; et il continua de regarder à l’œil nu. Le soleil oblique descendait vers les bois, allait se coucher dans un ciel d’une pureté sans tache. Toute la vaste campagne €n était dorée, baignée d’une lumière si limpide, que les moindres détails prenaient une netteté singulière. Il distinguait les maisons de Sedan, avec les petites barres noires des fenêtres, les remnarts, la forterefsse, ce sys-
354 LES ROUGON-MACQUART
tème compliqué de défense dont les arêtes se découpaient d’un trait vif. Puis, alentour, épars au milieu des terres, c’étaient les villages, frais et vernis, pareils aux fermes des boîtes de jouets, Donchery à gauche, au bord de sa plaine rase, Douzy et Carignan à droite, dans les prairies. Il semblait qu’on aurait compté les arbres de la forêt des Ardennes, dont l’océan de verdure se perdait jusqu’à la frontière. La Meuse, aux lents détours, n’était plus, sous cette lumière frisante, qu’une rivière d’or fin. Et la bataille atroce, souillée de sang, devenait une peinture délicate, vue de si haut, sous l’adieu du soleil': des cavaliers morts, des chevaux éventrés semaient le plateau de Floing de taches gaies; yers la droite, du côté de Givonne, les dernières bousculades de la retraite amusaient l’œil du tourbillon de ces points noirs, courant, se culbutant; tandis que, dans la presqu’île d’Iges, à gauche, une batterie bavaroise, avec ses canons gros comme des allumettes, avait l’air d’être une pièce mécanique bien montée, tellement la manœuvre pouvait se suivre, d’une régularité d’horlogerie. C’était la victoire, inespérée, foudroyante, et le roi n’avait pas de remords, devant ces cadavres si petits, ceà milliers d’hommes qui tenaient moins de place que la poussière des routes, cette vallée immense où les incendies de Bazeilles, les massacres d’Illy, les angoisses de Sedan, n’empêchaient pas l’impas sible nature d’être belle, à cétte fin sereine d’un beau jour.
Mais, tout d’un coup, Dcîaherche aperçut, gravissant les pentes de la Marfée, un général français, vêtu d’une tunique bleue, monté sur un cheval noir, et que précédait un hussard, avec un drapeau blanc. C’était le général Reille, chargé par l’empereur de porter au roi de Prusse cette lettre : « Monsieur mon Frère, n’ayant pu mourir au milieu de mes troupes, il ne me reste qu’à remettre mon épée entre les mains de Votre Majesté. Je suis, de Votre Majesté, le bon Frère. Napoléon. » Dans sa hâte
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d’arrêter la tuerie, puisqu’il n’était plus le maître, l’empereur se livrait, espérant attendrir le vainqueur. Et Oelaherche vit le général Reille s’arrêter à dix pas du roi, descendre de cheval, puis s’avancer pour remettre la lettre, sans arme, n’ayant aux doigts qu’une cravache. Le soleil se couchait dans une grande lueur rose, le roi s’assit sur une chaise, s’appuya au dossier d’une autre chaise, que tenait un secrétaire, et répondit qu’il acceptait l’épée en attendant l’envoi d’un officier, qui pourrait traiter de la capitulation.
A cette heure, autour de Sedan, de toutes les positions perdues, de Floing, du plateau d'Illy, du bois de la Garenne, de la vallée de la Givonne, de la route de Bazeilles, un flot épouvanté d’hommes, de chevaux et de canons refluait, roulait vers la ville. Cette place forte, sur laquelle on avait eu Tidée désastreuse de s’appuyer, devenait une tentation funeste, Tabri qui s’ofirait aux fuyards, le salut où se laissaient entraîner les plus braves, dans la démoralisation et la panique de tous. Derrière les remparts, là-bas, on s’imaginait qu’on échapperait enfin à cette terrible artillerie, grondant depuis bientôt douze heures; et il n’y avait plus de conscience, plus de raisonnement, la bête emportait l’homme, c’était la folie de l’instinct galopant, cherchant le trou, pour se terrer et dormir.
Au pied du petit mur, lorsque Maurice, qui baignait d’eau fraîche le visage de Jean, vit qu^il rouvrait les yeux, il eut une exclamation de joie.
— Ah! mon pauvre bougre, je t’ai cru fichu!... Et ce n’est pas pour te le reprocher, mais ce que tu es lourd !
Étourdi encore, Jean semblait s’éveiller d’un songe. Puis, il dut comprendre, se souvenir, car deux grosses larmes roulèrent sur ses joues. Ce Maurice si frêle, qu’il siimait, qu’il soignait comme un enfant, il avait donc trouvé, dans l’exaltation de son amitié, des bras assez forts, pour l’apporter jusque-là !
— Attends que je voie un peu ta caboche.
La blessure n’était presque rien, une simple éraflure du cuir chevelu, qui avait saigné beaucoup. Les cheveux, que le sang collait à présent, avaient formé tampon. Aussi se garda-t-il bien de les mouiller, pour ne pas rouvrir la plaie.
— Là, tu es débarbouillé, tu as repris figure humaine... Attends encore, que je te coiffe.
Et, ramassant, à côté, le képi d’un soldat mort> il le lui posa avec précaution sur la tête.
— C’est juste ta pointure... Maintenant, si tu peux marcher, nous voilà de beaux garçons.
Jean se mit debout, secoua la tête, pour s’assurer qu’elle était solide. Il n’avait plus que le crâne un peu lourd. Ça irait très bien. Et il fut saisi d’un attendrissement d’homme simple, il empoigna Maurice, l’étouffa sur son cœur, en ne trouvant que ces mots :
— Ah ! mon cher petit, mon cher petit !
Mais les Prussiens arrivaient, il s’agissait de ne pas flâner derrière le mur. Déjà, le lieutenant Rochas battait en retraite, avec ses quelques hommes, protégeant le drapeau,,que le sous-lieutenant portait toujours sous son bras, roulé autour de ta hampe. Lapoulle, très grand, pouvait se hausser, lâchait encore des coups de feu, par-dessus le chaperon; tandis que Pache avait remis son chassepot en bandoulière, jugeant sans douté que c’était assez, qu’il aurait fallu maintenant manger et dormir. Jean et Maurice, courbés en deux, se hâtèrent de les rejoindre. Ce n’étaient ni les fusils ni les cartouches qui manquaient : il suffisait de se baisser. De nouveau, ils s’armèrent, ayant tout abandonné là-bas, le sac et le reste, quand l’un avait dû charger l’autre sur ses épaules. Le mur s’étendait jusqu’au bois de la Garenne, et la petite bande, se croyant sauvée, se jeta vivement derrière une fermé, puis de là gagna les arbres.
— Ah ! dit Rochas, qui gardait sa belle confiance, iné-
LES ROUGON-MACQUART
branlable, nous allons souffler un moment ici, avant de reprendre l’offensive.
Dès les premiers pas, tous sentirent qu’ils entraient dans un enfer; mais ils ne pouvaient reculer, il fallait quand même traverser le bois, leur seule ligne de retraite. A cette heure, c’était un bois effroyable, le bois de la désespérance et de la mort. Comprenant que des troupes se repliaient par là, les Prussiens le criblaient de balles, le couvraient d’obus. Et il était comme flagellé d’une tempête, tout agité et hurlant, dans le fracassement de ses branches. Les obus coupaient les arbres, les balles faisaient pleuvoir les feuilles, des voix de plainte semblaient sortir des troncs fendus, des sanglots tombaient avec les ramures trempées de sève. On aurait dit la détresse d’une cohue enchaînée, la terreur et les cris de milliers d’êtres cloués au sol, qui ne pouvaient fuir, sous cette mitraille. Jamais angoisse n’a soufflé plus grande que dans la forêt bombardée.
Tout de suite, Maurice et Jean, qui avaient rejoint leurs compagnons, s’épouvantèrent. Ils marchaient alors sous une haute futaie, ils pouvaient courir. Mais les balles sifflaient, se croisaient, impossible d’en comprendre la direction, de manière à se garantir, en filant d’arbre en arbre. Deux hommes furent tués, frappés dans le dos, frappés à la face. Devant Mauricé, un chêne séculaire, le tronc broyé par un obus, s’abattit, avec la majesté tragique d’un héros, écrasant tout à son entour. Et, au moment où le jeune homme sautait en arrière, un hêtre colossal, à sa gauche, qu’un autre obus venait de découronner, se brisait, s’effondrait, ainsi qu’une charpente de cathédrale. Où fuir? de quel côté tourner ses pas? Ce n’étaient, de toutes parts, que des chutes de branches, comme dans un édifice immense qui menacerait ruine et dont tes salles se succéderaient sous des plafonds croulants. Puis, lorsqu’ils eurent sauté dans un ta lis pour échapper à cet
écrasement des grands arbres, ce fut Jean qui manqua d’être coupé en deux par un projectile, qui heureusement n’éclata pas. Maintenant, ils ne pouvaient plus avancer, au milieu de la foule inextricable des arbustes Les tiges minces les liaient aux épaules; les hautes herbes se nouaient à leurs chevilles ; des murs brusques de broussailles les immobilisaient, pendant que les feuillages volaient autour d’eux, sous la faux géante qui fauchait le bois. A côté d’eux, un autre homme, foudroyé d’une balle au front, resta debout, serré entre deux jeunes bouleaux. Vingt fois, prisonniers de ce taillis, ils sentirent passer la mort.
— Sacré bon Dieu ! dit Maurice, nous n’en sortirons pas.
Il était livide, un frisson le reprenait; et Jean, si brave,
qui le matin l’avait réconforté, pâlissait lui aussi, envahi / d’un froid de glace. C’était la peur, l’horrible peur, conta-f gieuse, irrésistible. De nouveau, une grande soif les brûlait, une insupportable sécheresse de la bouche, uno contraction de la gorge, d’une violence douloureuse d’étranglement. Cela s’accompagnait de malaises, de nausées au creux de l’estomac; tandis que des pointes d’aiguille lardaient leurs jambes. Et, dans cette souffrance toute physique de la peur, la tête serrée, ils voyaient filer des milliers de points noirs, comme s’ils avaient pu, au passage, distinguer 1a nuée volante des balles.
— Ah! fichu sort! bégaya Jean, c’est vexant tout de même d’être là, à se faire casser la gueule pour les autres, quand les autres sent quelque part, à fumer tranquille, ment leur pipe!
Maurice, éperdu, hagard, ajouta :
— Oui, pourquoi est-ce moi plutôt qu’un autre?
C’était la révolte du moi, l’enragement égoïste de l’in- ,
dividu qui ne veut pas se sacrifier pour l’espèce et finir. ^
— Et encore, reprit Jean, si l’on savait la raison, si ça devait servir à quelque chose!
m LES ROÜGGN-MACQUART.
Puis, levant les yeux, regardant le ciel :
— Avec ça, ce coehon de soleil qui ne se décide pas à foutre le camp! Quand il sera couché etqu’il fera nuit, on ne se battra plus peut-être !
Depuis longtemps déjà, ne pouvant savoir Theure, n'ayant même pas conscience du temps, il guettait ainsi la chute lente du soleil, qui lui semblait ne plus marcher, > arrêté là-bas, au-dessus des bois deia rive gauche. Et ce n'était même pas lâcheté, c'était un besoin impérieux, grandissant, de ne plus entendre les obus ni les balles, de s'en aller ailleurs, de s'enfoncer en terre, pour s'y anéantir. Sans le respect humain, la gloriole de faire son devoir devant les camarades, on perdrait la tête, on filerait malgré soi, au éalop.
Cependant, Maurice et Jean, de nouveau, s'accoutumaient; et, dans l'excès de leur affolement, venait une sorte d'inconscience et de griserie, qui était de la bra^ voure. Ils finissaient par ne plus même se hâter, au travers du bois njaudit. L'horreur s’était encore accrue, parmi ce peuple d'arbres bombardés, tués à leur poste, s'abattant de tous côtés comme des soldats immobiles et géants. Sous les frondaisons, dans le délicieux demi-jour verdâtre, au fond des asiles mystérieux, tapissés de mousse, soufflait la mort brutale. Les sources solitaires étaient violées, des mourants râlaient jusque dans les coins perdus, ou des amoureux seuls s'étaient égarés jusque-là. Un homme, la poitrine traversée d'une balle, avait eu le temps de crier « touché ! » en tombant sur la face, mort, ün autre qui venait d'avoir les deux jambes brisées par un obus, continuait à rire, inconscient de sa blessure, croyant simplement s'être heurté contre une racine. D'autres, les membres troués, atteints mortellement, pariaient et couraient encore, pendant plusieurs mètres, avant de culbuter, dans une convulsion brusque. Au premier moment, les plaies les plus profondes se sentaient à
peine, et plus tard seulement les effroyables souffrances commençaient, jaillissaient en cris et en larmes.
Ah! le bois scélérat, la forêt massacrée, qui, «au milieu du sanglot des arbres expirants, s'emplissait peu à peu de la détresse hurlante des blessés! Au pied d'un chêne, Maurice et Jean aperçurent un zouave qui poussait un cri continu de bête égorgée, les entrailles ouvertes. Plus loin, un autre était en feu : sa ceinture bleue brûlait, la flamme gagnait et grillait sa barbe; tandis que, les reins cassés sans doute, ne pouvant bouger, il pleurait à chaudes larmes. Puis, c'était un capitaine, le bras gauche arraché, le flanc droit percé jusqu'à 1a cuisse, étalé sur le ventre, qui se traînait sur les coudes, en demandant qu'on l'achevât, d'une voix aiguë, effrayante de supplication. D'autres, d'autres encore souffraient abominablement, semaient les sentiers herbus en si grand nombre, qu'il fallait prendre garde, pour ne pas les écraser au passage. Mais les blessés, les morts ,ne comptaient plus. Le camarade qui tombait, était abandonné, oublié. Pas même un regard en arrière. C'était le sort. A un autre, à soi peut-être !
Tout d'un coup, comme on atteignait la lisière du bois, un cri d'appel retentit.
— A moi!
C'était le sous-lieutenant, porteur du drapeau, qui venait de recevoir une balle dans le poumon gauche. Il était tombé, crachant le sang à pleine bouche. Et, voyant que personne ne s'arrêtait, il eut la force de se reprendre et de crier :
— Au drapeau!
D'un bond, Rochas, revenu sur ses pas, prit le drapeau, dont la hampe s'était brisée ; tandis que le sous-lieutenant murmurait, les mots empâtés d'une écume sanglante :
— Moi, j'ai mon compte, je m'en fous!... Sauvez le drapeau!
Et il resta seul, à se tordre sur la mousse, dans ce coin
délicieux du bois, arrachant les herbes de ses mains crispées, la poitrine soulevée par un râle qui dura pendant des heures.
Enfin, on était hors de ce bois d'épouvante. Avec Maurice et Jean, il ne restait de la petite bande que le lieutenant Rochas, Pache et Lapoulle. Gaude, qu'on avait perdu, sortit à son tour d'un fourré, galopa pour rejoindre les camarades, son clairon pendu à l'épaule. Et c'était un vrai soulagement, de se retrouver en rase campagne, respirant à l'aise. Le sifflement des balles avait cessé, les obus ne tombaient pas, de ce côté du vallon.
Tout de suite, devant la porte charretière d'une ferme, ils entendirent des jurons, ils aperçurent un général qui se fâchait, monté sur un cheval fumant de sueur. C'était le général Bourgain-Desfeuilles, le chef de leur brigade, couvert lui-même de poussière et l'air brisé de fatigue. Sa grosse figure colorée de bon vivant exprimait l'exaspération où le jetait le désastre, qu'il regardait comme une malechance personnelle. Depuis le matin, ses soldats ne l'avaient plus revu. Sans doute il s'était égaré sur le ehamp de bataille, courant après les débris de sa brigade, très capable de se faire tuer, dans sa colère contre ces batteries prussiennes qui balayaient l’Empire et sa fortune d'officier aimé des Tuileries.
— Tonnerre de Dieu! criait-il, il n'y a donc plus per« sonne, on ne peut donc pas avoir un renseignement, dans ce fichu pay^ !
Les habitants de la ferme devaient s’être enfuis au fond des bois. Enfin, une femme très vieille parut sur la porte, quelque servante oubliée, que ses mauvaises jambes avaient clouée là.
— Eh! la mère, par ici !...vOù est-ce, la Belgique?
Elle le regardaitj^ébétée) n'ayant pas l'air de comprendre. Alors, il perdit toufe mesure, oublia qu'il s'adressait à une paysanne, gueulant qu'il n'avait pas envie
LA DÊBAGLEi
de se faire prendre au piège comme un serin, en rentrant à Sedan, qu"il allait foutre le camp à l’étranger, lui, et raide ! Des soldats s’étaient approchés, qui l’écoutaient.
— Mais, mon général, dit un sergent, on ne peut plus passer, il y a des Prussiens partout... C’était bon ce matin, de filer.
Des histoires, en effet, circulaient déjà, des compagnies séparées de leurs régiments, qui, sans le vouloir, avaient passé la frontière, d’autres qui, plus tard, étaient même parvenues à percer bravement les lignes ennemies, avant la jonction complète.
Le général, hors de lui, haussait les épaules.
— Voyons, avec des bons bougres comme vous, est-ce qu’on ne passe pas où l’on veut?... Je trouverai bien cinquante bons bougres pour se faire encore casser la gueule.
Puis, se retournant vers la vieille paysanne :
— Eh ! tonnerre de Dieu! la mère, répondez donc!... La Belgique, où est-ce?
Cette fois, elle ^ait compris. Elle tendit vers lei grands bois sa main décharnée.
— Là-bas, là-bas!
— Hein? qu’est-ce que vous dites?... Ces maisons qu’on aperçoit, au bout des champs?
— Oh! plus loin, beaucoup plus loin!... Là-bas, tout là-bas !
Du coup, le général étouffa de rage.
— Mais, c’est dégoûtant, ün sacré pays pareil! On ne sait jamais comment il est fait... La Belgique était là, on craignait de sauter dedans, sans le vouloir; et, maintenant qu’on veut y aller, elle li’y est plus... Non, non! c’est trop à la fin ! qu’ils me prennent, qu’ils fassent de moi ce qu’ils voudront, je vais me coucher!
Et, poussant son cheval, sautant sur la selle comme une outre gonflée d’un vent de colère, il galopa du côté de Sedan.
LES ROUGON-MACQÜART.
Le chemin tournait, et Ton descendait dans !e Fond de Givonne, un faubourg encaissé entre des coteaux, où la route qui montait vers les bois, était bordée de petites ïviaisons et de jardins. Un tel flot de fuyards Tencombrait à ce moment, que le lieutenant Rochas se trouva comme bloqué, avec Pache, Lapoulle et Gaude, contre une auberge, à Pangle d’un carrefour. Jean et Maurice eurent de la peine à les rejoindre. Et tous furent surpris d’entendre une voix épaisse d’ivrogne qui les interpellait.
— Tiens! celte rencontre !... Ohé, la coterie!... Ah! c’est une vraie rencontre tout de même !
Ils reconnurent Chouteau, dans l’auberge, accoudé à une des fenêtres du rez-de-chaussée. Très ivre, il continua, eitre deux hoquets :
— Dites donc, vous gênez pas, si vous avez soif... Y en a encore pour les camarades...
D’un geste vacillant, par-dessus son épaule, il appelait quelqu’un, resté au fond de la salle.
— Arrive, feignant... Donne à boire à ces messieurs...
Ce fut Loubet qui parut à son tour, tenant dans chaque
main une bouteille pleine, qu’il agitait en rigolant. II était moins ivre que l’autre, il cria de sa voix de blague parisienne, avec le nasillement des marchands de coco, un jour de fête publique :
— A la fraîche, à la fraîche, qui veut boire !
On ne les avait pas revus, depuis qu’ils s’en étaient allés, sous le prétexte de porter à l’ambulance le sergent Sapin. Sans doute, ils avaient erré ensuite, flânant, évitant les coins où tombaient les obus. Et ils venaient d’échouer là, dans cette auberge mise au pillage.
Le lieutenant Rochas fut indigné.
— Attendez, bandits, je vas vous faire siroter, pendant que nous tous, nous crevons à la peine !
Mais Chouteau n’accepta pas la réprimande.
— Ah ! tu sais, espèce de vieux toqué, il n’y a plus de
lieutenant, il n’y a que des hommes libres... Les Prussiens ne f en ont donc pas fichu assez, que tu veux t’en faire coller encore?
Il fallut retenir Rochas, qui parlait de lui casser la tête. D’ailleurs, Loubet lui-même, avec ses bouteilles dans les bras, s’efforçait de mettre la paix.
— Laissez donc ! faut pas se manger, on est tous trères !
Et, avisant Lapoulle et Pache, les deux camarades de l’escouade :
— Faites pas les serins, entrez, vous autres, qu’on vous rince le gosier !
Un instant, Lapoulle hésita, dans l’obscure conscience que ce serait mal, de faire la fête, lorsque tant de pauvres bougres avalaient leur langue. Mais il était si éreinté, si épuisé de faim et de soif! Tout d’un coup, il se décida, entra dans l’auberge d’un saut, sans une parole, en poussant devant lui Pache, également silencieux et tenté, qui s’abandonnait. Et ils ne reparurent pas.
— Tas de brigands ! répétait Rochas. On devrait tous les fusiller !
Maintenant, il n’avait plus avec lui que Jean, Maurice et Gaude, et tous quatre étaient peu à peu dérivés, malgré leur résistance, dans le torrent des fuyards qui coulait à plein chemin. Déjà, ils se trouvaient loin de l’auberge. \ C’était la déroute roulant vers les fossés de Sedan, en un | flot bourbeux, pareil à l'amas de terres et de cailloux/ qu’un orage, battant les hauteurs, entraîne au fond des vallées. De tous les plateaux environnants, par toutes les pentes, par tous les plis de terrain, par la route de Floing, par Pierremont, par le cimetière, par le Champ de Mars, aussi bien que par le Fond de Givonne, la même cohue ruisselait en un galop de panique sans cesse accru.
Et que reprocher à ces misérables hommes, qui, depuis douze heures, attendaient immobiles, sous la foudroyante
LES ROÜGON-MACQÜART.
artillerie d’un ennemi invisible, contre lequel ils ne pouvaient rien? A présent, les batteries les prenaient de face, de flanc et de dos, les feux convergeaient de plus en plus, à mesure que Tarmée battait en retraite sur la ville, c’était l’écrasement en plein tas, la bouillie humaine au fond du trou scélérat, où l’on était balayé. Quelques régiments du 7* corps, surtout du côté de Floing, se repliaient en assez bon ordre. Mais, dans le Fond de Givonne, il n’y avait plus ni rangs, ni chefs, les troupes se bousculaient, éperdues, faites de tous les débris, de zouaves, de turcos, de chasseurs, de fantassins, le plus grand nombre sans armes, les uniformes souillés et déchirés, les mains noires, les visages noirs, avec des yeux sanglants qui sortaient des orbites, des bouches enflées, tuméfiées d’avoir hurlé des gros mots. Par moments, un cheval sans cavalier se ruait, galopait, renversant des soldats^ trouant la foule d’un long remous d’effroi. Puis, des canons passaient d’un train de folie, des batteries débandées^ dont les artilleurs, comme emportés par l’ivresse, sans crier gare, écrasaient tout. Et le piétinement de troupeau ne cessait pas, un défilé compact, flanc contre flanc, une fuite en masse où tout de suite les vides se comblaient, dans la hâte instinctive d’être là-bas, à l’abri, derrière un mur.
Jean, de nouveau, leva la tête, se tourna vers le couchant. Au travers de l’épaisse poussière que les pieds soulevaient, les rayons de l’astre brûlaient encore les faces en sueur. Il faisait très beau, le ciel était d’un bleu admirable.
— C’est crevant tout de même, répéta-t-il, ce cochon de soleil qui ne se décide pas à foutre le camp !
Soudain, Maurice, dans une jeune femme qu’il regardait, collée contre une maison, sur le point d’y être écrasée par le flot, eut la stupeur de reconnaître sa sœur Henriette. Depuis près d’une minute, il la voyait, restait béant. Et ce fût elle qui parla la première, sans paraître surprise.
— Ils Font fusillé à Bazeilles... Oui^ j'étais là... Alors, comme je veux que le corps me soit rendu, j'ai eu une idée...
Elle ne nommait ni les Prussiens, ni Weiss. Tout le monde devait comprendre; Maurice, en effet, comprit. Il l'adorait, il eut un sanglot.
— Ma pauvre chérie!
Vers deux heures, lorsqu'elle était revenue à elle, Henriette s'était trouvée, à Bal an, dans la cuisine de gens qu'elle ne connaissait pas, la tête tombée sur une table, pleurant. Mais ses larmes cessèrent. Chez cette silencieuse, si frêle, déjà l’héroïne se réveillait. Elle ne craignait rien, elle avait une âme ferme, invincible. Dans sa douleur, elle ne songeait plus qu'à ravoir le corps de son mari, pour l'ensevelir. Son premier projet fut, simplement, de retourner à Bazeilles. Tout le monde l'en détourna, lui en démontra l'impossibilité absolue. Aussi finit-elle par chercher quelqu'un, un homme qui l'accompagnerait, ou qui se chargerait des démarches nécessaires. Son choix tomba sur un cousim à elle, autrefois sous-directeur de la Raffinerie générale, au Chêne, à l'époque où Weiss y était employé. Il avait beaucoup aimé son mari, il ne lui refuserait pas son assistance. Depuis deux ans, à la suite d'un héritage fait par sa femme, il s'étak retiré dans une belle propriété, l'Ermitage, dont les terrasses s'étageaient près de Sedan, de l'autre côté du Fond de Givonne. Et c'était à l'Ermitage qu'elle so rendait, au milieu des obstacles, arrêtée à chaque pas, en continuel danger d'être piétinée et tuée.
Maurice, à qui elle expliquait brièvement son projet, l'approuva.
— Le cousin Dubreuil a toujours été bon pour nous...
Il te sera utile...
Puis, une idée lui vint à lui-même. Le lieutenant Rochas voulait sauver le drapeau. Déjà, l'on avait proposé
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de le couper, d’en emporter chacun un moiceau sous sa chemise, ou bien de l’enfouir au pied d’un arbre, en prenant des points de repère, qui auraient permis de l’exhumer plus tard. Mais ce drapeau lacéré, ce drapeau enterré comme un mort, leur serrait trop le cœur. Ils auraient voulu trouver autre chose.
Aussi, lorsque Maurice leur proposa de remettre le drapeau à quelqu’un de sûr, qui le cacherait, le défendrait au besoin, jusqu’au jour où il le rendrait intact, tous acceptèrent.
— Eh bien! reprit le jeune nomme en s’adressant à sa sœur, nous allons avec toi voir si Dubreuil est à l’Ermitage... D’ailleurs, je ne veux plus te quitter.
Ce n’était pas facile de se dégager de la cohue. Ils y parvinrent, se jetèrent dans un chemin creux qui montait vers la gauche. Alors, ils tombèrent au milieu d’un véritable dédale de sentiers et de ruelles, tout un faubourg fait de cultures maraîchères, de jardins, de maisons de plaisance, de petites propriétés enchevêtrées les unes dans les autres; et ces sentiers, ces ruelles, filaient entre des murs, tournaient à angles brusques, aboutissaient à des impasses : un merveilleux camp retranché pour la guerre d’embuscade, des coins que dix hommes pouvaient défendre pendant des heures contre un régiment. Déjà, des coups de feu y pétillaient, car le faubourg dominait Sedan, et la garde prussienne arrivait, de l’autre côté du vallon.
Lorsque Maurice et Henriette, que suivaient les autres, curent tourné à gauche, puis à droite, entre deux interminables murailles, ils débouchèrent tout d’un coup devant la porte grande ouverte de l’Ermitage. La propriété, avec son petit parc, s’étageait en trois larges terrasses; et c’était sur une de ces terrasses que le corps de logis se dressait, une grande maison carrée, à laquelle conduisait une allée d’ormes séculaires. En face, séparées
par l'étroit Talion, profondément encaissé, se trouvaient d’autres propriétés, à la lisière d'un bois.
Henriette s'inquiéta de cette porte brutalement ouTerte.
— Ils n'y sont plus, ils auront dû partir.
En effet, Dubreuil s'était résigné, la veille, à emmener sa femme et ses enfants à Bouillon, dans la certitude du désastre qu'il prévoyait. Pourtant, la maison n'était pas vide, une agitation s'y faisait remarquer de loin, à travers les arbres. Comme la jeune femme se hasardait dans la grande allée, elle recula, devant le cadavre d'un soldat prussien.
— Fichtre ! s'écria Rochas, on s'est donc cogné déjà par ici!
Tous alors voulurent savoir, poussèrent jusqu’à l’habitation ; et ce qu'ils virent les renseigna: les portes et les fenêtres du rez-de-chaussée avaient dû être enfoncées à coups de crosse, les ouvertures bâillaient sur les pièces mises à sac, tandis que des meubles, jetés dehors, gisaient sur le gravier de la terrasse, au bas du perron. Il y avait surtout là tout un meuble de salon bleu-ciel, le canapé et les douze fauteuils, rangés au petit bonheur, pêle-mêle, autour d'un grand guéridon, dont le marbre blanc s’était fendu. Et des zouaves, des chasseurs, des soldats de la ligne, d’autres appartenant à l'infanterie de marine, couraient derrière les bâtiments et dans l’allée, lâchant des coups de feu sur le petit bois d’en face, par-dessus le vallon.
— Mon lieutenant, expliqua un zouave à Rochas, ce sont des salops de Prussiens, que nous avons trouvés en train de tout saccager ici. Vous voyez, nous leur avons réglé leur compte... Seulement, les salops reviennent dix contre un, ça ne va pas être commode.
Trois autres cadavres de soldats prussiens s’allongeaient sur la terrasse. Comme Henriette, cette fois, les regardait fixement, sans doute avec la pensée de son mari, qui lui
LES ROÜGON-MACQÜART.
aussi dormait là-bas, défiguré dansle sang et la poussière, une balle, près de sa tête, frappa un arbre qui se trouvait derrière elle. Jean s'était précipité.
— Ne restez pas là!... Vite, vite, cachez-vous dans la maison !
Depuis qu'il l'avait revue, si changée, si éperdue de détresse, il la regardait d'un cœur crevé de pitié, en se la rappelant telle qu'elle lui était apparue, la veille, avec son sourire de bonne ménagère. D’abord, il n’avait rien trouvé à lui dire, ne sachant même pas si elle le reconnaissait. Il aurait voulu se dévouer pour elle, lui rendre de la tranquillité et de la joie.
— Attendez-nous dans la maison... Dès qu’il y aura du danger, nous trouverons bien à vous faire sauver par là-haut.
Mais elle eut un geste d’indifférence.
— A quoi bon?
Cependant, son frère la poussait lui aussi, et elle dut monter les marches, rester un instant au fond du vestibule, d’où son regard enfilait l’allée. Dès lors, elle assista au combat.
Derrière un des premiers ormes, se tenaient Maurice et Jean. Les troncs centenaires, d’une ampleur géante, pouvaient aisément abriter deux hommes. Plus loin, le clairon Gaude avait rejoint le lieutenant Rochas, qui s’obstinait à garder le drapeau, puisqu'il ne pouvait le confier à personne ; et il l’avait posé près de lui, contre l’arbre, pendant qu'il faisait le coup de feu. Chaque tronc, d’ailleurs, était habité. Les zouaves, les chasseurs, les soldats de 1 infanterie de marine, d’un bout de l’allée à l’autre, s'effaçaient, n'allongeaient la tête que pour tirer.
En face, dans le petit bois, le nombre des Prussiens devait augmenter sans cesse, car la fusillade devenait plus vive. On ne voyait personne, à peine le profil rapide d’un komme, par instants, qui sautait d'un arbre à un autre.
Une maiscn de campagne, aux volets verts, se trouvait également occupée par des tirailleurs, dont les coups de feu partaient des fenêtres entr’ouvertes du rez-de-chaussée. Il était environ quatre heures, le bruit du canon se ralentissait, se taisait peu à peu ; et Ton était là, à se tuer encore, comme pour une querelle personnelle, au fond de ce trou écarté, d’où Ton ne pouvait apercevoir le drapeau blanc, hissé sur le Donjon. Jusqu’à la nuit noire, malgré l’armistice, il y eut ainsi des coins de bataille qui s’entêtèrent, on entendit la fusillade persister dans le faubourg du Fond de Givonne et dans les jardins du Petit- Pont.
Longtemps, on continua de la sorte à se cribler de balles, d’un bord du vallon à l’autre. De temps en temps, dès qu’il avait l’imprudence de se découvrir, un homme tombait, la poitrine trouée. Dans l’allée, il y avait trois nouveaux morts. Un blessé, étendu sur la face, râlait affreusement, sans que personne songeât à l’aller retourner, pour lui adoucir l’agonie.
Soudain, comme Jean levait les yeux, il vit Henriette, qui était tranquillement revenue, glisser un sac sous la tête du misérable, en guise d’oreiller, après l’avoir couché sur le dos. Il courut, la ramena violemment derrière l’arbre, où il s’abritait avec Maurice.
— Vous voulez donc vous faire tuer?
Elle parut ne pas avoir cbnscience de sa témérité folle.
— Mais non... C’est que j’ai peur, toute seule dans ce vestibule... J’aime bien mieux être dehors.
Et elle resta avec eux. Ils la firent asseoir à leurs pkds, contre le tronc, tandis qu’ils continaient à tirer leurs der nières cartouches, à droite, à gauche, dans un enragement tel, que la fatigue et la peur s’en étaient allées. Une inconscience complète leur venait, ils n’àgissaient plus que machinalement, la tête vide, ayant perdu jusqu’à l’instinct de la conservation.
LES ROÜGON-MACQÜART.
— Regarde donc, Maurice, dit brusquement Henriette^ est-ce que ce n’est pas un soldat de la garde prussienne, ce mort, devant nous?
Depuis un instant, elle examinait un des corps que l’ennemi avait laissés là, un garçon trapu, aux fortes moustaches, couché sur le flanc, dans le gravier de la terrasse. Le casque à pointe avait roulé à quelques pas, la jugulaire rompue. Et le cadavre portait en effet l’uniforme de la garde : le pantalon gris foncé, la tunique bleue, aux galons blancs, le manteau roulé, noué en bandoulière.
— Je t’assure, c’est de la garde... J’ai une image, chei nous... Et puis, la photographie que nous a envoyée le cousin Gunther..,
Elle s’interrompit, s’en alla de son air paisible jusqu’au mort, avant même qu’on pût l’en empêcher. Elle s’était penchée.
— La patte est rouge, cria-t-elle, ah! je l’aurais parié.
Et elle revint, pendant qu’une grêle de balles sifflait à
ses oreilles.
— Oui, la patte est rouge, c’était fatal... Le régiment du cousin Gunther.
Dès lors, ni Maurice ni Jean n’obtinrent qu’elle se tînt à l’abri, immobile. Elle se remuait, avançait la tête, voulait quand même regarder vers le petit bois, dans une préoccupation constante. Eux, tiraient toujours, la repoussaient du genou, quand elle se découvrait trop. Sans doute, les Prussiens commençaient à s’estimer en nombre suffisant, prêts à l’attaque, car ils se montraient, un flot moutonnait et débordait entre les arbres; et ils subissaient des pertes terribles, toutes les balles françaises portaient, culbutaient des hommes.
— Tenez! dit Jean le voilà peut-être, votre cousin... Cet officier qui vient de sortir de la maison aux volets verts, en face.
Un capitaine était là, en effet, reconnaissable au collet
LA DÉBACLK.
d or de sa tunique et à Taigle d’or que le soleil oblique faisait flamber sur son casque. Sans épaulettes, le sabre à la main, il criait un ordre d’une voix sèche; et la distance était si faible, deux cents mètres à peine, qu’on le distinguait très nettement, la taille mince, 1e visage rose et dur, avec de petites moustaches blondes.
Henriette le détaillait de ses yeux perçants.
— C’est parfaitement lui, répondit-elle sans s’étonner. Je le reconnais très bien.
D’un geste fou, Maurice l’ajustait déjà.'^
— Le cousin... Ah! tonnerre de Dieu! il va payer pour Weiss.
Mais, frémissante, elle s’était soulevée, avait détourné le chassepot, dont le coup alla se perdre au ciel.
— Non, non, pas entre parents, pas entre gens qui se connaissent... C’est abominable!
Et, redevenue femme, elle s’abattit, derrière l’arbre, en pleurant à gros sanglots. L’horreur la débordait, elle n’était plus qu’épouvante et douleur.
Rochas, cependant, triomphait. Autour de lui, le feu des quelques soldats, qu’il excitait de sa voix tonnante, avait pris une telle vivacité^ à la vue des Prussiens, que ceux-ci, reculant, rentraient dans le petit bois.
— Tenez ferme, mes enfants! ne lâchez pas!... Ah! les capons, les voilà qui filent! nous allons leur régler leur compte!
Et il était gai, et il semblait repris d’une confiance immense. Il n’y avait pas eu de défaites Cette poignée d’hommes, en face de lui, c’étaient les armées allemandes, qu’il allait culbuter d’un coup, très à l’aise. Son grand corps maigre, sa longue figure osseuse, au nez busqué, tombant dans une bouche violente et bonne, riait d’une allégresse vantarde, la joie du troupier qui a conquis le monde entre sa belle et une bouteille de bon vin.
— Parbleu ! mes enfants, nous ne sommes là que pour
LES ROUGON-MACQÜART.
leur foutre une raclée... Et ça ne peut pas finir autrement. Hein? ça nous changerait trop, d'être battus!... Battus! est-ce que c'est possible? Encore un effort, mes enfants, et ils ficheront le camp comme des lièvres !
Il gueulait, gesticulait, si brave homme dans l'illusion de son ignorance, que les soldats s’égayaient avec lui. brusquement, il cria :
— A coups de pied au cul ! à coups de pied au cul, jusqu’à la frontière!... Victoire, victoire !
Mais, à ce moment, comme l'ennemi, de l'autre côté du vallon, paraissait en effet se replier, une fusillade terrible éclata sur la gauche. C'était l'éternel mouvement tournant, tout un détachement de la garde qui avait fait le tour par le Fond de Givonne. Dès lors, la défense de l'Ermitage devenait impossible, la douzaine de soldats qui en défendaient encore les terrasses, se trouvaient entre deux feux, menacés d'être coupés de Sedan. Des hommes tombèrent, il y eut un instant de confusion extrême. Déjà des Prussiens franchissaient le mur du parc, accouraient par les allées, en si grand nombre, que le combat s'engagea, à la baïonnette. Tête nue, la veste arrachée, un zouave, un bel homme à barbe noire, faisait surtout une besogne effroyable, trouant les poitrines qui craquaient, les ventres qui mollissaient, essuyant sa baïonnette rouge du sang de l’un, dans le flanc de l'autre; et, comme elle se cassa, il continua, en broyant des crânes, à coups de crosse ; et, comme un faux pas le désarma définitivement, il sauta à la gorge d'un gros Prussien, d'un tel bond, que tous deux roulèrent sur le gravier, jusqu'à la porte défoncée de la cuisine, dans une embrassade mortelle. Entre les . arbres du parc, à chaque coin des pelouses, d'autres tueries entassaient les morts. Mais la lutte s'acharna devant le perron, autour du canapé et des fauteuils bleu-ciel, une bousculade enragée d'hommes qui se brûlaient la face à bout portant, qui se déchiraient des
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dents et des ongles, faute d’un couteau pour s'ouvrir la poitrine.
Et Gaude, alors, avec sa face douloureuse d'homme qui avait eu des chagrins dont il ne parlait jamais, fut pris d’une folie héroïque. Dans cette défaite dernière, tout en sachant que la compagnie était anéantie, que pas un homme ne pouvait venir à son appel, il empoigna son clairon, l’emboucha, sonna au ralliement, d’une telle haleine de tempête^ qu’il semblait vouloir faire se dresser les morts. Et les Prussiens arrivaient, et il ne bougeait pas, sonnant plus fort, à toute fanfare. Une volée de balles l’abattit, son dernier souffle s’envola en une note de cuivre, qui emplit le ciel d’un frisson.
Debout, sans pouvoir comprendre, Rochas n’avait pas fait un mouvement pour fuir. Il attendait, il bégaya :
— Eh bien! quoi donc? quoi donc?
Cela ne lui entrait pas dans la cervelle, que ce fût la défaite encore. On changeait tout, même la façon de se battre. Ces gens n’auraient-ils pas dû attendre, de l’autre côté du vallon, qu’on allât les vaincre? On avait beau en tuer, il en arrivait toujours. Qu’est-ce que c’était que cette fichue guerre, où l’on se rassemblait dix pour en écraser un, où l’ennemi ne se montrait que le soir, après vous avoir mis en déroute par toute une journée de prudente canonnade? Ahuri, éperdu, n’ayant jusque-lâ rien compris à la campagne, il se sentait enveloppé, emporté par quelque chose de supérieur, auquel il ne résistait plus, bien qu’il répétât machinalement, dans son obstination :
— Courage, mes enfants, la victoire est là-bas !
D’un geste prompt, cependant, il avait repris le drapeau. C’était sa pensée dernière, le cacher^ pour que les Prussiens ne l’eussent pas. Mais, bien que la hampe fût rompue, elle s’embarrassa dans ses jambe's, il faillit tomber. Des balles sifflaient, il sentit la mort, il arracha la
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soie du drapeau, la déchira, cherchant à l’anéantir. Et ce fut à ce moment que, frappé au cou, à la poitrine, aux jambes, il s’affaissa parmi ces lambeaux tricolores, comme vêtu d’eux. Il vécut encore une minute, les yeux élargis, voyant peut-être monter à l’horizon la vision vraie de la guerre, l’atroce lutte vitale qu’il ne faut accepter que d’un cœur résigné et grave, ainsi qu’une loi. Puis, il eut un petit hoquet, il s’en alla dans son ahurissement d’enfant, tel qu’un pauvre être borné, un insecte joyeux, écrasé sous la nécessité de l’énorme et impassible nature. Avec lui, finissait une légende.
Tout de suite, dès l’arrivée des Prussiens, Jean et Maurice avaient battu en retraite, d’arbre en arbre, en protégeant le plus possible Henriette, derrière eux. Ils ne cessaient pas de tirer, lâchaient un coup, puis gagnaient un abri. En haut du parc, Maurice connaissait une petite porte, qu’ils eurent la chance de trouver ouverte. Vivement, ils s’échappèrent tous les trois. Ils étaient tombés dans une étroite traverse qui serpentait entre deux hautes murailles. Mais, comme ils arrivaient au bout, des coups de feu les firent se jeter à gauche, dans une autre ruelle. Le malheur voulut que ce fût une impasse. Ils durent revenir au galop, tourner à droite, sous une grêle dp balles. Et, plus tard, jamais ils ne se souvinrent du chemin qu’ils avaient suivi. On se fusillait encore à chaque angle de mur, dans ce lacis inextricable. Des batailles s’attardaient sous les portes charretières, les moindres obstacles étaient défendus et emportés d’assaut, avec un acharnement terrible. Puis, tout d’un coup, ils débouchèrent sur la route du Fond de Givonne. près de Sedan.
Une dernière fois, Jean leva la tête, regarda vers l’ouest, d’où montait une grande lueur rose; et il eut enfin un soupir de soulagement immense.
— Ah! ce cochon de soleil, le voilà donc qui se couche !
D’ailleurs, tous les trois galopaient, galopaient, sans reprendre haleine. Autour d’eux, la queue extrême des fuyards coulait toujours à pleine route, d’un train sans cesse accru de torrent débordé. Quand ils arrivèrent à la porte de Balan, ils durent attendre, au milieu d’une bousculade féroce. Les chaînes du pont-levis s’étaient rompues, il ne restait de praticable que la passerelle pour les piétons; de sorte que les canons et les chevaux ne pouvaient passer. A la poterne du Château, à la porte de la Cassine, l’encombrement, disait-on, était plus effroyable encore. C'était l’engouffrement fou, tous les débris de l’armée roulant sur les pentes, venant se jeter dans la ville, y tomber avec un bruit d’écluse lâchée, comme au fond d’un égout. L’attrait funeste de ces murs achevait de pervertir les plus braves.
Maurice avait pris Henriette entre ses bras ; et, frémissant d’impatience :
— Ils ne vont pas fermer la porte au moins, avant que tout le monde soit rentré.
Telle était la crainte de la foule. A droite, â gauche, cependant, des soldats campaient déjà sur les talus; tandis que, dans les fossés, des batteries, un pêle-mêle de pièces, de caissons et de chevaux était venu s’échouer.
Mais des appels répétés de clairons retentirent, suivis bientôt de la sonnerie claire de la retraite. On appelait les soldats attardés. Plusieurs arrivaient encore au pas de course, des coupe de feu éclataient, isolés, de plus en plus rares, dans le faubourg. Sur la banquette intérieure du parapet, on laissa des détachements, pour défendre les approches; et la porte fut enfin fermée. Les Prussiens n’étaient pas à plus de cent mètres. On les voyait aller et venir sur la route de Balan^ en train d’occuper tranquillement les maisons et les jardins.
Maurice et Jean, qui poussaient devant eux Henriette, pour la protéger des bourrades, étaient rentrés parmi les
LES RODGON-MACQDART.
derniers dans Sedan. Six heures sonnaient. Depuis près d’une heure déjà, la canonnade avait cessé. Peu à peu, les coups de fusil isolés eux-mêmes se turent. Alors, du vacarme assourdissant, de l’exécrable tonnerre qui grondait depuis le lever du soleil, rien ne demeura, qu’un néant de mort. La nuit venait, tombait à un lugubre, un effrayant silence.^
Vers cinq heures ei demie, avant la fermeture des portes, Delaherche était de nouveau retourné à la Sous- Préfecture, dans son anxiété des conséquences, maintenant qu'il savait la bataille perdue. Il resta là pendant près de trois heures, à piétiner au travers du pavé de la cour, guettant, interrogeant tous les officiers qui passaient; et ce fut ainsi qu'il apprit les événements rapides : la démission envoyée, puis retirée par le général de Wimpffen, les pleins pouvoirs qu'il avait reçus de l'empereur, pour aller obtenir, du grand quartier prussien, en faveur de l'armée vaincue, les conditions les moins fâcheuses, enfin la réunion d'un conseil de guerre, chargé de décider si l'on devait essayer de continuer la lutte, en défendant la forteresse. Durant ce conseil, où se trouvaient réunis une vingtaine d'officiers supérieurs, et qui lui parut durer un siècle, le fabricant de drap monta plus de vingt fois les marches du perron. Et, brusquement, à huit heures un quart, il en vit descendre le général de Wimpffen très rouge, les yeux gonflés, suivi d'un colonel et de deux autres généraux. Ils sautèrent en selle, ils s’en allèrent par le pont de Meuse. C'était la capitulation acceptée, inévitable.
Delaherche, rassuré, songea qu'il mourait de faim et résolut de retourner chez lui. Mais^ dès qu'il se retrouva dehors, il demeura hésitant, devant l'encombrement effroyable qui avait achevé de se produire. Les rues, les places étaient gorgées, bondées, emplies à un tel point
d’hommes, de chevaux, de canons, que cette masse com- | pacte semblait y avoir été entrée de force, à coups de quelque pilon gigantesque. Pendant que, sur les remparts, bivouaquaient les régiments qui s’étaient repliés en bon ordre, les débris épars de tous les corps, les fuyards de ' toutes les armes, une tourbe grouillante avait submergé la ville, un entassement, un flot épaissi, immobilisé, où l’on ne pouvait plus remuer ni bras ni jambes. Les roues des canons, des caissons, des voitures innombrables, s’enchevêtraient. Les chevaux fouaillés, poussés dans tous les sens, n’avaient plus la place pour avancer ou reculer. Et les hommes, sourds aux menaces, envahissaient les maisons, dévoraient ce qu’ils trouvaient, se couchaient où ils pouvaient, dans les chambres, dans les caves. Beaucoup étaient tombés sous les portes, barrant les vestibules. D’autres, sans avoir la force d’aller plus loin, gisaient sur les trottoirs, y dormaient d’un sommeil de mort, ne se levant même pas sous les pieds qui leur meurtrissaient un membre, aimant mieux se faire écraser que de se donner la peine de changer de place.
Alors, Delaherche comprit la nécessité impérieuse de la capitulation. Dans certains carrefours, les caissons se touchaient, un seul obus prussien, tombant sur un d’eux, aurait fait sauter les autres; et Sedan entier se serait^ allumé comme une torche. Puis, que faire d’un pareil amas de misérables, foudroyés de faim et de fatigue, sans cartouches, sans vivres? Rien que pour déblayer les rues, il eût fallu tout un jour. La forteresse elle-même n’était pas armée, la ville n’avait pas d’approvisionnements Dans le conseil, c’étaient là les raisons que venaient de donner les esprits sages, gardant la vue nette de la situation, au milieu de leur grande douleur patriotique; et les officiers les plus téméraires, ceux qui frémissaient en criant qu’une armée ne pouvait se rendre ainsi, avaient dû baish
LA DEBACLE.
ger la tête, sans trouver les moyens pratiques de recommencer la lutte, le lendemain.
Place Turenne et place du Rivage, Delaherche parvint à se frayer péniblement un passage dans la cohue. En passant devant Fliôtel de la Croix d'Or, il eut une vision morne de la salle à manger, pù des généraux étaient assis, muets, devant la table vide. Il n’y avait plus rien, pas même du pain. Cependant, le général Bourgain-Desfeuilles, qui tempêtait dans la cuisine, dut trouver quelque chose, car il se tut et monta vivementJ’escalier, les mains embarrassées d’un papier gras. Une telle foule était là, à regarder de la place, au travers des vitres, cette table d’hôte lugubre, balayée par la disette, que le fabricant de drap dut jouer des coudes, comme englué, reperdant parfois, sous une poussée, le chemin qu’il avait gagné déjà. Mais, dans la Grande-Rue, le mur devint infranchissable, il désespéra un instant. Toutes les pièces d’une batterie semblaient y avoir été jetées les unes par-dessus les autres. Il se décida à monter sur les affûts, il enjamba les pièces, sauta de roue en roue, au risque de se rompre les jambes. Ensuite, ce furent des chevaux qui lui barrèrent le chemin ; et il se baissa, se résigna à filer parmi les pieds, sous les ventres de ces lamentables bêtes, à demi mortes d’inanition. Puis, après un quart d’heure d’efforts, comme il arrivait à la hauteur de la rue Saint- Michel, les obstacles grandissants l’effrayèrent, il projeta de s’engager dans cette rue, pour faire le tour par la rue des Laboureurs, espérant que ces voies écartées seraient moins envahies. La malechance voulut qu’il y eût là une maison louche, dont une bande de soldats ivres faisaient le siège ; et, craignant d’attraper quelque mauvais coup, dans la bagarre, il revint sur ses pas. Dès lors, il s’entêta, il poussa jusqu’au bout de la Grande-Rue, tantôt marchant en équilibre sur des timons de voiture, tantôt escaladant des fourgons. Place du Collège, il fut porté sur
LES ROÜGON-MACQÜART.
des épaules oendant une trentaine de pas. Il retomba, faillit avoir les côtes défoncées, ne se sauva qu’en se fais-»sant aux barreaux d’une grille. Et, lorsqu’il atteignit enfin la rue Maqua, en sueur, en lambeaux, il y avait plus d’une heure qu’il s’épuisait, depuis son départ de la Sous- Préfecture, pour faire un chemin qui lui demandait, d’habitude, moins de cinq minutes.
Le major Bouroche, voulant éviter l’envahissement du jardin et de l’ambulance, avait eu la précaution de faire placer deux factionnaires à la porte; Cela fut un soulagement pour Delaherche, qui venait de penser tout d’un coup que sa maison était peut-être livrée au pillage. Dans le jardin, la vue de l’ambulance à peine éclairée par quelques lanternes, et d’où - s’exhalait une mauvaise haleine de fièvre, lui fit de nouveau froid au cœur. Il butta contre un soldat endormi sur le pavé, il se rappela le trésor du 7* corps, que gardait cet homme depuis le matin, oublié là sans doute par ses chefs, rompu d’une telle fatigue, qu’il s’était couché. D’ailleurs, la maison semblait vide, toute noire au rez-de-chaussée, les portes ouvertes. Les servantes devaient être restées à l’ambulance, car il n’y avait personne dans la cuisine, où fumait seulement une petite lampe triste. Il alluma un bougeoir, il monta doucement le grand escalier, pour ne pas réveiller sa mère et sa femme, qu’il avait suppliées de se mettre au lit, après une journée si laborieuse et d’une si terrible émotion.
Mais, en entrant dans son cabinet, il eut un saisissement. Un soldat se trouvait allongé sur le canapé où le capitaine Beaudoin avait dormi pendant quelques heures, la veille ; et il ne comprit que lorsqu’il eut reconnu Maurice, le frère d’Henriette. D’autant plus que, s’étant retourné, il venait de voir, sur un tapis> enveloppé d’une couverture, un autre soldat encore, ce Jean, aperçu avant la bataille. Tous deux, écrasés, semblaient morts. Il ne
LA DEBACLE.
s'arrêta point, alla jusqu'à la chambre de sa femme, qui était voisine. Une lampe y brûlait, sur un coin de table, au milieu d'un silence frissonnant. En travers du lit, Gilberte s'était jetée toute vêtue, ^ dans la crainte sans doute de quelque catastrophe. Très calme, elle dormait, tandis que, près d’elle, assise sur une chaise, et la tête seulement tombée au bord du matelas, Henriette sommeillait aussi, d'un sommeil agité de cauchemars, avec de grosses larmes sous les paupières. Un moment, il les regarda, tenté de réveiller la jeune femme, pour savoir. Étaitelle allée à Bazeilles? Peut-être, s'il l'interrogeait, lui donnerait-elle des nouvelles de sa teinturerie? Mais une pitié lui vint, il se retirait, lorsque sa mère, silencieuse, parut sur le seuil de la porte, et lui fit signe de la suivre.
Dans la salle à manger, qu'ils traversèrent, il témoigna son étonnement.
— Gomment, vous ne vous^êtes pas couchée ?
Elle dit non d'abord de la tête ; puis, à demi-voix :
— Je ne peux pas dormir, je me suis installée dans un fauteuil, près du colonel... Une très forte fièvre vient de le prendre, et il s'éveille à chaque instant, il me questionne... Moi, je ne sais que lui répondre. Entre donc le voir.
M. de Vineuil, déjà, s'était rendormi. Sur l'oreiller, on distinguait à peine sa longue face rouge, que ses moustaches barraient d'un flot de neige. Madame Delaherche avait mis un journal devant la lampe, et tout ce coin de la chambre se trouvait à demi obscur ; pendant que la clarté vive tombait sur elle, sévèrement assise au fond du fauteuil, les mains abandonnées, les yeux au loin, dans une rêverie tragique.
— Attends, murmura-t-elle, je crois qu'il t’a entendu, le voici qui se réveille encore.
En effet, le colonel rouvrait les yeux, les fixait sur Delà-
LES ROÜGON-MACQUAH?
herche, sans remuer la tête. Il le rec«»nnut, il demanda aussitôt d’une voix que la fièvrè faisait trembler :
— C’est fini, n’est-ce pas ? on capitule.
Le fabricant, qui rencontra un regard de sa mère, fut sur le point de mentir. Mais à quoi bon ? Il eut un geste découragé.
— Que voulez-vous qu’on fasse ? Si vous pouviez voir les rues de la ville !... Le général de Wimpffen vient de se rendre au grand quartier prussien, pour débattre les conditions.
Les yeux de M. de Vineuil s’étaient refermés, un long frisson l’agita, pendant que cette lamentation sourde lui échappait :
— Ah ! mon Dieu, ah ! mon Dieu...
Et, sans rouvrir les paupières, il continua d’une voix saccadée :
— Ah ! ce que je voulais, c’était hier qu’on aurait dû le faire... Oui, je connaissais le pays, j’ai dit mes craintes au général; mais, lui-même, on ne l’écoutait pas... Là-haut, au-dessus de Saint-Menges, jusqu’à Fleigneux, toutes les hauteurs occupées, l’armée dominant Sedan, maîtresse du défilé de Saint-Albert... Nous attendons là, nos positions sont inexpugnables, la route de Mézières reste ouverte...
Sa parole s’embarrassait, il balbutia encore quelques mots inintelligibles, pendant que la vision de bataille, née de la fièvre, se brouillait peu à peu, emportée dans le sommeil. Il dormait, peut-être continuait-il à rêver la victoire.
— Est-ce que le major répond de lui? demanda Delaherche à voix basse.
Madame Delaherche fit un signe de tète affirmatif.
— N’importe, c’est terrible, ces blessures au pied, reprit-il. Le voilà au lit pour longtemps, n'est-ce pas?
Cette fois, elle resta silencieuse, comme perdue ellemême dans la grande douleur de la défaite. Elle était déjà
d’un autre âge, de cette vieille et rude bourgeoisie des frontières, si ardente autrefois à défendre ses villes. Sous la vive clarté de la lampe, son visage sévère, au nez sec, aux l'èvres minces, disait sa colère et sa souffrance, toute la révolte qui l’empêchait de dormir.
Alors, Delaherche se sentit isolé, envahi d’une détresse affreuse. La faim le reprenait, intolérable, et il crut que la faiblesse seule lui ôtait ainsi tout courage. Sur la pointe des pieds, il quitta la chambre, descendit de nouveau dans la, cuisine, avec le bougeoir. Mais il y trouva plus de mélancolie encore, le fourneau éteint, le buffet vide, les torchons jetés en désordre, comme si le vent du désastre avait soufflé là aussi, emportant toute la gaieté vivante de ce qui se mange et de ce qui se boit. D’abord, il crut qu’il ne découvrirait pas môme une croûte, les restes de pain ayant passé à l’ambulance, dans la soupe. Puis, au fond d’une armoire, il tomba sur des haricots de la veille, oubliés. Et il les mangea sans beurre, sans pain, debout, n’osant remonter pour faire un pareil repas, se hâtant au milieu de cette cuisine morne, que la petite lampe vacillante empoisonnait d’une odeur de pétrole.
Il n’était guère plus de dix heures, et Delaherche resta désœuvré, en attendant de savoir si la capitulation allait être signée enfin. Une inquiétude persistait en lui, la crainte que la lutte ne fût reprise, toute une terreur de ce qui se passerait alors, dont il ne parlait pas, qui lui pesait sourdement sur la poitrine. Quand il fut remonté dans son cabinet, où Maurice et Jean n’avaient pas bougé, vainement il essaya de s’allonger au fond d’un fauteuil : le sommeil ne venait pas, des bruits d’obus le redressaient en sursaut, dès qu’il était sur le point de perdre connaissance. C’était l’effroyable canonnade de la journée qu’il avait gardée dans les oreilles ; et il écoutait un instant, effaré, et il restait tremblant du grand silence qui, maintenant. l’entourait. Ne pouvant dormir, il préféra se
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remettre debout, il erra par les pièces noires, évitant d’entrer dans la chambre où sa mère veillait le colonel, car le regard fixe dont elle suivait sa marche, finissait par le gêner. A deux reprises, il retourna voir si Henriette ne s’était point éveillée, il s’arrêta devant le visage de sa femme, Si paisible. Jusqu’à deux heures du matin, ne sachant que faire, il redescendit, remonta, changea de place.
Cela ne pouvait durer. Delaherche résolut de retourner encore à la Sous-Préfecture, sentant bien que tout repos lui serait impossible, tant qu’il ne saurait pas. Mais, en bas, devant la rue encombrée, il fut pris d’un désespoir : jamais il n’aurait la force d’aller et de revenir, au milieu des obstacles dont le souvenir seul lui cassait les membres. Et il hésitait, lorsqu’il vit arriver le major Bouroche, soufflant, jurant.
— Tonnerre de Dieu ! c’est à y laisser les pattes !
Il avait dû se rendre à l’Hôtel de Ville, pour supplier le maire de réquisitionner du chloroforme et de lui en envoyer dès le jour, car sa provision se trouvait épuisée, des opérations étaient urgentes, et il craignait, comme il disait, d’être obligé de charcuter les pauvres bougres, sans les endormir.
— Eh bien ? demanda Delaherche.
— Eh bien, ils ne savent seulement pas si les pharmaciens en ont encore !
Mais le fabricant se moquait, du chloroforme. Il reprit :
— Non, non... Est-ce fini, là-bas? a-t-on signé avec les Prussiens ?
Le major eut un geste violent.
— Rien de fait ! cria-t-il. Wimpffen vient de rentrer... Il parait que ces brigands-là ont des exigences à leur flanquer des gifles... Ah ! qu’on recommence donc, et que noms crevions tous, ça vaudra mieux I
Delaherche Técoutait, pâlissant.
— Mais est-ce bien certain, ce que vous me racontez?
— Je le tiens de ces bourgeois du conseil municipal, qui sont là-bas en permanence... Un officier était venu de la Sous-Préfecture leur tout dire.
Et il ajouta des détails. C'était au château de Bellevue, près de Donchery, que l’entrevue avait eu lieu, entre le général de Wimpffen, le général de Moltke et Bismarck. Un terrible homme, ce général de Moltke, sec et dur, avec sa face glabre de chimiste mathématicien, qui gagnait les batailles du fond de son cabinet, à coups d’algèbre ! Tout de suite, il avait tenu à établir qu’il connaissait la situation désespérée de l’armée française : pas de vivres, pas de munitions, la démoralisation et le désordre, l’impossibilité absolue de rompre le cercle de fer où elle était enserrée; tandis que les armées allemandes occupaient les positions les plus fortes, pouvaient brûler la ville en deux heures. Froidement, il dictait sa volonté : l’armée française tout entière prisonnière, avec armes et bagages. Bismarck, simplement, l’appuyait, de son air de dogue bon enfant. Et, dès lors, le général de Wimpffen s’était épuisé à combattre ces conditions, les plus rudes qu’on eût jamais imposées à une armée battue. Il avait dit sa malechance, l’héroïsme des soldats, le danger de pousser à bout un peuple fier ; il avait, pendant trois heures, menacé, supplié, parlé avec une éloquence désespérée et superbe, demandant qu’on se contentât d’interner les vaincus au fond de la France, en Algérie même; et l’unique concession avait fini par être que ceux d’entre les officiers qui prendraient, par écrit et sur l’honneur, l’engagement de ne.plus servir, pourraient se rendre dans leurs foyerSi Enfin, l’armistice devait être prolongé jusqu’au lendemain matin, à dix heures. Si, à cette heure-là, les conditions n’étaient pas acceptées, les batteries prussiennes ouvriraient le feu de nouveau, la ville serait brûlée.
m LES ROUGON-MACQUART.
— C’est stupide ! cria Delaherche, on ne brûle pas une ville qui n’a rien fait pour ça !
Le major acheva de le mettre nors ûe lui, en ajoutant que des officiers qu’il venait de voir, à l’hôtel de l’Europe, parlaient d’une sortie en masse, avant le jour. Depuis que les exigences allemandes étaient connues, une surexcitation extrême se déclarait, on risquait les projets les plus extravagants. L’idée même qu’il ne serait pas loyal de profiter des ténèbres pour rompre la trêve, sans avertissement aucun, n’arrêtait personne ; et c’étaient des plans fous, la marche reprise sur Carignan, au travers des Bavarois, grâce à la nuit noire, le plateau d’Illy reconquis, par une surprise, la route de Mézières débloquée, ou encore un élan irrésistible, pour se jeter d’un saut en Belgique. D’autres, à la vérité, ne disaient rien, sentaient la fatalité du désastre, auraient tout accepté, tout signé, pour en finir, dans un cri heureux de soulagement.
— Bonsoir ! conclut Bouroche. Je vais tâcher de dormir deux heures, j’en ai grand besoin.
Resté seul, Delaherche suffoqua. Eh quoi ? c’était vrai, on allait recommencer à se battre, incendier et raser Sedan! Cela devenait inévitable, l’effrayante chose aurait certainement lieu, dès que le soleil serait assez haut sur les collines, pour éclairer l’horreur du massacre. Et, machinalement, il escalada une fois encore l’escalier raide des greniers, il se retrouva parmi les cheminées, au hord de l’étroite terrasse qui dominait la ville. Mais, à cetlit heure, il était là-haut en pleines ténèbres, dans une m« ' infinie et roulante de grandes vagues sombres, où d’abon , il ne distingua absolument rien. Puis, ce furent les bâti< ments de la fabrique, au-dessous de lui, qui se dégagèrent les premiers, en masses confuses qu’il reconnaissait : la chambre de la machine, les salles des métiers, les séchoirs, les magasins ; et cette vue, ce pâté énorme de constructions, qui était son orgueil et sa richesse, le bou-
leversa de pitié sur lui-même, quand il eut songé que, dans quelques heures, il n’en resterait que des cendres. Ses regards remontèrent vers l’horizon, firent le tour de cette immensité noire, où dormait la menace du lendemain. Au midi, du côté de Bazeilles, des flammèches s’envolaient, au-dessus des maisons qui tombaient en braise; tandis que, vers le nord, la ferme du bois de la Garenne, incendiée le soir, brûlait toujours, ensanglantant les arbres d’une grande clarté rouge. Pas d’autres feux, rien que ces deux flamboiements, un insondable abîme, traversé de la seule épouvante des rumeurs éparses. Là-bas, peut-être très loin, peut-être sur les remparts, quelqu’un pleurait. Vainement, il tâchait de percer le voile, de voir le Liry, la Marfée, les batteries de Frénois et de Wadelincourt, cette ceinture de bêtes de bronze qu’il sentait là, le cou tendu, la gueule béante. Et, comme il ramenait les regards sur la ville, autour de lui, il en entendit le souffle d’angoisse. Ce n’était pas seulement le mauvais sommeil des soldats tombés par les rues, le sourd craquement de cet amas d’hommes, de bêtes et de canons. Ce qu’il croyait saisir, c’était l’insomnie anxieuse des bourgeois, ses voisins, qui eux non plus ne pouvaient dormir, secoués de fièvre, dans l’attente du jour. Tous devaient savoir que la capitulation n’était pas signée, et tous comptaient les heures, grelottaient à l’idée que, si elle ne se signait pas, ils n’auraient qu’à descendre dans leurs caves, pour y mourir, écrasés, murés sous les décombres. Il lui sembla qu’une voix éperdue montait de la rue des Voyards, criant à l’assassin, au milieu d’un brusque cliquetis d’armes. Il se pencha, il resta dans l’épaisse nuit, perdu en plein ciel de brume, sans une étoile, enveloppé d’un tel frisson, que tout le poil de sa chair se hérissait.
En bas, sur le canapé, Maurice s’éveilla, au petit jour. Courbaturé, il ne bougea pas, les yeux sur les vitres, peu
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i peu blanchies d’une aube livide. Les abominables souvenirs lui revenaient, la bataille perdue, la fuite, le désastre, dans la lucidité aiguë du réveil. Il revit tout, jusqu’au moindre détail, il souffrit affreusement de l? défaite, dont le retentissement descendait aux racines de son être, comme s’il s’en était senti le coupable. Et il raisonnait le mal, s’analysant, retrouvant aiguisée la faculté de se dévorer lui-même. N’était-il pas le premier venu, un des passants de l’époque, certes d’une instruction brillante, mais d’une ignorance crasse en tout ce qu’il aurait fallu savoir, vaniteux avec cela au point d’en être aveugle, perverti par l’impatience de jouir et par la prospérité menteuse du règne ? Puis, c’était une autre évocation : son grand-père, né en 1780, un des héros de la Grande Armée, un des vainqueurs d’Austerlitz, de Wagram et de Friedland; son père, né en 1811, tombé à la bureaucratie, petit employé médiocre, percepteur au Chêne- Populeux, où il s’était usé; lui, né en 1841, élevé en monsieur, reçu avocat, capable des pires sottises et des plus grands enthousiasmes, vaincu à Sedan, dans une catastrophe qu’il devinait immense, finissant un monde; et cette dégénérescence de la race, qui expliquait comment la France victorieuse avec les grands-pères avait pu être battue dans les petits-fils, lui écrasait lé cœur, telle qu’une maladie de famille, lentement aggravée, aboutissant à la destruction fatale, quand l’heure avait sonné. Dans la victoire, il se serait senti si brave et triomphant! Dans la défaite, d’une faiblesse nerveuse de femme, il cédait à un de ces désespoirs immenses, où le monde entier sombrait. Il n’y avait plus rien, la France était morte. Des sanglots l’étouffèrent, il pleura, il joignit les mains, retrouvant les bégaiements de prière de son enfance :
— Mon Dieu ! prenez-moi donc... Mon Dieu ! prene» donc tous c^s misérables qui souffrent...
Là Débâcle. S9i
Par terre, roulé dans la couverture, Jean s’agita. Étonné, il finit par s’asseoir sur son séant.
— Quoi donc, mon petit ?... Tu es malade ?
Puis, comprenant que c’étaient encore des idées à coucher dehors, selon son expression, il se fit paternel.
— Voyons, qu’est-ce que tu as ? faut pas se faire pour rien un chagrin pareil !
— Ah ! s’écria Maurice, c’est bien fichu, va ! nous pouvons nous apprêter à être Prussiens.
Et, comme le camarade, avec sa tête dure d’illettré, s’étonnait, il tâcha de lui faire comprendre l’épuisement de la race, la disparition sous le flot nécessaire d’un sang nouveau. Mais le paysan, d’une branle têtu de la tête, refusait l’explication.
— Comment ! mon champ ne serait plus à moi ? je laisserais les Prussiens me le prendre, quand je ne suis pas tout à fait mort et que j’ai encore mes deux bras?... Allons donc !
Puis, à son tour, il dit son idée, péniblement, au petit bonheur des mots. On avait reçu une sacrée roulée, ça c’était certain ! Mais on n’était pas tous morts peut-être, il en restait, et ceux-là suffiraient bien à rebâtir la maison, s’ils étaient de bons bougres, travaillant dur, ne buvant pas ce qu’ils gagnaient. Dans une famille, lorsqu’on prend de la peine et qu’on met de côté, on parvient toujours à se tirer d’affaire, au milieu des pires malechances. Même il n’est pas mauvais, parfois, de recevoir une bonne gifle : ça fait réfléchir. Et, mon Dieu ! si c’était vrai qu’on avait quelque part de la pourriture, des membres gâtés, eh bien ! ça valait mieux de les voir par terre, abattus d’un coup de hache, que d’en crever comme d’un choléra.
— Fichu, ah ! non, non ! répéta-t-il à plusieurs reprises. Moi, je ne suis pas fichu, je ne sens pas ça !
Et, tout éclopé qu’il était, les cheveux collés encore par le sang de son éraflure, il se redressa, dans un besoin
LES ROÜGON-MACQCART.
vivace de vivre, de reprendre Toutil ou la charrue, pour rebâtir la maison, selon sa parole. Il était du vieux sol obstiné et sage, du pays de la raison, du travail et de Tépargne.
— Tout de même, reprit-il, ça me fait de la peine pour l’empereur... Les affaires avaient Tair de marcher, le blé se vendait bien... Mais sûrement qu’il a été trop bête, on ne se fourre pas dans des histoires pareilles !
Maurice, qui demeurait anéanti, eut un nouveau geste de désolation.
— Ah ! l’empereur, je l’aimais au fond, malgré mes idées de liberté et de république... Oui, j’avais ça dans le sang, à cause de mon grand-père sans doute... Et, voilà que c’est également pourri de ce côté-là, où allons-nous tomber?
Ses yeux s’égaraient, il eut une plainte si douloureuse, que Jean, pris d’inquiétude, se décidait à se mettre debout, lorsqu’il vit entrer Henriette. Elle venait de se réveiller, en entendant le bruit des voix, de la chambre voisine. Un jour blême, maintenant, éclairait la pièce.
— Vous arrivez à propos pour le gronder, dit-il, affectant de rire. Il n’est guère sage.
Mais la vue de sa sœur, si pâle, si affligée, avait déterminé chez Maurice une crise salutaire d’attendrissement. Il ouvrit les bras, l’appela sur sa poitrine ; et, lorsqu’elle se fut jetée à son cou, une grande douceur le pénétra. Elle pleurait elle-même, leurs larmes se mêlèrent.
— Ah ! ma pauvre, pauvre chérie, que je m’en veux ae n’avoir pas plus de courage pour te consoler!... Ce bon Weiss, ton mari qui t’aimait tant! que vas-tu devenir? Toujours, tu as été la victime, sans que jamais tu te sois plainte... Moi-même, t’en ai-je causé déjà du chagrin, et qui sait si je ne t’en causerai pas encore !
Elle le faisait taire, lui mettait la main sur la bouche, lorsque Delaherche entra, bouleversé, hors de lui. Il
avait fini par descendre de la terrasse, repris d’une fringale, d’une de ces faims nerveuses, que la fatigue exaspère ; et, comme il était retourné dans la cuisine pour boire quelque chose de chaud, il venait de trouver là, avec la cuisinière, un parent à elle, un menuisier de Bazeilles, à qui elle servait justement du vin chaud. Alors, cet homme, un des derniers habitants restés là-bas, au milieu des incendies, lui avait conté que sa teinturerie était absolument détruite, un tas de décombres.
— Hein ? les brigands, croyez-vous ! bégaya-t-il en s’adressant à Jean et à Maurice. Tout est bien perdu, ils vont incendier Sedan ce matin, comme ils ont incendié Bazeilles hier... Je suis ruiné, je suis ruiné !
La meurtrissure qu’Henriette avait au front, le frappa, et il se souvint qu’il n’avait pu encore causer avec elle.
— C’est vrai, vous y êtes allée, vous avez attrapé ça... Ah ! ce pauvre Weiss !
Et, brusquement, comprenant, aux yeux rouges de la jeune femme, qu’elle savait la mort de son mari, il lâcha un affreux détail, conté à l’instant par le menuisier.
— Ce pauvre Weiss! il paraît qu’ils l’ont brûlé... Oui, ils ont ramassé les corps des habitants passés par les armes, ils les ont jetés dans le brasier d’une maison qui flambait, arrosée de pétrole.
Saisie d’horreur, Henriette l’écoutait. Mon Dieu ! pas même la consolation d’aller reprendre et d’ensevelir son cher mort, dont le vent disperserait les cendres! Maurice, de nouveau, l’avait serrée entre ses bras, et il l’appelait sa pauvre Cendrillon, d’une voix de caresse, il la suppliait de ne pas se faire tant de chagrin, elle si brave.
Au bout d’un silence, Delaherche, qui regardait à la fenêtre le jour grandir, se retourna vivement, pour dire aux deux soldats :
— A propos, j’oubliais... J’étais monté vous prévenir qu’il y a, en bas, dans la remise où l’on a déposé la
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trésor, un officier qui est ën train de distribuer l’argent aux hommes, pour que les Prussiens ne l’aient pas... Vous devriez descendre, ça peut être utile, de l’argent, si nous ne sommes pas tous morts ce soir.
L’avis était bon, Maurice et Jean descendirent, après qu’Henriette eut consenti à prendre la place de son frère sur le canapé. Quant à Delaherche, il traversa la chambre voisine, où il retrouva Gilberte avec son calme visage, dormant toujours son sommeil d’enfant, sans que le bruit des paroles ni les sanglots l’eussent même fait changer de position. Et de là, il allongea la tête dans la pièce où sa mère veillait M. de Vineuil; mais celle-ci s’était assoupie au fond de son fauteuil, tandis que le colonel, les paupières closes, n’avait pas bougé, anéanti de fièvre.
Il ouvrit les yeux tout grands, il demanda:
— Eh bien, c’est fini, n’est-ce pas ?
Contrarié par la question, qui le retenait au moment où il espérait s’échapper, Delaherche eut un geste de colère, en étouffant sa voix.
— Ah! oui, fini! jusqu’à ce que ça recommence!... Rien n’est signé.
D’une voix très basse, le colonel continuait, dans un commencement de délire:
— Mon Dieu ! que je meure avant la fin !... Je n’entends pas le canon. Pourquoi ne tire-t-on plus ?... Là-haut, à Saint-Menges, à Fleigneux, nous commandons toutes les routes, nous jetterons les Prussiens à la Meuse, s’ils veulent tourner Sedan pour nous attaquer. La ville est à nos pieds, ainsi qu’un obstacle, qui renforce encore nos positions... En marche ! le 7® corps prendra la tête, le 12* protégera la retraite. . .
Et ses mains sur le drap s’agitaient, allaient comme au trot du cheval qui le portait, dans son rêve. Peu à peu, elles se ralei tirent, à mesure que ses paroles devenaient
lourdes et qu’il se rendormait. Elles s’arrêtèrent, il restait sans un souffle, assommé.
— Reposez-vous, avait chuchoté Delaherche, je reviendrai, quand j’aurai des nouvelles.
Puis, après s’être assuré qu’il n’avait pas réveillé sa mère, il s’esquiva, il disparut.
Dans la remise, en bas, Jean et Maurice venaient en efîet de trouver, assis sur une chaise de la cuisine, protégé par une seule petite table de bois blanc, un officier payeur qui, sans plume, sans reçu, sans paperasse d’au- / cune sorte, distribuait des fortunes. Il puisait simplement j au fond des sacoches débordantes de pièces d’or; et, ne/ prenant pas même la peine de compter, à poignées rapides, il emplissait les képis de tous les sergents du 7* corps, qui défilaient devant lui. Ensuite, il était convenu que les sergents partageraient les sommes entre les soldats de leur demi-section. Chacun d’eux recevait ça d’un air gauche, ainsi qu’une ration de café ou de viande, puis s’en allait, embarrassé, vidant le képi dans leurs poches, pour ne pas se reH*ouver par les rues, avec tout cet or au grand jour. Et pas une parole n’était dite, on n’entendait que le ruissellement cristallin des pièces, au milieu de la stupeur de ces pauvres diables, à se voir accabler d% cette richesse, quand il n’y avait plus, dans la ville, un pain ni un litre de vin à acheter.
Lorsque Jean et Maurice s’avancèrent, l’officier d’abord retira la poignée de louis qu’il tenait.
— Vous n’êtes sergent ni l’un ni l’autre... Il n’y a que les sergents qui aient le droit de toucher...
Puis, lassé déjà, ayant hâte d’en finir :
— Ah ! tenez, vous, le caporal, prenez tout de même... Dépêchons-nous, à un autre !
Et il avait laissé tomber les pièces d’or dans le képi que Jean lui tendait. Celui-ci, remué par le chiffre de la somme, près de six cents francs, voulut tout de suite qui
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Maurice en prît la moitié. On ne savait pas, ils pouvaient être brusquement séparés Tun de Tautre.
Ce fut dans le jardin qu’ils firent 1e partage, devant l’ambulance ; et ils y entrèrent ensuite, en reconnaissant sur la paille, presque à la porte, le tambour de leur compagnie, Bastian, un gros garçon gai, qui avait eu la malechance d’attraper une balle perdue dans l’aine, vers cinq heures, lorsque la bataille était finie. Il agonisait depuis la veille.
Sous le petit jour blanc du matin, à ce moment du réveil, la vue de l’ambulance les glaça. Trois blessés encore étaient morts pendant la nuit, sans qu’on s’en aperçût; et les infirmiers se hâtaient de faire de la place aux autres, en emportant les cadavres. Les opérés de la veille, dans leur somnolence, rouvraient de grands yeux, regardaient avec hébétement ce vaste dortoir de souffrance, où, sur de la litière, gisait tout un troupeau à demi égorgé. On avait eu beau donner un coup de balai, le soir, faire un bout de ménage, après la cuisine sanglante des opérations : le sol mal essuyé gardait des traînées de sang, une grosse éponge tachée de rouge, pareille à une cervelle, nageait dans un seau; une main oubliée, avec ses doigts cassés, traînait à la porte, sous le hangar. C’étaient les miettes de la boucherie, l’affreux déchet d’un lendemain de massacre, dans le morne lever de l’aube. Et l’agitation, ce besoin de vie turbulent des premières heures, avait fait place à une sorte d’écrasement, sous la fièvre lourde. A peine, troublant le moite silence, une plainte s’élevait-elle, bégayée, assourdie de sommeil. Les yeux vitreux s’effaraient de revoir le jour, les bouches empâtées soufflaient une haleine mauvaise, toute la salle tombait à cette suite de journées sans fin, livides, nauséabondes, coupées d’agonie, qu’allaient vivre les misérables éclopés qui s’en tireraient peut-être, au bout de deux ou trois mois, avec un membre de moins.
Bouroche, dont la tournée commençait, après quelques heures de repos, s’arrêta devant le tambour Bastian, puis passa, avec un imperceptible haussement d’épaules. Rien à faire. Pourtant, le tambour avait ouvert les yeux ; et, comme ressuscité, il suivait d’un regard vif un sergent qui avait eu la bonne idée d’entrer, son képi plein d’or à la main, pour voir s’il n’y aurait pas quelques-uns de ses hommes, parmi ces pauvres diables. Justement, il en trouva deux, leur donna à chacun vingt francs. D’autres sergents arrivèrent, Por se mit à pleuvoir sur la paille. Et Bastian, qui était parvenu à se redresser, tendit ses deux mains que l’agonie secouait.
— A moi! à moi!
Le sergent voulut passer outre, comme avait passé Bouroche. A quoi bon ?Puis, cédant à une impulsion de brave homme, il jeta des pièces sans compter, dans les deux mains déjà froides.
— A moi ! à moi î
Bastian était retombé en arrière. Il tâcha de rattraper l’or qui s’échappait, tâtonna longuement, les doigts raidis. Et il mourut.
— Bonsoir, monsieur a soufflé sa chandelle ! dit un voisin, un petit zouave sec et noir. C’est vexant, quand on a de quoi se payer du sirop !
Lui, avait le pied gauche serré dans un appareil. Pourtant, il réussit à se soulever, à se traîner sur les coudes et sur les genoux ; et, arrivé près du mort, il ramassa tout, fouilla les mains, fouilla les plis de la capote. Lorsqu’il fut revenu à sa place, remarquant qu’on le regardait, il se contenta de dire :
— Pas besoin, n’est-ce pas ? que ça se perde.
Maurice, le cœur étouffé dans cet air de détresse humaine, s’était hâté d’entraîner Jean. Comme ils retraversaient le hangar aux opérations, ils virent Bouroche, exaspéré de n’avoir pu se procurer du chloroforme, qui se
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décidait à couper tout de même la jambe d’un pauvre petit bonhomme de vingt ans. Et ils s’enfuirent, pour ne pas entendre.
A cette minute, Delaherche revenait de la rue. Il les appela du geste, leur cria :
— Montez, montez vite !... Nous allons déjeuner, la cuisinière a réussi à se procurer du lait. Vraiment, ce n’est pas dommage, on a grand besoin de prendre quelque chose de chaud !
Et, malgré son effort, il ne pouvait renfoncer toute la joie dont il exultait. Il baissa la voix, il ajouta, rayonnant :
— Ça y est, cette fois ! Le général de Wimpfîen est reparti, pour signer la capitulation.
Ah ! quel soulagement immense, sa fabrique sauvée, l’atroce cauchemar dissipé, la vie qui allait reprendre, douloureuse, mais la vie, la vie enfin ! Neuf heures sonnaient, c’était la petite Rose, accourue dans le quartier, chez une tante boulangère, pour avoir du pain, au travers des rues un peu désencombrées, qui venait de lui conter les événements de la matinée, à la Sous-Préfecture. Dès huit heures, le général de Wimpffen avait réuni un nouveau conseil de guerre, plus de trente généraux, auxquels il avait dit les résultats de sa démarche, ses efforts inutiles, les dures exigences de l’ennemi victorieux. Ses mains tremblaient, une émotion violente lui emplissait les yeux de larmes. Et il parlait encore, lorsqu’un colonel de l’état-major prussien s’était présenté en parlementaire, au nom du général de Moltke, pour rappeler que si, à dix heures, une résolution n’était pas prise, le feu serait rouvert sur la ville de Sedan. Le conseil, alors, devant l’effroyable nécessité, n’avait pu qu’autoriser lé général à se rendre de nouveau au château de Bellevue, pour accepter tout. Déjà, le général devait y être, l’armée française entière était prisonnière, avec armes et bagages.
Ensuite, Rose s’était répandue en détails sur l’agitation extraordinaire que la nouvelle soulevait dans la ville. A la Sous-Préfecture, elle avait vu des officiers qui arrachaient leurs épaulettes, en fondant en pleurs comme des enfants. Sur le pont, des cuirassiers jetaient leurs sabres à la Meuse ; et tout un régiment avait défilé, chaque homme lançait le sien, regardait l’eau jaillir, puis se refermer. Dans les rues, les soldats saisissaient leur fusil par le canon, en brisaient la crosse contre les murs ; tandis que des artilleurs, qui avaient enlevé le mécanisme des mitrailleuses, s’en débarrassaient au fond des égouts. Il y en avait qui enterraient, qui brûlaient des drapeaux. Place Turenne, un vieux sergent, monté sur une borne, insultait les chefs, les traitait de lâches, comme pris d’une folie subite. D’autres semblaient hébétés, avec de grosses larmes silencieuses. Et, il fallait bien l’avouer, d’autres, le plus grand nombre, avaient des yeux qui riaient d’aise, un allégement ravi de toute leur personne. Enfin, c’était donc le bout de leur misère, ils étaient prisonniers, ils ne se battraient plus! Depuis tant de jours, ils souffraient de trop marcher, de ne pas manger! D’ailleurs, à quoi bon se battre, puisqu’on n’était pas les plus forts ? Tant mieux si les chefs les avaient vendus, pour en finir tout de suite! Cela était si délicieux, de se dire qu’on allait ravoir du pain blanc et se coucher dans des litsi
En haut, comme Delaherche rentrait dans la salle i manger, avec Maurice et Jean, sa mère l’appela.
— Viens donc, le colonel m’inquiète.
M. de Vineuil, les yeux ouverts, avait repris tout haut le rêve haletant de sa fièvre.
— Qu’importe ! si les Prussiens nous coupent de Mélières... Les voici qui finissent par tourner le bois de la Falizette, tandis que d’autres montent le long du ruisseau de la Givonne... La frontière est derrière nous, et nous
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la franchirons d’un saut, lorsque nous en aurons tué le plus possible... Hier, c’était ce que je voulais...
Mais ses regards ardents venaient de rencontrer Delaherche. Il le reconnut, il sembla se dégriser, sortir de Thallucination de sa somnolence ; et, retombé à la réalité •errible, il demanda pour la troisième fois :
— N’est-ce pas ? c’est fini !
Du coup, le fabricant de drap ne put réprimer Texplosion de son contentement.
— Ah! oui. Dieu merci! fini tout à fait... La capitulation doit être signée à cette heure^
Violemment, le colonel s’était mis debout, malgré son pied bandé ; et il prit son épée, restée sur une chaise, il voulut la rompre d’un effort. Mais ses mains tremblaient trop, l’acier glissa.
— Prenez garde ! il va se couper ! criait Delaherche. C’est dangereux, ôte-lui donc ça des mains !
Et ce fut madame Delaherche qui s’empara de l’épée. Puis, devant le désespoir de M. de Vineuil, au lieu de la cacher, comme son fils lui disait de le faire, elle la brisa d’un coup sec, sur son genou, avec une force extraordinaire, dont elle-même n’aurait pas cru capables ses pauvres mains. Le colonel s’était recouché, et il pleura, en regardant sa vieille amie d’un air d’infinie douceur.
Dans la salle à manger, cependant, la cuisinière venait de servir des bols de café au lait pour tout le monde. Henriette et Gilberte s’étaient réveillées, cette dernière reposée par un bon sommeil, le visagenlair, les yeux gais; et elle embrassait tendrement son amie, qu’elle plaignait, disait-elle, du plus profond de son âme. Maurice se plaça près de sa sœur, tandis que Jean, un peu gauche, ayant dû accepter lui aussi, se trouva en face de Delaherche. Jamais madame Delaherche ne consentit à venir s’attabler, on lui porta un bol, qu’elle se contenta de Doire. Mais, à côté, le déjeuner des cinq, d’abord silen-
cieux, s'anima bientôt. On était délabré, on avait très faim, comment ne pas se réjouir de se retrouver là, intacts, bien portants, lorsque des milliers de pauvres diables couvraient encore les campagnes environnantes ? Dans la grande salle à manger fraîche, la nappe toute blanche était une joie pour les yeux, et le café au lait, très chaud, semblait exquis.
On causa. Delaherche, qui avait déjà repris son aplomb de riche industriel, d’une bonhomie de patron aimant la popularité, sévère seulement à l’insuccès, en revint sur Napoléon III, dont la figure hantait, depuis l’avant-veille, sa curiosité de badaud. Et il s’adressait à Jean, n’ayant là que ce garçon simple.
— Ah ! monsieur, oui! je puis le dire, l’empereur m'a bien trompé... Car, enfin, ses thuriféraires ont beau plaider les circonstances atténuantes, il est évidemment la cause première, l’unique cause de nos désastres.
Déjà, il oubliait que, bonapartiste ardent, il avait, quelques mois plus tôt, travaillé au triomphe du plébiscite. Et il n'en était même plus à plaindre celui qui allait devenir l’homme de Sedan, il le chargeait de toutes les iniquités.
— Un incapable, comme on est forcé d'en convenir à cette heure; mais cela ne serait rien encore... Un esprit chimérique, un cerveau mal fait, à qui les choses ont semblé réussir, tant que la chance a été pour lui... Non, voyez-vous, il ne faut pas qu'on essaye de nous apitoy^^r sur son sort, en nous disant qu'on l’a trompé, que l’opposition lui a refusé les hommes et les crédits nécessaires. C’est lui qui nous a trompés, dont les vices et les fautes nous ont jetés dans l’affreux gâchis où nous sommes.
Maurice, qui ne voulait pas parler, ne put réprimer un sourire ; tandis que Jean, gêné par cette conversation sur la politique, craignant de dire des sottises, se contenta de répondre:
m LES ROUGON-MÀGQUART.
— On raconte tout de môme que c’est un bra?6 homme.
Mais ces quelques mots, dits modestement, firent bondir Delaherche. Toute la peur qu’il avait eue, toutes ses angoisses éclatèrent, en un cri de passion exaspérée, tournée à la haine.
— Un brave homme, en vérité, c’est bientôt Savez-vous, monsieur, que ma fabrique a reçu trois obus, et que ce n’est pas la faute à l’empereur, si elle n’a pas été brûlée !... Savez-vous que, moi qui vous parle, j’y vais perdre une centaine de mille francs, à toute cette histoire imbécile !... Ah! non, non! la France envahie, incendiée, exterminée, l’industrie forcée au chômage, le commerce détruit, c’est trop ! Un brave homme comme ça, nous en avons assez, que Dieu nous en préserve !... Il est dans la boue et dans le sang, qu’il y reste !
Du poing, il lit le geste énergique d’enfoncer, de maintenir sous l’eau quelque misérable qui se débattait. Puis, U acheva son café, d’une lèvre gourmande. Gilberte avait eu un léger rire involontaire, devant la dislraction douloureuse d’Henriette, qu’elle servait comme une enfant. Quand les bols furent vides, on s’attarda, dans la paix heureuse de la grande salle à manger fraîche.
Et, à cette heure même. Napoléon III était dans la pauvre maison du tisserand, sur la route de Donchery. Dès cinq heures du matin, il avait voulu quitter la Sous-Préfecture, mal à l’aise de sentir Sedan autour de lui, comme un remords et une menace, toujours tourmenté du reste par le besoin d’apaiser un peu son cœur sensible, en obtenant pour sa malheureuse armée des conditions meilleures. Il désirait voir le roi de Prusse. Il était monté dans une calèche de louage, il avait suivi la grande route large, bordée de hauts peupliers, cette première étape de l’exil, faite sous le petit hroid de l’aube, avec la sensation de toute la grandeur déchue qu’il laissait, dans sa fuite ; et c’était, sur
LA DEBACLE.
cette route, qu'il venait de rencontrer Bismarck, accouru à la hâte, en vieille casquette, en grosses bottes graissées, uniquement désireux de l’amuser, de l’empêcher de voir le roi, tant que la capitulation ne serait pas signée. Le roi était encore àVendresse, à quatorze kilomètres. Où aller? sous quel toit attendre ? Là-bas, perdu dans une nuée d’orage, le palais des Tuileries avait disparu. Sedan semblait s’étre reculé déjà à des lieues, comme barré par un fleuve de sang. Il n’y avait plus de châteaux impériaux, en France, plus de demeures officielles, plus même de coin chez le moindre des fonctionnaires, où il osât s’asseoir. Et c’était dans la maison du tisserand qu’il voulut échouer, la misérable maison aperçue au bord du chemin, avec son étroit potager enclos d’une haie, sa façade d’un étage, aux petites fenêtres mornes. En haut, la chambre, simplement blanchie à la chaux, était carrelée, n’avait d’autres meubles qu’une table de bois blanc et deux chaises de paille. Il y patienta pendant des heures, d’abord en compagnie de Bismarck qui souriait à l’entendre parler de générosité, seul ensuite, traînant sa misère, collant sa face terreuse aux vitres, regardant encore ce sol de France, cette Meuse qui coulait si belle, au travers des vastes champs fertiles.
Puis, le lendemain, les jours suivants, ce furent lesautres étapes abominables : le château de Bellevue, ce riant castel bourgeois, dominant le fleuve, où il coucha, où il pleura, à la suite de son entrevue avec le roi Guillaume ; le cruel départ, Sedan évité par crainte de la colère des vaincus et des affamés, le pont de bateaux que les Prussiens avaient jeté à Iges, le long détour au nord de la ville, les chemins de traverse, les routes écartées de Floing, de Fleigneux, d’Illy, toute cette lamentable fuite en calèche découverte; et là, sur ce tragique plateau d’Illy, encombré de cadavres, la légendaire rencontre, le misérable empereur, qui, ne pouvant plus même sup-
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porter le trot du cheval, s’était affaissé sous la violence de quelque crise, fumant peut-être machinalement son éternelle cigarette, tandis qu’un troupeau de prisonniers, hâves, couverts de sang et de poussière, ramenés de Fleigneux à Sedan, se rangeaient au bord du chemin pour laisser passer la voiture, les premiers silencieux, les autres grondant, les autres peu à peu exaspérés, éclatant en huées, les poings tendus, dans un geste d’insulte et de malédiction. Ensuite, il y eut encore la traversée interminable du champ de bataille, il y eut une lieue de chemins défoncés, parmi les débris, parmi les morts, aux yeux grands ouverts et menaçants, il y eut la campagne nue, les vastes bois muets, la frontière en haut d’une montée, puis la fin de tout qui dévalait au delà, avec la route bordée de sapins, au fond de la vallée étroite.
Et quelle première nuit d’exil, à Bouillon, dans une auberge, l’hêtel de la Poste, entouré d’une telle foule de Français réfugiés et de simples curieux, que l’empereur avait cru devoir sè montrer, au milieu de murmures et de coups de sifflet ! La chambre, dont les trois fenêtres donnaient sur la place et sur la Semoy, était la banale chambre aux chaises recouvertes de damas rouge, à l’armoire à glace d’acajou, à la cheminée garnie d’une pendule de zinc, que flanquaient des coquillages et des vases de fleurs artificielles sous globe. A droite et à gauche de la porte, il y avait deux petits lits jumeaux. Dans l’un, coucha un aide de camp, que la fatigue fit dormir dès neuf heures, à poings fermés. Dans l’autre, l’empereur dut se retourner longuement, sans trouver le sommeil; et, s’il se releva, pour promener son mal, il n’eut que la distraction de regarder contre le mur, aux deux côtés de la cheminée, des gravures qui se trouvaient là, l’une représentant Rouget de l’Isle chantant la Marseillaise, l’autre, le Jugement dernier, un appel furiëux des trompettes des Archanges qui faisaient sortir de là terre tous
les morts, la résurrection du charnier des batailles montant témoigner devant Dieu.
 Sedan, le train de la maison impériale, les bagages encombrants et maudits étaient restés en détresse, derrière les lilas du sous-préfet. On ne savait plus comment les faire disparaître, les ôter des yeux du pauvre monde qui crevait de misère, tellement Tinsolence aggressive qu'ils avaient prise, Tironie affreuse qu'ils devaient à la défaite, devenaient intolérables. Il fallut attendre une nuit très noire. Les chevaux, les voitures, les fourgons, avec leurs casseroles d'argent, leurs tournebroches, leurs paniers de vins fins, sortirent en grand mystère de Sedan, s'en allèrent eux aussi en Belgique, par les routes sombres, k petit bruit, dans un frisson inquiet de vol.