MACQUART
gros appétit torturait. Je vas rassommer, voulez-vous?
Mais Loubet Tarrêta. Merci! pour se faire une sale histoire avec les Prussiens, qui avaient défendu, sous peine de mort, de tuer un seul chevaf, dans la crainte que la carcasse abandonnée n’engendrât la peste. Il fallait attendre la nuit close. Et c’était pourquoi, tous les quatre, ils étaient dans le fossé, à guetter, les yeux luisants, ne quittant pas la bête.
— Caporal, demanda Pache, d’une voix un peu tremblante, vous qui avez de l’idée, si vous pouviez le tuer sans lui faire du mal?
D’un geste de révolte, Jean refusa la cruelle besogne. Cette pauvre bête ag^onisante, oh! non, non! Son premier mouvement venait d’être de fuir, d’emmener Maurice, pour ne prendre part ni l\in ni l’autre à l’affreuse boucherie. Mais, en voyant son compagnon si pâle, il se gronda ensuite de sa sensibilité. Après tout, mon Dieu! les bêtes, c’était fait pour nourrir les gens. On ne pouvait pas se laisser mourir de faim, quand il y avait là de la viande. Et il fut content de voir Maurice se ragaillardir un peu à l’espoir qu’on dînerait, il dit lui-même de son air de bonne humeur :
— Ma foi, non, je n’ai pas d’idée, et s’il faut le tuer, sans lui faire du mal...
— Gh! moi, je m’en fiche, interrompit Lapoulle. Vous allez voir !
Quand les deux nouveaux venus se furent assis dans le fossé, l’attente recommença. De temps à autre, un des hommes se levait, s’assurait que le cheval était bien toujours là, tendant le cou vers les souffles frais de la Meuse, vers le soleil couchant, pour en boire encore toute la vie. Puis, enfin, lorsque le crépuscule vint lentement, les six furent debout, dans ce guet sauvage, impatients de la nuit si paresseuse, regardant de toutes parts, avec une inquiétude effarée, si personne ne les voyait.
— Ah! zut! cria Chouteau, c’est le moment!
La campagne restait claire, d’une clarté louche d’entre chien et loup. Et Lapoulle courut le premier, suivi des cinq autres. Il avait pris dans le fossé une grosse pierre ronde, il se rua sur le cheval, se mit à lui défoncer le crâne, de ses deux bras raidis, comme avec une massue. Mais, dès le second coup, le cheval fit un effort pour se remettre debout. Chouteau et Loubet s’étaient jetés en travers de ses jambes, tâchaient de le maintenir, criaient aux autres de les aider. Il hennissait d’une voix presque humaine, éperdue et douloureuse, se débattait, les aurait cassés comme verre, s’il n’avait pas été déjà à demi mort d’inanition. Cependant, sa tête remuait trop, les coups ne portaient plus, Lapoulle ne pouvait le finir.
— Nom de Dieu! qu’il a les os durs!... Tenez-Ie donc, que je le crève!
Jean et Maurice, glacés, n’entendaient pas les appels de Chouteau, restaient les bras ballants, sans se décider i intervenir.
Et Pache, brusquement, dans un élan instinctif de religieuse pitié, tomba sur la terre à deux genoux, joignit les mains, se mit à bégayer des prières, comme on en dit au chevet des agonisants.
— Seigneur, prenez pitié de lui...
Une fois encore, Lapoulle frappa à faux, n’enleva qu’une oreille au misérable cheval^ qui se renversa, avec un grand cri.
— Attends, attends ! gronda Chouteau. Il faut en finir, il nous ferait pincer... Ne le lâche pas, Loubet !
Dans sa poche, il venait de prendre son couteau, un petit couteau dont la lame n’était guère plus longue que le doigt. Et, vautré sur le corps de la bête, un bras passé à son cou, il enfonça cette lame, fouilla dans cette chair vivante, tailla des morceaux jusqu’à ce qu’il eût trouvé et tranché l’artère. D’un bond, il s’était jeté de côté, le
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sang jaillissait, se dégorgeait comme du canon d’une; fontaine, tandis que les pieds s’agitaient et que de grands frissons convulsifs couraient sur la peau. Il fallut près de cinq minutes au cheval pour mourir. Ses grands yeux élargis, pleins d’une épouvante triste, s’étaient fixés sur les hommes hagards qui attendaient qu’il fût mort. Ils se troublèrent et s’éteignirent.
— Mon Dieu, bégayait Pache toujours à genoux, secourez-le, ayez-le en votre sainte garde...
Ensuite, quand il ne remua plus, ce fut un gros embarras, pour en tirer up bon morceau. Loubet, qui avait fait tous les métiers, indiquait bien comment il fallait s’y prendre, si l’on voulait avoir le filet. Mais, boucher maladroit, n’ayant d’ailleurs que le petit couteau, il se perdit dans cette chair toute chaude, encore palpitante de vie. Et Lapoulle, impatient, s’étant mis à l’aider en ouvrant le ventre, sans nécessité aucune, le carnage devint abominable. Une hâte féroce dans le sang et les entrailles répandues, des loups qui fouillaient à pleins crocs la cercasse d’une q>roie.
— Je ne sais pas bien quel morceau ça peut être, dit enfin Loubet en se relevant, les bras chargés d’un lambeau ; énorme de viande. Mais voilà tout de même de quoi nous | en mettre par-dessus les yeux. |
Jean et Maurice, saisis d’horreur, avaient détourné la tête. Cependant, la faim les pressait, ils suivirent la bande, f quand elle galopa, pour ne point se faire surprendre ; nrès du cheval entamé. Chouteau venait de faire une 1 Trouvaille, trois grosses betteraves, oubliées, qu’il empor- | tait. Loubet, poursedécharger les bras, avait jeté la viande | sur les épaules de Lapoulle ; tandis que Pache portait la\| marmite de l’escouade, qu’ils traînaient avec eux, en cas | de chasse heureuse. Et les six galopaient, galopaient, sans | reprendre haleine, comme poursuivis. |
Tout d’un coup, Loubet arrêta les autres. |
Jr^
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— C'est bête, faudrait savoir où nous allons faire cuire ça.
Jean, qui se calmait, proposa les carrières. Elles n'étaient pas à plus de trois cents mètres, il y avait là des trous cachés, où Ton pouvait allumer du feu, sans être vu. Mais, quand ils y furent, toutes sortes de difficultés se présentèrent. D'abord, la question du bois; et heureusement qu'ils découvrirent la brouette d'un cantonnier, dont Lapoulle fendit les planches, à coups de talon. Ensuite, ce fut l'eau potable qui manquait absolument. Dans la journée, le grand soleil avait séché les petits réservoirs naturels d'eau de pluie. Il existait bien une pompe, mais elle était trop loin, au château de la Tour à Glaire, et l'on y faisait queue jusqu'à minuit, heureux encore lorsqu'un camarade, dans la bousculade, ne renversait pas du coude votre gamelle. Quant aux quelques puits du voisinage, ils étaient taris depuis deux jours, on n'en tirait plus que de la boue. Restait seulement l'eau de la Meuèe, dont la berge se trouvait de l'autre côté de la route.
— J'y vas avec la marmite, proposa Jean.
Tous se récrièrent. ^
— Ah ! non ! nous ne voulons pas être empoisonnés, c’est plein de morts!
La Meuse, en effet, roulait des cadavres d'hommes et de chevaux. On en voyait, à chaque minute, passer, le ventre ballonné, déjà verdâtres, en décomposition. Beaucoup s'étaient arrêtés dans les herbes, sur les bords, empestant l'air, agités par le courant d'un frémissement continu. Et presque tous les soldats qui avaient bu de cette eau abominable, s'étaient trouvés pris de nausées et de dysenterie, à la suite d'affreuses coliques.
Il fallait se résigner pourtant. Maurice expliqua que î’eâu, après avoir bouilli, ne serait plus dangereuse.
— Alors, j'y vas, répéta Jean, qui emmena Lapoulle.
• Lorsque la marmite fut enfin au feu, pleine d'eau.
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avec la viande dedans, la nuit noire était venue. Loubet avait épluché les betteraves, pour les faire cuire dans le I bouillon, un vrai fricot de Tautré monde, comme il disait ; et tous activaient la flamme, en poussant sous la marmite les débris de la brouette. Leurs grandes ombres dansaient bizarrement, au fond de ce trou de roches. Puis, il leur devint impossible d'attendre davantage, ils se jetèrent sur le bouillon immonde, ils se partagèrent la viande avec leurs doigts égarés et tremblants, sans prendre le temps d'employer le couteau. Mais, malgré eux, leur cœur se soulevait. Ils souffraient surtout du manque de sel, leur estomac se refusait à garder cette bouillie fade des betteraves, ces morceaux de chair à moitié cuite, gluante, d'un goût d'argile. Presque tout de suite^ des vomissements se déclarèrent. Pache ne put continuer, Chouteau et Loubet injurièrent cette satanée rosse de cheval, qu'ils avaient eu tant de peine à mettre en pot-au-feu, et qui leur fichait la colique. Seul, Lapoulle dîna copieusement; mais il faillit en crever, la nuit, lorsqu'il fut retourné avec les trois autres, sous les peupliers du canal, pour y dormir.
En chemin, Maurice, sans une parole, saisissant le bras de Jean, l'avait entraîné par un sentier de traverse. Les camarades lui causaient une sorte de dégoût furieux, il venait de faire un projet, celui d'aller coucher dans le petit bois, où il avait passé la première nuit. C'était une bonne idée, que Jean approuva beaucoup, lorsqu'il se fut allongé sur le sol en pente, très sec, abrité par d'épais feuillages. Ils y restèrent jusqu'au grand jour, ils y dormirent même d'un profond sommeil, ce qui leur rendit quelque force.
Le lendemain était un jeudi. Mais ils ne savaient plus comment ils vivaient, ils furent simplement heureux de i ce que le beau temps semblait se rétablir. Jean décida Maurice, malgré sa répugnance, à retourner au bord du *
LA DEBACLE.
canal, pour voir si leur régiment ne devait pas partir ce jour-là. Chaque jour, maintenant, il y avait des départi de prisonniers, des colonnes de mille à douze cents hommes, qu’on dirigeait sur les forteresses de l’Allemagne. L’avant-veille, ils avaient vu, devant le poste prussien, un convoi d’officiers et de généraux qui allaient, i Pont-à-Mousson, prendre le chemin de fer. C’était, chez tous, une fièvre, une furieuse envie de quitter cet effroyable Camp de la Misère. Ah ! si leur tour pouvait être venu! Et, quand ils retrouvèrent le 106* toujours campé sur la berge, dans le désordre croissant de tant de souffrances, ils en eurent un véritable désespoir.
Pourtant, ce jour-là, Jean et Maurice crurent qu’ils mangeraient. Depuis le matin, tout un commerce s’était établi entre les prisonniers et les Bavarois, par-dessus le canal : on leur jetait de l’argent dans un mouchoir, et ils renvoyaient le mouchoir avec du gros pain bis ou du tabac grossier, à peine sec. Même des soldats qui n’avaient pas d’argent, étaient arrivés à faire des affaires, en leur lançant des gants blancs d’ordonnance, dont ils semblaient friands. Pendant deux heures, le long du canal, ce moyen barbare d’échange fit voler les paquets. Mais, Maurice ayant envoyé une pièce de cent sous dans sa cravate, le Bavarois qui lui renvoyait un pain, le jeta de telle sorte, soit maladresse, soit farce méchante, que le pain tomba à l’eau. Alors, parmi les Allemands; ce tinrent des rires énormes. Deux fois, Maurice s’entêta, et deux fois le pain fit un plongeon. Puis, attirés par les rires, des officiers accoururent, qui défendirent à leurs hommes de rien vendre aux prisonniers, sous peine de punitions sévères. Le commerce cessa, Jean dut calmer Maurice qui montrait les deux poings à ces voleurs, en leur criant de lui renvoyer ses pièces de cent sous.
La journée, malgré son grand soleil, fut terrible encore. Il y eut deux alertes, deux appels de clairon, qui
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firent courir Jean devant le hangar, où les distributions | étaient censées avoir lieu. Mais, les deux fois, il ne | reçut que des coups de coude, dans la bousculade. Les 1 Prussiens, si remarquablement organisés, continuaient à î montrer une incurie brutale à Tégard de Tarmée vaincue- j Sur les réclamations des généraux Douay et Lebrun, ils i avaient bien fait amener quelques moutons, ainsi que de$ voitures de pains; seulement, les précautions étaient si mal prises, que les moutons se trouvaient enlevés, les voitures pillées, dès le pont, de sorte que les troupes campées à plus de cent mètres, ne recevaient toujours ^ rien. Il n’y avait guère que les rôdeurs, les détrousseurs ; de convois, qui mangeaient. Aussi Jean, comprenant le ! truc, comme il disait, finit-il par amener Maurice près î du pont, «pour guetter eux aussi la nourriture.
Il était quatre heures déjà, ils n’avaient rien mangé encore, par ce beau jeudi ensoleillé, lorsqu’ils eurent la joie, tout d’un coup,* d’apercevoir Delaherche. Quelques bourgeois de Sedan obtenaient ainsi, à grand’peine, l’autorisation d’aller voir les prisonniers, auxquels ils ; portaient des provisions; et Maurice, plusieurs fois déjà, ! avait dit sa surprise de n’avoir aucune nouvelle de sa ! sœur^Dès qu’ils reconnnurent de loin Delaherche, chargé \ d’un panier, ayant un pain sous chaque bras, ils se ' ruèrent; mais ils arrivèrent encore t!rop tard, une telle poussée s’était produite, que le panier et un des pains ; venaient d’y rester, enlevés, disparus, sans que le fabri- j cant de drap eût pu lui-même se rendre compte de cet arrachement. ■
— Ah ! mes pauvres amisi balbutia-t-il, stupéfait, bou- I leversé, lui qui arrivait le sourire aux lèvres, l’air bon- | homme et pas fier, dans son désir de popularité. j
Jean s’était emparé du dernier pain, le défendait; et, | tandis que Maurice et lui, assis au bord de la route, le i dévoraient à grosses bouchées, Delaherche donnait des J
nouvelles. Sa femme^ Dieu merci! allait très bien. Seulement, il avait des inquiétudes pour le colonel» qui était tombé dans un grand accablement, bien que sa mère continuât à lui tenir compagnie du matin au soir.
— Et ma sœur? demanda Maurice.
— Votre sœur, c’est vrai!.... Elle m’accompagnait, c’était elle qui portait les deux pains. Seulement, elle a dû rester là-bas, de l’autre côté du canal. Jamais le poste n’a consentfà la laisser passer... Vous savez que les Prussiens ont rigoureusement interdit aux femmes l’entrée de la presqu’île.
Alors, il parla d’Henriette, de ses tentatives vaines pour voir son frère et lui venir en aide. Un hasard l’avait mise, dans Sedan, face à face avec le cousin Gunther, le capitaine de la garde prussienne. Il passait de son air sec et dur, en affectant de ne pas la reconnaître. Elle-même, le cœur soulevé, comme devant un des assassins de son mari, avait d’abord hâté le pas. Puis, dans un brusque revirement, qu’elle ne s’expliquait point, elle était revenue, lui avait tout dit, la mort de Weiss, d’une voix rude de reproche. Et il n’avait eu qu’un geste vague, en apprenant cette mort affreuse d’un parent : c’était le sort de la guerre, lui aussi aurait pu être tué. Sur son visage de soldat, à peine un frémissement avait-il couru.
^Ensuite, lorsqu’elle lui avait parlé de son frère prisonnier, en le suppliant d’intervenir, pour qu’elle pût le voir, il s’était refusé à toute démarche La consigne était formelle, il parlait de la volonté allemande comme d’une religion. En le quittant, elle avait eu la sensation nette qu’il se croyait en France comme un justicier, avec l’intolérance et la morgue de Tennemi héréditaire, grandi dans la haine de la race qu’il châtiait.
Enfin, conclut Delaherche, vous aurez toujours mangé, ce soir; et ce qui me désespère, c’est que je crains bien de ne pouvoir obtenir une autre permission.
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Il leur demanda s’ils n’avaient pas de commissions à lui donner, il se chargea obligeamment de lettres écrites au crayon, que d’autres soldats lui coitfièrent, car on avait vu des Bavarois allumer leur pipe, en riant, avec les lettres qu’ils avaient promis de faire parvenir.
Puis, comme Mauricè et Jean l’accompagnaient jusqu’au pont, Delaherche s’écria :
— Mais, tenez! la voici là-bas, Henriett^... Vous la voyez bien qui agite son mouchoir.
Au delà de la ligne des sentinelles, en effet, parmi la foule, on distinguait une petite figure mince, un point blanc qui palpitait dans le soleil. Et tous deux, très émus, les yeux humides, levèrent les bras, répondirent d’un furieux branle de la main.
Ce fut le lendemain, un vendredi, que Maurice passa la plus abominable des journées. Pourtant, après une nouvelle nuit tranquille dans le petit bois, il avait eu la chance de manger encore du pain, Jean ayant découvert, au château de Villette, une femme qui en vendait, à dix francs la livre. Mais, ce jour-là, ils assistèrent à une effrayante scène, dont le cauchemar les hanta longtemps^
T a veille, Choüteau avait remarqué que Pache ne se plaignait plus, l’air étourdi et content, comme un homme oui aurait dîné à sa *aim. Tout de suite, il eut l’idée que *e sournois devait avoir une cachette quelque part, d’autant plus que, ce raatin-ià, il venait de le voir s’éloigner pendant près d’une heure, puis reparaître, avec un sourire en dessous la bouche pleine. Mûrement, une aubaine lui était tombée, des provisions ramassées dans quelque bagarre. Et Ghouteau exaspérait Loubet et Lapoulle, ce dernier surtout. Heiri? quel sale individu, s’il avait à manger, de ne pas partager avec les camarades !
— Vous ne savez pas, ce soir, nous allons le suivre. Nous verrons s’il o^o s’emplir tout seul, quand de pauvres bougres crèvent à côté de lui.
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— Oui, oui ! c’est ça, nous le suivrons I répéta violemment Lapoulle. Nous verrons bien !
Il serrait les poings, le seul espoir de manger enfin le rendait fou. Son gros appétit le torturait plus que les autres, son tourment devenait tel, qu’il avait essayé de mâcher de l’herbe. Depuis l'avant-veille, depuis la nuit où la viande de cheval aux betteraves lui avait donné une dysenterie affreuse, il était à jeun, si maladroit de son grand corps, malgré sa force, que, dans la bousculade du pillage des vivres, il n’attrapait jamais rien. Il aurait payé de son sang une livre de pain.
Comme la nuit tombait, Pache se glissa parmi les arbres de la Tour à Glaire, et les trois autres, prudemment, filèrent derrière lui.
— Faut pas qu’il se doute, répétait Chouteau. Méfieivous, s’il se retourne.
Mais, cent pas plus loin, Pache, évidemment, se crut seul, car il sç mit à marcher d’un pas rapide, sans même jeter un regard en arrière. Et ils purent aisément le suivre jusque dans les carrières voisines, ils arrivèrent sur son dos, comme il dérangeait deux grosses pierres, pour prendre une moitié de pain dessous. C’était la fin de ses provisions, il avait encore de quoi faire un repas.
— Nom de Dieu de cafard ! hurla Lapoulle, voilà donc pourquoi tu te caches!... Tu vas me donner ça, c’est ma part!
Donner son pain, pourquoi donc ? Si chétif qu’il fût, une colère le redressa, tandis qu’il serrait le morceau de toutes ses forces sur son cœur. Lui aussi avait faim.
— Fiche-moi la paix, entends-tu ! c’est à moi 1
Puis, devant le poing levé de Lapoulle, il prît sa course, galopant, dévalant des carrières dans les terres nues, du côté de Donchery. Les trois autres le poursuivaient, haletants, à toutes jambes. Mais il gagnait du terrain, plus léger, pris d’une telle peur, si entêté à garder son bien, qu’il semblait emporté par le vent. Il avait franchi près
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d"un kilomètre, il approchait du petit bois, au bord de Tcau, lorsqu’il rencontra Jean et Maurice, qui revenaient à leur gîte de la nuit. Âu passage^ il leur jeta un cri de détresse, tandis que ceux-ci, étonnés de cette chasse à rhomme, dont Tenragé galop passait devant eux, restaient plantés au bord d'un champ. Et ce fut ainsi qu'ils virent tout.
Le malheur voulut que Pache, buttant contre une pierre, s'abattit. Déjà les trois autres arrivaient, jurant, hurlant, fouettés par la course, pareils à des loups lâchés sur une proie.
— Donne ça, nom de Dieu! cria Lapoulle, ou je te fais ton affaire !
Et il levait de nouveau le poing, lorsque Chouteau lui passa, grand ouvert, le couteau mince, qui lui avait servi à saigner le cheval.
— Tiens ! le couteau !
Mais Jean s'était précipité, pour empêcher un malheur, perdant la tête lui aussi, parlant de les fourrer tous au bloc ; ce qui le fit traiter par Loubet de Prussien, avec un mauvais rire, puisqu'il h'y avait plus de chefs et que les Prussiens seuls commandaient.
— Tonnerre de Dieu ! répétait Lapoulle, veux-tu me donner ça !
Malgré la terreur dont il était blême, Pache serra davantage le pain contre sa poitrine, dans son obstination dé paysan affamé qui ne lâche rien de ce qui est à lui.
‘■ — Non!
Alors, ce fut fini, la brute lui planta le couteau dans Id gorge, si violemment, que le misérable ne cria même pas. Ses bras se détendirent, le morceau de pain rouk par terre, dans le sang qui avait jailli.
Devant ce meurtre imbécile et fou, Maurice, immobile jusque-là, parut lui-même être pris brusquement de folie. Il menaçait les trois hommes du geste, il les traitait d'assassins, avec une telle véhémence, que tout son corps
en tremblait. Mais Lapoulh^ ne semblait même pas Tentendre. Resté par terre, accroupi près du corps, il dévorait le pain, éclaboussé de gouttes rouges ; il avait un air de stupidité farouche, comme étourdi par le gros bruit de ses mâchoires ; tandis que Chouteau et Loubet, à le voir si terrible dans son assouvissement, n’osaient pas même lui réclamer leur part.
La nuit était complètement venue, une nuit claire, au beau ciel étoilé; et Maurice et Jean, qui avaient gagné ^ leur petit bois, ne virent bientôt plus que Lapoulle, rôdant le long de la Meuse. Les deux autres avaient disparu, retournés sans doute au bord du canal, inquiets de ce corps qu’ils laissaient derrière eux. Lûi, au contraire, semblait craindre d’aller là-bas, rejoindre les camarades. Après l’étourdissement du meurtre, alourdi par la digestion du gros morceau de pain avalé trop vite, il était évidemment saisi d’une angoisse, qui le faisait s’agiter, n’osant reprendre la route que barrait le cadavre, piétinant sans fin sur la berge, d’un pas vacillant d’irrésolution, Le remords s’éveillait-il, au fond de cette âm6 obscure? ou bien n’était-ce que la terreur d’être découvert? Il allait et venait ainsi qu’une bête devant les barreaux de sa cage, avec un besoin subit et grandissant de fuir, un besoin douloureux comme un mal physique, dont il sentait qu’il mourrait, s’il ne le contentait pas. Au galop, au galop, il lui fallait sortir tout de suite de cette prison où ij venait de tuer. Pourtant, il s’affaissa, il resta longtemps vautré parmi les herbes de la rive.
Dans sa révolte, Maurice, lui aussi, disait à Jean :
— Écoute, je ne puis plus rester. Je t’assure que je vais devenir fou... Ça m’étonne que le .corps ait résisté, je ne me porte pas trop mal. Mais la tête déménage, oui! elle déménage, c’est certain. Si tu me laisses encore un jour dans cet enfer, je suis perdu... Je t’en prie, partons, partons tout dé suite !
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Et il se mit à lui expliquer des plans extravagants d'évasion. Ils allaient traverser la Meuse à la nage, se jeter sur les sentinelles, les étrangler avec un bout de corde qu'il avait dans sa poche ; ou encore ils les assommeraient à coups de pierre ; ou encore ils les achèteraient à prix d'argent, revêtiraient leurs uniformes, pour franchir les lignes prussiennes.
— Mon petit, tais-tni! répétait Jean désespéré, ça me fait peur de t’entendre dire des bêtises. Est-ce que c’est raisonnable, est-ce que c'est possible, tout ça?... Demain, nous verrons. Tais-toi!
Lui, bien qu'il eût également le cœur abreuvé de colère et de dégoût, gardait son bon sens, dans l'affaiblissement de la faim, parmi les cauchemars de cette vie qui touchait le fond de la misère humaine^ Et, comme son compagnon s'affolait davantage, voulait se jeter à la Meuse, il dut le retenir, le violenter même, les yeux pleins de larmes, suppliant et grondant. Puis, tout d'un coup :
— Tiens! regarde!
Un clapotement d'eau venait de se faire enteiîdre. Ils virent Lapoulle, qui s'était décidé à se laisser glisser dans la rivière, après avoir enlevé sa capote, pour qu'elle ne gênât pas ses mouvements; et la tache de sa chemise faisait une blancheur très visible, au fil du courant mouvant et noir. Il nageait, il remontait doucement, guettant sans doute le point oû il pourrait aborder; tandis que, sur l'autre berge, on distinguait très bien les minces silhouettes des sentinelles immobiles. Déchirant la nuit, il y eut un brusque éclair, un coup de feu qui alla rouler jusqu'aux roches de Montimont.L'eau, simplement, bouillonna, comme sous le choc de deux rames affolées qui l'auraient battue. Et ce fut tout, le corps de Lapoulle, la tache blanche se mit à descendre, abandonnée et molle dans le courant.
Le lendemain, un samedi, dès l'aube, Jean ramena
Maurice au campement du 106*, avec le nouvel espoir qu'on partirait ce jour-là. Mais il n’y avait pas d’ordre, le régiment semblait comme oublié. Beaucoup étaient partis, la presqu’île se vidait, et ceux qu’on laissait là tombaient à une maladie noire. Depuis huit grands jours, la démence germait et montait dans cet enfer. La cessation des pluies, le lourd soleil de plomb n’avait fait que changer le supplice. Des chaleurs excessives achevaient d’épuiser les hommes, donnaient aux cas de dysenterie un caractère épidémique inquiétant. Les déjections, les excréments de toute cette armée malade empoisonnaient l’air d’émanations infectes. On ne pouvait plus longer la Meuse ni le canal, tellement la puanteur des chevaux et des soldats noyés, pourrissant parmi les herbes, était forte. Et, dans les champs, les chevaux morts d’inanition se décomposaient, sou/flaient si violemment la peste, que les Prussiens, qui commençaient à craindre pour eux, avaient apporté des pioches et des pelles, en forçant les prisonniers à enterrer les corps.
Ce samedi-là, d’ailleurs, la disette cessa. Comme on était moins nombreux et que des vivres arrivaient de toutes parts, on passa d’un coup de l’extrême dénuement à l’abondance la plus large. On eut à volonté du pain, de la viande, du vin même, on mangea du lever au coucher du soleil, à en mourir. La nuit tomba, qu’on mangeait encore, et l’on mangea jusqu’au lendemain matin. Beaucoup en crevèrent.
j Pendant la journée, Jean n’avait eu que la préoccupation de surveiller Maurice, qu’il sentait capable de toutes les extravagances. Il avait bu, il parlait de souffleter un 'officier allemand, pour qu’on l’emmenât. Et, le so'r, Jean, ayant découvert, dans les dépendances de la Tour à Glaire, un coin de cave libre, il crut sage d’y venir coucher avec son compagnon, qu’une bonne nuit calmerait peut-être. Hais ce fut la nuit la plus affreuse de leur séjour, une
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nuit d’épouvaptement, durant laquelle ils ne purent fermer les yeux. D*autre:> iîOldats emplissaient la cave, deux f étaient allongés dans le même coin, qui se mouraient, vidés par îa dysenterie ; et, dès que Tobscurité fut complète, ils ne cessèrent plus, des plaintes sourdes, des cris inarticulés, une agonie dont le râle allait en grandissant. Au fond des ténèbres, ce râle prenait une telle abomination, que les autres hommes couchés à côté, voulant dormir, se fâchaient, criaient aux mourants de se taire. Ceux-ci n’entendaient pas, le râle continuait, revenait, emportait tout ; pendant que, du dehors, arrivait la clameur d’ivresse des camarades qui mangeaient encore, sans pouvoir se rassasier.
Alors, la détresse commença pour Maurice. Il avait tâché de fuir cette plainte d’horrible douleur qui lui mettait à la peau une sueur d’angoisse; mais, comme il se levait, â tâtons, il avait marché sur des membres, il était retombé par terre, muré avec ces mourants. Et il n’essayait même plus de s’échapper. Tout l’effroyable désastre s’évoquait, depuis le départ de Reims, jusqu’à l’écrasement de Sedan.
Il lui semblait que la passion de l’armée de Châlons s’achevait seulement cette nuit-là, dans la nuit d’encre de cette . cave, où râlaient deux soldats, qui empêchaient les camarades de dormir. L’armée de la désespérance, le troupeau expiatoire, envoyé en holocauste, avait payé les fautes de tous du flot rouge de son sang, à chacune de ses stations. Et, maintenant, égorgée sans gloire, couverte de crachats, elle tombait au martyre, sous ce châtiment qu’elle n’avait pas mérité si rude. C’était trop, il en était soulevé de colère, affamé de justice, dans un besoin brûlant de se venger du destin.
Lorsque l’aube parut, l’un des soldats était mort, l’autre râlait toujours.
— Allons, viens, mon petit, dit Jean avec douceur. : Nous alloiis prendre l’air, ça vaudra mieux. ;
Lâ d£bagle.
Mais, dehors, par la belle matinée déjà chaude, lorsque tous deux eurent suivi la berge et se trouvèrent près du village d'Iges, Maurice s'exalta davantage, le poing tendu, là-bas, vers le vaste horizon ensoleillé du champ de bataille, le plateau d'IIly en face, Saint-Menges à gauche, le bois de la Garenne à droite.
— Non, non! je ne peux plus, je ne peux plus voir ça! C'est d'avoir ça devant moi qui me troue le cœur et me fend le crâne... Emmène-moi, emmène-moi tout de §uite!
Ce jour-là était encore un dimanche, des volées de cloche venaient de Sedan, tandis qu'on entendait déjà au loin une musique allemande. Mais le 106* n'avait toujours pas d'ordre, et Jean, effrayé du délire croissant de Maurice, se décida à tepter un moyen qu'il mûrissait depuis la veille. Devant le poste prussien, sur la route, un départ se préparait, celui d'un autre régiment, le 5* de ligne. Une grande confusion régnait dans la colonne, dont un officier, parlant mal le français, n'arrivait pas à faire le recensement. Et, tous deux alors, ayant arraché de leur uniforme le collet et les boutons, pour n'être pas trahis par le numéro, filèrent au milieu de la cohue, passèrent le pont, se trouvèrent dehors. Sans doute, Chouteau et Loubet avaient eu la même idée, car ils les aperçurent derrière eux, avec leurs regards inquiets d'assassin.
Ah! quel soulagement, à cette première minute heureuse! Dehors, il semblait que ce fût une résurrection, la lumière vivante, l'air sans bornes, le réveil fleuri de toutes les espérances. Quel que pût être leur malheur à présent, ils ne le redoutaient plus, ils en riaient, au sortir de cet effrayant cauchemar du Camp de la Misère.
Pour ia dernière fois, le matin, Jean et Maurice venaient ' d'entendre les sonneries si gaies des clairons français ; et ils marchaient maintenant, en route pour TAllemagne, parmi le troupeau des prisonniers, que précédaient et suivaient des pelotons de soldats prussiens, tandis que j d'autres les surveillaient, à gauche et à droite, la baïonnette au fusil. On n'entendait plus, à chaque poste, que | les trompettes allemandes, aux notes aigres et tristes. | Maurice fut heureux de constater que la colonne tour- | nait à gauche et qu'elle traverserait Sedan. Peut-être | aurait-il la chance d'apercevoir une fois encore sa sœur Henriette. Mais les cinq kilomètres qui séparaient la | presqu'île d'Iges de la ville, suffirent pour gâter sa joie > de se sentir hors du cloaque, où il avait agonisé pendant j neuf jours. C'était un autre supplice, ce convoi pitoyable î de prisonniers, des soldats sans armes, les mains bal- ^ lantes, menés comme des moutons, dans un piétinement \ hâtif et peureux. Vêtus de loques, souillés d'avoir été ! abandonnés dans leur ordure, amaigris par un jeûne d'une J grande semaine, ils ne ressemblaient plus qu'à des vaga- : bonds, des rôdeurs louches, que des gendarmes auraient ■ ramassés par les routes, d'un coup de filet. Dès le fau- J bourg de Torcy, comme des hommes s'arrêtaient et (^ue 3 des femmes se mettaient sur les portes, d'un air de sombre commisération, un flot de honte étouffa Maurice,
/ il baissa 1a tête, la bouche amère. i
Jean, d'esprit pratique et de peau plus dure, ne son-
geait qu’à leur sottise, de n’avoir pas emporté chacun un pain. Dans l’effarement de leur départ, ils s’en étaient même allés à jeun ; et la faim, une fois encore, leur cassait les jambes. D’autres prisonniers devaient être dans le même cas, car plusieurs tendaient de l’argent, suppliaient qu’on leur vendît quelque chose. Il y en avait un, très grand, l’air très malade, qui agitait une pièce d’or, l’offrant au bout de son long bras, par-dessus la tête des soldats de l’escorte, avec le désespoir de ne rien trouver à acheter. Et ce fut alors que Jean, qui guettait, aperçut de loin, devant une boulangerie, une douzaine de pains en tas. Tout de suite, avant les autres, il jeta cent sous, voulut prendre deux de ces pains. Puis, comme le Prussien qui se trouvait près de lui, le repoussait brutalement, il s’entêta à ramasser au moins sa pièce. Mais, déjà, le capitaine, auquel la surveillance de la colonne était confiée, un petit chauve, de figure insolente, accourait. Il leva sur Jean la crosse de son revolver, il jura qu’il fendrait la tête au premier qui oserait bouger. Et tous avaient plié les épaules, baissé les yeux, tandis que la marche continuait, avec 1e sourd roulement des pieds, dans cette soumission frémissante du troupeau.
— Oh! le gifler, celui-là! murmura ardemment Maurice, le gifler, lui casser les dents d’un revers de main!
Dès lors, la vue de ce capitaine, de cette méprisante figure à gifles, lui devint insupportable. D’ailleurs, on entrait dans Sedan, on passait sur le pont de Meuse ; et les scènes de brutalité se renouvelaient, se multipliaient. Une femme, une mère sans doute, qui voulait embrasser un sergent tout jeune, venait d’être écartée d’un coup de crosse, si violemment, qu’elle en était tombée à terre. Sur la place Turenne, ce furent des bourgeois qu’on bouscula, parce qu’ils jetaient des provisions aux prisonniers. Dans la Grande-Rue, un de ceux-ci, ayant glissé en prenant une bouteille qu’une dame lui offrait, fui
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relevé à coups de botte. Sedan, qui depuis huit jours voyait ainsi passer ce misérable bétail de la défaite, conduit au bâton, ne s’y accoutumait pas, était agité, à chaque défilé nouveau, d’une fièvre sourde.de pitié et de révolte.
Cependant, Jean, lui aussi, songeait à Henriette ; ‘et brusquement, l’idée de Delaherche lui vint. Il poussa du coude son ami.
— Hein? tout à l’heure^ ouvre l’œil, si nou^ passons dans la rue !
En effet, dès qu’ils entrèrent dans la rue Maqua, ils aperçurent de loin plusieurs têtes, penchées à une des fenêtres monumentales de la fabrique. Puis, ils reconnurent Delaherche et sa femme Gilberte, accoudés, ayant, derrière eux, debout, la haute figure sévère de madame Delaherche. Ils avaient des pains, le fabricant les lançait aux affamés qui tendaient des mains tremblantes, implorantes.
Maurice, tout de suite, avait remarqué que sa sœur n’était pas là ; tandis que Jean, inquiet de voir les pains voler, craignit qu’il n’en restât pas un pour eux. Il agita le bras, criant :
— A nous! à nous!
Ce fut, chez les Delaherche, une surprise presque joyeuse. Leur visage, pâli de pitié, s’éclaira, tandis que des gestes, heureux de la rencontre, leur échappaient. Et Gilherte tint à jeter elle-même le dernier pain dans les bras de Jean, ce qu’elle fit avec une si aimable maladresse, qu’elle en éclata d’un joli rire.
Ne pouvant s’arrêter, Maurice se retourna, demandant à la volée, d’un ton inquiet d’interrogation :
— Et Henriette? Henriette?
Alors, Delaherche répondit par une longue phrase. Mais sa voix se perdit, au milieu du roulement des pieds. Il dut comprendre que le jeune homme ne l’avait
LA DËBACLE. M9
pas entendu, car il multiplia les signes, il en répéta un surtout, là-bas, vers le sud. Déjà, la colonne s’engageait dans la rue du Ménil, la façade de la fabrique disparut, avec les trois têtes qui se penchaient, tandis qu’une main agitait un mouchoir.
— Qu’est-ce qu’il a dit? demanda Jean.
Maurice, tourmenté, regardait en arrière, vainement.
— Je ne sais pas, je n’ai pas compris... Me voilà dans l’inquiétude, tant que je n’aurai pas de nouvelles.
Et le piétinement continuait, les Prussiens hâtaient encore la marche avec leur brutalité de vainqueurs, le troupeau sortit de Sedan par la porte du Ménil, allongé en une file étroite qui galopait, comme dans la peur des chiens.
Lorsqu’ils traversèrent Bazeilles, Jean et Maurice songèrent à Weiss, cherchèrent les cendres de la petite maison, si vaillamment défendue. On leur avait conté, au Camp de la Misère, la dévastation du village, les incendies, les massacres; et ce qu’ils voyaient dépassait les abominations rêvées. Après douze jours, les tas de décombres fumaient encore. Des murs croulants s’étaient abattus, il ne restait pas dix maisons intactes. Mais ce qui les consola un peu, ce fut de rencontrer des brouettes, des charrettes pleines de casques et de fusils bavarois, ramassés après la lutte. Cette preuve qu’on en avait tué beaucoup, de ces égorgeurs et de ces incendiaires, les soulageait.
C’était à Douzy que devait avoir lieu la grande halte, pour permettre aux hommes de déjeuner. On n’y arriva point sans souffrance. Très vite, les prisonniers se fatiguaient, épuisés par leur jeûne. Ceux qui, la veille, s’étaient gorgés de nourriture, avaient des vertiges, alourdis, les jambes cassées; car cette gloutonnerie, loin de réparer leurs forces perdues, n’avait fait que les affaiblir davantage. Aussi, lorsqu’on s’arrêta dans un pré, à gauchi
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du village, les malheureux se laissèrent-ils tomber sur rherbe, sans courage pour manger. Le vin manquait, des femmes charitables qui voulurent s’approcher avec des bouteilles, furent chassées par les sentinelles. Une d’elles, prise de peur, tomba, se démit le pied; et il y eut des cris, des larmes, toute une scène révoltante, pendant què les Prussiens, qui avaient confisqué les bouteilles, les buvaient. Cette tendresse pitoyable des paysans pour les pauvres soldats emmenés en captivité, se manifestait ainsi à chaque pas, tandis qu’on les disait d’une rudesse farouche envers les généraux. A Douzy même, quelques jours auparavant, les habitants avaient hué un convoi de généraux qui se rendaient, sur parole, à Pont-à-Mousson. Les routes n’étaient pas sûres pour les officiers: des hommes en blouse, des soldats évadés, des déserteurs peut-être, sautaient sur eux avec des fourches, voulaient les massacrer, ainsi que des lâches et des vendus, dans cette légende de la trahison, qui, vingt ans plus tard, levait encore vouer à l’exécration de ces campagnes tous les chefs ayant porté l’épaulette.
Maurice et Jean mangèrent la moitié de leur pain, qu’ils eurent la chance d’arroser de quelques gorgées d’eau-devie, un brave fermier étant parvenu à emplir leur gourde. Mais, ce qui fut terrible ensuite, ce fut de se remettre en route. On devait coucher à Mouzon, et bien que l’étape se trouvât courte, l’effort â faire paraissait excessif. Les hommes ne purent se relever sans crier, tellement leurs membres las se raidissaient au moindre repos. Beaucoup, dont les pieds saignaient, se déchaussèrent, pour continuer la marche. La dysenterie les ravageait toujours, il en tomba un, dès le premier kilomètre, qu’on dut pousser contre un talus. Deux autres, plus loin, s’affaissèrent au pied d’une haie, où une vieille femme ne les ramassa que le soir. Tous chancelaient, en s’appuyant sur des cannes, que les Prussiens, par dérision peut-être, leur avaient
permis de couper, à la lisière d’un petit bois. Ce n’était plus qu’une débandade de gueux, couverts de plaies, hâves et sans souffle. Et les violences se renouvelaient, ceux qui s’écartaient, même pour quelque besoin naturel, étaient ramenés à coups de bâton. A la queue, le peloton formant l’escorte avait l’ordre de pousser les traînards, la baïonnette dans les reins. Un sergent ayant refusé d'aller plus loin, le capitaine commanda à deux hommes de le prendre sous les bras, de le traîner, jusqu’à ce que le misérable consentît à marcher de nouveau. Et c’était surtout le supplice, cette figure à gifles, ce petit officier chauve, qui abusait de ce qu’il parlait très correctement le français, pour injurier les prisonniers dans leur tangue, en phrases sèches et cinglantes comme des coups de cravache.
— Oh ! répétait rageusement Maurice, le tenir, celui-là, et lui tirer tout son sang, goutte à goutte !
Il était à bout de force, plus malade encore de colère rentrée que d’épuisement. Tout l’exaspérait, jusqu’à ces sonneries aigres des trompettes prussiennes, qui l’auraient fait hurler comme une bête, dans l’énervement de sa chair. Jamais il n’arriverait à la fin du cruel voyage, sans se faire casser la tête. Déjà, lorsqu’on traversait le moindre des hameaux, il souffrait affreusement, en voyant les femmes qui le regardaient d’un air de grande pitié. Que serait-ce, quand on entrerait en Allemagne, que les populations des villes se bousculeraient, pour l’accueillir, au passage, d’un rire insultant? Et il évoquait les wagons à bestiaux où l’on allait les entasser, les dégoûts et les tortures de la route, la triste existence des forteresses, sous le ciel d’hiver, chargé de neige. Non, non! plutôt la mort tout de suite, plutôt risquer de laisser sa peau au détour d’un chemin, sur la terre de France, que de pourrir là-bas, au fond d’une casemate noire, pendant des mois peut-être!
LES ROÜGON-MACQUART.
— Écoute, dit-il tout bas à Jean, qui marchait près de lui, nous allons attendre de passer le long d’un bois, et d’un saut nous filerons parmi les arbres... La frontière belge n’est pas loin, nous trouverons bien quelqu’un pour nous y conduire.
Jean eut un frémissement, d’esprit plus net et plus froid, malgré la révolte qui finissait par le faire rêver aussi d’évasion.
— Es-tu fou ! ils tireront, nous y resterons tous les deux.
Mais, d’un geste, Maurice disait qu’il y avait des chances pour qu’on les manquât, et puis, après tout, que, s’ils y restaient, ce serait tant pis!
— Bon! conliïiua Jean, mais qu’est-ce que nous deviendrons, ensuite, avec nos uniformes? Tu vois bien que la sampagne est pleine de postes prussiens. Il faudrait au moins d’autres vêtements... C’est trop dangereux, mon petit, jamais je ne te laisserai faire une pareille folie.
Et il dut le retenir, il lui avait pris le bras, il le serrait contre lui, comme s’ils se fussent soutenus mutuellement, pendant qu’il continuait à le calmer, de son air bourru et tendre.
Derrière leur dos, à ce moment, des voix chuchotantes leur firent tourner la tête. C’étaient Chouteau et Loubet, partis le matin, en même temps qu’eux, de la presqu’île d’Iges, et qu’ils avaient évités jusque-là. Maintenant, les deux gaillards marchaient sur leurs talons. Chouteau devait avoir entendu les paroles de Maurice, son plan de fuite au travers d’un taillis, car il lè reprenait poui son compte. Il murmurait dans leur cou :
— Dites donc, nous en sommes. C’ést une riche idée, ^ de foutre le camp. Déjà, des camarades sont partis, nous j n’allons bien sûr pas nous laisser traîner comme des chiens jusque dans le pays à ces cochons... Hein? à nous quatre, ça va-t-il, de prendre un courant d’air?
LA DËBâCLE. 473
Maurice s’enfiévrait de nouveau, et Jean dut se retourner, pour dire au tentateur :
— Si tu es pressé, cours devant... Qu’est-ce que tu espères donc?
Devant le clair regard du caporal, Chouteau se troubla un peu. Il lâcha la raison vraie de son insistance.
— Dame! si nous sommes quatre, ça sera plus commode... Y en aura toujours bien un ou deux qui passeront.
Alors, d’un signe énergique de la tête, Jean refusa tout à fait. Il se méfiait du monsieur, comme il disait, il craignait quelque traîtrise. Et il lui fallut employer toute son autorité sur Maurice, pour l’empêcher de céder, car une occasion se présentait justement, on longeait un petit bois très touffu, qu’un champ obstrué de broussailles séparait seul de la route. Traverser ce champ au galop, disparaître dans le fourré, n’était-ce pas le salut?
Jusque-là, Loubet n’avait rien dit. Son nez inquiet flairait le vent, ses yeux vifs de garçon adroit guettaient la minute favorable, dans sa résolution bien arrêtée de ne pas aller moisir en Allemagne. Il devait se fier à ses jambes et à sa malignité, qui l’avaient toujours tiré d’affaire. Et, brusquement, il se décida.
— Ah ! zut ! j’en ai assez, je file !
D’un bond, il s’était jeté dans le champ voisin, lorsque Chouteau l’imita, galopant à son côté. Tout de suite, deux Prussiens de l’escorte se mirent à leur poursuite, sans qu’aucun autre songeât à les arrêter d’une balle. Et la scène fut si brève, qu’on ne put d’abord s’en rendre compte. Loubet, faisant des crochets parmi les broussailles, allait s’échapper sûrement, tandis que Chouteau, moins agile, était déjà sur le point d’être pris. Mais, d’un s\i< prême effort, celui-ci regagna du terrain, se jeta entre les jambes du camarade, qu’il culbuta; et, pendant que les deux Prussiens se précipitaient sur l’homme à terre,
LES ROUGON-MACQUART
pour le maintenir, Tautre sauta dans le bois, disparut. Quelques coups dé feu partiront, on se souvenait des fusils, il y eut même, parmi les arbres, une tentative de battue, inutile.
A terre, cependant, les deux soldats assommaient Loubet. Hors de lui, le capitaino s’était précipité, parlant de faire un exemple ; et, devant cet encouragement, les coups de pied, les coups de crosse continuaient de pleuvoir, si bien que, lorsqu’on releva le malheureux, il avait un bras cassé et la tête fendue. Il expira, avant d’arriver à Mouzon, dans la petite charrette d’un paysan, qui avait bien voulu le prendre.
— Tu vois, se contenta de murmurer Jean à l’oreille de Maurice.
D’un regard, là-bas, vers le bois impénétrable, tous deux disaient leur colère contre le bandit qui galopait, libre maintenant; tandis qu’ils finissaient par se sentir pleins de pitié pour le pauvre diable, sa victime, un fricoteur qui ne valait sûrement pas cher, mais tout de même un garçon gai, débrouillard et pas bête. Voilà comment il se faisait que, si malin qu’on fût, on se laissait tout de même manger un jour I
A Mouzon, malgré cette leçon terrible, Maurice fut de nouveau hanté par son idée fixe de fuir. On était arrivé dans un tel état de lassitude, que les Prussiens durent aider les prisonniers, pour dresser les quelques tentes mises à leur disposition. Le campement se trouvait, près de la ville, dans un terrain bas et marécageux; et le pis était qu’un autre convoi y ayant campé la veille, le sol disparaissait sous l’ordure : un véritable cloaque, d’une saleté immonde. Il fallut, pour se protéger, étaler à terre de larges pierres plates, qu’on eut la chance de découvrir près de là. La soirée, d’ailleurs, fut moins dure, la surveillance des Prussiens se relâchait un peu, depuis que le capitaine avait disparu, installé sans doute dans quelque
LA DÊBÂGLl.
auberge. D’abord, les sentinelles tolérèrent que des enfants jetassent aux prisonniers des fruits, des pommes et des poires, par-dessus leurs têtes. Ensuite, elles laissèrent les habitants du voisinage envahir le campement, de sorte qu’il y eut bientôt une foule de marchands improvisés, des hommes et des femmes qui débitaient du pain, du vin, même des cigares. Tous ceux qui avaient de l’argent, mangèrent, burent, fumèrent. Sous .le pâle crépuscule, cela mettait comme un coin de marché forain, d’une bruyante animation.
Mais, derrière leur tente, Maurice s’exaltait, répétait à Jean :
— Je ne peux plus, je filerai, dès que la nuit va être noire... Demain, nous nous éloignerons de la frontière, il ne sera plus temps.
— Eh bien ! filons, finit par dire Jean, à bout de résistance, cédant lui aussi à cette hantise de la fuite. Noui le verrons, si nous y laissons la peau.
Seulement, il dévisagea dès lors les vendeurs, autour de lui. Des camarades venaient de se procurer des blouses et des pantalons, le bruit courait que des habitants charitables avaient créé de véritables magasins de vêtements, pour faciliter les évasions de prisonniers. Et, presque tout de suite, son attention fut attirée par une belle fille, une grande blonde de seize ans, aux yeux superbes, qui tenait à son bras trois pains dans un panier. Elle ne criait passa marchandise comme les autres, elle avait un sourire engageant et inquiet, la démarche hésitante. Lui, la regarda fixement, et leurs regards se rencontrèrent, restèrent un instant l’un dans l’autre. Alors, elle s’approcha, avec son sourire embarrassé de belle fille qui s’offrait.
— Voulez-vous du pain ?
Il ne répondit pas, l’interrogea d’un petit signe. Puis, comme elle disait oui, de la tête, il se hasarda, à voix très basse.
LES ROUGON-MACQÜART.
— Il y a des vêtements?
— Oui, sous les pains.
Et, très haut, elle se décida à crier sa marchandise : € Du pain! du pain! 'qui achète du pain? > Mais, quand Maurice voulut lui glisser vingt francs, elle retira la main d’un geste brusque, elle se sauva, après leur avoir laissé le panier. Ils la virent pourtant qui se retournait encore, qui leur jetait le rire tendre et ému de ses beaux yeux.
Lorsqu’ils eurent le panier, Jean et Maurice tombèrent dans un trouble extrême. Ils s’étaient écartés de leur lente, et jamais ils ne purent la retrouver, tellement ils s’effaraient. Où se mettre? comment changer de vêtements ? Ce panier, que Jean portait d’un air gauche, il leur semblait que tout le monde le fouillait des yeux, en voyait au grand jour le contenu. Enfin, ils se décidèrent, entrèrent dans la première tente vide, où, éperdument, ils passèrent chacun un pantalon et une blouse, après avoir remis sous les pains leurs effets d’uniforme. Et ils abandonnèrent le tout. Mais ils n’avaient trouvé qu’une casquette de laine, dont Jean avait forcé Maurice à se coiffer. Lui, nu-tête, exagérant le péril, se croyait perdu. Aussi s’attardait-il, en quête d’une coiffure quelconque, lorsque l’idée lui vint d’acheter son chapeau à un vieil homme très sale qui vendait des cigares.
— A trois sous pièce, à cinq sous les deux, les cigares de Bruxelles!
Depuis la bataille de Sedan, il n’y avait plus de douane, tout le flot belge entrait librement ; et le vieil homme en guenilles venait de réaliser de très beaux bénéfices, ce qui ne l’empêcha pas d’avoir de grosses prétentions, lorsqu’il eut compris pourquoi l’on voulait acheter son chapeau, un feuti'e graisseux, troué de part en part. Il ne le lâcha que contre deux pièces de cent sous, en geignant qu’il allait sûrement s’enrhumer.
Jean, d’ailleurs, venait d’avoir une autre idée, celle de
lui acheter aussi son fonds de magasin, les trois douzaines de cigares qu’il promenait encore. Et, sans attendre, le chapeau enfoncé sur les yeux, il cria, d’une voix traînante :
— A trois sous les deux, à trois sous les deux, les cigares de Bruxelles !
Cette fois, c’était le salut. Il fit signe à Maurice de le précéder. Celui-ci avait eu la chance de ramasser par terre un parapluie ; et, comme il tombait quelques gouttes d’eau, il l’ouvrit tranquillement, pour traverser la ligne des sentinelles.
— A trois sous les deux, à trois sous les deux, les cigares de Bruxelles !
En quelques minutes, Jean fut débarrassé de sa marchandise. On se pressait, on riait : en voilà donc un qui était raisonnable, qui ne volait pas le pauvre monde ! Attirés par le bon marché, des Prussiens s’approchèrent aussi, et il dut faire du commerce avec eux. Il avait manœuvré de façon à franchir l’enceinte gardée, il vendit ses deux derniers cigares à un gros sergent barbu, qui ne parlait pas un mot de français.
— Ne marche donc pas si vite^ sacré bon Dieu! répétait Jean dans le dos de Maurice. Tu vas nous faire reprendre.
Leurs jambes, malgré eux, les emportaient. Il leur fallut un effort immense pour s’arrêter un instant à l’angle de deux routes, parmi des groupes qui stationnaient devant une auberge. Des bourgeois causaient là, l’air paisible, avec des soldats allemands; et ils affectèrent d’écouter, ils risquèrent même quelques mots, sur la pluie qui pourrait bien se remettre à tomber toute la nuit. Un homme, un monsieur gras, qui les regardait avec persistance, les faisait trembler. Puis, comme il souriait d’un air très bon, ils se risquèrent, tout bas.
— Monsieur, le chemin pour aller en Belgique est-il gardé?
178 LES'ROüGON-MACQüART. }
— Oui, mais traversez d'aberd ce bois, puis prenez I ^ gauche, à travers champs.
Dans le bois, dans le grand silence noir des arbres immobiles, quand ils n’entendirent plus rien, que plus rien ne remua et qu’ils se crurent sauvés, une émotion extraordinaire les jeta aux bras l’un de l’autre. Maurice pleurait à gros sanglots, tandis que des larmes lentes ruisselaient sur les joues de Jean. C’était la détente de leur long tourment, la joie de se dire que la douleur allait peut-être avoir pitié d’eux. Et ils se serraient d'une étreinte éperdue, dans la fraternité de tout ce qu’ils venaient de souffrir ensemble; et le baiser qu’ils échangèrent alors leur parût le plus doux et le plus fort de leur vie, un baiser tel qu’ils n’en recevraient jamais d’une femme, l’immortelle amitié, l’absolue certitude que leurs deux cœurs n’en faisaient plus qu’un, pour toujours.
— Mon petit, reprit Jean d’une voix tremblante, quand ils se furent dégagés, c’est déjà très bon d’être ici, mais nous ne sommes pas au bout... Faudrait s’orienter un peu.
Maurice, bien qu’il ne connût pas ce point de la frontière, }ura qu’il suffisait de marcher devant soi. Tous deux alors, l’un derrière l’autre, se glissèrent, filèrent avec pré- ^ caution, jusqu’à la lisière des taillis. Là, se rappelant l’indication du bourgeois obligeant, ils voulurent tourner à gauche, pour couper à travers des chaumes. Mais, comme ils rencontraient une route, bordée de peupliers, ils aperçurent le feu d’un poste prussien, qui barrait le passage. La baïonnette d’une sentinelle luisait, des soldats achevaient leur soupe en causant. Et ils rebroussèrent che^ min, se rejetèrent au fond du bois, avec la terreur d’être poursuivis. Us croyaient entendre des voix, des pas, ils battirent ainsi les fourrés pendant près d’une heure, perdant toute direction, tournant sur eux-mêmes, emportés parfois dans un ^alop, comme des bêtes fuyant sous les broussailles, parfois immobilisés, suant l’angoisse, devant
LA DEBACLE.
des chênes immobiles qu’ils prenaient pour des Prussiens. Enfin, ils débouchèrent de nouveau sur le chemin bordé de peupliers, à dix pas de la sentinelle, près des soldats, en train de se chauffer tranquillement.
— Pas de chance ! gronda Maurice, c’est un bois enchanté.
Mais, cette fois, on les avait entendus. Des branches s’étaient cassées, des pierres roulaient. Et, comme au qui vive de la sentinelle, ils se mirent à galoper, sans répondre, le poste prit les armes, des coups de feu partirent, criblant de balles le taillis.
— Nom de Dieu ! jura d’une voix sourde Jean, qui retint un cri de douleur.
Il venait de recevoir dans le mollet gauche un coup de fouet, dont la violence l’avait culbuté contre un arbre.
— Touché? demanda Maurice, anxieux.
— Oui, à la jambe, c’est foutu !
Tous deux écoutaient encore, haletants, avec l’épouvante d’entendre un tumulte de poursuite, sur leurs talons. Mais les coups de feu avaient cessé, et rien ne bougeait plus, dans le grand silence frissonnant qui retombait. Le poste, évidemment, ne se souciait pas de s’engager parmi les arbres.
Jean, qui s'efforçait de se remettre debout, étouffa une plainte. Et Maurice le soutint.
— Tu ne peux plus marcher?
— Je crois bien que non !
Une colère l’envahit, lui si calme. Il serrait les poings, il se serait battu.
— Ah! bon Dieu de bon Dieu! si ce n’est pas une malechance! se laisser abîmer la patte, lorsqu’on a tant besoin de courir! Ma parole, c’est à se ficher au fumier!... File tout seul, toi!
Gaiement, Maurice se contenta de répondre :
— Tu es bête !
Il lui avait pris le bras, il l’aidait, tous les deux ayant 3 la hâte de s’éloigner. Au bout de quelques pas, faits péni- I blement, d’un héroïque effort, ils s’arrêtèrent, de nouveau | inquiets, en apercevant devant eux une maison, une sorte | de petite ferme, à la lisière du bois. Pas une lumière ne | luisait aux fenêtres, la porte de la cour était grande ou- i verte, sur le bâtiment vide et noir. Et, quand ils se furent | enhardis jusqu’à pénétrer dans cette cour, ils s’étonnèrent | d’y trouver un cheval tout sellé, sans que rien indiquât | pourquoi ni comment il était là. Peut-être le maître | allait-il revenir, peut-être gisait-il derrière quelque buis- | son, la tête trouée. Jamais ils ne le surent. |
Mais un projet brusque était né chez Maurice, qui en I parut tout ragaillardi. ]
— Écoute, la frontière est trop loin, et puis, décidé- \
ment, il faudrait un guide... Tandis que, si nous allions à | Remilly, chez l’oncle Fouchard, je serais certain de t’y i conduire les yeux fermés, tellement je connais les moin- ^ dres chemins de traverse... Hein? c’est une îdee, je vais i te hisser sur ce cheval, et l’oncle Fouchard nous prendra | bien toujours. |
D’abord, il voulut lui examiner la jambe. Il y avait deux ] trous, la balle devait être ressortie après avoir cassé le I tibia. L’hémorragie était faible, il se contenta de bander ] fortement le mollet avec son mouchoir.
— File donc tout seul ! répétait Jean.
— Tais-toi, tu es bête !
Lorsque Jean fut solidement installé sur la selle, Mau- : rice prit la bride du cheval, et l’on partit. Il devait être près de onze heures, il comptait bien faire en trois heures | le trajet, même si Ton ne marchait qu’au pas. Mais la I pensée d’une difficulté imprévue le désespéra un instant : | comment allaient-ils traverser la Meuse, pour passer sur | la rive gauche? Le pont de Mouzon était certainement | gardé. Enfin, il se rappela qu’il y avait un bac, en aval, à |
Villers; et, au petit bonheur, comptant que la chance leur serait enfin favorable, il se dirigea vers ce village, à travers les prairies et les labours de la rive droite. Tout se présenta assez bien d’abord, ils n’eurent qu’à éviter une patrouille de cavalerie, ils restèrent près d’un quart d’heure immobiles, dans l’ombre d’un mur. La pluie s’était remise à tomber, la marche devenait seulement très pénible pour lui, forcé de piétiner parmi les terres détrempées, à côté du cheval, heureusement un brave homme de cheval, fort docile. A Villers, la chance fut en effet pour eux : le bac, qui venait justement, à cette heure de nuit, de passer un officier bavarois, put les prendre tout de suite, les déposer sur l’autre rive, sans encombre. Et les dangers, les fatigues terribles ne commencèrent qu’au village, où ils faillirent rester entre les mains des sentinelles, échelonnées tout le long de la route de Remilly. De nouveau, ils se rejetèrent dans les champs, au hasard des petits chemins creux, des sentiers étroits, à peine frayés. Les moindres obstacles les obligeaient à des détours énormes. Ils franchissaient les haies et les fossés, s’ouvraient un passage au cœur des taillis impénétrables. Jean, pris par la fièvre, sous la pluie fine, s’était affaissé en travers de la selle, à moitié évanoui, cramponné des deux mains à la crinière du cheval; tandis que Maurice, qui avait passé la bride dans son bras droit, devait lui soutenir tes jambes, pour qu’il ne glissât pas. Pendant plus d’une lieue, pendant près de deux heures encore, cette marche épuisante s’éternisa, au milieu des cahots, des glissements brusques, des pertes d’équilibre, dans lesquelles, à chaque instant, la bête et les deux hommes manquaient de s’effondrer. Ils n’étaient plus qu’un convoi d’extrême misère, couverts de boue, le cheval tremblant sur les pieds, l’homme qu’il portait inerte, comme expiré dans un dernier hoquet, l’autre, éperdu, hagard, allant toujours, par l’unique effort de sa charité fraternelle. Le
jour se levait, il pouvait être cinq heures, lorsqu’ils arrivèrent enfin à Remilly.
Dans la cour de sa petite ferme, qui dominait le village, au sortir du défilé d’Haraucourt, le père Fouchard chargeait sa carriole de deux moutons tués la veille. La vue de son neveu, dans un si triste équipage, le bouscula à un tel point, qu’il s’écria brutalement, après lespremières explications :
— Que je vous garde, toi et ton ami?... Pour avoir des histoires avec les Prussiens, ah! non, par exemple! J’aimerais mieux crever tout de suite!
Pourtant, il n’osa empêcher Maurice et Prosper de descendre Jean de cheval et de l’allonger sur la grande table de la cuisine. SilVine courut chercher son propre traversin, qu’elle glissa sous la tête du blessé, toujours évanoui. Mais le vieux grondait, exaspéré de voir cet homme sur sa table, disant qu’il y était fort mal, demandant pourquoi on ne le portait pas tout de suite à l’ambulaace, puisqu’on avait la chance d’avoir une ambulance à Remilly, près de l’église, dans l’ancienne maison d’école, un reste de couvent, où se trouvait une grande salle très commode.
— A l’ambulance! se récria Maurice à son tour, pour que les Prussiens l’envoient en Allemagne, après sa guérison, puisque tout blessé leur appartient!... Est-ce que vous vous fichez de moi, l’oncle? Je ne l’ai pas amené jusqu’ici pour le leur rendre.
Les choses se gâtaient, l’oncle parlait de les flanquer à la porte, lorsque le nom d’Henriette fut prononcé.
— Comment, Henriette ? demanda 1e jeune homme.
Et il finit par savoir que sa sœur était à Remilly depuis
l’avant-veille, si mortellement triste de son deuil, que le séjour de Sedan, où elle avait vécu heureuse, lui était devenu intolérable. Une rencontre avec le docteur Dalichamp, de Raucourt, qu’elle connaissait, l’avait décidée à venir s’installer chez le père Fouchard, dans une petite
chambre, pour se donner tout entière aux blessés de Tambulance voisine. Cela seul, disait-elle, la distrairait. Elle payait sa pension, elle était, à la ferme, la source de mille douceurs qui la faisaient regarder par le vieux d’un œil de complaisance. Quand il gagnait, c’était toujours beau.
— Ah! ma sœur est ici! répétait Maurice. C’est donc ça que monsieur Delaherche voulait me dire, avec son grand geste que je ne comprenais pas !... Eh bien ! si elle est ici, ça va tout seul, nous restons.
Tout de suite, il voulut aller lui-même, malgré sa fatigue, la chercher à l’ambulance, où elle avait passé la nuit; tandis que l’oncle se fâchait maintenant de ne pouvoir filer avec sa carriole et ses deux moutons, pour son commerce de boucher ambulant, au travers des villages, tant que cette sacrée affaire de blessé qui lui tombait sur les bras, ne serait pas finie.
Lorsque Maurice ramena Henriette, ils surprirent le père Fouchard en train d’examiner soigneusement le cheval, que Prosper venait de conduire à l’écurie. Une bête fatiguée, mais diablement solide, et qui lui plaisait! En riant, le jeune Homme dit qu’il lui en faisait cadeau. Henriette, de son côté, le prit à part, lui expliaua que Jean payerait, qu’elle-même se chargeait de lui, qu’elle le soignerait dans la petite chambre, derrière l’étable, où certes pas un Prussien n’irait le chercher. Et le père Fouchard, maussade^ mal convaincu encore qu’il trouverait au fond de tout ça un vrai bénéfice, finit cependant par monter dans sa carriole et par s’en aller, en la laissant libre d’agir à sa guise.
Alors, en quelques minutes, aidée de Silvine et de Prosper, Henriette organisa la chambre, y fit porter Jean, que l’on coucha dans un lit tout frais, sans qu’il donnât d’autres signes de vie que des balbutiements vagues. Il ouvrait les yeux, regardait, ne semblait voir personne. Maurice achevait de boire un verre de vin et de manger un reste de
LES ROÜGON-MA^QÜART.
viande, tout d'un coup anéanti, dans la détente de sa fatigue, lorsque le docteur Dalichamp arriva, comme tous les matins, pour sa visite à l’ambulance; et le jeune homme trouva encore la force de le suivre, avec sa sœur, au chevet du blessé, anxieux de savoir.
Le docteur était un homme court, à la grosse tête ronde, dont le collier de barbe et les cheveux grisonnaient. Son visage coloré s’était durci, pareil à ceux des paysans, dans sa continuelle vie au grand air, toujours en marche pour le soulagement de quelque souffrance ; tandis que ses yeux vifs, son nez têtu, ses lèvres bonnes disaient son existence entière de brave homme charitable, un peu braque parfois, médecin sans génie, dont une longue pratique avait fait un excellent guérisseur.
Lorsqu’il eut examiné Jean, toujours assoupi, il murmura :
— Je crains bien que l’amputation ne devienne nécessaire.
Ce fut un chagrin pour Maurice et Henriette. Pourtant, il ajouta:
— Peut-être pourra-t-on lui conserver sa jambe, mais il faudra de grands soins, et ce sera très long... En ce moment, il est sous le coup d’une telle dépression physique et morale, que l’unique chose à faire est de le laisser dormir... Nous verrons demain.
Puis, quand il l’eut pansé, il s’intéressa à Maurice, qu’il avait connu enfant, autrefois.
— Et vous, mon brave, vous seriez mieux dans un lit que sur cette chaise.
Comme s’il n’entendait pas, le jeune homme regar^lait fixement devant lui, les yeux perdus. J)ans l’ivresse de sa , fatigue, une fièvre remontait, une surexcitation nerveuse | extraordinaire, toutes tes souffrances, toutes tes révoltes ^ amassée^ depuis le commencement de la campagne. La i vue de son ami agonisant, le sentiment de sa propre dé- j
faite, nu, sans armes, bon à rien, la pensée que tant d'héroïques efforts avaient abouti à une pareille détresse, le jetaient dans un besoin frénétique de rébellion contre le destin. Enfin, il parla.
— Non, non! ce n’est pas fini, non! il faut que je m’en aille. ...Non! puisque lui, maintenant, en a pour des semaines, pour des mois peut-être, à être là, je ne puis pas rester, je veuxm’enaller tout de suite... N’est-ce pas? docteur, vous m’aiderez, vous me donnerez bien les moyens de m’échapper et de rentrer à Paris.
Tremblante, Henriette l’avait saisi entre ses bras.
— Que dis-tu? affaibli comme tu l’es, ayant tant souffert ! mais je te garde, jamais je ne te permettrai de partir !... Est-ce que tu n’as pas payé ta dette? Songe à moi aussi, que tu laisserais seule, et qui n’ai plus que toi désormais.
Leurs larmes se confondirent. Ils s’embrassèrent éperdument, dans leur adoration, cette tendresse des jumeaux, plus étroite, comme venue de par delà la naissance. Mais il s’exaltait davantage.
— Je t’assure, il faut que je parte... On m’attend, je mourrais d’angoisse, si je ne partais pas... Tu ne peux t’imaginer ce qui bouillonne en moi, à l’idée de me tenir tranquille. Je te dis que ça ne peut pas finir ainsi, qu’il faut nous venger, contre qui, contre quoi? ah ! je ne sais pas, mais nous venger enfin de tant de malheur, pour que nous ayons encore le courage de vivre !
D’un signe, le docteur Dalichamp qui suivait la scène avec un vif intérêt, empêcha Henriette de répondre. Quand . Maurice aurait dormi, il serait sans doute plus calme; et il dormit toute la journée, toute la nuit suivante, pendant plus de vingt heures, sans remuer un doigt. Seulement, à son réveil, le lendemain matin, sa résolution de partir reparut, inébranlable. Il n’avait plus la fièvre, il était sombre, inquiet, pressé d’échapper à toutes les tentations de calme qu’il sentait autour de lui.
LES ROUGON-MACQUART
Sa sœur en larmes comprit qu’elle ne devait pas insister. Et le docteur Dalichamp, lors de sa visite, promit de faciliter la fuite, grâce aux papiers d’un aide ambulancier qui venait de mourir à Raucourt. Maurice prendrait la blouse grise, le brassard à croix rouge, et il passerait par la Belgique, pour se rabattre ensuite sur Paris, qui était ouvert encore.
Ce jour-là, il ne quitta pas la ferme, se cachant, attendant la nuit. Il ouvrit à peine la bouche, il tenta seulement d’emmener Prosper.
— Dites donc, ça ne vous tente pas, de retourner voir les Prussiens?
L’ancien chasseur d’Afrique, qui achevait une tartine de fromage, leva son couteau en l’air.
— Ah ! pour ce qu’on nous les a niontrés, ça ne vaut guère la peine !... Puisque ça n’est plus hon à rien, la cavalerie, qu’à se faire tuer quand tout est fini, pourquoi voulez-vous que je retourne là-bas ?... Ma foi, non! ils m’ont trop embêté, à ne rien me faire faire de propre !
Il y eut un silence, et il reprit, sans doute pour étouffer le malaise de son cœur de soldat :
— Puis, il y a trop de travail ici, maintenant. Voilà les grands labours qui viennent, ensuite ce seront les semailles. Faut aussi songer à la terre, n’est-ce pas? parce que ça va bien de se battre, mais qu’est-ce qu’on deviendrait, si l’on ne labourait plus?... Vous comprenez, je ne peux pas lâcher l’ouvrage. Ce n’est pas que le père Fouchard soit raisonnable, car je me doute que je ne verrai guère la couleur de son argent; mais les bêtes commencent à m’aimer, et ma foi! ce matin, pendant que j’étais, là-haut, dans la pièce du Vieux-Clos, je regardais au loin ce sacré Sedan, je me sentais quand même tout réconforté, d’être tout seul, au grand soleil, avec mes bêtes, à pousser ma charrue !
Dès la nuit tombée, le docteur Dalichamp fut là, avec
LA DEBACLE.
son cabriolet. Il voulait lui-même conduire Maurice jusqu'à la frontière. Le père Fouchard, content d’en voir filer au moins un, descendit taire 1e guet sur la route, pour être certain qu’aucune patrouille ne rôdait 5 tandis que Silvine achevait de recoudre la vieille blouse d’ambulancier, garnie, sur la manche, du brassard à croix rouge. Avant de partir, le docteur, qui examina de nouveau la jambe de Jean, ne put encore promettre de la lui conserver. Le blessé était toujours dans une somnolence invincible, ne reconnaissant personne, ne parlant pas. Et Maurice allait s’éloigner, sans lui avoir dit adieu, lorsque, s’étant penché pour l’embrasser, il le vit ouvrir les yeux très grands, les lèvres remuantes, parlant d’une voix faible.
— Tu t’en vas?
Puis, comme on s’étonnait :
— Oui, je vous ai entendus, pendant que je ne pouvais pas bouger... Alors, prends tout l’argent. Fouille dans la poche de mon pantalon.
Sur l’argent du trésor, qu’ils avaient partagé, il leur restait à peu près à chacun deux cents francs.
— L’argent! se récria Maurice, mais tu en as plus besoin que moi, qui ai mes deux jambes ! Avec deux cents francs, j’ai de quoi rentrer à Paris, et pour me faire casser la tête ensuite, ça ne me coûtera rien... Au revoir tout de même, mon vieux, et merci de ce que tu as fait de raisonnable et de bon, car, sans toi, je serais sûrement resté au bord de quelque champ, comme un chien crevé.
D’un geste, Jean le fit taire.
— Tu ne me dois rien, nous sommes quittes... C’est moi que les Prussiens auraient ramassé, là-bas, si tu ne m’avais pas emporté sur ton dos. Et, hier encore, tu m’as arraché de leurs pattes... Tu as payé deux fois, ce serait à mon tour de donner ma vie... Ah! que je vais être inquiet de n’être plus avec toi !
LES ROÜGON-MACQUART. 1
Sa voix tremblait, des larmes parurent dans ses yeux.
— Embrasse-moi, mon petit.
Et ils se baisèrent, et comme dans le bois, la veille, il y avait, au fond de ce baiser, la fraternité des dangers courus ensemble, ces quelques semaines d’héroïque vie commune qui les avaient unis, plus étroitement que des années d’ordinaire amitié n’auraient pu le faire. Les jours sans pain, les nuits sans sommeil, les fatigues excessives, la mort toujours présente, passaient dans leur attendris- ^ sement. Est-ce que jamaisdeux cœurs peuvent se reprendre, ]quand le don de soi-même les a de la sorte fondus l’un dans l’autre ? Mais le baiser, échangé sous les ténèbres des arbres, était plein de l’espoir nouveau que la fuite leur ouvrait ; tandis que ce baiser, à cette heure, restait frissonnant des angoisses de l’adieu. Se reverrait-on, un jour? et comment, dans quelles circonstances de douleur ou de joie?
Déjà, le docteur Dalichamp, remonté dans son cabriolet, appelait Maurice. Celui-ci, de toute son âme, embrassa enfin sa sœur Henriette, qui le regardait avec des larmes silencieuses, très pâle sous ses noirs vêtements de veuve.
— C’est mon frère que je te confie... Soigne-le bien, aime-le comme je l’aime I
La chambre était une grande pièce carrelée, badigeonnée simplement à la chaux, qui avait autrefois servi de fruitier. On y sentait encore la bonne odeur des pommes et des poires; et, pour tout meuble, il y avait là un lit de fer, une table de bois blanc et deux chaises, sans compter une vieille armoire en noyer, aux flancs immenses, où tenait tout un monde. Mais le calme y élait d'une douceur profonde, on n'entendait que les bruits sourds de TétalDle voisine, des coups affaiblis de sabots, des meuglements de bêtes. Par la fenêtre, tournée au midi, le clair soleil entrait. On voyait seulement un bout de coteau, un champ de blé que bordait un petit bois. Et cette chambre close, mystérieuse, était si bien cachée à tous les yeux, que personne au monde ne pouvait en soupçonner là l'existence.
Tout de suite, Henriette régla les choses : il fut entendu que, pour éviter les soupçons, elle seule et le docteur pénétreraient auprès de Jean. Jamais Silvine ne devait entrer, sans qu'elle l'appelât. De grand matin, le ménage était fait par les deux femmes; puis, la journée entière, la porte restait comme murée. La nuit, si le blessé avait eu besoin de quelqu'un, il n'aurait eu qu'à taper au mur, car la pièce occupée par Henriette était voisine. Et ce fut ajjisi que Jean se trouva brusquement séparé du monde, après des semaines de cohue violente, ne voyant plus que cette jeune femme si douce, dont le pas léger ne faisait aucun bruit. Il la revoyait telle qu'il l'avait vue, là-bas,
à Sedan, pour la première fois, pareille à une apparition, avec sa bouche un peu grande, ses traits menus, ses beaux cheveux d'avoine mûre, s’occupant de lui d'un air d’infinie bonté.
Les premiers jours, la fièvre du blessé fut si intense, qu'Henriette ne le quitta guère. Chaque matin, en passant, le docteur Dalichamp entrait, sous le prétexte de la prendre, pour se rendre avec elle à l’ambulance; et il examinait Jean, le pansait. La balle, après avoir cassé le tibia, étant ressortie, il s'étonnait du mauvais aspect de la plaie, il craignait que la présence d'une esquille, introu» vable pourtant sous la sonde, ne l'obligeât à une résection de l’os. Il en avait causé avec Jean; mais celui-ci, à la pensée d’un raccourcissement de la jambe, qui l'aurait rendu boiteux, s'était révolté : non, non! il préférait mourir que de rester infirme. Et le docteur, laissant la blessure en observation, se contentait donc de la panser avec de la charpie imbibée d'huile d’olive et d’acide phénique, après avoir placé au fond de la plaie un drain, un tube de caoutchouc, pour l'écoulement du pus. Seulement, il l’avait averti que, s’il n’intervenait pas, la guérison pourrait être extrêmement longue. Dès la seconde semaine, cependant^ la fièvre diminua, l’état devint meilleur, à la condition d’une immobilité complète.
Et l'intimité de Jean et d'Henriette, alors, se trouva réglée. Des habitudes leur vinrent, il, leur semblait qu’ils n'avaient jamais vécu autrement, qu’ils devaient toujours vivre ainsi. Elle passait avec lui toutes les heures qu’elle ne donnait pas à l’ambulance, veillait à ce qu’il bût, à ce qu’il mangeât régulièrement, l’aidait à se retourner, d’une force de poignet qu’on n’aurait pas soupçonnée dans ses bras minces. Parfois ils causaient ensemble, le plus souvent ils ne disaient rien, surtout dans les commencements. Mais jamais ils n’avaient l'air de s'ennuyer, c'était ^ une vie très douce, au fond de ce grand repos, lui tout
massacré encore de la bataille, elle en robe de deuil, le cœur broyé par la perle qu’elle venait de faire. D’abord, il avait éprouvé quelque gêne , car il sentait bien qu’elle était au-dessus de lui, presque une dame, tandis qu’il n’avait jamais été qu’un paysan et qu’un soldat. A peine savait-il lire et écrire. Puis, il s’était rassuré un peu, en voyant qu’elle le traitait sans fierté, comme son égal, ce qui l’avait enhardi à se montrer ce qu’il était, intelligent à sa manière, à force de tranquille raison. D’ailleurs, luimême s’étonnait d’avoir la sensation de s’être aminci, allégé, avec des idées nouvelles : était-ce l’abominable vie qu’il menait depuis deux mois? il sortait affiné de tant de souffrances physiques et morales. Mais ce qui acheva de le conquérir, ce fut de comprendre qu’elle n’en savait pas beaucoup plus que lui. Toute jeune, après la mort de sa mère, devenue la cendrillon, la petite ménagère ayant la charge de ses trois hommes, comme elle disait, son grand-père, son père et son frère, elle n’avait pas eu le temps d’apprendre. La lecture, l’écriture, un peu d’orthographe et de calcul, il ne fallait point lui en demander davantage. Et elle ne l’intimidait encore, elle ne lui apparaissait bien au-dessus de toutes les autres, que parce qu’il la savait d’une bonté supérieure, d’un courage extraordinaire, sous son apparence de petite femme effacée qui se plaisait aux menus soins de la vie.
Ils s’entendirent tout de suite, en causant de Maurice. Si elle se dévouait ainsi, c’était pour l’ami, pour le frère de Maurice, le brave homme secourable envers qui elle payait à son tour une dette de son cœur. Elle était pleine de gratitude, d’une affection qui grandissait, à mesure qu’elle le connaissait mieux, simple et sage, de cerveau solide; et lui, qu’elle soignait comme un enfant, contractait une dette d’infinie reconnaissance, lui aurait baisé les mains, pour chaque tasse de bouillon qu’elle lui donnait. Entre eux, ce lien de tendre sympathie allait se res-
LES ROüGbN-MÀCQUART.
serrant chaque jour, dans cette solitude profonde où ilg \ vivaient, agités des mêmes peines. Quand ils avaient épuisé les souvenirs, les détails qu’elle lui demandait sans se lasser sur leur douloureuse marche de Reims à Sedan, la même question revenait toujours : que faisait Maurice à cette heure? pourquoi n’écrivait-il pas? Paris était-il donc complètement investi, qu’ils ne recevaient plus de nouvelles? Ils n’avaient encore eu de lui qu’une lettre, datée de Rouen, trois jours après son départ, dans laquelle il expliquait, en quelques lignes, comment il venait de débarquer dans cette ville, à la suite d’un large détour, pour atteindre Paris. Et plus rien depuis une semaine, l’absolu silence.
Le matin, lorsque le docteur Dalichamp avait pansé le blessé, il aimait à s’oublier là, pendant quelques minutes. Même il revenait parfois le soir, s’attardait davan-^ tage ; et il était ainsi le seul lien avec le monde, ce vaste monde du dehors, si bouleversé de catastrophes. Les nouvelles n’entraient que par lui, il avait un cœur ardent de patriote qui débordait de colère et de chagrin, à chaque défaite. Aussi ne parlait-il guère que de la marche envahissante des Prussiens, dont le flot, depuis Sedan, s’étendait peu à peu sur toute la France, comme une marée noire. Chaque jour apportait son deuil, et il restait accablé sur l’une des deux chaises, contre le lit, il disait la situation de plus en plus grave, avec des gestes tremblants. Souvent, il avait les poches bourrées de journaux belges, qu’il laissait. A des semaines de distance, l’écho de chaque désastre arrivait ainsi au fond de cette chambre perdue, rapprochant encore, dans une commune angoisse, les deux pauvres êtres souffrants qui s’y trouvaient renfermés.
Et ce fut de la sorte qu’Henriette dans de vieux journaux, lut à Jean les événements de Metz, les grandes batailles héroïques qui avaient recommencé par trois fois,
à un jour de distance. Elles dataient de cinq semaines déjà, mais il les ignorait encore, il les écoutait, le cœur serré de retrouver là-bas les misères et les défaites dont il avait souffert. Dans le silence frissonnant de la pièce, pendant qu’Henriette, de sa^voix un peu chantante d'écolière appliquée, détachait nettement chaque phrase, Thistoire lamentable se déroulait. Après Frœschwiller, après Spickeren, au moment où le 1" corps, écrasé, entraînait le 5® dans sa déroute, les autres corps, échelonnés de Metz à Bitche, hésitaient, refluaient dans la consternation de ces désastres, finissaient par se concentrer en avant du camp retranché, sur la rive droite de la Moselle. Mais quel temps précieux perdu, au lieu de hâter, vers Paris, une retraite qui allait devenir si difficile ! L'empereur avait dû céder le commandement au maréchal Bazaine, dont on attendait la victoire. Alors, le 14, c'était Borny, l'armée attaquée au moment où elle se décidait enfin à passer sur la rive gauche, ayant contre elle deux armées allemandes, celle de Steinmetz immobile en face du camp retranché qu'elle menaçait, celle de Frédéric- Charles qui avait franchi le fleuve en amont et qui remontait le long de la rive gauche, pour couper Bazaine du reste de la France , Borny dont les premiers coups de feu n'avaient éclaté qu'à trois heures du soir, Borny cette victoire sans lendemain, qui laissa les corps français maîtres de leurs positions, mais qui les immobilisa, à cheval sur la Moselle, pendant que le mouvement tournant de la deuxième armée allemande s'achevait. Puis, le 16, c'était Rézonville, tous les corps enfin sur la rive gauche, le 3* et le 4* seulement en arrière, attardés dans l’effroyable encombrement qui se produisait au carrefour des routes d'Étain et de Mars-la-Tour, l'attaque audacieuse de la cavalerie et de l'artillerie prussiennes coupant ces routes dès le matin, la bataille lente et confuse que, jusqu'à deux heures, Bazaine aurait pu ga-
m les roügon-macqüart.
gner, n’ayant qu’une poignée d’hommes à culbuter devant lui, et qu’il avait fini par perdre, dans son inexplicable crainte d’être coupé de Metz, la bataille immense, couvrant des lieues de coteaux et de plaines, où les Français, attaqués de front et de liane, avaient fait des prodiges pour ne pas marcher en avant, laissant à l’ennemi le temps de se concentrer, travaillant d’eux-mêmes au plan prussien qui était de les faire rétrograder de l’autre côté du fleuve. Le 18 enfin, après le retour devant le camp retranché, c’était Saint-Privat, la lutte suprême, un front d’attaque de treize kilomètres, deux cent mille Allemands, avec sept cents canons, contre cent vingt mille Français, n’ayant que cinq cents pièces, les Allemands la face tournée vers l’Allemagne, les Français, vers la France, comme si les envahisseurs étaient devenus les envahis, dans le singulier pivotement qui venait de se produire, la plus effrayante mêlée à partir de deux heures, la garde prussienne repoussée, hachée, Bazaine longtemps victorieux, fort de son aile gauche inébranlable, jusqu’au moment, vers le soir, où l’aile droite, plus faible, avait dû abandonner Saint-Privat, au milieu d’un horrible carnage, entraînant avec elle toute l’armée, battue, rejetée sous Metz, enserrée désormais dans un cercle de fer.
A chaque instant, pendant qu’Henriette lisait, Jean l’interrompait pour dire ;
Ah bien! non? autres qui, depuis Reims, attendions Bazaine !
La dépêche du maréchal, datée du 19, après Saint- Privat, dans laquelle il parlait de reprendre son mouvement de retraite, par Montmédy, cette dépêche qui avait . décidé la marche en avant de l’armée de Châlons, ne pa- i raissait être que le rapport d’un général battu, désireux d’atténuer sa défaite; et plus tard, le 29 seulement, lorsque la nouvelle de cette approche d’une arniée de
secours lui était parvenue, au travers des lignes prussiennes, il avait bien tenté un dernier effort, sur la rive droite, à Noiseville, mais si mollement, que, le 1" septembre, le jour même où Tarmée de Châlons était écrasée à Sedan, celle de Metz se repliait, définitivement paralysée, morte pour la France. Le maréchal, qui, jusque-là, avait pu n’être qu'un capitaine médiocre, négligeant de passer lorsque les routes restaient ouvertes, véritablement barré ensuite par des forces supérieures, allait devenir maintenant, sous l'empire de préoccupations politiques, un conspirateur et un traître.
Mais, dans les journaux que le docteur Dalichamp apportait, Bazaine restait le grand homme, le brave soldat, dont la France attendait encore son salut. Et Jean se faisait relire des passages, pour bien comprendre comment la troisième armée allemande, avec le prince royal de Prusse, avait pu les poursuivre, tandis que la première et la deuxième bloquaient Metz, toutes les deux si fortes en hommes et en canons, qu'il était devenu possible d'y puiser et d'en détacher cette quatrième armée, qui, sous les ordres du prince royal de Saxe, avait achevé le désastre de Sedan. Puis, renseigné enfin, sur ce lit de douleur où le clouait sa blessure, il se forçait quand même à l'espoir.
— C'est donc ça que nous n'avons pas été les plus forts!... N'importe, on donne les chiffres : Bazaine a cent cinquante mille hommes, trois cent mille fusils, plus de cinq cents canons; et bien sûr qu'il leur ménage un sacré coup de sa fa^^on.
Henriette hochait la tête, se rangeait à son avis, pour ne pas l'assombrir davantage. Elle se perdait au milieu de ces vastes mouvements de troupes, mais elle sentait le malheur inévitable. Sa voix restait claire, elle aurait lu ainsi pendant des heures, simplement heureuse de l'amu- , ser. Parfois, pourtant, à un récit de massacre, elle bégayait, les yeux emplis d'un brusque flot de larmes. Sans
LES ROUGON-MACQUART
doute, elle venait de penser à son mari foudroyé là-bas, poussé du pied par Tofficier bavarois, contre le mur.
— Si ça vcus fait trop de peine, disait Jean surpris, il ne faut plus me lire les batailles.
Mais elle se remettait tout de suite, très douce et complaisante.
— Non, non, pardonnez-moi, je vous assure que ça me fait plaisir aussi.
Un soir des premiers jours d’octobre, comme un vent furieux soufflait au dehors, elle revint de Tambulance, elle entra dans la chambre, très émue, en disant :
— Une lettre de Maurice! c’est le docteur qui vient de me la remettre.
Chaque matin, tous deux s’étaient inquiétés davantage, de ce que le jeune homme ne donnait aucun signe d’existence; et surtout, depuis une grande semaine que le bruit courait du complet investissement de Paris, ils désespéraient de recevoir des nouvelles, anxieux, se. demandant ce qu’il avaitpu devenir, après avoir quitté Rouen. Maintenant, ce silence leur était expliqué, la lettre qu’il avait adressée dé Paris au docteur Dalichamp, le 18, le jour même où partaient les derniers trains pour le Havre, venait de faire un détour énorme et n’arrivait que par miracle, après s’être égarée vingt fois en route.
— Ah! le cher petit! s’écria Jean, tout heureux. Lisezmoi ça bien vite.
Le vent redoublait de violence, la fenêtre craquait comme sous des coups de bélier. Et Henriette, ayant apporté la lampe sur la table, contre le lit, se mit à lire, si près de Jean, que leurs cheveux se touchaient. Il faisait là très doux, très bon, dans cette chambre si calme, au milieu de la tempête du dehors.
C’était une longue lettre de huit pages, dans laquelle Maurice, d’abord, expliquait comment, dès son arrivée.
le 16, il avait eu la chance de se faire engager dans un régiment de ligne, dont on complétait Teffectif. Ensuite, il revenait sur les faits, il racontait avec une fièvre extraordinaire ce qu'il avait appris, les événements de ce mois terrible, Paris calmé après la stupeur douloureuse de Wissembourg et de Frœschwiller, se reprenant à l'espoir d'une revanche, retombant dans des illusions nouvelles, la légende victorieuse de l'armée, le commandement de Bazaine, la levée en masse, des victoires imaginaires, des hécatombes de Prussiens que les ministres eux-mêmes racontaient à la tribune. El, tout d'un coup, il disait comment la foudre, une seconde fois, venait d'éclater sur Paris, le 3 septembre : les espérances broyées, la ville ignorante, confiante, abattue sous cet écrasement du destin, les cris de t Déchéance! déchéance! retentissant dès le soir sur les boulevards, la courte et lugubre séance de nuit où Jules Favre avait lu la proposition de cette déchéance réclamée par le peuple. Puis, le lendemain, c'était le 4 septembre, l'effondrement d'un monde, le second Empire emporté dans la débâcle de ses vices et de ses fautes, le peuple entier par les rues, un torrent d'un demi-million d'hommes emplissant la place de la Concorde, au grand soleil de ce beau dimanche, roulant jus-*qu'aux grilles du Corps législatif que barraient à peine une poignée de soldats, la crosse en l'air, défonçant les portes, envahissant la salle des séances, d'où Jules Favre, Gambetta et d'autres députés de la gauche allaient partir pour proclamer la République à l'Hôtel de Ville, tandis que, sur la place Saint-Germain-l’Auxerrois, une petite porte du Louvre s'entr'ouvrait, donnait passage à l’impératrice régente, vêtue de noir, accompagnée d'une seule amie, toutes les deux tremblantes, fuyantes, blotties au fond du fiacre de rencontre qui les cahotait loin des Tuileries, au travers desquelles, maintenant, coulait la Joule. Ce même jour. Napoléon III avait quitté l'auberge de
Bouillon où il venait de passer la première nuit d'exil, en route pour Wilhelmshoe.
D'un air grave, Jean interrompit Henriette.
— Alors, à cette heure, nous sommes en République?... Tant mieux si ça nous aide à battre les Prussiens!
Mais il branlait la tête, on lui avait toujours fait peur de la République, lorsqu'il était paysan. Et puis, devant l'ennemi, ça ne lui semblait guère bon, de n'être pas d’accord. Enfin, il fallait bien qu'il vînt autre chose, puisque l'Empire était pourri décidément, et que personne n'en voulait plus.
Henriette acheva la lettre, qui finissait en signalant l'approche des Allemands. Le 13, le jour même où une délégation du gouvernement de la Défense nationale s'installait à Tours, on les avait vus, à l'est de Paris, s'avancer jusqu'à Lagny. Le 14 et le 15, ils étaient aux portes, à Créteil et à Joinville-le-Pont. Mais, le 18, le matin où il avait écrit, Maurice ne paraissait pas croire encore à la possibilité d'investir Paris complètement, repris d’une belle confiance, regardant le siège comme une tentative insolente et hasardée qui échouerait avant trois semaines, comptant sur les armées de secours que la province allait sûrement envoyer, sans parler de l'armée de Metz, en marche déjà, par Verdun et Reims. Et les anneaux de la ceinture de fer s'étaienf rejoints, avaient bouclé Paris, et Paris maintenant, séparé du monde, n'était plus que la prison géante de deux millions de vivants, d'où ne venait qu'un silence de mort.
— Ah ! mon Dieu ! murmura Henriette oppressée, combien de temps tout cela durera-t-il, et le reverronsnous jamais !
Une rafale plia les arbres, au loin, fit gémir les vieilles charpentes de la ferme. Si l’hiver devait être dur, quelles souffrances pour les pauvres soldats, sans feu, sans pain, qui se battraient dans la neige !
— Bah ! conclut Jean, elle est très gentille, sa lettre, et ça fait plaisir d’avoir des nouvelles... Il ne faut jamais désespérer.
Alors, jour à jour, le mois d’octobre s’écoula, des deux gris et tristes, où le vent ne cessait que pour ramener bientôt des vols plus sombres de nuages. La plaie de Jean se cicatrisait avec une lenteur infinie, le drain ne donnait toujours pas le pus louable, qui aurait permis au docteur de l'enlever; et le blessé s’était beaucoup affaibli, s’obstinant à refuser toute opération, dans sa peur de rester infirme. Une attente résignée, que parfois coupaient des anxiétés brusques, sans cause précise, semblait à présent endormir la petite chambre perdue, au fond de laquelle les nouvelles n’arrivaient que lointaines, vagues, comme au réveil d’un cauchemar. L’abominable guerre, les massacres, les désastres, continuaient là-bas, quelque part, sans qu’on sût jamais la vérité vraie,, sans qu’on entendît autre chose que la grande clameur sourde de la patrie égorgée. Et le vent emportait les feuilles sous le ciel livide, et il y avait de longs silences profonds, dans la campagne nue, où ne passaient que les croassements des corbeaux, annonçant un hiver rigoureux.
Un des sujets de conversation était devenu l’ambulance, dont Henriette ne sortait guère que pour tenir compagnie à Jean. Le soir, quand elle était de retour, il la questionnait, connaissait chacun de ses blessés, voulait savoir ceux qui mouraient, ceux qui guérissaient; et elle-même, sur ces choses dont son cœur était plein, ne tarissait pas, racontait ses journées jusque dans leurs infimes détails.
— Aht répétait-elle toujours, les pauvres enfants, les pauvres enfants !
Ce n’était plus, en pleine bataille, l’ambulance où coulait le sang frais, où les amputations se faisaient dans les chairs saines et rouges. C’était l’ambulance tombée à la pourriture d’hôpital, sentant la fièvre et la mort, toute
LES ROÜGON-MACQÜART. I
moite des lentes convalescences, des agonies intermi» nables. Le docteur Daîichamp avait eu le^ plus grandes peines à se procurer les lits, les matelas, les draps nécessaires; et, chaque jour encore, Tentretien de ses malades, le pain, la viande, les légumes secs, sans parler des bandes, des compresses, des appareils, Tobligeait à des miracles. Les Prussiens établis à THOpital militaire de Sedan lui ayant tout refusé, même du chloroforme, il faisait tout venir de Belgique. Pourtant, il avait accueilli les blessés allemands aussi bien que les blessés français, il soignait surtout une douzaine de Bavarois, ramassés à Bazeilles. Ces hommes ennemis, qui s’étaient rués les uns à la gorge des autres, gisaient maintenant côte à côte, dans la bonne entente de leurs communes souffrances. Et quel séjour d’épouvante et de misère, ces deux longues salles de l’ancienne école de Remilly, qui contenaient une cinquantaine de lits chacune, sous la grande clarté pâle des hautes fenêtres !
Dix jours après la bataille, on avait encore amené des blessés, oubliés, retrouvés dans les coins. Quatre étaient restés dans une maison vide de Balan, sans aucun soin médical, vivant on ne savait comment, grâce à la charité de quelque voisin sans doute ; et leurs blessures fourmillaient de vers, ils étaient morts, empoisonnés par ces plaies immondes. C’était cette purulence que rien ne pouvait combattre, qui soufflait et vidait des rangées de ; lits. Dès la porte, une odeur de nécrose prenait à la gorge. Les drains suppuraient, laissaient tomber goutte à goutte le pus fétide. Souvent, il fallait rouvrir les chairs, en extraire encore des esquilles ignorées.. Puis, des abcès ' se déclaraient, des flux qui allaient crever plus loin. Épuisés, amaigris, la face terreuse, les misérables enduraient toutes les tortures. Les uns, abattus, sans souffle, : passaient leurs journées sur le dos, les paupières close? ^ et noires, ainsi que des cadavres à demi décomposés dàià
LÀ DÊBAGLË.
Les autres, sans sommeil, agités d’une insomnie inquiète, trempés d’abondantes sueurs, s’exaltaient, comme si la catastrophe les eût frappés de folie. Et, qu’ils fussent violents ou calmes, quand le frisson de la fièvre infectieuse les gagnait, c’était la fm^ le poison triomphant, volant des uns aux autres, les emportant tous dans le même flot de pourriture victorieuse.
Mais il y avait surtout la salle des damné;», cie ceux qui étaient frappés de dysenterie, de typhus, de variole. Beaucoup avaient la variole noire. Ils se remuaient, criaient dans un délire incessant, se dressaient sur leur lit, debout comme des spectres. D’autres, touchés aux poumons, se mouraient de pneumonie, avec des toux affreuses. D’autres, qui hurlaient, n’étaient soulagés que sous le filet d’eau froide, dont on rafraîchissait continuellement leurs blessures. C’était l’heure attendue, l’heure du pansement, qui seule amenait un peu de calme, aérait les lits, délassait les corps raidis à la longue dans la même position. Et c’était aussi l’heure redoutée, car pas un jour ne se passait, sans que le docteur, en examinant les plaies, eût le chagrin de remarquer sur la peau de quelque pauvre diable des points bleuâtres, les taches de la gangrène envahissante. L’opération avait lieu le lendemain. Encore un bout de jambe ou de bras coupé. Parfois même, la gangrène montait' plus haut, il fallait recommencer, jusqu’à ce qu’on eût rogné tout le membre. Puis, l’homme entier y passait, il avait le corps envahi par les plaques livides du typhus, il fallait l’emmener, vacillant, ivre et hagard, dans la salle des damnés, ou il succombait, la chair morte déjà et sentant le cadavre avant l’agonie.
Chaque soir, à son retour, Henriette répondait au3 questions de Jean, la voix tremblante de la même émotion :
— Ah ! les pauvres enfants, les pauvres enfants !
LES ROÜGON-MÀCQÜART.
Et c'éfaient des détails toujours semblables, les quotidiens tourments de cet enfer. On avait désarticulé une épaule, tranché un pied, procédé à la résection d'un humérus; mais la gangrène ou l'infection purulente par- ^ donnerait-elle? Ou bien, on venait encore d'en enterrer un, le plus souvent un Français, parfois un Allemand.
Il était rare qu'une journée s'achevât sans qu'une bière ' furtive, faite à la hâte de quatre planches, sortît de l'ambulance au crépuscule, accompagnée d'un seul infirmier, 1 souvent de la jeune femme elle-même, pour qu'un homme ] ne fût pas enfoui comme un chien. Dans le petit cimetière de Remilly, on avait ouvert deux tranchées; et ils i dormaient tous côte à côte, les Allemands à gauche, les ^ Français à droite, réconciliés dans la terre.
Jean, sans les avoir jamais vus, finissait par s'intéresser I certains blessés. Il demandait de leurs nouvelles.
— Et c Pauvre enfant », comment va-t-il, aujourd'hui?
C'était un petit troupier, un soldat du 5* de ligne, engagé volontaire, qui n'avait pas vingt ans. Le surnom de € Pauvre enfant » lui était resté, parce que, sans cesse, il répétait ces mots en parlant de lui; et, comme, un jour, on lui en demandait la raison, il avait répondu que c'était sa mère qui l'appelait toujours ainsi. Pauvre en- . faut en effet, car il se mourait d'une pleurésie, déterminée par une blessure au flanc gauche.
— Ah! le cher garçon, disait Henriette, qui s'était prise pour lui d'une affection maternelle, il ne va pas bien, il a toussé toute la journée... Ça me fend le cœur, de l'entendre.
— Et votre ours, votre Gutmann? reprenait Jean, avec un faible sourire. Le docteur a-t-il meilleur espoir?
— Oui, peut-être le sauvera-t-on. Mais il souffre horriblement.
Bien que la pitié fût grande, tous deux ne pouvaient
LA DEBACLE.