SOS
parler de Gutmann sans une sorte de gaieté attendrie. Lorsque la jeune femme était entrée à Tambulance, le premier jour, elle avait eu le saisissement de reconnaître, dans ce soldat bavarois, Thomme à la barbe et aux cheveux rouges, aux gros yeux bleus, au large nez carré, qui Tavait emportée entre ses bras, à Bazeilles, pendant qu’on fusillait son mari. Lui, également, la reconnut; mais il ne pouvait pçirler, une balle, entrée par la nuque, lui avait enlevé la moitié de la langue. Et, après deux jours d’un recul d’horreur, d’un involontaire frisson, chaque fois qu’elle s’approchait de son lit, elle fut conquise par les regards désespérés et très doux dont il la suivait. N’était-ce donc plus le monstre, au poil éclaboussé de sang, aux prunelles chavirées de rage, qui la hantait d’un affreux souvenir? Il lui fallait un effort pour le retrouver maintenant chez ce malheureux, l’air si bonhomme, si docile, au milieu de ses atroces souffrances. Son cas, peu fréquent, celte infirmité brusque, touchait l’ambulance entière. On n’était même pas bien sûr qu’il se nommât Gutmann, on l’appelait ainsi, parce que l’unique son qu’il arrivait à proférer était un grognement de deux syllabes qui faisait à peu près ce nom. Sur tout le reste, on croyait seulement savoir qu’il était marié et qu’il avait des enfants. Il devait comprendre quelques mots de français, il répondait parfois d’un signe violent de la tête. Marié? oui, oui! Des enfants? oui, oui! Son attendrissement, un jour, à voir de la farine, avait encore fait supposer qu’il pouvait être meunier. Et rien autre. Où était-il, le moulin ? Dans quel lointain village de la Bavière pleuraient-ils à cette heure, les enfants et la femme? Allait-il donc mourir, inconnu, sans nom, laissant les siens, là-bas, dans une éternelle attente?
— Aujourd’hui, raconta un soir Henriette à Jean, Gutmann m’a envoyé des baisers... Je ne lui donne plus à boire, je ne lui rends plus le moindre service, sans qu'il
504 LES ROÜGON-MACQUART. I
porte les doigts à ses lèvres, dans un geste fervent de j reconnaissance... II ne faut pas sourire, c’est trop terrible, que d’être ainsi comme enterré, avant l’heure.
Cependant, vers la fin d’octobre, Jean alla mieux. Le docteur consentit à enlever le drain, bien qu’il restât soucieux ; et la plaie parut pourtant se cicatriser asseï vite. Déjà, le convalescent se levait, passait des heures à marcher dans la chambre, à s’asseoir devant la fenêtre, attristé par le vol des nuages. Puis, il s’ennuya, il parla de s’occuper à quelque chose, de sé rendre utile dans la ferme. Un de ses malaises secrets était la question d’argent, car il pensait bien que ses deux cents francs avaient dû être dépensés, depuis six grandes semaines. Pour que le père Fouchard continuât à lui faire bonne mine, il fallait donc qu’Henriette payât. Cette pensée lui devenait pénible, il n’osait s’en expliquer avec elle, et il éprouva un véritable soulagement, lorsqu’il fut convenu qu’on le donnerait comme un nouveau garçon, chargé, avec Silvine, des soins intérieurs, pendant que Prosper s’occupait de la culture, au dehors.
Malgré l’ahominatîon des temps, un garçon de plus n’était pas de trop, chez le père Fouchard, dont les affaires prospéraient. Tandis que râlait le pays entier, saigné aux quatre membres, il avait trouvé le moyen d’élargir tellement son commerce de boucher ambulant, qu’il abattait à cette heure le triple et le quadruple de bêtes. On racontait comment, dès le 31 août, il avait fai! des marchés superbes avec les Prussiens. Lui, qui, le 30, défendait sa porte contre les soldats du 7* corps, le fusil au poing, refusant de leur vendre une miche, leur criant que la maison était vide, s’était établi marchand de tout, le 31, à l’apparition du premier soldat ennemi, avail déterré de ses caves des provisions extraordinaires, ramené des trous inconnus, où il les avait cachés, de ’ véritables troupeaux. Et, depuis ce jour, il était un d^i
plus gros fournissejrs de viande des armées allemandes, étonnant d’adresse pour placer sa marchandise et se la faire payer, entre deux réquisitions. Les autres souffraient de l’exigence parfois brutale des vainqueurs : lui n’avait pas encore fourni un boisseau de farine, un hectolitre de vin, un quartier de bœuf, sans trouver au bout du bel argent sonnant. On en causait bien, dans Remilly, on trouvait cela vilain de la part d’un homme qui venait de perdre à la guerre son fils, dont il ne visitait point la tombe, que Silvine seule entretenait. Mais, tout de même, on le respectait, de s’enrichir, quand les plus malins y laissaient leur peau. Et lui, goguenard, haussait les épaules, grognait, avec sa carrure têtue :
— Patriote, patriote, je le suis plus qu’eux tous!... C'est donc être patriote que de foutre gratis aux Prussiens de la nourriture, par-dessus la tête? Moi, je leur fais tout payer... On verra, on verra ça, plus tard!
Jean, dès le second jour, resta trop longtemps debout, et les sourdes craintes du docteur se réalisèrent : la plaie s'était rouverte, une inflammation considérable fit enfler la jambe, il dut reprendre le lit.Dalichamp finit par soupçonner la présence d’une esquille, que l’effort des deux journées d’exercice avait achevé de détacher. Il la chercha, fut assez heureux pour l’extraire. Mais cela n’alla pas sans une secousse, une fièvre violente, qui épuisèrent Jean de nouveau. Jamais encore, il n’était tombé à un pareil état de faiblesse. Et Henriette reprit sa place de garde fidèle, dans la chambre, que l’hiver attristait et gla^ çait. On était aux premiers jours de novembre, le vent d’est avait apporté déjà une bourrasque de neige, il faisait très oid, entre les quatre murs vides, sur le carreau nu. Comme il n’y avait pas de cheminée, ils se décidèrent à faire mettre un poêle, dont le ronflement égaya un peu leur solitude.
Les jours coulaient, monotones, et cette première s#-
LES ROÜGON-MACQUART.
maille de la rechute fut certainement pour Jean et pour ' Henriette la plus mélancolique de leur longue intimité forcée. La souffrance ne cesserait donc pas? toujours le danger allait-il renaître, sans qu'on pût espérer la fin de tant de misères? Leur pensée volait à chaque heure vers Maurice^ dont ils n’avaient plus eu de nouvelles. On leur disait bien que d’autres recevaient des lettres, des billets minces apportés par des pigeons voyageurs. Sans doute, le coup de feu de quelque Allemand avait tué, au passage, dans le grand ciel libre, le pigeon qui portait leur joie et leur tendresse, à eux. Tout semblait se reculer, s’éteindre et disparaître, au fond de Thiver précoce. Les bruits de la guerre ne leur parvenaient qu’apj'ès des retards considérables, les rares journaux que le docteur Dalichamp leur apportait encore, dataient souvent d’une semaine. Et leur tristesse était faite beaucoup de leur ignorance, de ce qu’ils ne savaient pas et de ce qu’ils devinaient, du long cri de mort qu’ils entendaient malgré tout, dans le silence de la campagne, autour de la ferme.
Un malin, le docteur arriva bouleversé, les mains tremblantes. Il tira un journal belge de sa poche, le jeta sur le lit, en s’écriant;
— Ah! mes amis, la France est morte, Bazaine vient de trahir !
Jean, adossé contre deux oreillers, somnolent, se j réveilla.
— Comment, de trahir? \
— Oui, il a livré Metz et l’armée. C’est le coup de j Sedan qui recommence, et cette fois c’est le reste de notre chair et de notre sang.
Puis, reprenant le journal, lisant: !
— Cent cinquante mille prisonniers, cent cinquantetrois aigles et drapeaux, cinq cent quarante et un canons de campagne, soixante-seize mitrailleuses, huit cents j canons de forteresse, trois cent mille fusils, deux mille ^
Là Débâcle.
voitures d'équipages militaires, du matériel pour quatrevingt-cinq batteries...
Et il continua, donnant les détails : le maréchal Bazaine, enfermé dans Metz avec l'armée, réduit à l'impuissance, ne faisant aucun effort pour rompre le cercle de fer qui l'enserrait ; ses rapports suivis avec le prince Frédéric- Charles, ses troubles et hésitantes combinaisons politiques, son ambition de jouer un rôle décisif qu'il ne semblait pas avoir bien déterminé lui-même ; puis, toute la complication des pourparlers, des envois d'émissaires, louches et menteurs, à M. de Bismarck, au roi Guillaume, à l'impératrice régente, qui, finalement, devait refuser de traiter avec l'ennemi, sur les bases d’une cession de territoire; et la catastrophe inéluctable, le destin achevant son œuvre, la famine dans Metz, la capitulation forcée, les chefs et lei soldats réduits à accepter les dures conditions des vainqueurs. La France n'avait plus d'armée.
— Nom de Dieu! jura sourdement Jean, qui ne comprenait pas tout, mais pour qui, jusque-là, Bazaine était resté le grand capitaine, l'unique sauveur possible. Alors, quoi, qu'est-ce qu’on va faire? qu'est-ce qu'ils deviennent, à Paris ?
Le docteur, justement, passait aux nouvelles de Paris, qui étaient désastreuses. Il fit remarquer que le journal portait la date du 5 novembre. La reddition de Metz était du 27 octobre, et la nouvelle n'en avait été connue à Paris que le 30. Après les échecs subis déjà à Chevilly, à Bagneux, à la Malmaison, après le combat et la perte du Bourget, cette nouvelle avait éclaté en coup de foudre, au milieu de la population désespérée, irritée de la faiblesse et de l'impuissance du gouvernement de la Défense nationale. Aussi, le lendemain, le 31 octobre, toute une insurrection avait-elle grondé, une foule immense s'étouffant sur la place de l'Hôtel-de-Ville, envahissant lei salles, retenant prisonniers les membres du gouverne-
LES ROÜGON-MACQUART.
ment, que la garde nationale avait enfin délivrés, dans i la r.rainte de voir triompher les révolutionnaires qui ré- i clamaient la Commune. Et le journal belge ajoutait les réflexions les plus insultantes pour 1e grand Paris, que la guerre civile déchirait, au moment où Pennemi était aux portes. N’était-ce pas la décomposition finale, la flaque de boue et de sang où allait s’effondrer un monde?
— C’est bien vrai, murmura Jean tout pâle., pn ne se ^
cogne pas, quand les Prussiens sont là! i
Henriette, qui n’avait rien dit encore, évitant d’ouvrir la bouche, dans ces choses de la politique, ne put retenir i un cri. Elle ne pensait qu’à son frère. i
— Mon Dieu ! pourvu que Maurice, qui a mauvaise tête, | ne se mêle pas à toutes ces histoires!
Il y eut un silence, et le docteur, ardent patriote, reprit : !
— N’importe, s’il n’y a plus de soldats, il en poussera d’autres. Metz s’est rendu, Paris lui-même peut se rendre,
la France ne finira pas... Oui, comme disent nos paysans, \ le coffre est bon, et nous vivrons quand même !
Mais on voyait qu’il se forçait à l’espérance. 11 parla de la nouvelle armée qui se formait sur la Loire, et dont les débuts, du côté d’Arthenay, n’avaient pas été très heureux : j elle allait s’aguerrir, elle marcherait au secours de Paris. . Il était surtout enfiévré par les proclamations de Gambetta, parti en ballon de Paris le 7 octobre, dès le surlendemain installé à Tours, appelant tous tes citoyens sous les armes, parlant un langage si mâle et si sage à la fois, ^ que le pays entier se donnait à cette dictature de salut pu- ; blic. Et n’était-il pas question de former une autre armée dans le Nord, une autre armée dans l’Est, de faire sortir des soldats de terre, par la seule force de la foi? C’était te ’ réveil de la province, l’indomptable volonté de créer tout = ce qui manquait, de lutter jusqu’au dernier sou et jusqu’à la dernière goutte de sang. ‘
— Bah ! conclut le docteur, en se levant pour partir, j’ai '
SOU vent condamné des malades qui étaient debout huitjours plus tard.
Jean eut un sourire.
— Docteur, guérissez-moi vite, que j’aille là-bas reprendre mon poste.
Cependant, Henriette et lui gardèrent une grande tristesse de ces mauvaises nouvelles. Il y eut, le soir même, une rafale de neige, et le lendemain, lorsque Henriette, toute frissonnante, rentra de l’ambulance, elle annonça que Gutmann était mort. Ce grand froid décimait les blessés, vidait les rangées de lits. Le misérable muet, la bouche amputée de sa langue, avait râlé deux jours. Pendant les dernières heures, elle était restée à son chevet, tant il la regardait d’un regard suppliant. Il lui parlait de ses yeux en fermes, il lui disait peut-être son vrai nom, le nom du village lointain, dans lequel une femme et des enfants l’attendaient. Et il s’en était allé inconnu, en lui envoyant,de ses doigts tâtonnants, un dernier baiser, comme pour la remercier encore de ses bons soins. Elle fut seule à l’accompagner au cimetière, où la terre gelée, cette lourde terre étrangère, tomba sourdement sur son cercueil de sapin, avec des paquets de neige.
Puis, de nouveau, le lendemain, Henriette dit à son retour :
— c Pauvre enfant > est mort.
Pour celui-ci, elle était en pleurs.
— Si vous l’aviez vu, dans son délire f II m’appelait: Maman ! marnant et il me tendait des bras si tendres, que j’ai dû le prendre sur mes genoux... Ah ! le malheureux, la souffrance l’avait tellement diminué qu’il ne pesait pas plus lourd qu’un petit garçon... Et je Pai bercé pour qu’il mourût content, oui ! je l’ai bercé, moi qu’il appelait sa mère et qui n’avais que quelques années de plus que lui... Il pleurait, je ne pouvais me retenir de pleurer moimême, et je pleure encore...
LES RdüGON-MACQUART.
Elle suffoquait, elle dut s’interrompre.
— Quand il est mort, il a balbutié à plusieurs reprises ces mots dont il se surnommait : Pauvre enfant, pauvre enfant... Oh ! oui, certes, de pauvres enfants, tous ces braves garçons, quelques-uns si jeunes, dont votre abo*minable guerre emporte les membres et qu’elle fait tant souffrir, avant de lés coucher dans la terre !
Chaque jour, maintenant, Henriette rentrait de la sorte, bouleversée par quelque agonie,, et cette souffrance des autres les rapprochait encore, pendant les tristes heures qu’ils vivaient si seuls, au fond de la grande chambre paisible. Heures bien douces pourtant, car la tendresse était venue,une tendresse qu’ils croyaient fraternelle, entre leurs deux cœurs qui avaient peu à pèu appris à se connaître. Lui, d’un espritsi réfléchi, s’était haussé, dans leur intimité continue; et elle, à le voir bon et raisonnable, ne songeait même plus qu’il était un humble, ayant conduit la charrue avant de porter le sac. Ils s’entendaient très bien, ils faisaient un excellent ménage, comme disait Silvine, avec son sourire grave. Aucune gêne d’ailleurs n’était née entre eux, elle continuait à lui soigner sa jambe, sans que jamais leurs regards clairs se fussent détournés. Toujours en noir, dans ses vêtements de veuve, elle semblait avoir cessé d’être une femme,
Jean, toutefois, durant les longues après-midi où U se retrouvait seul, ne pouvait? s’empêcher de songer. Ce qu’il éprouvait pour elle, c’était une reconnaissance infinie, une sorte de respect dévot, qui lui aurait fait écarter, comme sacrilège, toute pensée d’amour. Et, cependant, il se disait que, s’il avait eu une femme comme celle-là, si tendre, si douce, si active, la vie serait devenue une véritable existence de paradis. Son malheur, les années mauvaises qu’il avait passées à Rognes, le désastre de son mariage, la mort violente de sa femme, tout ce passé lui revenait dans un regret de tendresse^ dans un espoir vague,
à peine formulé, de tenter encore le bpnheur. Il fe^rmait les yeux, il laissait un demi-sommeil le reprendre, et alors il se voyait confusément à Remilly, remarié, propriétaire d'un champ qui suffisait à nourrir un ménage de braves gens sans ambition. Cela était si léger, que cela n'existait pas, n'existerait certainement jamais. Il ne se croyait plus capable que d'amitié, il n'aimait ainsi Henriette que parce qu'il était le frère de Maurice. Puis, ce rêve indéterminé de mariage avait fini par être comme une consolation, une de ces imaginations qu'on sait irréalisables et dont on caresse ses heures de tristesse.
Henriette, elle, n'en était pas même effleurée. Au lendemain du drame atroce de Bazeilles, son cœur restait meurtri ; et, s'il y entrait un soulagement, une tendresse nouvelle, ce ne pouvait être qu'à son insu : tout un de ces gourds cheminements de la graine qui germe, sans que rien, au regard, révèle le travail caché. Elle ignorait jusqu'au plaisir qu'elle avait fini par prendre à rester des heures près du lit de Jean, à lui lire ces journaux, qui ne leur apportaient pourtant que du chagrin ; Jamais sa main, en rencontrant la sienne, n'avait eu même une tiédeur; jamais l'idée du lendemain ne l'avait laissée rêveuse, avec le souhait d'être aimée encore. Pourtant, elle n'oubliait, elle n'était consolée que dans cette chambre. Quand elle se trouvait là, s'occupant avec sa douceur active, son cœur se calmait, il lui semblait que son frère reviendrait prochainement, que tout s'arrangerait très bien, qu'on finirait par être tous heureux, en ne se quittant plus. Et elle en parlait sans trouble, tellement il lui paraissait naturel que les choses fussent ainsi, sans qu'il lui vînt à la pensée de s'interroger davantage, dans le don chaste et ignoré de tout son cœur.
Mais, un après-midi, comme elle se rendait à l'ambulance, la terreur qui la glaça, en apercevant dans la cuiline un capitaine nrussien et deux autres officiers, lui fit
LES I^OUGON-MACQUART
comprendre la grande affection qu'elle éprouvait pour Jean. Ces hommes, évidemment, avaient appris la présence du blessé à la ferme, et ils venaient le réclamer : c'était le départ inévitable, la captivité en Allemagne, au fond de quelque forteresse. Elle écouta, tremblante, le cœur battant à grands coups.
Le capitaine, un gros homme qui parlait français, faisait de violents reproches au père Fouchard.
— Ça ne peut pas durer, vous vous fichez de nous... Je suis venu moi-même pour vous avertir que, si le cas se reproduit, je vous en rendrai responsable, oui! je saurai prendre des mesures !
Très tranquille, le vieux affectait l'ahurissement, comme s'il n'avait pas compris, les mains ballantes.
— Comment ça, monsieur, comment ça?
— Ah ! ne m'échauffez pas les oreilles, vous savez très bien que les trois vaches que vous nous avez vendues dimanche étaient pourries... Parfaitement, pourries, enfin malades, crevées de maladie infecte, car elles ont empoisonné mes hommes, et il y en a deux qui doivent en être morts à l'heure qu'il est.
Du coup, Fouchard joua la révolte, l'indignation.
— Pourries, mes vaches ! de la si belle viande, de la viande que l'on donnerait à une accouchée, pour lui refaire des forces!
Et il larmoya, se tapa sur la poitrfiïéf^èria qu'il était honnête, qu'il aimerait mieux se couper de sa propre (diair, à lui, que d'en vendre de la mauvaise. Depuis rente ans, on le connaissait, personne au monde ne pouait dire qu'il n'avait pas eu son poids, en bonne qualité.
— Elles étaient saines comme l'œil, monsieur, et si vos soldats ont eu [a çoli^ffil, c'est peut-être qu'ils en ont trop mangé; à m’oins que des malfaiteurs n'aient mis de la drogue dans la marmite...
Il l’étourdissait ainsi d'un flot de paroles, d'hypothèseï
I si saugrenues, que le capitaine, hors de lui, finit par I couper court.
^ — En voilà assez! Vous êtes averti, prenez garde!... Et
j il y a autre chose, nous vous soupçonnons, dans ce village, ^ de faire tous bon accueil aux francs-tireurs des bois de Dieulet, qui nous ont encore tué une sentinelle avanthier... Entendez-vous, prenez garde !
Quand les Prussiens furent partis, le père Fouchard haussa les épaules, avec un ricanement d’infini dédain. Des hôtes crevées, bien sûr qu’il leur en vendait, il ne leur faisait même manger que de ça ! Toutes les charognes que les paysans lui apportaient, ce qui mourait de maladie et ce qu’il ramassait dans les fossés, est-ce que ce n’était pas bon pour ces sales bougres?
Il cligna un œil, il murmura d’un air de triomphe goguenard, en se tournant vers Henriette rassurée :
— Dis donc, petite, quand on pense qu’il y a des gens qui racontent, comme ça, que je ne suis pas patriote!... Hein? qu’ils en fassent autant, qu’ils leur foulent donc de la carne, et qu’ils empochent leurs sous... Pas patriote! mais, nom de Dieu! j’en aurai plus tué avec mes vaches malades que bien des soldats avec leurs chassepots !
Jean, lorsqu’il sut l’histoire, s’inquiéta pourtant. Si les autorités allemandes se doutaient que les habitants de Remilly accueillaient les francs-tireurs des bois de Dieulet, elles pouvaient d’une heure à l’autre faire des perquisitions et le découvrir. L’idée de compromettre ses hôtes, de causer le moindre ennui à Henriette, lui était insupportable. Mais elle le supplia, elle obtint qu’il resterait quelques jours encore, car sa blessure se cicatrisait lentement, il n’avait pas les jambes assez solides pour rejoindre un des régiments en campagne, dans le Nord au sur la Loire.
Et ce furent alors, jusqu’au milieu de décembre, les journées les plus frissonnantes, les plus navrées de leur
LES ROUGON-.MACQÜART.
solitude. Le froid était devenu si intense, que le poêle n'arrivait pas à chauffer la grande pièce nue. Quand ils regardaient par la fenêtre la neige épaisse qui couvrait le sol, ils songeaient à Maurice, enseveli, là-bas, dans ce Paris glacé et mort, dont ils n’avaient aucune nouvelle certaine. Toujours, les mêmes questions revenaient : que faisait-il, pourquoi ne donnait-il aucun signe de vie? Ils n'osaient se dire leurs affreuses craintes, une blessure, une maladie, la mort peut-être. Les quelques renseignements vagues qui continuaient à leur parvenir par les journaux, n'étaient point faits pour les rassurer. Après de prétendues sorties heureuses, démenties sans cesse, le bruit avait couru d'une grande victoire, remportée le 2 décembre, à Champigny, par le général Ducrot; mais ils surent ensuite que, dès le lendemain, abandonnant les positions conquises, il s'était vu forcé de repasser la Marne. C'était, à chaque heure, Paris étranglé d'un lien plus étroit, la famine commençante, la réquisition des pommes de terre après celle des bêtes à cornes, le gaz refusé aux particuliers, bientôt les rues noires, sillonnées par le vol rouge des obus. Et tous deux ne se chauffaient pluSj ne mangeaient plus, sans être hantés par l'image de Maurice et de ces deux millions de vivants, enfermés dans cette tombe géante.
De toutes parts, d'ailleurs, du Nord comme du Centre, les nouvelles s'aggravaient. Dans le Nord, le 22* corps d’armée, formé de gardes mobiles, de compagnies de dépôt, de soldats et d'officiers échappés aux désastres de Sedan et de Metz, avait dû abandonner Amiens, pour se retirer du côté d'Arras; et, à son tour, Rouen venait de tomber entre les mains de l'ennemi, sans que cette poignée d'hommes, débandés, démoralisés, l'eussent défendu sérieusement. Dans le Centre, la victoire de Coulmiers, remportée le 9 novembre par l'armée de la Loire, avait fait naître d'ardentes espérances : Orléans réoccupé, les
LA DEBACLE. 513
Bavarois en fuite, la marche par Étampes, la délivrance prochaine de Paris. Mais, le 5 décembre, le prince Frédéric-Charles reprenait Orléans, coupait en deux Parmée de la Loire, dont trois corps se repliaient sur Vierzon et Bourges, tandis que deux autres, sous les ordres du général Chanzy, reculaient jusqu'au Mans, dans une retraite héroïque, toute une semaine de marches et de combats. Les Prussiéns étaient partout, à Dijon comme à Dieppe, au Mans comme à Vierzon. Puis c’était, presque chaque matin, le lointain fracas de quelque place forte qui capitulait sous les obus. Dès le 28 septembre, Strasbourg avait succombé, après quarante-six jours de siège et trentesept de bombardement, les murs hachés, les monuments criblés par près de deux cent mille projectiles. Déjà, la citadelle de Laon avait sauté, Toul s’était rendu ; et venait ensuite le défilé sombre : Soissons avec ses cent vingthuit canons, Verdun qui en comptait cent trente-six, Neufbrisach cent, La Fère soixante-dix, Montmédy soixantecinq. Thionville était en flammes, Phalsbourg n’ouvrait ses portes que dans sa douzième semaine de furieuse résistance. Il semblait que la France entière brûlât, s’effondrât, au milieu de l’enragée canonnade.
Un matin que Jean voulait absolument partir, Henriette lui prit les mains, le retint d’une étreinte désespérée.
— Non, non ! je vous en supplie, ne me laissez pas seule... Vous êtes trop faible, attendez quelques jours, rien que quelques jours encore... Je promets de vous 'aisser partir, quand le docteur dira que vous êtes assez fort pour retourner vous battre.
Par cette soirée glacée de décembre, Silvine et Prosper se trouvaient seuls, avec Chariot, dans la grande cuisine de la ferme, elle cousant, lui en train de se fabriquer un beau fouet. Il était sept heures, on avait dîné à six, sans attendre le père Fouchard, qui devait s’être attardé à Raucourt, où la viande manquait; et Henriette, dont c’était, cette nuit-là, le tour de veillée, à l’ambulance, venait de partir, en recommandant bien à Silvine de ne pas se coucher, sans aller garnir de charbon le poêle de Jean.
Dehors, le ciel était très noir, sur la neige blanche. Pas un bruit ne venait du village enseveli, on n’entendait dans la salle que le couteau de Prosper, très appliqué à orner de losanges et de rosaces le manche de cornouiller. Par moments, il s’arrêtait, il regardait Chariot, dont la grosse tête blonde vacillait, prise de sommeil. L’enfant ayant fini par s’endormir, il sembla que le silence augmentait encore. Doucement, la mère avait écarté la chandelle, pour que son petit n’en eût pas la clarté sur les paupières; puis, cousant toujours, elle était tombée dans une rêverie profonde.
Et ce fut alors, après avoir encore hésité, que Prosper se décida.
— Écoutez donc, Silvine, j’ai quelque chose à vous dire... Oui, j’ai attendu d’être seul avec vous...
Inquiète déjà, elle avait levé les yeux.
— Voici la chose... Pardonnez-moi de vous faire de la
LA DEBACLE.
[ peine, mais il vaut mieux que vous soyez prévenue... J’ai
; vu ce matin, à Remilly, au coin de l’église, j’ai vu Goliath,
i comme je vous vois en ce moment, oh ! en plein, il n’y a pas d’erreur!
Elle devint toute blême, les mains tremblantes, ne trouvant à bégayer qu’une plainte sourde.
— Mon Dieu ! mon Dieu !
, Prosper continua en phrases prudentes, raconta et qu’il avait appris dans la journée, en questionnant les uns et les autres. Personne ne doutait plus que Goliath fût un espion, qui s’était installé autrefois dans le pays, pour en connaître les routes, les ressources, les moindres façons d’être. On rappelait son séjour à la ferme du père Fouchard, la façon brusque dont il en était parti, les places qu'il avait faites ensuite, du côté de Beaumont et de Raucourt. Et, maintenant, le voilà qui était revenu, occupant à la commandature de Sedan une situation indéterminée, parcourant de nouveau les villages, comme chargé de dénoncer les uns, de taxer les autres, de veiller au bon fonctionnement des réquisitions dont on écrasait les habitants. Ce matin-là, il avait terrorisé Remilly, au sujet d’une livraison de farine, incomplète et trop lente.
— Vous êtes prévenue, répéta Prosper en finissant, et vous saurez, comme ça, ce que vous aurez à faire, quand il viendra ici...
Elle l’interrompit, d’un cri de terreur.
— Vous croyez qu’il viendra?
— Dame! ça me semble indiqué... Il faudrait qu’il ne fût guère curieux, puisqu’il n’a jamais vu le petit, tout en sachant qu’il existe... Et, en outre, il y a vous, pas plus laide que ça, qui êtes bonne à revoir.
Mais, d’un geste de supplication, elle le fit taire. Réveillé par le bruit. Chariot avait levé la tête. Les yeux vagues, comme au sortir d’un rêve, il se rappela l’in-
618 LES ROÜGON-MACQÜART.
jure que lui avait apprise quelque farceur du village, il déclara de son air grave de petit bonhomme de trois ans :
— Cochons, les Prussiens !
Sa mère, follement, le prit dans ses bras, l’assit sur ses genoux. Ah ! le pauvre être, sa joie et son désespoir, qu’elle aimait de toute son âme et qu’elle ne, pouvait regarder sans pleurer, ce fils de sa chair qu’elle souffrait d’entendre appeler méchamment le Prussien par les gamins de son âge, lorsqu’ils jouaient avec lui sur la route ! Elle le baisa, comme pour lui rentrer les paroles dans la bouche.
— Qui est-ce qui t’a appris de vilains mots? C’est défendu, U ne faut pas les répéter, mon chéri.
Alors, avec l’obstination des enfants, Chariot, étouffant de rire, se hâta de recommencer :
— Cochons, les Prussiens !
Puis, voyant sa mère éclater en larmes, il se mit à pleurer lui aussi, pendu à son cou. Mon Dieu ! de quel malheur nouveau était-elle donc menacée? N’était-ce point assez d’avoir perdu, avec Honoré, U seul espoir de sa vie, la certitude d’oublier et d’être heureuse encore? Il fallait que l’autre homme ressuscitât, pour achever son malheur.
— Allons, murmura-t-elle, viens dormir, mon chéri. Je t’aime bien tout de même, car tu ne sais pas la peine que tu me fais.
Et elle laissa un instant seul Prosper, qui, pour ne pas la gêner en 1a regardant, avait affecté de se remettre à sculpter soigneusement le manche de son fouet.
Mais, avant d’aller coucher Chariot, Silvine le menait d’habitude dire bonsoir à Jean, avec qui l’enfant était grand ami. Ce soir-là, comme elle entrait, sa chandelle à la main, elle aperçut le blessé assis sur son séant, les yeux grands ouverts au milieu des ténèbres. Tiens, il ne dormait donc pas? Ma foi, non! il rêvassait à toutes sortes
de choses, seul dans le silence de cette nuit d’hiver. Et, pendant qu’elle bourrait le poêle de charbon, il joua un instant avec Chariot, qui se roulait sur le lit, ainsi qu’un jeune chat. Il connaissait l’histoire de Silvine, il avait de l’amitié pour cette fille brave et soumise, si éprouvée par le malheur, en deuil du seul homme qu’elle eût aimé, n’ayant gardé d’autre consolation que ce pauvre petit, dont la naissance restait son tourment. Aussi, lorsque, le poêle couvert, elle s’approcha pour le lui reprendre des bras, remarqua-t-il, à ses yeux rouges, qu’elle avait pleuré. Quoi donc? on venait encore de lui faire du souci? Mais elle ne voulut pas répondre : plus tard, elle lui dirait ça, si ça en valait la peine. Mon Dieu ! est-ce que l’existence, pour elle, maintenant, n’était pas un continuel chagrin ?
Enfin, Silvine emportait Chariot, quand un bruit de pas et de voix se fit entendre, dans la cour de la ferme. Et Jean, surpris, écoutait.
— Qu’y a-t-il donc? Ce n’est point le père Fouchard qui rentre, je n’ai pas entendu les roues de la carriole.
Du fond de sa chambre écartée, il avait fini par se rendre ainsi compte de la vie intérieure de la ferme, dont les moindres rumeurs lui étaient devenues familières. L’oreille tendue, il reprit tout de suite :
— Ah ! oui, ce sont ces hommes, les francs-tireurs des bois de Dieulet, qui viennent aux provisions.
— Vite ! murmura Silvine en s’en allant et en le laissant de nouveau dans l’obscurité, il faut que je me dépêche, pour qu’ils aient leurs pains.
En effet, des poings tapaient à la porte de la cuisine, et Prosper, ennuyé d’être seul, hésitait, parlementait. Quand le maître n’était pas là, il n’aimait guère ouvrir, par crainte des dégâts dont on l’aurait rendu responsable. Mais il eut la chance que, justement, à cette minute, la carriole du père Fouchard dévala par la route en
LES ROÜGON-MACQUART.
pente, avec le trot assourdi du cheval dans la neige. El ce fut le vieux qui reçut les hommes.
— Ah! bon! c’est vous trois... Qu’est-ce que vous m*apportez, sur cette brouette?
Sanlbuc, avec sa maigreur de bandit, enfoncé dans une blouse de laine bleue, trop large, ne l’entendit même pas, exaspéré contre Prosper, son honnête homme de frère, comme il disait, qui se décidait seulement à ouvrir la porte.
— Dis donc, toi ! est-ce que tu nous prends pour des mendiants, à nous laisser dehors par un temps pareil?
Mais, tandis que Prosper, très calme, haussant les épaules sans répondre, faisait rentrer le cheval et la carriole, ce fut de nouveau le père Fouchard qui intervint, penché sur la brouette.
— Alors, c’est deux moutons crevés que vous m’apportez... Ça va bien qu’il gèle, sans quoi ils ne sentiraient guère bon.
Cabasse et Ducat, les deux lieutenants de Sambuc, qui l’accompagnaient dans toutes ses expéditions, sè récrièrent.
— Oh! dit le premier, avec sa vivacité criarde de Provençal, ils n’ont pas plus de trois jours... C’est des bêtes mortes à la ferme des Raffins, où il y a un sale coup de maladie sur les animaux.
— Procumbit humi boSy déclama l’autre, l’ancien huissier que son goût trop vif pour les petites filles avait déclassé et qui aimait à citer du latin.
D’un hochement de tête, le père Fouchard continuait à déprécier la marchandise, qu’il affectait de trouver trop avancée. Et il conclut, en entrant dans la cuisine avec les trois hommes :
— Enfin, il faudra qu’ils s’en contentent... Ça va bien qu’à Raucourt ils n’ont plus me côtelette Quand on a faim, n’est-ce pas? on mange de tout.
Et, ravi au fond, il appela Silvine qui revenait de coucher Chariot.
— Donne des verres, nous allons boire un coup à la crevaison de Bismarck.
Fouchard entretenait ainsi de bonnes relations avec les franc-tireurs des bois de Dieulet, qui, depuis bientôt trois mois, sortaient au crépuscule de leurs taillis impénétrables, rôdaient par les routes, tuaient et dévalisaient les Prussiens qu'ils pouvaient surprendre, se rabattaient sur tes fermes, rançonnaient les paysans, quand le gibier ennemi venait à manquer. Ils étaient la terreur des villages, d'autant plus qu'à chaque convoi attaqué, à chaque sentinelle égorgée, les autorités allemandes se vengeaient sur les bourgs voisins, qu'ils accusaient de connivence, les frappant d'amendes, emmenant les maires prisonniers, brûlant les chaumières. Et, si les paysans, malgré la bonne envie qu'ils en avaient, ne livraient pas Sambuc et sa bande, c'était simplement par crainte de recevoir quelque balle, au détour d'un sentier, dans le cas où le coup n'aurait pas réussi.
Lui, Fouchard, avait eu l'extraordinaire idée de faire du commerce avec eux. Battant le pays en tous sens, aussi bien les fossés que les étables, ils étaient devenus ses pourvoyeurs de bêtes crevées. Pas un bœuf ni un mouton ne mourait, dans un rayon de trois lieues, sans qu'ils vinssent l'enlever, de nuit, pour le lui apporter. Et il les payait en provisions, en pains surtout, des fournées de pains que Silvine cuisait exprès. D'ailleurs, s'il ne les aimait guère, il avait une admiration secrète pour les francs-tireurs, des gaillards adroits qui faisaient leurs affaires en se fichant du monde ; et, bien qu'il tirât une fortune de ses marchés avec les Prussiens, il riait en dedans, d'un rire de sauvage, quand il apprenait qu'on venait encore d'en trouver un, au bord d’une route, la gorge ouverte.
LES ROÜGON-MACQUART.
— A votre santé! reprit-il en trinquant avec les trois hommes.
Puis, se torchant les lèvres d’un revers de main :
— Dites donc, ils en ont fait une histoire, pour ces deux uhlans qu’ils ont ramassés sans tête, près de Villecourt... Vous savez que Villecourt brûle depuis hier : une sentence, comme ils disent, qu’ils ont portée contre le village, pour le punir de Vous avoir accueillis... Faut être prudent, vous savez, et ne pas revenir tout de suite. On vous portera le pain là-bas.
Sambuc ricanait violemment, en haussant les épaules. Ah, ouiche ! les Prussiens pouvaient courir ! Et, tout d’un coup, il se fâcha, tapa du poing sur la table.
— Tonnerre de Dieu! les uhlans, c’est gentil, mais c’est l’autre que je voudrais tenir entre quatrc-z-yeux, vous le connaissez bien, l’autre, l’espion, celui qui a servi chez vous...
— Goliath, dit le père Fouchard.
Toute saisie, Silvine, qui venait de reprendre sa couture, s’arrêta, écoutant.
— C’est ça, Goliath!... Ah! le brigand, il connaît les bois de Dieulet comme ma poche, il est capable de nous faire pincer, un de ces matins ; d’autant plus qu’il s’est vanté, aujourd’hui, à la Croix de Malte, de nous régler notre compte avant huit jours... Un sale bougre qui a pour sûr conduit les Bavarois, la veille de Beaumon^
( n’est-ce pas? vous autres !
— Aussi vrai que voilà une chandelle qui nous éclaire! confirma Cabasse.
— Per arnica silentia luncBy ajouta Ducat, dont les citations s’égaraient parfois.
Mais Sambuc, d’un nouveau coup de poing, ébranlait la table*.
— Il est jugé, il est condamné, le brigand!... Si vous savez un jour par où il doit passer, prévenez-moi donc,
Lk DÉBÂCLE.
5îa
et sa tête ira rejoindre celle des uhlans dans la Meuse, ah ! tonnerre de Dieu, oui, je vous en réponds!
Il y eut un silence. Silvine les regardait, les yeux fixes, très pâle.
— Tout ça, c'est des choses dont on ne doit pas causer, reprit prudemment le père Fouchard. A votre santé, et bonsoir !
Ils achevèrent la seconde bouteille. Prosper, étant revenu de Técurie, donna un coup de main, pour charger, en travers de la brouette, à la place des deux moutons morts, les pains que Silvine avait mis dans un sac. Mais il ne répondit même pas, il tourna le dos, quand son frère et les deux autres s’en allèrent, disparurent avec la brouette, dans la neige, en répétant :
— Bien le bonsoir, au plaisir !
Le lendemain, après le déjeuner, comme le père Fouchard se trouvait seul, il vit entrer Goliath en personne, grand, gros, le visage rose, avec son tranquille sourire. S’il éprouva un saisissement, à cette brusque apparition, il n’en laissa rien paraître. Il clignait les paupières, tandis que l’autre s’avançait et lui serrait rondement la main.
— Bonjour, père Fouchard.
Alors seulement, il sembla le reconnaître.
— Tiens! c’est toi, mon garçon... Oh! tu as encore forci. Comme te voilà gras !
Et il le dévisageait, vêtu d’une sorte de capote en gros drap bleu, coiffé d’une casquette de même étoffe, l’air cossu et content de lui. Du reste, il n’avait aucun accent, parlait avec la lenteur empâtée des paysans du pays.
— Mais oui, c’est moi, père Fouchard... Je n’ai pas roulu revenir par ici, sans vous dire un petit bonjour.
Le vieux restait méfiant. Qu’est-ce qu’il venait faire, lelui-là? Avait-il su la visite des francs-tireurs à la ferme,
LES ROÜGON-MACQÜART.
la veille? Il fallait voir. Tout de même, comme il se présentait poliment, le mieux était de lui rendre sa politesse.
^ Eh bien ! mon garçon, puisque tu es si gentil, nous boirons un coup.
Il prit la peine d’aller chercher deux verres et une bouteille. Tout ce vin bu lui saignait le cœur, mais il fallait savoir offrir, dans les affaires. Et la scène de la soirée recommença, ils trinquèrent avec les mêmes gestes, les mêmes paroles.
— A votre santé, père Fouchard.
— A la tienne, mon garçon.
Puis, Goliath, complaisamment, s’oublia. Il regardait autour de lui, en homme qui a du plaisir à se rappeler les choses anciennes. Il ne parla pourtant point du passé, pas plus que du présent, d’ailleurs. La conversation roula sur le grand froid qui allait gêner les travaux de la campagne; heureusement que la neige avait du bon, ça tuait les insectes. A peine eut-il une expression de vague chagrin, en faisant allusion à la haine sourde, au mépris épouvanté qu’on lui avait témoignés dans les autres maisons de Remilly. N’est-ce pas? chacun est de son pays, c’est tout simple qu’on serve son pays comme on l’entend. Mais, en France, il y avait des choses sur lesquelles on avait de drôles idées. Et le vieux le regardait, l’écoutait, si raisonnable, si conciliant, avec sa large figure gaie, en se disant que ce brave homme-là n’était sûrement pas venu dans de mauvaises intentions.
— Alors, vous êtes donc tout seul aujourd’hui, père
Fouchard? ?
— Oh! non, Silvine est là-bas qui donne à manger aux vaches... Est-ce que tu veux la voir, Silvine?
Goliath se mit à rire.
— Ma foi, oui... Je vais vous dire ça franchement, c’est pour Silvine aue je suis venu.
Du coup, le père Fouchard se leva, soulagé, criant I pleine voix :
— Silvine! Silvinef... Il y a quelqu’un pour toil
Et il s’en alla, sans crainte désormais, puisque la fille était là pour protéger la maison. Quand ça tient un homme si longtemps, après des années, il est fichu.
Lorsque Silvine entra, elle ne fut pas surprise de trouver Goliath, qui était resté assis et qui la regardait avec son bon sourire, un peu gêné pourtant. Elle l’attendait, elle s’arrêta simplement, après avoir franchi le seuil, dans un raidissement de tout son être. Et Chariot qui la rejoignait en courant, se jeta dans ses jupes, étonné d’apercevoir un homme qu’il ne connaissait pas.
Il y eut un silence, un embarras de quelques secondes.
— Alors, c’est le petit? finit par demander Goliath, de sa voix conciliante.
— Oui, répondit Silvine durement.
Le silence recommença. Il était parti au septième mois de sa grossesse, il savait bien qu’il avait un enfant, mais il le voyait pour la première fois. Aussi voulut-il s’expliquer, en garçon de sens pratique qui est convaincu d’avoir de bonnes raisons.
— Voyons, Silvine, je comprends bien que tu m’as gardé de la rancune. Ce n’est pourtant pas très juste... Si je suis parti, et si je t’ai fait cette grosse peine, tu aurais dû te dire déjà que c’était peut-être parce que je n’étais pas mon maître. Quand on a des chefs, on doit leur obéir, n’est-ce pas? Ils m’auraient envoyé à cent lieues, à pied, que j’aurais fait le chemin. Et, naturellement, je ne pouvais pas parler : ça m’a assez crevé le cœur, de m’en aller ainsi, sans te souhaiter le bonsoir... Aujourd’hui, mon Dieu! je ne te raconterai pas que j’étais certain de revenir. Cependant, j’y comptais bien, et, tu le vois, me revoilà...
Elle avait détourné la tête, elle regardait la neige de li
LES ROUGON-MACQUART
cour, par la fenêtre, comme résolue à ne pas entendre. Lui, que ce mépris, ce silence obstiné troublaient, interrompit ses explications, pour dire :
— Sais-tu que tu as encore embelli!
En effet, elle était très belle, dans sa pâleur, avec ses grands yeux superbes qui éclairaient tout son visage. Ses lourds cheveux noirs la coiffaient comme d'un casque de deuil éternel.
— Sois gentille, voyons! Tu devrais sentir que je ne te veux pas de mal... Si je ne t'aimais plus, je ne serais pas revenu, bien sûr... Puisque me revoilà et que tout s'arrange, nous allons nous revoir, n'est-ce pas?
D'un mouvement brusque, elle s'était reculée, et le regardant en face :
— Jamais! ^
— Pourquoi jamais? est-ce que tu n'es pas ma femme^ est-ce que cet enfant n'est pas à nous?
Elle ne le quittait pas des yeux, elle parla lentement.
— Écoutez, il vaut mieux en finir tout de suite... Vous avez connu Honoré, je l'aimais, je n'ai toujours aimé que lui. Et il est mort, vous me l'avez tué, là-bas... Jamais plus je ne serai à vous. Jamais!
Elle avait levé la main, elle en faisait le serment, d’une telle voix de haine, qu'il resta un moment interdit, cessant de la tutoyer, murmurant :
— Oui, je savais, Honoré est mort. C'était un très gentil garçon. Seulement, que voulez-vous? il y en a d'autres qui sont morts, c'est la guerre... Et puis, il me semblait que^ du moment où il était mort, il n'y avait plus d'obstacle; car, enfin, Silvine, laissez-moi vous le rappeler, ie n'ai pas été brutal, vous avez consenti...
Mais il n'acheva pas, tellement il la vit bouleversée, les mains au visage, prête à se déchirer elle-même.
— Oh! c'est bien ça, oui! c'est bien ça qui me rend folle. Pourquoi ai-je consenti, puisque je ne vous aimais
point?... Je ne puis pas me souvenir, j’étais si triste, si malade du départ d’Honoré, et ç’a été peut-être parce que vous me parliez de lui et que vous aviez Tair de Taimer... Mon Dieu! que de nuits j’ai passées à pleurer toutes les larmes de mon corps, en songeant à ça ! C’est abominable d’avoir fait une chose qu’on ne voulait pas faire, sans pouvoir s’expliquer ensuite pourquoi on l’a faite... Et il m’avait pardonné, il m’avait dit que, si ces cochons de Prussiens ne le tuaient pas, il m’épouserait tout de même, quand il rentrerait du service... Et vous croyez que je vais retourner avec vous? Ah ! tenez! sous le couteau, je dirai non, non, jamais!
Cette fois. Goliath s’assombrit. Il l’avait connue soumise, il la sentait inébranlable, d’une résolution farouche. Tout bon enfant qu’il fût, il la voulait même par la force, maintenant qu’il était le maître ; et, s’il n’imposait pas sa volonté violemment, c’était par une prudence innée, un instinct de ruse et de patience. Ce colosse, aux gros poings, n’aimait pas les coups. Aussi songea-t-il à un autre moyen de la soumettre.
— Bon ! puisque vous ne voulez pas de moi, je vais prendre le petit.
— Comment, le petit ?
Chariot, oublié, était resté^dans les jupes de sa mère, se retenant pour ne pas éclater en sanglots, au milieu de la querelle. Et Goliath, qui avait enfin quitté sa chaise, s’approcha.
— N’est-ce pas ? tu es mon petit à moi, un petit Prussien... Viens, que je t’emmène!
Mais, déjà, Silvine, frémissante, l’avait saisi dans ses bras, le serrait contre sa poitrine.
— Lui, un Prussien, non! un Français, né en France!
— ün Français, regardez-le donc, regardez-moi donc ! C’est tout mon portrait. Est-ce qu’il vous ressemble, à vous?
628 LES ROUGON-MACQÜART.
Elle vit alors seulement ce grand gaillard blond, à la barbe et aux cheveux frisés, à Tépaisse face rosé, dont les gros yeux bleus luisaient d’un éclat de faïence. Et c’était bien vrai, le petit avait la même tignasse jaune, les mêmes joues, les mêmes yeux clairs, toute la race de là-bas en lui. Elle-même se sentait autre, avec les mèches de ses cheveux noirs, qui glissaient de son chignon sur son épaule, dans son désordre.
— Je l’ai fait, il est à moi! reprit-elle furieusement. Un Français qui ne saura jamais un mot de votre saie allemand, oui! un Français qui ira un jour vous tuer tous, pour venger ceux que vous avez tués !
Chariot s’était mis à pleurer et à crier, cramponné à son cou.
— Maman, maman ! j’ai peur, emmène-moi!
Alors, Goliath, qui ne voulait sans doute pas de scandale, recula, se contenta dé déclarer, en reprenant le tütoiement, d’une voix dure :
— Retiens bien ce que je vais te dire, Silvine... Je sais tout ce qui se passe ici. Vous recevez les francs-tireurs des bois de Dieulet, ce Sambuc qui est le frère de votre garçon de ferme, un bandit que vous fournissez de pain. Et je sais que ce garçon, ce Prosper, est un chasseur d’Afrique, un déserteur, qui nous appartient; et je sais encore que vous cachez un blessé, un autre soldat qu’un mot de moi ferait conduire en Allemagne, dans une forteresse... Hein? tu le vois, je suis bien renseigné...
Elle l’écoutait maintenant, muette, terrifiée, tandis que Chariot répétait dans son cou, de sa petite voix bégayante :
— Oh! maman, maman, emmène-moi, j’ai peur!
— Eh bien ! reprit Goliath, je ne suis certainement pas méchant, et je n’aime guère les querelles, tu peux le dire; mais je te jure que je les ferai tous arrêter, le père Fouehard et les autres 6i tu ne me reçois pasdans ta chambré,
lundi prochain... Et je prendrai le petit, je l'enverrai là-bas à ma mère qui sera très contente de l'avoir; car, du noment que tu veux rompre, il est à moi... N'est-ce pas? tu entends bien, je n'aurai qu’à venir et à l'emporter, lorsqu'il n'y aura plus personne ici. Je suis le maître, je fais ce qui me plaît .. Que décides-tu, voyons?
Mais elle ne répondait pas, elle serrait l'enfant plus fort, comme si elle eût craint qu’on ne le lui arrachât tout de suite; et, dans ses grands yeux, montait une exécration épouvantée.
— C’est bon. Je t'accorde trois jours pour réfléchir... Tu laisseras ouverte la fenêtre de ta chambre, qui donne sur le verger. . Si lundi soir, à sept heures, je ne trouve pas ouverte la fenêtre, je fais, le lendemain, arrêter tout ton monde, et je reviens prendre le petit... Au revoir, Silvine !
Il partit tranquillement, elle resta plantée à la même place, la tête bourdonnante d'idées si grosses, si terribles, qu’elle en était comme imbécile. Et, pendant la journée entière, ce fut ainsi une tempête en elle. D’abord, elle eut l’instinctive pensée d’emporter son enfant dans ses bras, de s’en aller droit devant elle, n'importe où; seulement, que devenir dès que la nuit toinberait, comment gagner sa vie pour lui et pour elle? sans compter que les Prussiens qui battaient les routes, l'arrêteraient, la ramèneraient peut-être. Puis, le projet lui vint de parler à Jean, d’avertir Prosper et le père Fouchard lui-même; et, de nouveau, elle hésita, elle recula : était-elle assez sûre de l'amitié des gens, pour avoir la certitude qu’on ne la sacrifierait pas à la tranquillité de tous? Non, non! elle ne dirait rien à personne, elle seule se tirerait du danger, puisque seule elle l’avait fait, par l’entêtement de son refus. Mais qu'imaginer, mon Dieu! de quelle façon empêcher le malheur? car son honnêteté se révoltait, elle ne se serait pardonné de la vie, si, par sa
LES RODGON-MÀCQÜART.
faute, il était arrivé des catastrophes à tant de monde, à Jean surtout, qui se montrait si gentil pour Chariot.
Les heures se passèrent, la journée du lendemain s'écoula, sans qu'elle eût rien trouvé. Elle vaquait comme d'ordinaire à sa besogne, balayait la cuisine, soignait les vaches, faisait la soupe. Et, dans son absolu silence, l'effrayant silence qu'elle continuait à garder, ce qui montait et l'empoisonnait davantage d'heure en heure, c'était sa haine contre Goliath. Il était son péché, sa damnation. Sans lui, elle aurait attendu Honoré, et Honoré vivrait, et elle serait heureuse. De quel ton il avait fait. savoir qu'il était le maître 1 D'ailleurs, c'était la vérité, il n'y avait plus de gendarmes, plus de juges à qui s'adresser, la force seule avait raison. Oh! être la plus forte, le prendre quand il viendrait, lui qui parlait de prendre les autres! En elle, il n'y avait que l'enfant, qui était sa chair. Ce père de hasard ne comptait pas, n'avait jamais compté. Elle n'était pas épouse, elle ne se sentait soulevée que d'une colère, d'une rancune de vaincue, quand elle pensait à lui. Plutôt que de le lui donner, elle aurait tué l'enfant, elle se serait tuée ensuite. Et elle le lui avait bien dit, cet enfant qu'il lui avait fait comme un cadeau de haine, elle l'aurait voulu grand déjà, capable de la défendre, elle le voyait plus tard, avec un fusil, leur trouant la peau à tous, là-bas. Ah! oui, un Français de plus, un Français tueur de Prussiens!
Cependant, il ne lui restait qu'un jour, elle devait prendre un parti. Dès la première minute, une idée atroce avait bien passé, au travers du bouleversement de sa pauvre tête malade : avertir les francs-tireurs, donner à Sambuc le renseignement qu'il attendait. Mais l'idée était restée fuyante, imprécise, et elle l'avait écartée, comme ihonstrueuse, ne souffrant même pas la discussion : cet homme, après tout, n'était-il pas le père de son enfant? elle ne pouvait le faire assassiner. Puis, l'idée
était revenue, peu à peu enveloppante, pressante; et, maintenant, elle s’imposait, de toute la force victorieuse de sa simplicité et de son absolu. Goliath mort, Jean, Prosper, le père Fouchard, n’avaient plus rien à craindre. Elle-même gardait Chariot, que jamais plus personne ne lui disputait. Et c’était encore autre chose, une chose profonde, ignorée d’elle, qui montait du fond de son être : le besoin d’en finir, d’effacer la paternité en supprimant le père, la joie sauvage de se dire qu’elle en sortirait comme amputée de sa faute, mère et seule maîtresse de l’enfant, sans partage avec un mâle. Tout un jour encore, elle roula ce projet, n’ayant plus l’énergie de le repousser, ramenée quand même aux détails du guet-apens, prévoyant, combinant les moindres faits. C’était, à cette heure, l’idée fixe, l’idée qui a planté son clou, qu'on cesse de raisonner; et, lorsqu’elle finit par agir, par obéir à cette poussée de l’inévitable, elle marcha comme dans un rêve, sous la volonté d’une autre, de quelqu’un qu’elle n'avait jamais connu en elle.
Le dimanche, le père Fouchard, inquiet, avait fait savoir aux francs-tireurs qu’on leur porterait leur sac do pains dans les carrières de Boisville, un coin très solitaire, à deux kilomètres ; et, Prosper se trouvant occupé, ce fut Silvine qu’il envoya, avec la brouette. N’était-ce point le sort qui décidait? Elle vit là un arrêt du destin, elle parla, donna le rendez-vous à Sambuc pour le lendemain soir, d’une voix nette, sans fièvre, comme si elle n’avait pu faire autrement. Le lendemain, il y eut encore des signes, des preuves certaines que les gens, que les choses mêmes voulaient le meurtre. D’abord, ce fut le père Fouchard, appelé brusquement à Raucourt, qui laissa l’ordre de dîner sans lui, prévoyant qu’il ne rentrerait guère avant huit heures. Ensuite, Henriette, dont le tour de veillée, à l’ambulance, ne revenait que le mardi, reçut l’avis, très tard, qu’elle aurait à remplacer le soir la
LES ROÜGON-MACQÜAKT.
personne de service, indisposée. Et, comme Jean ne quittait point sa chambre, quels que fussent les bruits, il ne restait donc que Prosper, dont on pouvait craindre rintervention. Lui, n’était pas pour qu’on égorgeât ainsi un homme, à plusieurs. Mais, quand il vit arriver son frère avec ses deux liéutenants, le dégoût qu’il avait de ce vilain monde s’ajouta à son exécration des Prussiens : sûrement qu’il n’allait pas en sauver un, de ces sales bougres, même si on lui faisait son affaire d’une façon malpropre; et il aima mieux se coucher, enfoncer sa tête dans le traversin, pour ne pas entendre et n’être pas tenté de se conduire en soldat.
Il était sept heures moins un quart, et Chariot s’entêtait à ne point dormir. D’habitude, dès qu’il avait mangé sa soupe, il tombait, la tête sur la table.
— Voyons, dors, mon chéri, répétait Silvine, qui l’avait porté dans la chanibre d’Henriette, tu vois comme tu es bien, sur le grand dodo à bonne amie!
Mais l’enfant, égayé justement par cette aubaine, gigotait, riait à s’étouffer.
— Non, non... Reste, petite mère... joue, petite mère...
Elle patientait, elle se montrait très douce, répétant
avec des caresses :
— Fais dodo, mon* chéri... Fais dodo, pour me faire plaisir.
Et l’enfant finit par s’endormir, le rire aux lèvres. Elle n’avait pas pris la peine de le déshabiller, elle le couvrit chaudement et s’en alla, sans l’enfermer à clef, tellement d’ordinaire, il dormait d’un gros sommeil.
Jamais Silvine ne s’était sentie si calme, d’esprit si net et si vif. Elle avait une promptitude de décision, une légèreté de mouvement, comme dégagée de son corps, agissant sous cette impulsion de l’autre, qu’elle ne connaissait point. Déjà, elle venait d’introduire Sambuc, avec Cabasse et Ducat, en leur recommandant la plus grande
LA D£BACL£.
prudence; et elle les conduisit dans sa chambre, elle les posta à droite et à gauche de la fenêtre, qu'elle ouvrit, malgré le grand froid. Les ténèbres étaient profondes, la pièce ne se trouvait faiblement éclairée que par le reflet de la neige. Un silence de mort venait de la campagne, des minutes interminables s'écoulèrent. Enfin, à un petit bruit de pas qui s’approchaient, Silvine s’en alla, retourna s'asseoir dans la cuisine, où elle attendit, immobile, ses grands yeux fixés sur la flamme de la chandelle.
Et ce fut encore très long. Goliath rôda autour de la ferme, avant de se risquer. Il croyait bien connaître la jeune femme, aussi avait-il osé venir, simplement avec un revolver à sa ceinture. Mais un malaise l'avertissait, il poussa entièrement la fenêtre, allongea la tête, en appelant doucement :
— Silvine! Silvine!
Puisqu’il trouvait la fenêtre ouverte, c’était donc qu'elle avait réfléchi et qu'elle consentait. Cela lui causait un gros plaisir, bien qu’il eût préféré la voir là, l'accueillant, le rassurant. Sans doute, le père Fouchard venait de la rappeler, quelque besogne à finir. Il éleva un peu la voix.
— Silvine! Silvine!
Rien ne répondait, pas un souffle. Et il enjamba l'appui, il entra, avec l'idée de se fourrer dans le lit, de l'attendre sous les couvertures, tant il faisait froid.
Tout d’un coup, il y eut une furieuse bousculade, des piétinements, des glissements, au milieu de jurons étouffés et de râles. Sambuc et les deux autres s'étaient rués sur Goliath; et, malgré leur nombre, ils n'arrivaient pas à maîtriser le colosse, dont le danger décuplait les forces. Dans les ténèbres, on entendait les craquements des membres, l'effort haletant des étreintes. Heureusement, le revolver était tombé. Une voix, celle de Cabasse, bégaya, étranglée : c Les cordes, les cordes! > tandis que Ducal
(34 LES ROUGON-MACQÜART.
passait à Sambuc le paquet de cordes dont ils avaient eu la précaution de se pourvoir. Alors, ce fut une opération sauvage, faite à coups de pied, à coups de poing, les jambes attachées d’abord, puis les bras liés aux flancs, puis le corps tout entier ficelé à tâtons, au hasard des soubresauts, avec un tel luxe de tours et de nœuds, que rhomme était comme pris en un filet dont les mailles lui entraient dans la chair. Il continuait de crier, la voix de Ducat répétait : c Ferme donc ta gueule! Les cris cessèrent, Cabasse avait noué brutalement sur la bouche un vieux mouchoir bleu. Enfin, ils soufflèrent, ils remportèrent ainsi qu’un paquet dans la cuisine, où ils l’allongèrent sur la grande table, à côté de la chandelle.
— Ah! le salop de Prussien, jura Sambuc en s’épongeant le front, nous a-t-il donné du mal!... Dites, Silvine, allumez donc une seconde chandelle, pour qu’on le voie en plein, ce nom de Dieu de cochon-là!
Les yeux élargis dans sa face pâle, Silvine s’était levée. Elle ne prononça pas une parole, elle alluma une chandelle, qu’elle vint poser de l’autre côté de la tête de Goliath, qui apparut, vivement éclairée, comme entre deux cierges. Et leurs regards, à ce moment, se rencontrèrent : il la suppliait, éperdu, envahi par la peur; mais elle ne parut pas comprendre, elle se recula jusqu’au buffet, resta là debout, de son air têtu et glacé.
— Le bougre m’a mangé la moitié d’un doigt, gronda Cabasse dont la main saignait. Faut que je lui casse quelque chose!
Déjà, il levai? le revolver qu’il avait ramassé, lorsque Sambuc le désarma
— Non. non! pas de bêtises!... Nous ne sommes pas des brigands, nous autres, nous sommes des juges... Entends-tu, salop de Prussien, nous allons te juger; et n’aie pas peur, nous respectons les droits de la défense... Ce n’est pas toi qui te défendras, parce que toi, si nous
ff t'enlevions ta muselière, tu nous casserais les oreilles, f Mais, tout à l'heure, je te donnerai un avocat, et un ’ fameux !
\ Il alla chercher trois chaises, les aligna, composa ce ? qu'il appelait le tribunal, lui au milieu, flanqué à droite j‘ et à gauche de ses deux lieutenants. Tous trois s’assirent, [' et il se releva, parla avec une lenteur goguenarde, qui peu à peu s’élargit, s’enfla d’une colère vengeresse.
[ — Moi, je suis à la fois le président et l’accusateui
I public. Ce n’est pas très correct, mais nous ne sommes
pas assez de monde... Donc, je t’accuse d’être venu nous ' moucharder en France, payant ainsi par la plus sale trahison le pain mangé à nos tables. Car c’est toi la cause première du désastre, toi le traître qui, après le combat de Nouart, as conduit les Bavarois jusqu’à Beaumont, pendant ta nuit, au travers des bois de Dieulet. Il fallait un homme qui eût longtemps habité le pays, pour connaître ainsi les moindres sentiers; et notre conviction est faite,, on l’a rencontré guidant l’artillerie par les chemins abomina,bles, changés en fleuves de boue, où l’on a dû atteler huit chevaux à chaque pièce. Quand on revoit ces chemins, c’est à ne pas croire, on se demande comment un corps d’armée a pu passer par là... Sans toi, sans ton crime de t’être gobergé chez nous et de nous avoir vendus, la surprise de Beaumont n’aurait pas eu lieu, nous ne serions pas allés à Sedan, peut-être aurionsnous fini par vous rosser! Et je ne parle pas du métier dégoûtant que tu continues à faire, du toupet avec lequel tu as reparu ici, triomphant, dénonçant et faisant trembler le pauvre monde... Tu es la plus ignoble des canailles, je demande la peine de mort.
Un silence régna. Il s’était assis de nouveau, il dit enfin î
— Je nomme d’office Ducat pour te défendre... Il a été huissier, il serait allé très loin, sans ses passions. Tu
LES ROÜGON-MACQÜART.
▼ois que je ne te refuse rien et que nous sommes gentils.
Goliath, qui ne pouvait remuer un doigt, tourna les jeux vers son défenseur improvisé. Il n’avait plus que les . yeux de vivants, des yeux de supplication ardente, sous le front livide, que trempait une sueur d’angoisse, à grosses gouttes, malgré le froid.
— Messieurs, plaida Ducat en se levant, mon client est en effet la plus infecte des canailles, et je n’accepterais pas de le défendre, si je n’avais à faire remarquer, pour son excuse, qu’ils sont tous comme ça, dans son pays... Regardez-le, vous voyez bien, à ses yeux, qu’il est très étonné. Il ne comprend pas son crime. En France, nous ne touchons nos espions qu’avec des pincettes; tandis que, là-bas, l’espionnage est une carrière très honorée, une façon méritoire de servir son pays... Je me permettrai même de dire, messieurs, qu’ils n’ont peut-être pas tort. Nos nobles sentiments nous font honneur, mais le pis est qu’ils nous ont fait battre. Si j’ose m’exprimer ainsi, quos vult perdere Jupiter dementat... Vous apprécierez, messieurs.
Et il se rassit, tandis que Sambuc reprenait :
— Et toi, Cabasse, n’as-tu rien à dire contre ou pour l’accusé?
— J’ai à dire, cria le Provençal, que c’est bien des histoires pour régler son compte à ce bougre-là... J’ai eu pas mal d’ennuis dans mon existence; mais je n’aime pas qu’on plaisante avec les choses de la justice, ça porte malheur... A mort! à mort!
Solennellement, Sambuc se remit debout.
— Ainsi, tel est bien votre arrêt à tous les deux... La mort?
— Oui, oui! la mort!
Les chaises furent repoussées, il s’approcha de Goliath, en disant :
— C’est jugé, tu vas mourir.
Les deux chandelles brûlaient, la mèche haute, comme des cierges, à droite et à gauche du visage décomposé de Goliath. Il faisait, pour crier grâce, pour hurler les mots dont il étouffait, un tel effort, que le mouchoir bleu, sur sa bouche, se trempait d'écume ; et c'était terrible, cet homme réduit au silence, muet déjà comme un cadavre, qui allait mourir avec ce flot d'explications et de prières dans la gorge.
Cabasse armait le revolver.
— Faut-il lui casser la gueule? demanda-t-il.
— Ah! non, non! cria Sambuc, il serait trop content.
Et, revenant vers Goliath ;
— Tu n'es pas un soldat, tu ne mérites pas l'honneur de t'en aller avec une balle dans la tête... Non! tu vas crever comme un sale cochon d'espion que tu es.
11 se retourna, il demanda poliment :
— Silvine, sans vous commander, je voudrais bien avoir un baquet.
Pendant la scène du jugement, Silvine n'avait pas bougé. Elle attendait, la face rigide, absente d'elle^même, toute dans l'idée fixe qui la poussait depuis deux jours. Et, quand on lui demanda un baquet, elle obéit simplement, elle disparut une minute dans le cellier voisin, puis revint avec le grand baquet où elle lavait le linge de Chariot.
— Tenez! posez-le sous la table, au bord.
Elle le posa, et comme elle se relevait, ses yeux de nouveau rencontrèrent ceux de Goliath. Ce fut, dans le regard du misérable, une supplication dernière, üne révolte aussi de l'homme qui ne voulait pas mourir. Mais, en ce moment, il n'y avait plus en elle rien de la femme, rien que la volonté de cette mort, attendue comme une délivrance. Elle recula encore jusqu'au buffet, elle resta.
Sambuc, qui avait ouvert le tiroir de la table, venait
LiiS ROÜGON-MACQÜART.
d*y prendre un large couteau de cuisine, celui avec lequel on coupait le lard.
— Donq, puisque tu es un cochon, je vas te saigner * comme un cochon.
Et il ne se pressa pas, discuta avec Cabasse et Ducat, pour que regorgement se fît d’une manière convenable. Même il y eut une querelle, parce que Cabasse disait que dans son pays, en Provence, on saignait les cochons la tète en bas, tandis que Ducat se récriait, indigné, estimant cette méthode barbare et incommode.
— Avancez-le bien au bord de la table, au-dessus du baquet, pour ne pas faire des taches.
Ils l'avancèrent, et Samhuc procéda tranquillement, proprement. D'un seul coup du grand couteau, il ouvrit là gorge, en travers. Tout de suite, de la carotide tranchée, le sang se mit à couler dans le baquet, avec un petit bruit de fontaine. Il avait ménagé la blessure, à peine quelques gouttes jaillirent-elles, sous la poussée du cœur. Si la mort en fut plus lente, on n'en vit même pas les convulsions, car les cordes étaient solides, l'immobilité du corps resta complète. Pas une secousse et pas un râle. On ne put suivre l'agonie que sur le visage, sur ce masque labouré par l'épouvante, d'où le sang se retirait goutte à goutte, la peau décolorée, d'une blancheur de linge. Et les yeux se vidaient, eux aussi. Ils se troublèrent et s'éteignirent.
— Dites donc, Silvine, faudra tout de même une éponge.
Mais elle ne répondit pas, les bras ramenés contre sa
poitrine, dans un geste inconscient, clouée au carreau, serrée à la gorge comme par un collier de fer. Elle regardait. Puis, tout d'un coup, elle s'aperçut que Chariot était là, pendu à ses jupes. Sans doute, il s'était réveillé, il avait pu ouvrir les portes; et personne ne l'avait vu entrer à petits pas,, en enfant curieux. Depuis combien de temps se trouvait-il ainsi, caché à demi derrière sa mère? Lui
LA DÉBAGLB, 539
aussi regardait. De ses gros yeux bleus, sous sa lignasse jaune, il regardait couler le sang, la petite fontaine rouge qui emplissait le baquet peu à peu. Gela Tamusait peutêtre. N’avait-il pas compris d’aborJ? fut-il ensuite effleuré par un souffle de Thorrible,, eut-il une instinctive conscience de Tabomination à laquelle il assistait? Il jeta un cri brusque, éperdu.
— Oh! maman, oh! maman, j'ai peur, emmêne-moi!
Et Silvine en reçut une secousse, dont la violence l'ébranla toute. C'était trop, un écroulement se faisait en elle, l'horreur à la fin emportait cette force, cette exaltation de l'idée fixe qui la tenait debout depuis deux jours. La femme renaissait, elle éclata en larmes, elle eut un geste fou, en soulevant Chariot, en le serrant éperdument sur son cœur. Et elle se sauva avec lui, d'un galop terrifié, ne pouvant plus entendre, ne pouvant plus voir, n'ayant plus que le besoin d'aller s'anéantir n'importe où, dans la premier trou caché où elle tomberait.
A cette minute, Jean se décidait à ouvrir doucement sa porte. Bien qu'il ne s'inquiétât jamais des bruits de la ferme, il finissait par être surpris des allées et venues, des éclats de voix qu'il entendait. Et ce fut chez lui, dans sa chambre calme, que Silvine vint s'abattre, échevelée, sanglotante, secouée d'une telle crise de détresse, qu'il ne put saisir d'abord ses paroles bégayées, coupées entre ses dents. Toujours elle répétait le même geste, comme pour écarter l'atroce vision. Enfin, il comprit, il vit à son tour 1e guet-apens, l'égorgement, la mère debout, le petit dans ses jupes, en face du père saigné à la gorge, dont le sang coulait; et il en restait glacé, son cœur de paysan et de soldat chaviré d'angoisse. Ah! la guerre, l'abominable guerre qui changeait tout ce • pauvre monde en bêtes féroces, qui semait ces haines affreuses, le fils éclaboussé par le sang du père, perpétuant la querelle des races, grandissant plus tard dans l'exécration de cette famille
LES ROOGON-MACQUART.
paternelle, qu'il irait peut-être un jour exterminer! Des semences scélérates pour d'effroyables moissons!
Tombée sur une chaise, couvrant de baisers égarés Chariot qui pleurait à son cou, Silvine répétait à l'infini la même phrase, le cri de son cœur saignant.
— Ah! mon pauvre petit, on ne dira plus que tu es un Prussien!... Ah! mon pauvre petit, on ne dira plus que tu es un Prussien!
' Dans la cuisine, le père Fouchard venait d'arriver. Il avait tapé en maître, on s'était décidé à lui ouvrir. Et, en vérité, il avait eu une . peu agréable surprise, en trouvant ce mort sur sa table, avec le baquet plein de sang dessous. Naturellement, d'une nature peu endurante, il s'était fâché.
— Dites donc, espèces de salops que vous êtes, est-ce que vous n'auriez pas pu faire vos saletés dehors? Hein! vous prenez donc ma maison pour un fumier, que vous venez y gâter les meubles, avec des coups pareils?
Puis, comme Sambuc s'excusait, expliquait les choses, le vieux continua, gagné par la peur, s'irritant davantage :
— Et qu'est-ce que vous voulez que j'en foute, moi, de votre mort? Croyez-vous que c'est gentil, de coller comme ça un mort chez quelqu'un, sans se demander ce qu'il en fera?... Une supposition qu'une patrouille entre, je serais propre! Vous vous en fichez, vous autres, vous ne vous ôtes pas demandé si je n'y laisserais pas la peau... Eh bien ! nom de Dieu, vous aurez affaire à moi, si vous n emportez pas votre mort tout de suite! Vous entendez, prenez-le par la tête, par les pattes, par ce que vous voudrez, mais que ça ne traîne pu:?- et qu'iî n’en reste pas seulement un cheveu dans trois minutes d’ici !
Enfin, Sambuc obtint du père Fouchard un sac, bien que le cœur de ce dernier saignât de donner encore quelque chos?. Il le choisit parmi les plus mauvais, en
disant qu’un sac troué, c’était trop bon pour un Prussien. Mais Cabasse et Ducat eurent toutes les peines du monde à faire entrer Goliath dans ce sac : le corps était trop gros, trop long, et les pieds dépassèrent. Puis, on le sortit, on le chargea sur la brouette qui servait à charrier le pain.
— Je vous donne ma parole d’honneur, déclara Sambuc, que nous allons le foutre à la Meuse !
— Surtout, insista Fouchard, collez-lui deux bons cailloux aux pattes, que le bougre ne remonte pas !
Et, dans la nuit très noire, sur la neige pâle, le petit cortège s’en alla, disparut, sans autre bruit qu’un léger cri plaintif de la brouette.
Sambuc jura toujours sur la tête de son père qu’il avait bien mis les deux bons cailloux aux pattes. Pourtant, le corps remonta, les Prussiens le découvrirent trois jours plus tard, à Pont-Maugis, dans de grandes herbes; et leur fureur fut extrême, lorsqu’ils eurent tiré du sac ce mort, saigné au cou comme un pourceau. Il y eut des menaces terribles, des vexations, des perquisitions. Sans doute, quelques habitants durent trop causer, car on vint un soir arrêter le maire de Remilly et le père Fouchard, coupables d’entretenir de bons rapports avec les francstireurs, qu’on accusait d’avoir fait le coup. Et le père Fouchard, dans cette circonstance extrême, fut vraiment très beau, avec son impassibilité de vieux paysan qui connaissait la force invincible du calme et du silence. Il marcha, sans s’effarer, sans même demander d’explications. On allait bien voir. Dans le pays, on disait tout bas qu’il avait déjà tiré des Prussiens une grosse fortune, des sacs d’écus enfouis quelque part, un à un, à mesure qu’il les gagnait.
Henriette, quand elle connut toutes ces histoires, fut terriblement inquiète. De nouveau, redoutant de compromettre ses hôtes, Jean voulait panir, bien que le
LES ROUGON-MACQÜART,
docteur le trouvât trop faible encore; et elle tenait à ç« qu’il attendît une quinzaine de jours, envahie elle-même d’un redoublement de tristesse, devant la nécessité prochaine de la séparation. Lors de l’arrestation du père Fouchard, Jean avait pu s’échapper, en se cachant au fond de la grange; mais ne restait-il pas en danger d’être pris et emmené d’une heure à l’autre, dans le cas possible de nouvelles recherches? D’ailleurs, elle tremblait aussi sur le sort de l’oncle. Elle résolut donc d’aller un matin, à Sedan, voir les Delaherche, qui logeaient chez eux, affirmait-on, un officier prussien très puissant.
— Silvine, dit-eUe en partant, soignez bien notre malade, donnez-lui son bouillon à midi et sa potion à quatre heures.
La servante, toute à ses besognes accoutumées, était redevenue la fille courageuse et soumise, dirigeant la ferme maintenant, en l’absence du maître, pendant que Chariot sautait et riait autour d’elle.
— N’ayez pas peur, madame, il ne lui manquera rien Je suis là pour le dorloter
fl
k Sedan, rue Maqua, chez les Delaherche, la vie avaïf repris, après les terribles secousses Je la bataille et de capitulation; et, depuis bientôt quatre mois, les jour» suivaient les Jours, sous le morne écrasement de Toccupation prussienne»
Mais un coin des vastes bâtiments de la fabrique, surtout, restait clos, comme inhabité : c'était sur la rue, â l'extrémité des appartements de maître, la chambre que le colonel de Yineuil habitait toujours. Tandis que les autres fenêtres s'ouvraient, laissaient passer tout un vaet-vient, tout un bruit de vie, celles de cette pièce semblaient mortes, avec leurs persiennes obstinément fermées. Le colonel s’était plaint de ses yeux, dont la grande lumière avivait les souffrances, disait-il ; et l'on ne savait s'il mentait, on entretenait près de lui une lampe, nuit et jour, pour le contenter. Pendant deux longs mois, il avait dû garder le lit, bien que le major Bouroche n'eût diagnostiqué qu'une fêlure de la cheville : la plaie ne se fermait pas, toutes sortes de complications étaient survenues. Maintenant, il se levait, mais dans un tel accablement moral, en proie à un mal indéfini, si têtu, si envahissant, qu'il vivait ses journées étendu sur une chaise longue, devant un grand feu de bois. 11 maigrissait, devenait une ombre, sans que le médecin qui le soignait, très surpris, pût trouver une lésion, la cause de cette mort lente. Ainsi qu’une flamme, il s'éteignait.
Et madame Delaherche, la mère, s'était enfermée avec
UA LES ROÜGON-MACQÜART.
lui, dès le lendemain de roccupation. Sans dou^e ils avaient dû s’entendre, en quelques mots, une fois pour toutes, sur leur formel désir de se cloîtrer ensemble au fond de cette pièce, tant que des Prussiens logeraient dans la maison. Beaucoup y avaient passé deux ou trois nuits, un capitaine,
M. de Gartlauben, y couchait encore, à demeure. Du reste, jamais plus ni le colonel ni la vieille dame n’avaient reparlé de ces choses. Malgré ses soixante-dix-huit ans, elle se levait dès l’aube, venait s’installer dans un fauteuil, en face de son ami, à l’autre coin de la cheminée; et, sous la lumière immobile de la lampe, elle se mettait à tricoter des bas pour les petits pauvres, tandis que lui, les yeux fixés sur les tisons, nefaisaitjamaisrien,ne semblait vivre et mourir que d’une pensée, dans une stupeur croissante.. Ils n’échangeaient sûrement pas vingt paroles en une journée, il l’avait arrêtée du geste, chaque fois que, sans le vouloir, elle qui allait et venait par la maison, laissait échapper quelque nouvelle du dehors ; de sorte que désormais, il ne pénétrait plus rien là de la vie extérieure, et que rien n’était entré du siège de Paris, des défaites de la Loire, des quotidiennes douleurs de l’invasion. Mais, dans cette tombe volontaire, le colonel avait beau refuser îa lumière du jour, se boucher les deux oreilles, tout l’effroyable désastre, tout le deuil mortel devait lui arriver par les fentes, avec l'air qu’il respirait; car, d’heure en heure, il était comme empoisonné quand même, il se mourait davantage.
Pendant ce temps, au très grand jour, lui, et dans son besoin de vivre, Delaherche s’agitait, tâchait de rouvrir sa fabrique. Il n’avait pu encore que remettre en marche quelques métiers, au milieu du désarroi des ouvriers et des clients. Alors, afin d’occuper ses tristes loisirs, il lui s était venu une idée, celle de dresser un inventaire total de sa maison et d’y étudier certains perfectionnements, depuis longtemps rêvés. Justement, il avait sous la main, ^
pour l’aider dans ce travail, un jeune homme, échoué chez lui à la suite de la bataille, le fils d’un de ses clients. Edmond Lagarde, grandi à Passy, dans la petite boutique de nouveautés de son père, sergent au 5* de ligne, à peine âgé de vingt-trois ans, et n’en paraissant guère que dix-huit, avait fait le coup de feu en héros, avec un tel acharnement, qu’il était rentré, le bras gauche cassé par une des dernières balles, vers cinq heures, à la porte du Ménil ; et Delaherche, depuis qu’on avait évacué les blessés de ses hangars, le gardait, par bonhomje. C’était de la sorte qu’Edmond faisait partie de la famille, mangeant, couchant, vivant là, guéri à cette heure, servant de secrétaire au fabricant de drap, en attendant de pouvoir rentrer à Paris. Grâce à la protection de ce dernier, et sur sa formelle promesse de ne pas fuir, les autorités prussiennes le laissaient tranquille. Il était blond, avec des yeux bleus, joli comme une femme, d’ailleurs d’une timidité si délicate, qu’il rougissait au moindre mot. Sa mère l’avait élevé, s’était saignée, mettant à payer ses années de collège les bénéfices de leur étroit commerce. Et il adorait Paris, et il le regrettait passionnément devant Gilberte, ce Chérubin blessé, que la jeune femme avait soigné en camarade.
Enfin, la maison se trouvait éncore augmentée du nouvel hôte, M. de Gartlauben, capitaine de la landwehr, dont le régiment avait remplacé à Sedan les troupes actives. Malgré son grade modeste, c’était là un puissant personnage, car il avait pour oncle le gouverneur général installé à Reims, qui exerçait sur toute la région un pouvoir absolu. Lui aussi se piquait d’aimer Paris, de l’avoir habité, de n’en ignorer ni les politesses ni les raffinements; et, en effet, il affectait toute une correction d’homme bien élevé, cachant sous ce vernis sa rudesse native. Toujours sanglé dans son uniforme, I était grand et gros, mentant sur son âge, désespéré de ses quaranîe-
LES ROÜGON-MACQÜART.
cinq ans. Avec plus d’intelligence, il aurait pu être ter-, rible ; mais sa vanité outrée le mettait dans une continuelle satisfaction, car jamais il n’en venait à croire qu’on pouvait se moquer de lui.
Plus tard, il fut pour Delaherche un véritable sauveur. Mais, dans les premiers temps, après la capitulation, . quelles lamentables journées! Sedan, envahi, peuplé de soldats allemands, tremblait, craignait le pillage. Puis, les troupes victorieuses refluèrent vers la vallée de la Seine, il ne resta qu’une garnison, et la ville tomba à une paix morte de nécropole : les maisons toujours closes, les boutiques fermées, les rues désertes dès le crépuscule, avec les pas lourds et les cris rauques des patrouilles. Aucun journal, aucune lettre n’arrivait plus. C’était le cachot muré, la brusque amputation, dans l’ignorance et l’angoisse des désastres nouveaux dont on sentait l’approche. Pour comble de misère, la disette devenait menaçante. Un matin, on s’était réveillé sans pain, sans viande, le pays ruiné, comme mangé par un vol de sauterelles, depuis une semaine que des centaines de mille hommes y roulaient leur flot débordé. La ville ne possédait plus que pour deux jours de vivres, et l’on avait dû s’adresser à la Belgique, tout venait maintenant de la terre voisine, à travers la frontière ouverte, d’où la douane avait disparu, emportée elle aussi dans la catastrophe. Enfin, c’étaient les vexations continuelles, la lutte qui recommençait chaque matin, entre la commandature prussienne installée à la Sous-Préfecture, et le conseil • municipal siégeant en permanence à l’Hôtel de Ville. Ce dernier, héroïque dans sa résistance administrative, avait beau discuter, ne céder que pied à pied, les habitants succombaient sous les exigences toujours croissantes, ? sous la fantaisie et la fréquence excessive des réquisitions. * , ^
D’abord, Delaherche souffrit beaucoup des soldats et |
des officiers qu’il eut à loger. Toutes les nationalités défilaient chez lui, la pipe aux dents. Chaque jour, il tombait sur la ville, â l’improviste, deux mille hommes, trois mille hommes, des fantassins, des cavaliers, des artilleurs; et, bien que ces hommes n’eussent droit’qu’au toit et au feu, il fallait souvent courir, se procurer des provisions. Les chambres où ils séjournaient, restaient d’une saleté repoussante. Souvent, les officiers rentraient ivres, se rendaient plus insupportables que leurs soldats. Pourtant, la discipline les tenait, si impérieuse, que les faits de violence et de pillage étaient rares. Dans tout Sèdan, on ne citait que deux femmes outragées. Ce fut plus tard seulement, lorsque Paris résista, qu’ils firent sentir durement leur domination, exaspérés de voir que la lutte s’éternisait, inquiets de l’attitude de la province, craignant toujours le soulèvement en masse, cette guerre de loups que leur avaient déclarée les francs-tireurs.
Delaherche venait justement de loger un commandant de cuirassiers, qui couchait avec ses bottes, et qui, en partant, avait laissé de l’ordure jusque sur la cheminée, lorsque, dans la seconde quinzaine de septembre, le capitaine de Gartlauben tomba chez lui, un soir de pluie diluvienne. La première heure fut assez rude. Il parlait haut, exigeait da plus belle chambre, faisait sonner son sabre sur les marches de l’escalier. Mais, ayant aperçuî Gilberte, il devint correct, s’enferma, passa d’un air raide, j en saluant poliment. Il était très adulé, car on n’ignorai| pas qu’un mot de lui au colonel, qui commandait à Sedan, suffisait pour faire adoucir une réquisition ou relâcher un homme. Récemment, son oncle, le gouverneur général, à Reims, avait lancé une proclamation froidement féroce, décrétant l’état de siège et punissant de la peine de mort toute personne qui servirait l’ennemi, soit comme espion, soit en égarant les troupes allemandes qu’elles seraient chargées de conduire, soit en détruisant les
ponts et les canons, en endommageant les lignes télégraphiques et les chemins de fer. L'ennemi, c'étaient les Français; et le cœur des habitants bondissait, en lisant la grande affiche blanche, collée à la porte de la commandature, qui leur faisait un crime de leur angoisse et de leurs vœux. Il était si dur déjà d'apprendre les nouvelles victoires des armées allemandes par les hourras de la garnison! Chaque journée amenait ainsi son deuil, les soldats allumaient de grands feux, chantaient, se grisaient, la nuit entière, tandis que les habitants, forcés désormais de rentrer à neuf heures, écoutaient du fond de leurs maisons noires, éperdus d’incertitude, devinant un nouveau malheur. Ce fut même dans une de ces circonstances, vers le milieu d'octobre, que M. de Gartlauben fit, pour la première fois, preuve de quelque délicatesse. Depuis le matin, Sedan renaissait à l'espérance, le bruit courait d’un grand succès de l'armée de la Loire, en marche pour délivrer Paris. Mais, tant de fois déjà, les meilleures nouvelles s'étaient changées en messagères de désastres! Et, dès le soir, en effet, on apprenait que l’armée bavaroise s'était emparée d'Orléans. Rue Maqua, dans une maison qui faisait face à la fabrique, des soldats braillèrent si fort, que le capitaine, ayant vu Gilberte très émue, alla les faire taire, en trouvant lui-m4me ce tapage déplacé.
Le mois s'écoula, M. de Gartlauben fut encore amené à rendre quelques petits services. Les autorités prussienne avaient réorganisé les services administratifs, on venait d'installer un sous-préfet allemand, ce qui n'empêchait pas d'ailleurs les vexations de continuer, bien que celui-ci se montrât relativement raisonnable. Dans les continuelles difficultés qui renaissaient entre la commandature et le conseil municipal, une des plus fréquentes était 1a réquisition des voitures; et toute une grosse affaire éclata, un matin que Delaherche n'avait pu en-
voyer, devant la Sous-Préfecture, sa calèche attelée de deux chevaux : le maire fut un moment arrêté, lui-même «serait allé le rejoindre à la citadelle, sans M. de Gartlauben, qui apaisa, d'une simple démarche, cette grande colère. Un autre jour, son intervention fît accorder un sursis à la ville, condamnée à payer trente mille francs d'amende, pour la punir des prétendus retards apportés à la reconstruction du pont de Villette, un pont détruit par les Prussiens, toute une déplorable histoire qui ruina et bouleversa Sedan. Mais ce fut surtout après la reddition de Metz que Delaherche dut une véritable reconnaissance à son hôte. L'affreuse nouvelle avait été pour les habitants comme un coup de foudre, l'anéantissement de leurs derniers espoirs; et, dès la semaine suivante, des passages écrasants de troupes s'étaient de nouveau produits, le torrent d'hommes descendu de Metz, l'armée du prince Frédéric-Charles se dirigeant sur la Loire, celle du général Manteuffel marchant sur Amiens et sur Rouen, d'autres corps allant renforcer les assiégeants, autour de Paris. Pendant plusieurs jours, les maisons regorgèrent de soldats, les boulangeries et les boucheries furent balayées jusqu'à la dernière miette, jusqu'au dernier os, le pavé des rues garda une odeur de suint, comme après le passage des grands troupeaux migrateurs. Seule, la fabrique de la rue Maqua n^eut pas à souffrir de ce débordement de bétail humain, préservée par une main amie, désignée simplement pour héberger quelques chefs de bonne éducation.
Aussi Delaherche fînit-il par se départir de son attitude froide. Les familles bourgeoises s'étaient enfermées au fond de leurs appariements, évitant tout rapport avec les officiers qu’elles logeaient. Mais lui, agité de son continuel besoin^ de parler, de plaire, de jouir de la vie, souffrait beaucoup de ce rôle de vaincu boudeur. Sa grande maison silencieuse et glacée, où chacun vivait à part, dans une
raideur de rancune, lui pesait terriblement aux épaules. Aussi commença-t-il, un jour, par arrêter SJ. de Gartlauben dans Tescalier, pour le remercier de ses services. Et, peu à peu, Thabitude fut prise, les deux hommes échangèrent quelques paroles, quand ils se rencontrèrent; de sorte qu’un soir le capitaine prussien se trouva assis, dans le cabinet du fabricant, au coin de la cheminée où brûlaient d’énormes bûches de chêne, fumant un cigare, causant én ami des nouvelles récentes. Pendant les premiers quinze jours, Gilberte ne parut pas, il affecta d’ignorer son existence, bien qu’aü moindre bruit il tournât vivement les yeux vers la porte de la chambre voisine. Il semblait vouloir faire oublier sa situation de vainqueur, se montrait d’esprit dégagé et large, plaisantait volontiers certaines réquisitions qui prêtaient à rire. Ainsi, un jour qu’on avait réquisitionné un cercueil et un bandage, ce bandage et ce cercueil l’amusèrent beaucoup. Pour le reste, le charbon de terre, l’huile, le lait, le sucre, le beurre, le pain, la viande, sans compter des vêtements, des poêles, des lampes, enfin tout ce qui se mange et tout ce qui sert à la vie quotidienne, il avait un haussement d’épaules : mon Dieu ! que voulez-vous ? c’était vexatoire sans douté, il convenait même qu’on demandait trop; seulement, c’était la guerre, il fallait bien vivre en pays ennemi. Delaherche, qu’irritaient ces réquisitions incessantes, gardait son franc parler, les épluchait chaque soir, comme s’il eût examiné le livre de sa cuisine. Pourtant, ils n’eurent qu’une discussion vive, au sujet de la contribution d’un million, dont le préfet prussien de Rethel venait de frapper te département des Ardennes, sous le prétexte de compenser les pertes causées à l’Allemagne par les vaisseaux de guerre français et par l’expulsion des Allemands domiciliés en France. Dans la répartition, Sedan devait payer quarante-deux mille francs. Et il s’épuisa à faire comprendre à son
hôte que cela était inique, que la situation de la ville se trouvait exceptionnelle, qu’elle avait déjà trop souffert pour être ainsi frappée. D’ailleurs, tous deux sortaient plus intimes de ces explications, lui enchanté de s’être étourdi du flot de sa parole, le Prussien content d’avoir fait preuve d’une urbanité toute parisienne.
Un soir, de son air gai d’étourderie, Gilberte entra. Elle s’arrêta, en jouant la surprise. M. de Gartlauben s’était levé, et il eut la discrétion de se retirer presque tout de suite. Mais, le lendemain, il trouva Gilberte installée, il reprit sa place au coin du feu. Alors, commencèrent des soirées charmantes, que l’on passait dans ce cabinet de travail, et non dans le salon, ce qui établissait une distinction subtile. Même, plus tard, lorsque la jeune femme eut consenti à faire de la musique àson hôte, qui l’adorait, elle se rendait seule dans le salon voisin, en laissait simplement la porte ouverte. Par ce rude hiver, les vieux chênes des Ardennes brûlaient à grande flamme, au fond de 1a haute cheminée, on prenait vers dix heures une tasse de thé, on causait dans la bonne chaleur de la vaste pièce. Et M. de Gartlauben était visiblement tombé amoureux fou de cette jeune femme si rieuse, qui coquetait avec lui comme elle faisait autrefois, à Gharlevillp. avec les amis du capitaine Beaudoin. Il se soignait davantage, se montrait d’une galanterie outrée, se contentait de h moindre faveur, tourmenté de l’unique souci de n’être pas pris pour un barbare, un soldat grossier violentant les femmes.
El la vie se trouva ainsi comme dédoublée, dans la vaste maison noire de la rue Maqîia. Tandis qu’aux repas Edmond, avec sa jolie figure de Chérubin blessé, répondait par monosyllabes au bavardage ininterrompu de Deiaherche, en rougissant dès que Gilberte le priait de lui passer le sel, tandis que le soir M. de Gartlauben, les jeux pâmés, assis dans le cabinet de travail, écoutait une
LES ROÜGON-MACQUART.
fiSt
sonate de Mozart que la jeune femme jouait pour lui au fond du salon, la pièce voisine où vivaient le colonel de Vineuil et madame Delaherche restait silencieuse, les Persiennes closes, la lampe éternellement allumée, ainsi qu’un tombeau éclairé par un cierge. Décembre avait enseveli la ville sous la neige, les nouvelles désespérées s’y étouffaient dans le grand froid. Après la défaite du général Ducrot à Champigny, après la perte d’Orléans, il ne restait plus qu’un sombre espoir, celui que la terre de Frï^nce devînt la terre vengeresse, la terre exterminatrice, dévorant les vainqueurs. Que la neige tombât donc à flocons plus épais, que le sol se fendît sous les morsures de la gelée, pour que l’Allemagne entière y trouvât son tombeau ! Et une angoisse nouvelle serrait le cœur de madame Delaherche. Une nuit que son fils était absent, appelé en Belgique par ses affaires, elle avait entendu, en passant devant la chambre de Gilberte, un léger bruit de voix, des baisers étouffés, mêlés de rires. Saisie, elle était rentrée chez elle, dans l’épouvante de l’abomination qu’elle soupçonnait : ce ne pouvait être que le Prussien qui se trouvait là, elle croyait bien avoir remarqué déjà des regards d’intelligence, elle restait écrasée sous cette honte dernière. Ah! cette femme que son fils avait amenée, malgré elle, dans la maison, cette femme de plaisir, à qui elle avait déjà pardonné une fois, en ne parlant pas, après la mort du capitaine Beaudoin 1 Et cela recommençait, et c’était cette fois la pire infamie! Qu’allait-elle faire? une telle monstruosité ne pouvait continuer sous son toit. Le deuil de la réclusion où elle vivait en était accru, elle avait des journées d’affreux combat. Les jours, où elle rentrait chez le colonel, plus sombre, muette pendant des heures, avec des larmes dans les yeux, il la regardait, il s’imaginait que la France venait de subir une défaite de plus.
Ce fut à ce moment qu’Henriette tomba un matin rut
Maqua, pour intéresser les Delaherche ju sort de Tonde Fouchard. Elle avait entendu parler avec des sourires de Tinfluence toute-puissante que Gilberte possédait sur M. de Gartlauben. Aussi resta-t-elle un peu gênée, devant madame Delaherche, qu’elle rencontra la première, dans Tescalier, remontant chez le colonel, et à qui elle crut devoir expliquer le but de sa visite.
— Oh! madame, que vous seriez bonne d’intervenir!... Mon oncle est dans une position terrible, on parle de l'envoyer en Allemagne.
La vieille dame, qui l’aimait pourtant, eut un geste de colère.
— Mais, ma chère enfant, je n’ai aucun pouvoir... Il ne faut pas s’adresser à moi...
Puis, malgré l’émotion où elle la voyait :
— Vous arrivez très mal, mon fils part ce soir pour Bruxelles... D’ailleurs, il est comme moi, sans puissance aucune. .. Adressez-vous donc à ma belle-fille, qui peut tout.
Et elle laissa Henriette interdite, convaincue maintenant qu’elle tombait dans un drame de famille. Depuis la veille, madame Delaherche avait pris la résolution de tout dire à son fils, avant le départ de celui-ci pour la Belgique, où il allait traiter un achat important de houille, dans Tespoir de remettre en marche les métiers de sa fabrique. Jamais elle ne tolérerait que l’abomination recommençât, à côté d’elle, pendant cette nouvelle absence. Elle attendait donc pour parler d’être certaine qu’il ne renverrait pas son départ à un autre jour, comme il le faisait depuis une semaine. C’était Técroulement de la maison, le Prussien chassé, la femme elle aussi jetée à la rue, son nom affiché ignominieusement contre les murs, ainsi qu’on avait menacé de le faire, pour toute Française qui se livrerait à un Allemand.
Lorsque Gilberte aperçut Henriette, elle poussa un cri de joie.
— Ah ! que je suis heureuse de te voir!... 11 me semble |
qu'il y a si longtemps, et Ton vieillit si vite, au milieu de i ees vilaines histoires ! i
Elle l’avait entraînée dans sa chambre, elle la fit asseoir sur la chaise longue, se serra contre elle.
— Voyons, tu vas déjeuner avec nous... Mais, auparavant, causons. Tu dois avoir tant de choses à me dire!...
Je sais que tu es sans nouvelles de ton frère. Hein? ce pauvre Maurice, comme je le plains, dans ce Paris sans I gaz, sans bois, sans pain peut-être !... Et ce garçon que tu i soignes, l’ami de ton frère? Tu vois qu’on m’a déjà fait ■
des bavardages... Est-ce que c’est pour lui que tu viens? |
Henriette tardait à répondre, prise d’un grand trouble i intérieur. N'était-ce pas, au fond, pour Jean qu’elle venait, i pour être certaine que, l’oncle relâché, on n’inquiéterait J plus son cher malade? Cela l’avait emplie de confusion, d’entendre Gilberte parler de lui , et elle n’osait plus dire le motif Véritable de sa visite, la conscience désormais souffrante, répugnant à employer l’influence louche qu’elle lui croyai*
— Alors, répéta Gilberte, d’un air de malignité, c'est pour ce garçon que tu as besoin de nous?
Et, comme Henriette, acculée, parlait enfin de l’arres- J tation du père Fouchard : j
— Mais, c’est vrai! suis-je assez sotte! moi qui en causais encore ce matin!... Oh! ma chère, tu as bien
parce que lés derniers renseignements que j’ai eus ne | sont pas bons. Ils veulent faire un exemple. 'i
— Oui, j’ai songé à vous autres, continua Henriette
d’une voix hésitante. J’ai pensé que tu me donnerais un bon conseil, que tu pourrais peut-être agir... |
La jeune femme eut un bel éclat de rire. J
— jEs-tu bête, je vais faire relâcher ton oncle avant trois jours !. On ne t’a donc pas dit que j’ai ici, dans la v
maison, un capitaine prussien qui fait tout ce que je veux?... Tu entends, ma chère, il n’a rien à me refuser!
El elle riait plus fort, simplement écervelée dans son triomphe de coquette, tenant les deux mains de son amie, qu’elle caressait, et qui ne trouvait pas de remerciements, pleine de malaise, tourmentée de la crainte que ce ne fût là un aveu. Quelle sérénité, quelle gaieté fraîche pourtant!
— Laisse-moi faire, je te renverrai contente ce soir.
Lorsqu’on passa dans la salle à manger, Henriette
resta surprise de la délicate beauté d’Edmond, qu’elle ne connaissait pas. Il la ravissait comme une jolie chose, Ëtait-ce possible que ce garçon se fût battu et qu’on eût osé lui casser le bras? La légende de sa grande bravoure achevait de le rendre charmant, et Delaherche, qui avait accueilli Henriette en homme heureux de voir une figure nouvelle, ne cessa, pendant qu’on servait des côtelettes et des pommes de terre en robe de chambre, de faire l'éloge de son secrétaire, aussi actif et bien élevé qu’il était beau. Le déjeuner, ainsi à quatre, dans la salle a manger bien chaude, prit le tour d’une intimité délicieuse.
— Et c’est, pour nous intéresser au sort du père Fouchard que vous êtes venue? reprit le fabricant. Çà m’ennuie beaucoup d'hêtre forcé de partir ce 'soir... Mais ma femme va vous arranger ça, elle est irrésistible, elle obtient tout ce qu’elle veut.
Il riait, il disait ces choses avec une bonhomie parfaite, simplement flatté de ce pouvoir dont il tirait lui-même quelque orgueil. Puis, brusquement :
— A propos, ma chère, Edmond ne t’a pas dit sa trouvaille?
— Non, quelle trouvaille? demanda gaiement Gilberte, en tournant vers le jeune sergent. ses jolis yeux de earesse.
556 LES ROUGON-MACQUART
Mais celui-ci rougissait, comme sous l’excès du plaisir, chaque fois qu’une femme le regardait de la sorte.
— Mon Dieu! madame, il ne s’agit simplement que de 1a vieille dentelle, que vous regrettiez de ne pas avoir, pour garnir votre peignoir mauve... J’ai eu hier la chance de découvrir cinq mètres d’ancien point de Bruges, vraiment très beau, et à bon compte. La marchande viendra 70US les montrer tout à l’heure.
Elle fut ravie, elle l’aurait embrassé.
— Oh! que vous êtes gentil, je vous récompenserai!
Puis, comme on servait encore une terrine de foies gras,
achetée en Belgique, la conversation tourna, s’arrêta un instant au poisson de la Meuse qui mourait empoisonné, finit par tomber sur le danger de peste qui menaçait Sedan, au prochain dégel. En novembre, des cas d’épidémie s’étaient déjà déclarés. On avait eu beau, après la bataille, dépenser six mille francs pour balayer la ville, brûler en tas les sacs, les gibernes, tous les débris louches : les campagnes environnantes n’en soufflaient pas moins des odeurs nauséabondes, à la moindre humidité, tellement elles étaient gorgées de cadavres, à peine enfouis, mal ref'ouverts de quelques centimètres de terre. Partout, des tombes bossuaient les champs, le sol se fendait sous la poussée intérieure, la putréfaction suintait et s’exhalait. Et l’on venait, les jours précédents, de découvrir un autre foyer d’infection, la Meuse, d’où l’on avait pourtant retiré déjà plus de douze cents corps de chevaux. L’opinion générale était qu’il n’y restait plus un cadavre humain, lorsqu’un garde champêtre, en regardant avec attention, à plus de deux mètres de profondeur, avait aperçu sous l’eau des blancheurs, qu’on aurait pris pour des pierres : c’étaient des lits de cadavres, des corps éventrés que le ballonnement, rendu impossible, n’avait ^ pu ramener à la surface. Depuis près de quatre mois, ils séjournaient là, dans cette eau, parmi les herbes. Les ?
coup3 de croc ramenaient des bras, des jambes, des têtes. Rien que la force du courant détachait et emportait parfois une main. L'eau se troublait, de grosses bulles de gaz montaient,* crevaient à la surface, empestant Tair d’une odeur infecte.
— Cela va bien qu'il gèle, fit remarquer Delaherche. Mais, dès que la neige disparaîtra, il va falloir procéder à des recherches, désinfecter tout ça, autrement nous y resterions tous.
Et, sa femme l'ayant supplié en riant de passer à des sujets plus propres, pendant qu'on mangeait, il conclut simplement :
— Dame! voilà le poisson de la Meuse compromis pour longtemps.
Mais on avait fini, on servait le café, quand la femme de chambre annonça que M. de Gartlauben demandait la faveur d'entrer un instant. Ce fut un émoi, car il n'était jamais venu à cette heure, en plein jour. Tout de suite, Delaherche avait dit de l'introduire, voyant là une circonstance heureuse qui allait permettre de lui présenter Henriette. Et le capitaine, lorsqu'il aperçut une autre jeune femme, outra encore sa politesse. Il accepta même une tasse de café, qu'il buvait sans sucre, comme il avait vu beaucoup de personnes le boire, à Paris. D'ailleurs, s'il avait insisté pour être reçu, c'était uniquement dans le désir d'apprendre tout de suite à madame qu'il venait d'obtenir la grâce d'un de ses protégés, un malheureux ouvrier de la fabrique, emprisonné à la suite d'une rixe avec un soldat prussien.
Alors, Gilberte profita de l'occasion pour parler du père Fouchard.
— Capitaine, je vous présente une de mes plus chères amies... Elle désire se mettre sous votre protection, elle est la nièce du fermier qu'on a arrêté à Remilly, vous savez bien, à la suite de cette histoire de francs-tireurs.
LES ROÜGON-MACQÜART. %
— Ah! ouij Taffaire de Tespion, le malheureux qi/on a trouvé dans un sac... Oh! c’est grave, très grave! Je crains bien de ne rien pouvôir.
— Capitaine, vous me feriez tant de plaisir! •
Elle le regardait de ses yeux de caresse, il eut une satisfaction béate, s’inclina d’un air de galante obéissance. Tout ce qu’elle voudrait!
— Monsieur, je vous en serai bien reconnaissante, articula avec peine Henriette, prise d’un insurmontable malaise, à la pensée soudaine de son mari, de son pauvre Weiss, fusillé là-bas, à Bazeilles.
Mais Edmond, qui s’en était allé discrètement, dès l’arrivée du capitaine, venait de reparaître, pour dire un mot à l'oreille de Gilberte. Elle se leva avec vivacité, conta l’histoire de la dentelle, que la marchande apportait; et elle suivit le jeune homme, en s’excusant. Alors, restée seule en compagnie des deux hommes, Henriette put s’isoler, assise dans une embrasure de fenêtre, tandis qu’ils continuaient de causer très haut.
— Capitaine, vous accepterez bien un petit verre... Voyez-vous, je ne me gêne pas, je vous dis tout ce que je pense, parce que je connais la largeur de votre esprit.
Eh bien! je vous assure que votre préfet a tort de vouloir saigner encore la ville de ces quarante-deux mille francs... Songez donc au total de nos sacrifices, depuis le cojnmencement. D’abord, à la veille de la bataille, toute une armée française, épuisée, affamée. Ensuite, vous autres, qui aviez les dents longues aussi. Rien que les passages de ces troupes, les réquisitions, les réparations, les dépenses de toute sorte nous ont coûté un million et demi. Mettezen autant pour les ruines occasionnées par la bataille, les destructions, les incendies : ça fait trois millions. Enfin, j’évalue bien à deux millions la perte éprouvée par l’industrie et le commerce... Hein? qu’ést-ce que vous en dites? nous voilà au chiffre de cinq millions, pour une
LA DCBACLE.
ville de treize mille habitants! Et vous nous demandez encore quarante-deux mille francs de contribution, je ne sais sous quel prétexte ! est-ce que c'est juste, est-ce que c'est raisonnable?
M. de Gartlauben hochait la tête, se contentait de répondre :
— Que voulez-vous? c'est la guerre, c'est la guerre!
Et l'attente se prolongeait, les oreilles d'Henriette bourdonnaient, toutes sortes de vagues et tristes pensées l'assoupissaient à demi, dans l'embrasure de la fenêtre, pendant que Delaherche donnait sa parole d'honneur que jamais Sedan n'aurait pu faire face à la crise, dans le manque total du numéraire, sans l'heureuse création d'une monnaie fiduciaire locale, du papier-monnaie de la Caisse du Crédit industriel, qui avait sauvé la ville d'un désastre financier.
— Capitaine, vous reprendrez bien un petit verre de cognac.
Et il sauta à un autre sujet.
— Ce n'est pas la France qui a fait la guerre, c'est l'Empire... Ah ! l'empereur m’a bien trompé. Tout est fini avec lui, nous nous laisserions démembrer plutôt... Tenez ! un seul homme a vu clair en juillet, oui ! monsieur Thiers, dont le voyage actuel, au travers des capitales de l'Europe, est encore un grand acte de sagesse et de patriotisme. Tous les vœux des gens raisonnables l'accompagnent, puisse-t-il réussir !
D'un geste, il acheva sa pensée, car il eût jugé malséant, devant un Prussien, même sympathique, d'exprimer un désir de paix. Mais ce désir, [il était ardemment en lui, comme au fond de toute l'ancienne bourgeoisie plébiscitaire et conservatrice. On allait être à bout de sang et d'argent, il fallait se rendre; et une sourde rancune contre Paris qui s'entêtait dans sa résistance, montait de toutes les provinces occupées. Aussi conclut-il à voix plus basse, faisant
LES R0ÜG0N-])IACQÜART.
allusion aux proclamations enflammées de Gambetta :
— Non, non! nous ne pouvons pas être avec les fous îurieux. Ça devient du massacre.,. Moi, je suis avec mon- Kieur Thiers, qui veut les élections ; et, quant à leur République, mon Dieu ! ce n"est pas elle qui me gêne, on la gardera s’il le faut, en attendant mieux.
Très poliment, M. de Gartlauben continuait à hocher la téîe d’un air d’approbation, en répétant :
— Sans doute, sans doute... i
Henriette, dont le malaise avait grandi, ne put rester
davantage. C’était, en elle, une irritation sans cause précise, un besoin de ne plus être là ; et elle se leva doucement, elle sortit, à la recherche de Gilberte, qui se faisait si longtemps attendre.
Mais, comme elle entrait dans la chambre à coucher, elle resta stupéfaite, en apercevant, étendue sur la chaise longue, son amie en larmes, bouleversée par une émotion extraordinaire.
— Eh bien! quoi donc? que t’arrive-t-il?
Les pleurs de la jeune femme redoublèrent, elle se refusait à parler, envahie maintenant d’une confusion qui lui jetait tout le sang de son cœur au visage. Et, enfin, balbutiante, se cachant dans les bras grands ouverts, tendus vers elle :
— Oh ! ma chérie, si tu savais... Jamais je n’oserais te dire... Et pourtant je n’ai que toi, tu peux seule me donner peut-être un bon conseil...
Elle eut un frémissement, elle bégaya davantage.
— J’étais avec Edmond... Alors, à l’instant, madame Delaherche vient de me surprendre...
— Gomment, de te surprendre ?
— Oui, nous étions là, il me tenait, il m’embrassâit...
Et, baisant Henriette, la serrant dans ses bras trem- / blants, elle lui dit tout. |
— Oh ! ma chérie, ne me Juge pas trop mal, ça me |
ferait tant de peine !... Je sais bien, je t’avais juré que ça ne recommencerait jamais. Mais tu as vu Edmond, il est si brave, et il est si joli ! Puis, songe donc, ce pauvre jeune homme, blessé, malade, loin de sa mère ! Avec ça, il n’a jamais été riche, on a tout mangé chez lui, pour le faire instruire... Je t’assure, je n’ai pas pu refuser.
Henriette l’écoutait, effarée, ne revenant pas de sa surprise.
— Comment! c’était avec le petit sergent!... Mais, ma chère, tout le monde te croit la maîtresse du Prussien !
Du coup, Gilberte se releva, s’essuya les yeux, protestant.
— La maîtresse du Prussien... Ah! non, par exemple ! Il est affreux, il me répugne... Pour qui me prend-on? comment peut-on me croire capable d’une pareille infamie? Non, non, jamais ! j’aimerais mieux mourir!
Dans sa révolte, elle était devenue grave, d’une beauté douloureuse et irritée qui la transfigurait. Et, brusquement, sa gaieté coquette, son insoucieuse légèreté revinrent, au milieu d’un invincible rire.
— Ça, c’est vrai, je m’amuse de lui. Il m’adore, et je n’ai qu’à le regarder, pour qu’il obéisse... Si tu savais comme c’est drôle, de se moquer ainsi de ce gros homme, qui a toujours l’air de croire qu’on va enfin le récompenser!
— Mais c’est un jeu très dangereux, dit sérieusement Henriette.
— Crois-tu? qu’est-ce que je risque? Lorsqu’il s’apercevra qu’il ne doit compter sur rien, il ne pourra que se fâcher et s’en aller... Et puis, non! jamais il ne s’en apercevra ! Tu ne connais pas l’homme, il est de ceux avec lesquels les femmes vont aussi loin qu’elles veulent, sans danger. Pour ça, vois-tu, j’ai un sens qui m’a toujours avertie. Il a bien trop de vanité, jamais il n’admettra que je me sois moquée de lui... Et tout ce que je lui permet-
66Î LES ROÜGON-MACQÜART.
Irai J ce sera d’emporter mon souvenir, avec la consolation de se dire qu’il a agi correctement, en galant homme qui a longtemps habité Paris.
Elle s’égayait, elle ajouta :
— En attendant, il va faire remettre en liberté l’oncle Fouchard, et il n’aura pour sa peine qu’une tasse de thé, sucrée de ma main.
Mais, tout d’un coup, elle revint à ses craintes, à l’effroi d’avoir été surprise. Des larmes reparurent au bord de ses paupières.
— Mon Dieu! et madame Delaherche?... Que va-t-il se passer? Elle ne m’aime guère, elle est capable de toul dire à mon mari.
Henriette avait fini par se remettre. Elle essuya les yeux de son amie, elle la força de réparer le désordre do ses vêtements.
— Écoute, ma chère, je n’ai pas la force de te gronder, et pourtant tu sais si je te blâme! Mais on m’avait fait une telle peur avec ton Prussien, j’ai redouté des choses si laides, que l’autre histoire, ma foi ! est un soulagement... Calme-toi, tout peut s’arranger.
C’était fort sage, d’autant plus que Delaherche, presque aussitôt, entra avec sa mère. Il expliqua qu’il venait d’envoyer chercher voiture qui devait le conduire eu Belgique, décidé à prendre le train pour Bruxelles, le soir même. Il voulait donc faire ses adieux à sa femme. Puis, se tournant vers Henriette :
— Soyez tranquille, monsieur de Gartlauben, en me quittant, m’a promi<? de s’occuper de votre oncle; et^ quand je ne serai plus là, ma femme fera le reste.
Depuis que madame Delaherche était entrée, Gilberte ne la quittait pas des yeux, le cœur serré d’angoisse. Allait-elle parler, dire ce qu’elle venait de voir, empêcher son fils de partir? La vieille dame, silencieuse, avait, dès la porte, fixé, elle aussi, les regards sur sa belle-fille. Dans
son rigorisme, elle éprouvait sans doute le soulagement qui avait rendu Henriette tolérante. Mon Dieu! puisque c'était avec ce jeune homme, ce Français qui s'était battu si bravement, ne devait-elle pas pardonner, comme elle avait pardonné déjà pour le capitaine Beaudoin? Ses yeux s'adoucirent, elle détourna la tête. Son fils pouvait s'absenter, Edmond protégerait Gilberte contre le Prussien. Elle eut même un faible sourire, elle qui ne s'était pas égayée depuis la bonne nouvelle de Coulmiers.
— Au revoir, dit-elle en embrassant Delaherche. Fais les affaires et reviens-nous vite.
Et elle s'en alla, elle rentra lentement, de l’autre côté du palier, dans la chambre murée, où le colonel, de son air de stupeur, regardait l'ombre, en dehors du pâle rond de clarté qui tombait de 1a lampe.
Le soir même, Henriette retourna à Remilly; et, trois jours plus tard, elle eut la joie de voir, un matin, 1e père Fouchard rentrer à la ferme tranquillement, comme s'ii revenait à pied de conclure un marché dans le voisinage. Il s'assit, il mangea un morceau de pain, avec du fromage. Puis, à toutes les questions, il répondit sans hâte, de l'air d'un homme qui n'avait jamais eu peur. Pourquoi donc l'aurait-on retenu? il n'avait rien fait de mal. Ce n'était pas lui qui avait tué le Prussien, n'est-ce pas? Alors, il s'était contenté de dire aux autorités : « Cherchez, moi je ne sais rien. > Et il avait bien fallu le lâcher, ainsi que le maire, puisqu'on n'avait pas de preuves contre eux. Mais ses yeux de paysan rusé et goguenard luisaienc, dans sa joie muette d'avoir roulé tous ces sales bougres, dont il commençait â avoir assez, à présent qu'ils le chicanaient sur la qualité de sa viande.
Décembre s'acheva, Jean voulut partir. Maintenant, sa jambe était solide, le docteur déclarait qu'il pouvait aller se battre. Et ce fut, pour Henriette, une grande peinequ'elle s'efforça de cacher. Depuis la désastreuse bataille
m LES ROÜGON-MACQDART. |
de Champigny, aucune nouvelle de Paris ne leur était venue. Ils savaient simplement que le régiment de Maurice, exposé à un feu terrible, avait perdu beaucoup d’hommes. Puis, toujours ce grand silence, aucune lettre, jamais la moindre ligne pour eux, lorsqu’il savait que ^ des familles de Raucourt et de Sedan avaient reçu des dépêches, par des voies détournées. Peut-être le pigeon qui portait les nouvelles si ardemment attendues, avait-il rencontré quelque épervier vorace ; ou peut-être était-il tombé, à la lisière d’un bois, traversé par la balle d’un Prussien. Mais, surtout, ce qui les hantait, c’était la crainte que Maurice ne fût mort. Ce silence de la grande ville, là-bas, muette sous l’étreinte de l’investissement, était devenu, dans l’angoisse de leur attente, un silence de tombe. Ils avaient perdu l’espoir de rien apprendre, et, lorsque Jean exprima sa volonté formelle de partir, Henriette n’eut que cette plainte sourde .
— Mon Dieu ! c’est donc fini, je vais donc rester seule!
Le désir de Jean était d’aller rejoindre l’armée du Nord, que le général Faidherbe venàit de reconstituer. Depuis que le corps du général de Manteuffel avait poussé jusqu’à Dieppe, cette armée défendait trois départements séparés du reste de la France, le Nord, le Pas-de-Calais et la Somme ; et le projet de Jean, d’une exécution facile, était simplement de gagner Bouillon, puis de faire le tour par la Belgique. Il savait qu’on achevait de former le 23' corps, avec tous les anciens soldats de Sedan et de Metz qu’on pouvait rallier. Il entendait dire que le général Faidherbe reprenait l’olfensive, et il fixa définitivement son départ au dimanche suivant, lorsqu’il apprit la bataille de Pont-Noyelle, cette bataille au résultat indécis, que les Français avaient failli gagner.
Ce fut encore le docteur Dalichamp qui offrit de le conduire à Bouillon, dans son cabriolet. Il était d’un courage, d’une bonté ?*\épuisables. Â Raucourt, que ra-
Tageait le typhus, apporté par les Bavarois, il avait des malades dans toutes les maisons, en dehors des deux ambulances qu'il visitait, celle de Raucourt même et celle de Remilly. Son ardent patriotisme, son besoin de protester contre les inutiles violences, l’avaient deux fois fait arrêter, puis relâcher par les Prussiens. Aussi riait-il d'un bon rire, le matin où il arriva avec sa voilure, pour prendre Jean, heureux de faire échapper un autre de ces vaincus de Sedan, tout ce pauvre et brave monde, comme il disait, qu'il soignait, qu'il aidait de sa bourse. Jean, qui souffrait de la question d'ai'gent, sachant Henriette pauvre, avait accepté les cinquante francs que le docteur lui offrait pour son voyage.
Le père Fouchard, pour les adieux, fit bien les choses. Il envoya Silvine chercher deux bouteilles de vin, il voulut que tout le monde bût un verre à l'extermination des Allemands. Lui, gros monsieur désormais, tenait son magot, caché quelque part ; et, tranquille depuis que les francs-tireurs des bois de Dieulet avaient disparu, traqués comme des fauves, il n'avait plus que le désir de jouir de la paix prochaine, lorsqu’elle serait conclue. Même, dans un accès de générosité, il venait de donner des gages à Prosper, pour l’attacher à la ferme, que le garçon, d’ailleurs, n’avait pas l’envie de quitter. Il trinqua avec Prosper, il voulut trinquer aussi avec Silvine, dont il avait eu un instant l'idée de faire sa femme, tant il la voyait sage, tout entière à sa besogne; mais à quoi bon? il sentait bien qu'elle ne se dérangerait plus, qu’elle serait encore là, lorsque Chariot, grandi, partirait comme soldat à son tour. Et, quand i^ eut trinqué avec le docteur, avec Henriette, avec Jean, il s’écria ;
— A la santé de tous! que chacun fasse son affaire et ne se porte pas plus mal que moi!
Henriette avait absolument voulu accompagner Jean jusqu’à Sedan. Il était en bourgeois, avec un paletot et
LES ROÜGON-MACQÜART.
un chapeau rond, prêtés par le docteur. Ce jour-là, le soleil luisait sur la neige, par le grand froid terrible. On ne devait que traverser la ville; mais, lorsque Jean sut que son colonel était toujours chez les Delaherche, une grande envie lui vint d'aller le saluer; et, en même temps, il remercierait le fabricant de ses bontés. Ce fut sa dernière douleur, dans cette ville de désastre et de deuil. Comme ils arrivaient à la fabrique de la rue Maqua,Vune fin tragique y bouleversait la maison. Gilberte s'effarait, madame Delaherche pleurait de grosses larmes silencieuses, tandis que son fils, remonté de ses ateliers, où le travail avait un peu repris, poussait des exclamations de surprise. On venait de trouver le colonel, sur le parquet de sa chambre, tombé comme une masse, mort. L'éternelle lampe brûlait seule, dans la pièce close. Appelé en hâte, un médecin n'avait pas compris, ne découvrant aucune cause probable, ni anévrisme, ni congestion. Le colonel était mort, foudroyé, sans qu'on sût d'où était venue la foudre; et, le lendemain seulement, on ramassa un morceau de vieux journal, qui avait servi de couverture à un livre, et où se trouvait le récit de la reddition de Metz.
— Ma chère, dit Gilberte à Henriette, monsieur de Gartlauben, tout à l'heure, en dôscendant l'escalier, a ôté son chapeau devant la porte de la pièce où repose le corps de mon oncle... C'est Edmond qui l'a vu, et, n'estce pas? c'est un homme décidément* très bien.
jamais encore Jean n’avait embrassé Henriette. Avant de remonter dans le cabriolet, avec le docteur, il voulut la remercier de ses bons soins, de l'avoir soigné et aimé comme un frère. Mais il ne trouva pas les mots, il ouvrit les bras, il l'embrassa en sanglotant. Elle était éperdue, elle lui rendit son baiser. Quand le cheval partit, il se . retourna, leurs mains s’agitèrent, tandis qu'ils répétaient d'une voix bégayante :
— Adieu! adieu!
Cette nuit-là, Henriette, rentrée à Remilly, était de service à l'ambulance. Pendant sa longue veillée, elle fut encore prise d'une affreuse crise de lartnes, et elle pleura, elle pleura infiniment, en étouffant sa peine entre ses deui mains jointes.
Au lendemain de Sedan, les deux armées allemandes s'étaient remises à rouler leurs flots d'hommes vers Paris, l'armée de la Meuse arrivait au nord par la vallée de la Marne, tandis que l’armée du prince royal de Prusse, après avoir passé la Seine à Villeneuve-Saint-Georges, se dirigeait sur Versailles, en contournant la ville au sud.
Et, ce tiède matin de septembre, quand le général Ducrot, auquel on avait confié le 14* corps, à peine formé, résolut d'attaquer celte dernière, pendant sa marche de flanc, Maurice qui campait dans les bois, à gauche de Meudon, avec son nouveau régiment, le H5% ne reçut l'ordre de marcher que lorsque le désastre était déjà certain. Quelques obus avaient suffi, une effroyable panique s'était déclarée dans un bataillon de zouaves composé de | recrues, le reste des troupes venait d'être emporté, au , milieu d'une débandade telle, que ce galop de déroute ne ^ s'arrêta que derrière les remparts, dans Paris, où l’alarme ] fut immense. Toutes les positions en avant des forts du j sud étaient perdues; et, le soir même, le dernier fil qui | reliait la ville à la France, le télégraphe du chemin de i fer de l'Ouest, fut coupé. Paris était séparé du monde. ] Ce fut, pour Maurice, une soirée d'affreuse tristesse. Si ] les Allemands avaient osé, ils auraient campé la nliit sur i la place du Carrousel. Mais c'étaient des gens d'absolue prudence, résolus à un siège classique, ayant réglé déjà les points exacts de l'investissement, le cordon de l'armée de la Meuse au nord, de Groissy à la Marne, en passant -i
LA DEBACLE.
par Épinay, l’autre cordon de la troisième armée au midi, de Chennevières à Châtillon et à Bougival, pendant que le grand quartier prussien, le roi Guillaume, M. de Bismarck et le général de Moltke régnaient à Versailles. Ce blocus géant, auquel on ne croyait pas, était un fan accompli. Cette ville, avec son enceinte bastionnée de huit lieues et demie de tour, avec ses quinze forts et se* six redoutes détachées, allait se trouver comme en prison^ Et l’armée de défense ne comptait que le 13* corps, sauvé et ramené par le général Vinoy, le 14* en voie de formation, confié au général Ducrot, réunissant à eux deux un effectif de quatre-vingt mille soldats, auxquels il fallait ajouter les quatorze mille hommes de la marine lei quinze mille des corps francs, les cent quinze mille de la garde mobile, sans parler des trois cent mille garde* nationaux, répartis dans les neuf secteurs des remparts. S’il y avait là tout un peuple, les soldats aguerris et disciplinés manquaient. On équipait les hommes, on les cait Paris n’était plus qu'un immense camp retranché. Le* oréiaratifs de défense s’enfiévraient d’heure en heure, les routes coupées, les maisons de la zone militaire rasées, les deux cents canons de gros calibre et les deux mille cinq cents autres pièces utilisées, d’autres canon* fondus tout un arsenal sortant du sol, sous le gran effort patriotique du ministre Dorian. Apres la rupture des négociations de Ferrières, lorsque Jules Favre eut lait connaître les exigences de M. de Bismarck, la cession de l’Alsace, la garnison de Strasbourg prisonnière, trois milliards d’indemnité, un cri de colère s’éleva, la continuation de la guerre, la résistance fut acclamée, comme une condition indispensable à la vie de la France. Même lans espoir de vaincre, Paris devait se défendre, pour que la patrie vécût.
Un dimanche de la fin septembre, Maurice fut envoyé en corvée, à l’autre bout de la ville, et les rues qu i
LES ROUGON-MACQUART
suivit, les places qu'il traversa, remplirent d'une nouvelle espérance. Depuis la déroute de Châtillon, il lui semblait que les cœurs s'étaient haussés pour la grande besogne. Ah! ce Paris qu'il avait connu si âpre à jouir, si près des dernières fautes, il le retrouvait simple, d'une bravoure gaie, ayant accepté tous les sacrifices. On ne rencontrait que des uniformes, les plus désintéressés portaient un képi de garde national. Comme une horloge géante dont le ressort éclate, la vie sociale s'était arrêtée brusquement, l'industrie, le commerce, les affaires; et il ne restait qu'une passion, la volonté de vaincre, l'unique sujet dont on parlait, qui enflammait les cœurs et les têtes, dans les réunions publiques, pendant les veillées des corps de garde, parmi les continuels attroupements de foule barrant les trottoirs. Ainsi mises en commun, les illusions emportaient les âmes, une tension jetait ce peuple au danger des folies généreuses. C'était déjà toute une crise de nervosité maladive qui se déclarait, une épidémique fièvre exagérant la peur comme la confiance, lâchant la bête humaine débridée, au moindre souffle. Et Maurice assista, rue des Martyrs, à une scène qui le passionna: tout un assaut, une bande furieuse se ruant contre une maison dont on avait vu une des fenêtres hautes, la nuit entière, éclairée d'une vive clarté de lampe, un évident signal aux Prussiens de Bellevue, pardessus Paris. Des bourgeois hantés vivaient sur leurs toits, pour surveiller les environs. La veille, on avait voulu noyer dans le bassin des Tuileries un misérable qui consultait un plan de la ville, ouvert sur un banc.
Cette maladie du soupçon, Maurice, autrefois d'esprit si dégagé, venait de la contracter lui aussi, dans l'ébranlement de tout ce qu'il avait cru jusque-là. Il ne désespérait plus, comme au soir de la panique de Châtillon, anxieux de savoir si l'armée française retrouverait jamais la virilité de se battre: la sortie du 30 septembre sur
LA BÉBAGLEU
l'Hay et Chevilly, celle du 13 octobre où les mobiles avaient enlevé Bagneux, enfin celle du 21 octobre, dans laquelle son régiment s'était emparé un instant du parc de la Malmaison j lui avaient rendu toute sa foi, cette flamme de Tespoir qu'une étincelle suffisait à rallumer et qui le consumait. Si les Prussiens l'avaient arrêtée sur tous les points, l'armée ne s'en était pas moins bravement battue, elle pouvait vaincre encore. Mais la souffrance de Maurice venait de ce grand Paris, qui sautait de l'illusion extrême au pire découragement, hanté par la peur de la trahison, dans son besoin de victoire. Est-ce qu'après Tempereur et le maréchal de Mac-Mahon, le général Trochu, le général Ducrot n'allaient pas être les chefs médiocres, les ouvriers inconscients de la défaite? Le même mouvement qui avait emporté TEmpire, menaçait d'emporter le gouvernement de la Défense nationale, toute une impatience des violents à prendre le pouvoir, pour sauver la France. Déjà,. Jules Favre et les autres membres étaient plus impopulaires que les anciens ministres tombés de Napoléon III. Puisqu’ils ne voulaient pas battre les Prussiens, ils n’avaient qu’à céder la place à d’autres, aux révolutionnaires certains de vaincre, en décrétant la levée en masse, en accueillant les inventeurs qui offraient de miner la banlieue ou d'anéantir l'ennemi sous une pluie nouvelle de feu grégeois.
 la veille du 31 octobre, Maurice fut ainsi ravagé par ce mal de la défiance et du rêve. 11 acceptait maintenant des imaginations dont il aurait souri autrefois. Pourquoi pas ? est-ce que l’imbécillité et le crime n'étaient pas sans bornes ? est-ce que le miracle ne devenait pas possible, au milieu des catastrophes qui bouleversaient le monde ? Il avait toute une longue rancune amassée, depuis l’heure où il avait appris Frœschwiller, là-bas, devant Mulhouse ; il saignait de Sedan, ainsi que d’une plaie vive, toujours irritée, que le moindre revers suffisait à rouvrir; il
gardait Tébranlement de chacune des défaites, le corps appauvri, la tête affaiblie par une si longue suite de jours sans pain, de nuits sans sommeil, jeté dans reffsgrement de cette existence de cauchemars, ne sachant même plus s'il vivait; et l'idée que tant de souffrances aboutiraient à une catastrophe nouvelle, irrémédiable, l'affolait, faisait de ce lettré un être d'instinct, retourné à l'enfance, sans cesse emporté par l'émotion du moment. Tout, la destruction, l’extermination plutôt que de donner un sou de la fortune, un pouce du territoire de la France! En lui, s'achevait l'évolution qui, sous le coup des premières batailles perdues, avait détruit la légende napoléonienne, le bonapartisme sentimental qu'il devait aux récits épiques de son grand-père. Déjà même, il n’en était plus à la république théorique et sage, il versait dans les violences révolutionnaires, croyait à la nécessité de la terreur, pour balayer les incapables et les traîtres, en train d’égorger la patrie. Aussi, le 31 octobre, fut-il de cœur avec les émeutiers, lorsque les nouvelles désastreuses se succédèrent coup sur coup : la perte du Bourget, si vaillamment conquis par les volontaires de la Presse, dans la nuit du 27 au 28; l’arrivée de M. Thiers à Versailles, de retour de son voyage au travers des capitales de l'Europe, d'où il revenait, disait-on, pour traiter au nom de Napoléon III ; enfin, la reddition de Metz, dont il apportait l'effroyable certitude, au milieu des bruits vagues qui couraient déjà, le dernier coup de massue, un autre Sedan, d'une honte plus grande. Et, le lendemain, quand il apprit les événements de l'Hôtel de Ville, les émeutiers vainqueurs un instant, les membres du gouvernement de la Défense nationale prisonniers jusqu'à quatre heures du matin, sauvés seulement alors par un revirement delà population, exaspérée contre eux d'abord, inquiète ensuite, à la pensée de l'insurrection victorieuse, il regretta cet avortement, cette Commune, d'où le salut
serait venu peut-être, Tappel aux armes, la patrie en danger, tous les classiques souvenirs d’un peuple libre qui ne veut pas mourir. M. Thiers n’osa même pas entrer dans Paris, et l’on fut sur le point d’illuminer, après la rupture des négociations.
Alors, le mois de novembre se passa dans une impatience fiévreuse. De petits combats eurent lieu, auxquels Maurice ne prit aucune part. Il bivouaquait maintenant du côté de Saint-Ouen, il s’échappait à chaque occasion, dévoré d’un continuel besoin de nouvelles. Comme lui, Paris attendait, anxieux. L’élection des maires semblait avoir apaisé les passions politiques; mais presque tous les élus appartenaient aux partis extrêmes, il y avait là, pour l’avenir, un symptôme redoutable. Et ce que Paris attendait, dans cette accalmie, c’était la grande sortie tant réclamée, la victoire, la délivrance. Cela, de nouveau, ne faisait aucun doute : on culbuterait les Prus siens, .on leur passerait sur le ventre. Des préparaliL étaient faits dans la presqu’île de Gennevilliers, le point jugé le plus favorable pour une trouée. Puis, un matin, on eut la joie folle des bonnes nouvelles de Coulmiers, Orléans repris, l’armée de la Loire en marche, déjà campée à Étampes, disait-on. Tout fut changé, il ne s’agissait plus que d’aller lui donner la main, de l’autre côté de la Marne. On avait réorganisé les forces militaires, créé trois armées, l’une composée des bataillons de la garde nationale, sous les ordres du général Clément Thomas, l’autre formée des 13* et 14* corps, augmentée des meilleurs éléments pris un peu partout, que le général Ducrot devait conduire à la grande attaque, l’autre enfin, la troisième, l’armée de réserve, faite uniquement de garde mobile et confiée au général Vinoy. Et une foi absolue soulevait Maurice, quand, le 28 novembre, il vint coucher dans le bois de Vincennes, avec le 115®. Les trois corps de la deuxième armée étaient là, on racontait que
LES ROOGON-MACQÜART.
le rendez-vous, donné à l’armée de la Loire, était pour le lendemain, à Fontainebleau. Puis, tout de suite, ce furent les malechances, les fautes habituelles, une crue subite qui empêcha de jeter les ponts de bateaux, des ordres fâcheux qui attardèrent les mouvements. La nuit suivante, le 115% un des premiers, passa la rivière; et, dès dix heures, sous un feu effroyahle, Maurice pénétra dans le village de Champigny. Il était comme fou, son chas- •epot lui brûlait les doigts, malgré le froid terribie. Son unique vouloir, depuis qu’il marchait, était d’aller ainsi en avant, toujours, jusqu’à ce qu’on eût rejoint les camarades de la province, là-bas. Mais, en face de Champigny et de Bry, l’armée venait de se heurter contre les murs des parcs de Cœuilly et de Villiers, des murs d’un demi-kilomètre, dont les Prussiens avaient fait des forteresses imprenables. C’était la borne, où tous les courages échouèrent. Dès lors, il n’y eut plus qu’hésitation et recul, le troisième corps s’était attardé, le premier et le deuxième, immobilisés déjà, défendirent deux jours Cham- P*?ny> qu’ils durent abandonner dans la nuit du 2 décembre, après leur stérile victoire. Cette nuit-là, toute l’armée revint camper sous les arbres du bois de Vincennes, blancs dégivré; et Maurice, les pieds morts, la face contre la terre glacée, pleura.
Ah! les mornes et tristes journées, après l’avortement de cet immense effort ! La grande sortie, préparée depuis si longtemps, la poussée irrésistible qui devait délivrer Paris, venait d’échouer; et, trois jours plus tard, une lettre du général de Moltke annonçait que l’armée de la Loire, battue, avait de nouveau abandonné Orléans. C’était le cercle qui se resserrait plus étroit, impossible désormais à rompre. Mais Paris, dans sa fièvre de déses- 7oir, semblait trouver des forces nouvelles de résistance. Les menaces de famine commençaient. Dès le milieu i’octobre, on avait rationné la Viande. En décembre, il ne
restait pas une bête des grands troupeaux de bœufs et de moutons lâchés au travers du Bois de la poussière de leur piétinement continu, et 1 on s étai mis à abattre les chevaux. Les provisions, plus tard le. réouisitions de farine et de blé devaient donner quatre moi» de pain. Quand les farines s’étaient épuisées, u avait rallu construire des moulins dans les gares. Le combustible aussi manquait, on le réservait pour moudre les
grains, cuire le pain, fabriquer les 7"*
eaz éclairé par de rares lampes à pétrole. Pans grelottant f.Û;1on mLuan de glace, Paria à «" ^l'onna,. son pain noir et sa viande de cheval esperait quand même, parlait de Taidherbe au Nord, de Chanzy sur U Loire de Bourbaki dans l’Est, comme si quelque prodige XiUea amener victorieux roua le. mura. Devant les boulangeries et les boucheries, les longues queues qui attendaient, dans la neige, s’égayaient encore parfois à la nouvelle de grandes victoires imaginaires. Après l'battement de chaque défaite, naissait, flambait plus haute, parmi ce te née de souffrance et de faim. Sur la place du Châteaud’Eau. un soldat ayant parlé de se rendre, Pa^nt. avaient failli le massacrer. Tandis que 1 armée à bout de courage et sentant venir la fin, demandait la paix, la population réclamait encore la sortie en ®asse, U sortie^orrentielle, le peuple entier, les femmes, les enfants eux-mêmes, se ruant sur les Prussiens, en un fleuv, di^bordé aui renverse et emporte tout.
Et Maurice s’isolait de ses camarades, avait une haine grandissante contre son métier de soldat, qui e parq I Pabri du Mont-Valérien, oisif et mutile. Aussi faisait-il :i7c les .c«aio„a,VCch,ppan. avec P “ ^ venir dans ce Paris, où était son cœur. Il ne se trouvait » l’aise qu’au milieu de la foule, il voulait ^
rer comme elle. Souvent, il allait voir partir les ballons.
»76 LES ROÜGON-MACQÜART.
qui, tous les deux jours, s’enlevaient de la gare du Nord, emportant des pigeons voyageurs et des dépêches. Dans le triste ciel d’hiver, les balions montaient, disparaissaient ; et les cœurs se serraient d’angoisse, lorsque le vent les poussait vers l’AlIema^gne. Beaucoup devaient s’être perdus. Lui-même avait écrit deux fois à sa sœur Henriette, sans savoir si elle recevait ses lettres. Le souvenir de sa sœur, le souvenir de Jean, étaient si reculés, là-bas, au fond de ce vaste monde d’où rien n’arrivait plus, qu’il songeait rarement à eux, comme à des affections laissées dans une autre existence. Son être était trop plein de la continuelle tempête d’abattement et d’exaltation où il vivait. Puis, dès les premiers-jours de janvier, ise fut une autre colère qui le souleva, celle du bombardement des quartiers de la rive gauche. Il avait fini par attribuer à des raisons d’humanité les retards des Prussiens, dus simplement à des difficultés d’installation. Maintenant qu’un obus avait tué deux petites filles au Val-de-Grâce, il était plein d’un mépris furieux contre ces barbares qui assassinaient les enfants, qui menaçaient de brûler les rtiusées et les bibliothèques. D’ailleurs, après les premiers jours d’effroi, Paris reprenait sous les bombes sa vie d’héroïque entêtement.
Depuis l’échec de Champigny, il n’y avait plus eu qu’une nouvelle tentative malheureuse, du côté du Bourget; et, le soir où, sous le feu des grosses pièces battant les forts, le plateau d’Avron dut être évacué, Maurice partagea l’irritation dont la violence gagna toute la ville. Le souffle d’impopularité croissante qui menaçait d’emporter le général Trochu et le gouvernement de la Défense nationale, en tut accru, au point de les forcer à tenter un suprême et inutile effort. Pourquoi refusaient-ils de mener au feu les trois cent mille gardes nationaux, qui ne cessaient de s’offrir, de réclamer leur part au danger? C’était la sortie torrentielle qu’on exigèait depuis le pre-
mier jour, Paris rompant ses digues, noyant les Prussiens sous le flot colossal de son peuple. Il fallut bien céder à ce vœu de bravoure, malgré la certitude d'une nouvelle défaite ; mais, pour restreindre le massacre, on se contenta d'employer, avec l'armée active, les cinquante-neuf bataillons de la garde nationale mobilisée. Et, la veille du 19 janvier, ce fut comme une fête : une foule énorme, sur les boulevards et dans les Champs-Élysées, regarda défiler les régiments, qui, musique en tête, chantaient des chants patriotiques. Des enfan^, des femmes les accompagnaient, des hommes montaient sur les bancs pour leur crier des souhaits enflammés de victoire. Puis, le lendemain, la population entière se porta vers l'Arc de triomphe, une folie d'espoir l'envahil^ lorsque, le matin, arriva la nouvelle de l'occupation de Mohtretout. Des récits épiques couraient sur l'élan irrésistible de la garde nationale, les Prussiens étaient culbutés, Versailles allait être pris avant le soir. Aussi quel effondrement, à la nuit tombante, quand l'échec inévitable fut connu 1 Tandis que la colonne de gauche occupait Montretout, celle du centre, qui avait franchi le mur du parc de Buzenval, se brisait contre un second mur intérieur. Le dégel était venu, une petite pluie persistante avait détrempé les routes, et les canons, ces canons fondus à l'aide de souscriptions, dans lesquels Paris avait mis de son âme, ne purent arriver. A droite, la colonne du général Ducrot, engagée trop tard, restait en arrière. On était au bout de l'effort, le général Trochu dut donner Tordre d'une retraite générale. On abandonna Montretout, on abandonna Saint-Cloud, que les Prussiens incendièrent. Et, dès que la nuit fut noire, il n'y eut plus^^ à l'horizon de Paris, que cet incendie immense.
Cette fois, Maurice lui-même sentit que c'était la Sa. durant quatre heures, sous le terrible feu des retranchements prussiens, il était resté dans le parc de Buzenval,
m LES ROÜGON-MACQÜART.
avec des gardes nationaux ; et, les jours suivants, quand il fut rentré, il exalta leur courage. La garde nationale s’était en effet bravement conduite. Dès lors, la défaite ne venait-elle pas forcément de l’imbécillité et de la trahison des chefs? Rue de Rivoli, il rencontra des attroupements qui criaient : < Â bas Trochu! vive la Commune! > C’était le réveil de la passion révolutionnaire, une nouvelle poussée d’opinion, si inquiétante, que le gouvernement de la Défense nationale, pour ne pas être emporté, crut devoir forcer le général Trochu à se démettre, et le remplaça par le général Vinoy. Ce jour même, dans une réunion publique de Belleville, où il était entré, Maurice entendit réclamer de nouveau l’attaque en masse. L’idée était folle, il le savait, et son cœur battit pourtant, devant cette obstination à vaincre. Quand tout est fini, ne restet-il pas à tenter le miracle? La nuit entière, il rêva de prodiges.
Huit longs jours encore s’écoulèrent. Paris agonisait, sans une plainte. Les boutiques ne s’ouvraient plus, les rares passants ne rencontraient plus de voitures, dans les rues désertes. On avait mangé quarante mille chevaux, on en était arrivé à payer très cher les chiens, les chats et les rats. Depuis que le blé manquait, le pain, fait de ris et d’avoine, était un pain noir, visqueux, d’une digestion difficile; et, pour en obtenir les trois cents grammes du rationnement, les queues interminables, devant les boulangeries, devenaient mortelles. Âhl ces douloureuses stations du siège, ces pauvres femmes grelottantes sous les averses, les pieds dans la boue glacée, toute la misère héroïque de la grande ville qui ne voulait pas se rendre 1 La mortalité avait triplé, les théâtres étaient transformés en ambulances. Dès la nuit, les anciens quartiers luxueux tombaient à une paix morne, à des ténèbres profondes, pareils à des faubourgs de cité maudite, ravagée par la peste. Et, dans ce silence, dans cette obscurité, on n’eu-
tendait que le fracas continu du bombardement, on ne voyait que les éclairs des canons, qui embrasaient le ciel d’hiver.
Tout d'un coup, le 29 janvier, Paris sut que, depuis l'avant-veille, Jules Favre traitait avec M. de Bismarck, pour obtenir un armistice ; et, en môme temps, il apprenait qu'il n'y avait plus que dix jours de pain, à peine le temps de ravitailler la ville. C'était la capitulation brutale qui s'imposait. Paris, morne, dans la stupeur de la vérité qu'on lui disait enfin, laissa faire. Ce même jour, à minuit, le dernier coup de canon fut tiré. Puis, le 29, lorsque les Allemands eurent occupé les forts, Maurice revint camper, avec le 115% du côté de Montrouge, en dedans des fortifications. Et alors commença pour lui une existence vague, pleine de paresse et de fièvre. La discipline s'était fort relâchée, les soldats se débandaient, attendaient en flânant d'être renvoyés chez eux. Mais lui restait éperdu, d'une névrosité ombrageuse, d'une inquiétude qui se tournait en exaspération, au moindre heurt. Il lisait avidement les journaux révolutionnaires, et cet armistice de trois semaines, uniquement conclu pour permettre à la France de nommer une Assemblée qui déciderait de la paix, lui semblait un piège, une trahison dernière. Même si Paris se trouvait forcé de capituler, il était, avec Gambetta, pour la continuation de la guerre sur la Loire et dans le Nord. Le désastre de l'armée de ï'Est, oubliée, forcée de passer en Suisse, l'enragea. Ensuite, ce furent les élections qui achevèrent de l’affoler : c'était bien ce qu'il avait prévu, la province poltronne, irritée de la résistance de Paris, voulant la paix quand même, ramenant la monarchie, sous les canons encore braqués des Prussiens. Après les premières séances de Bordeaux, Thiers, élu dans vingt-six départements, acclamé chef du pouvoir exécutif, devint à ses yeux le monstre, l'homme de tous les mensonges et de tous les crimes. Et
LES ROÜGON-MACQUART.
il ne décoléra plus, cette paix conclue par une Assemoléc monarchique lui paraissait le comble de là honte, il délirait à la seule idée des dures conditions, Tindemnité des «inq milliards, Metz livrée, TAlsace abandonnée, Tor et le sang de la France coulant par cette plaie, ouverte à •on flanc, inguérissable.
Alors, dans les derniers jours de février, Maurice se décida à déserter. Un article du traité disait que les soldats campés à Paris seraient désarmés et renvoyés chez eux. Il n'attendit pas, il lui semblait que son cœur serait arraché, s'il quittait le pavé de ce Paris glorieux, que la faim seule avait pu réduire; et il disparut, il loua, rue des Orties, en haut de la butte des Moulins, dans une maison à six étages, une étroite chambre meublée, une aorte de belvédère, d'où l'on voyait la mer sans bornes des toitures, depuis les Tuileries jusqu'à la Bastille. Un ancien camarade de la Faculté de droit lui avait prêté cent francs. D'ailleurs, dès qu'il fut installé, il se fit inscrire dans un bataillon de la garde nationale, et les trente •DUS de la paye devaient lui suffire. La pensée d'une existence tranquille, égoïste, en province, lui faisait horreur. Même les lettres qu'il recevait de sa sœur Henriette, à laquelle il avait écrit, dès le lendemain de l'armistice, le fâchaient, avec leurs supplications, leur désir ardent de le voir venir se reposer à Remilly. Il refusait, il irait plus tard, lorsque les Prussiens ne seraient plus là.
Et la vie de Maurice vagabonda, oisive, dans une fièvre grandissante. Il ne souffrait plus de la faim, il avait dévoré le premier pain blanc avec délices. Paris, alcoolisé, où n'avait manqué ni l'eau-de-vie ni le vin, vivait grassement à cette heure, tombait à une ivrognerie continue. Mais c'était la prison toujours, les portes gardées par les Allemands,mne complication de formalités qui empêchait de sortir. La vie sociale n'avait pas repris, aucun travail, aucune affaire encore; et il y avait là tout un peuple
dans l’attente^ ne faisant rien^ finissant de se détraquer, au clair soleil du printemps naissant. Pendant le siège, au moins, le service militaire fatiguait les membres, occupait la tête ; tandis que, maintenant, la population avait glissé d’un coup à une vie d’absolue paresse, dans l’isolement où elle demeurait du monde entier. Lui, comme les autres, flânait du matin au soir, respirait l’air vicié par tous les germes de folie qui, depuis des mois, montaient de la foule. La liberté illimitée, dont on jouissait, achevait de tout détruire. Il lisait les journaux, fréquentait les réunions publiques, haussait parfois les épaules aux âneries trop fortes, rentrait quand même le cerveau hanté de violences, prêt aux actes désespérés, pour la défense de ce qu’il croyait être la vérité et la justice. Et, de sa petite chambre, d’où il dominait la ville, il faisait encore des rêves de victoire, il se disait qu’on pouvait sauver U France, sauver la République, tant que la paix ne serait pas signée.
Le l*' mars, les Prussiens devaient entrer dans Paris, et un long cri d’exécration et de colère sortait de tous les cœurs Maurice n’assistait plus à une réunion publique, sans entendre §iccuser l’Assemblée, Thiers, les hommes du 4 Septembre, de cette honte suprême, qu’ils n’avaient pas voulu épargner à la gnnde ville héroïque. Luimême, un soir, s’emporta jusqu ’ prendre la parole, pour crier que Paris entier devait aller mourir aux remparts, plutôt que de laisser pénétrer un seul Prussien. Dans cette population, détraquée par des mois d’angoisse et de famine, tombée désormais à une oisiveté pleine de cauchemars, ravagée de soupçons, devant ^es fantômes qu’elle se créait, l’insurrection poussait ainsi naturellement, s’organisait au plein jour. C’était une de ces crises morales, qu’on a pu observer à la suite de tous les grands sièges, l’excès du patriotisme déçu, qui, après avoir vainement enflammé les âmes, se change en un aveugle besoin
LES ROÜGON-MACQÜART.
de vengeance et de destruction. Le Comité central, que les délégués de la garde nationale avaient élu, venait de protester contre toute tentative de désarmement. Une grande manifestation se produisit, sur la place de la Bastille, des drapeaux rouges, des discours de flamme, un concours immense de foule, le meurtre d’un misérable agent de police, lié sur une planche, jeté dans le canal, achevé à coups de pierre. Et, deux jours plus tard, dans la nuit du 26 février, Maurice, réveillé par le rappel et le tocsin, vit passer sur le boulevard des Batignolles des bandes d’hommes et de femmes qui traînaient des canons, s’attela lui-même à une pièce avec vingt autres, en entendant dire que le peuple était allé prendre ces canons, place Wagram, pour que l’Assemblée ne les livrât pas aux Prussiens. Il y en avait cent soixante-dix, les attelages manquaient, le peuple les tira avec des cordes, les poussa avec les poings, les monta jusqu’au sommet de Montmartre, dans un élan farouche de borde barbare qui sauve ses dieux. Lorsque, le 1" mars, les Prussiens durent se contenter d’occuper pendant un jour le quartier des Champs-Élysées, parqués dans des barrières, ainsi qu’un troupeau de vainqueurs inquiets, Paris lugubre ne bougea pas, les rues désertes, les maisons closes, la ville entière morte, voilée de l’immense crêpe de son deuil.
Deux autres semaines se passèrent, Maurice ne savait plus comment coulait sa vie, dans l’attente de cette chose indéfinie et monstrueuse qu’il sentait venir. La paix était définitivement conclue, l’Assemblée devait s’installer à Versailles le 20 mars; et, pour lui, rien n’était fini pourtant, quelque revanche effroyable allait commencer. Le 18 mars, comme U se levait, il reçut une lettre d’Henriette, où elle le suppliait encore de la rejoindre à Remilly, en le menaçant tendrement de se mettre e» roule elle-même, s’il tardait trop à lui faire cette grande joie. Elle lui parlait ensuite de Jean, elle lui contait com-
LÀ DEBACLE.
ment, après Tavoir quittée dès la fin de décembre pour rejoindre l’armée du Nord, il était tombé malade d’une mauvaise fièvre, dans un hôpital de Belgique ; et, la semaine précédente, il venait seulement de lui écrire que, malgré son état de faiblesse, il partait pour Paris, où il était résolu à reprendre du service. Henriette terminait en priant son frère de lui donner des nouvelles bien exactes sur Jean, dès au’il l’aurait vu. Alors, Maurice, cette lettre ouverte sous les yeux, fut envahi d’une rêverie tendre. Henriette, Jean, sa sœur tant aimée, son frère de misère et de pitié, mon Dieu ! que ces êtres chers étaient loin de ses pensées de chaque heure, depuis que la tempête habitait en lui! Cependant, comme sa sœur l’avertissait qu'elle n’avait pu donner à Jean Tadresse de la rue des Orties, il se promit de le chercher, ce jour-là, en allant voir aux bureaux militaires. Mais il était à peine descendu, il traversait la rue Saint-Honoré, lorsque deux camarades de son bataillon lui apprirent les événements de la nuit et de la matinée, à Montmartre. Et tous les trois prirent le pas de course, la tête perdue.
Ah! cette journée du 18 mars, de quelle exaltation décisive elle souleva Maurice ! Plus tard, il ne put se souvenir nettement de ce qu'il avait dit, de ce qu'il avait fait. D’abord, il se revoyait galopant, furieux de la surprise militaire qu’on avait tentée avant le jour, pour désarmer Paris, en reprenant les canons de Montmartre. Depuis deux jours, Thiers, arrivé de Bordeaux,^ méditait évidemment ce coup de force, afin que l'Assemblée pût sans crainte proclamer la monarchie, à Versailles. Puis, il se revoyait, à Montmartre même, vers neuf heures, enflammé par les récits de victoire qu'on lui faisait, l'arrivée furtive de la troupe, l'heureux retard des attelages qui avait permis aux gardes nationaux de prendre les armes, les soldats n'osant tirer sur les femmes et les enfants, mettant U crosse en l’air, fraternisant avec le peuple. Puis,
IM LES ROÜGON-MACQUART
il se revoyait courant Paris, comprenant dès midi que Paris appartenait à la Commune, sans même qu’il y eût de bataille rThiers et les ministres en fuite du ministère des Affaires étrangères où ils s’étaient réunis, tout le gouvernement en déroute sur Versailles, les trente mille hommes de troupes emmenés à la hâte, laissant plus de cinq mille ies leurs, au travers des rues. Puis, vers cinq heures et demie/ à un angle du boulevard extérieur, il se revoyait m milieu d'un groupe de forcenés, écoutant sans indignation 1e récit abominable du meurtre des généraux Lecomte et Clément Thomas. Ah! des généraux! il se rappelait ceux de Sedan, des jouisseurs et des incapables { m de plus, un de moins, ça n’importait guère! Et le reste de la journée s’achevait dans la même exaltation, qui déformait pour lui toutes choses, une insurrection que les pavés eux-mêmes semblaient avoir voulue, grandie et d’un coup maîtresse dans la fatalité imprévue de son triomphe, livrant enfin à dix heures du soir l’Hôtel de Ville aux membres du Comité central, étonnés d’y être.
Mais un souvenir, pourtant, restait très net dans la mémoire de Maurice : sa rencontre brusque avec Jean. Depuis trois jours, ce dernier se trouvait à Paris, où il était arrivé sans un sou, hâve encore, épuisé par la fièvre de deux niois qui l’avait retenu au fond d’un hôpital de Bruxelles; et, tout de suite, ayant retrouvé un ancien capitaine du 106*, le capitaine Ravaud, il s’était fait engager dans la nouvelle compagnie du 124% que celui-ci commandait. Il y avait repris ses galons de caporal, il venait, ce soir-là, de quitter justement la caserne du Prince-Eugène le dernier, avec son escouade, pour gagner la rive j^auche, où toute l’armée avait reçu l’ordre de se concentrer, lorsque, sur le boulevard Saint-Martin, un flot de foule arrêta ses hommes. On criait, on parlait de les désarmer. Très calme, il répondait qu’on lui fichât la paix, que tout ça ne le regardait pas, qu’il voulait sim-
plement obéir à sa consigne, sans faire de mal à personne. Mais il y eut un cri de surprise, Maurice qui s’était approché, se jetait à son cou, l’embrassait fraternellement.
— Comment, c’est toi !... Ma sœur m’a écrit. Moi qui voulais, ce matin, aller te demander aux bureaux de la guerre !
De grosses larmes de joie avaient troublé les yeux de Jean.
— Ah ! mon pauvre petit, que je suis content de te revoir!... Moi aussi, je t’ai cherché; mais où aller te prendre, dans cette grande gueuse de ville?
La foule grondait toujours, et Maurice se retourna.
— Citoyens, laissez-moi donc leur parler! Ce sont de braves gens, je réponds d’eux.
Il prit les deux mains de son ami, et à voix plus basse :
— N’est-ce pas, tu restes avec nous?
Le visage de Jean exprima une surprise profonde.
— Avec vous, comment ça?
Puis, un instant, il l’écouta s’irriter contre le gouvernement, contre l’armée, rappeler tout ce qu’on avait iouffert, expliquer qu’on allait enfin être les maîtres, punir les incapables et les lâches, sauver la République. Et, à mesure qu’il s’efforçait de le comprendre, sa calme figure de paysan illettré s’assombrissait d’un chagrin croissant.
— Ah! non, non! mon petit, je ne reste pas, si c’est pour cette belle besogne... Mon capitaine m’a dit d’aller à Vaugirard, avec mes hommes, et j’y vais. Quand le tonnerre de Dieu y serait, j’irais tout de même. C’est naturel, tu dois sentir ça.
Il s’était mis à rire, plein de simplicité. Il ajouta :
— C’est toi qui vas venir avec nous.
Mais, d’un geste de furieuse révolte, Maurice lui avait lâché les mains. Et tous deux restèrent quelques secondes
LES ROÜGON-MACQÜART.
face à face, Tun dans Texaspération du coup de démence qui emportait Paris entier, ce mal venu de loin, des ferments mauvais du dernier règne, Pautre fort de son bon sens et de son ignorance, sain encore d’avoir poussé à part, dans la terre du travail et de l’épargne. Tous les deux étaient frères pourtant, un lien solide les attachait, et ce tut un arrachement, lorsque, soudain^ une bousculade qui se produisit, les sépara.
— Au revoir, Maurice I
— Au revoir, Jean !
C’était un régiment, le 79% dont la masse compacte, débouchant d’une rue voisine, venait de rejeter la foule sur les trottoirs. Il y eut de nouveaux cris, mais on n’osa barrer la chaussée aux soldats, que les ofGciers entraînaient. Et la petite escouade du 124% ainsi dégagée, put suivre, sans être retenue davantage.
— Au revoir, Jean!
— Au revoir, Maurice !
De la main, ils se saluaient encore, cédant à la fatalité violente de çette séparation, restant quand même le cœur plein l’un de l’autre.
Les jours suivants, Maurice oublia d’abord, au milieu des événements extraordinaires qui se précipitaient. Lel9, Paris s’était réveillé sans gouvernement, plus surpris qu’effrayé d’apprendre le coup de panique qui venait d’emporter à Versailles, pendant la nuit, l’armée, les services publics, les ministres; et, comme le temps était superbe, par ce beau dimanche de mars, Paris descendit tranquillement dans les rues regarder les barricades. Une grande affiche blanche du Comité central, convoquant le peuple pour des élections communales, semblait très sage. On s’étonnait simplement de la voir signée par des noms profondément inconnus. A cette aube de la Commune, Paris était contre Versailles, dans la rancune de ee qu’il avait souffert et dans les souncons qui le han-
LA DEBACLE.
taient. C’était, d’ailleurs, l’anarchie absolue, la lutte des maires et du Comité central, les inutiles efforts de coaciliation tentés par les premiers, tandis que l’autre, peu sûr encore d’avoir pour lui toute la garde nationale fôdé.rée, continuait à ne revendiquer modestement que les libertés municipales. Les coups de feu tirés contre la manifestation pa,cifique de la place Vendôme, les quelques victimes dont le sang avait rougi le pavé, jetèrent, au travers de la ville, le premier frisson de terreur. Et, pendant que l’insurrection triomphante s’emparait définitivement de tous les ministères et de toutes les administrations publiques, la colère et la peur étaient grandes à Versailles, le gouvernement se pressait de réunir des forces militaires suffisantes, pour repousser une attaque qu’il sentait prochaine. Les meilleures troupes des armées du Nord et de la Loire étaient appelées en hâte, une dizaine de jours avaient suffi pour réunir près de quatre-vingt mille hommes, et la confiance revenait si rapide, que, dès le 2 avril, deux divisions, ouvrant les hostilités, enlevèrent aux fédérés Puteaux et Courbevoie.
Ce fut le lendemain seulement que Maurice, parti avec son bataillon à la conquête de Versailles, revit se dresser, dans la fièvre de ses souvenirs, la figure triste de Jean, lui criant au revoir. L’attaque des Versaillais avait stupéfié et indigné la garde nationale. Trois colonnes, une cinquantaine de mille hommes, s’étaient rués dès le malin, par Bougival et par Meudon, pour s’emparer de l’Âssemblée monarchiste et de Thiers l’assassin. C’était la sortie torrentielle, si ardemment exigée pendant le siège, et Maurice se demandait où il allait revoir Jean, si ce n’était pas là-bas, parmi les morts du champ de bataille. Mais la déroute fut trop prompte, son bataillon atteignait à peine le plateau des Bergères, sur la route de Rueil, lorsque, tout d’un coup, des obus, lancés du Hont-Valérien, tombèrent dans les rangs. Il y eut une
LES ROÜGON-MACQÜART.
stupeur, les uns croyaient que le fort était occupé par des camarades, les autres racontaient que le commandant avait pris rengagement de ne pas tirer. Et une terreur folle s’empara des hommes, les bataillons se débandèrent, rentrèrent au galop dans Paris, tandis que la tète de la colonne, prise par un mouvement tournant du général Yinoy, allait se faire massacrer dans Rueil.
Alors, Maurice, échappé à la tuerie, tout frémissant de s’être battu, n’avait plus eu que de la haine contre ce prétendu gouvernement d’ordre et de légalité, qui, écrasé à chaque rencontre par les Prussiens, retrouvait seulement du courage pour vaincre Paris. Et les armées allemandes étaient encore là, de Saint-Denis à Charenton, assistant à ce beau spectacle de l’effondrement d’un peuple! Aussi, dans la crise sombre de destruction qui l’envahissait, approuva-t-il les premières mesures violentes, la construction de barricades barrant les rues et les places, l’arrestation des otages, l’archevêque, des prêtres, d’anciens fonctionnaires. Déjà, de part et d’autre, les atrocités commençaient : Versailles fusillait les prisonniers, Paris décrétait que, pou^ la tête d’un de ses combattants, il ferait tomber trois têtes d’otages; et le peu de raison qui restait à Maurice, après tant de secousses et de ruines, s’en allait au vent de fureur soufflant de partout. La Commune lui apparaissait comme /une vengeresse des hontes endurées, comme une libératrice apportant le fer qui ampute, le feu qui purifie. Gela n’était pas très clair dans son esprit, le lettré en lui évoquait simplement des souvenirs classiques, des villes libres et triomphantes, des fédérations de riches provinces imposant leur loi au monde. Si Paris l’emportait, U le voyait, dans une gloire, reconstituant une France de justice et de liberté, réorganisant une société nouvelle, après avoir balayé les débris pourris de l’ancienne. A la vérité, après les élections, les noms des membres de la
Commune l'avaient un peu surpris par Textraordinaire mélange de modérés, de révolutionnaires, de socialistes de toutes sectes, à qui la grande œuvre se trouvait confiée. Il connaissait plusieurs de ces hommes, il les jugeait d'une grande médiocrité. Les meilleurs n'allaient-ils pas se heurter, s'annihiler, dans la confusion des idées qu'ils représentaient? Mais, le jour où la Commune fut solennellement constituée, sur la place de rHôtel-de-Ville, pendant que le canon tonnait et que les trophées de drapeaux rouges claquaient au vent, il avait voulu tout oublier, soulevé de nouveau par un espoir sans bornes. Et l'illusion recommençait, dans la crise aiguë du mal à son paroxysme, au milieu des mensonges des uns et de la foi exaltée des autres.
Pendant tout le mois d'avril, Maurice fit le coup de feu, du côté de Neuilly. Le printemps hâtif fleurissait les lilas, on se battait au milieu de la verdure tendre des jardins; et des gardes nationaux rentraient le soir avec des bouquets au bout de leur fusil. Maintenant, les troupes réunies à Versailles étaient si nombreuses, qu'on avait pu en former deux armées, l'une de première ligne, sous les ordres du maréchal de Mac-Mahon, l'autre de réserve, commandée par le général Vinoy. Quant à la Commune, ille avait pour elle près de cent mille gardes nationaux mobilisés et presque autant de sédentaires; mais cinquante mille au plus se battaient réellement. Et, chaque jour, le plan d'attaque des Versaillais s’indiquait davantage : après Neuilly, ils avaient occupé le château de Bécon, puis Asnières, simplement pour resserrer la ligne de l'investissement; car ils comptaient entrer par le Point-du-Jour, dès qu'ils pourraient y forcer le rempart, sous les feux convergents du Mont-Valérien et du fort d'Issy. Le Mont-Valérien était à eux, tous leurs efforts tendaient à s'emparer du fort d'Issy, qu'ils attaquaient, en utilisant les anciens travaux des Prussiens. Depuis le
LES ROÜGON-MACQÜART.
milieu d'avril, la fusillade, la canonnade ne cessaient plus. A Levallois, à Neuilly, c'était un combat incessant, un feu de tirailleurs de toutes les minutes, le joùr et la nuit. De grosses pièces, montées sur des wagons blindés, évoluaient le long du chemin de fer de ceinture, tiraient sur Asnières, par-dessus Levallois. Mais à Vanves, à Issy surtout, le bombardement faisait rage, toutes les vitres de Paris en tremblaient, comme aux journées les plus rudes du siège. Et, le 9 mai, lorsque, après une première alerte, le fort d'Issy tomba définitivement aux mains de l'armée de Versailles, ce fut pour la Commune la défaite certaine, un coup de panique qui la jeta aux pires résolutions.
Maurice approuva la création d'un Comité de salut public. Des pages d'histoire lui revenaient, l'heure n'avait-eile pas sonné des mesures énergiques, si l'on voulait sauver la patrie? De toutes les violences, une seule lui avait serré le cœur d'une angoisse secrète, le renversement de la colonne Vendôme; et il s'accusait de cela comme d'une faiblesse d'enfant, il entendait toujours son grand-père lui raconter Marengo, Austerlitz, léna, Eylau, Friedland, Wagram, la Moskowa, des récits épiques dont il frémissait encore. Mais que l'on rasât la maison de Thiers l'assassin, que l'on gardât les otages comme une garantie et une menace, est-ce que cela n'était pas de justes représailles, dans cette rage grandissante de Versailles contre Paris, qu'il bombardait, où les obus crevaient les toits, tuaient des femmes? Le sombre besoin de destruction montait en lui, à mesure que la fin de son rêve approchait. Si l'idée justicière et vengeresse devait être écrasée dans le sang, que s'entr'ouvrît donc la terre, transformée au milieu d'un de ces bouleversements cosmiques, qui ont renouvelé la vie ! Que Paris s'effondrât, qu'il brûlât comme un immense bûcher d'holocauste, plutôt que d'être rendu à ses vices et à ses misères, à cette vieille société gâtée d'abominable injustice 1 Et ü
faisait un autre grand rêve noir, la ville géante en cendre, plus rien que des tisons fumants sur les deui rives, la plaie guérie par le feu, une calastrophe sans nom, sans exemple, d’où sortirait un peuple nouveau» Aussi s’enfiévrait-il davantage aux récits qui couraient : les quartiers minés, les catacombes bourrées de poudre, tous les monuments prêts à sauter, des fils électriques réunissant les fourneaux pour qu’une seule étincelle les allumât tous d’un coup, des provisions considérables de matières inflammables, surtout du pétrole, de quoi changer les rues et les places en torrents, en mers de flammes. La Commune l’avait juré, si les Yersaillais entraient, pas un n’irait au delà des barricades qui fermaient les carrefours, les pavés s’ouvriraient, les édifices crouleraient, Paris flamberait et engloutirait tout un monde.
Et, lorsque Maurice se jeta à ce rêve fou, ce fut par un sourd mécontentement contre la Commune elle-même. 11 désespérait des hommes, il la sentait incapable, tiraillée par trop d’éléments contraires, s’exaspérant, devenant incohérente et imbécile, à mesure qu’elle était menacée davantage. De toutes les réformes sociales qu’elle avait promises, elle n’avait pu en réaliser une seule, et il était déjà certain qu’elle ne laisserait derrière elle aucune œuvre durable. Mais son grand mal surtout venait des rivalités qui la déchiraient, du soupçon rongeur dans lequel vivait chacun de ses membres. Beaucoup déjà, les modérés, les inquiets, n’assistaient plus aux séances. Les autres agissaient sous le fouet dès événements, tremblaient devant une dictature possible, en étaient à l’heure où les groupes des Assemblées révolutionnaires s’exterminent entre eux, pour sauver la patrie. Après Cluseret, après Dombrowski, Rossel allait devenir suspect. Delescluze, nommé délégué civil à la guerre, ne pouvait rien lui-même, malgré sa grande autorité. Et le
LES ROUGON-MACQÜART.
grand effort social entrevu s’éparpillait, avortait ainsi, dans risolement qui s’élargissait d’heure en heure autour de ces hommes frappés d’impuissance, réduits aux coups de désespoir.
Dans Paris, la terreur montait. Paris, irrité d’abord contre Versailles, frissonnant des souffrances du siège, se détachait maintenant de la Commune. L’enrôlement forcé, le décret qui incorporait tous les hommes au-dessous de quarante ans, avait irrité les gens calmes et déterminé une fuite en masse : on s’en allait, par Saint-Denis, sous des déguisements, avec de faux papiers alsaciens, on descendait dans le fossé des fortifications, à l’aide de cordes et d’échelles, pendant les nuits noires. Depuis longtemps, les bourgeois riches liaient parfis. Aucune fabrique, aucune usine n’avait rouvert ses portes. Pas de commerce, pas de travail, l’existence d’oisiveté continuait, dans l’attente anxieuse de l’inévitable dénouement. Et le peuple ne vivait toujours que de la solde des gardes nationaux, ces trente sous que payaient maintenant les millions réquisitionnés à la Banque, les trente sous pour lesquels beaucoup se battaient, une des causes au fond et la raison d’être de l’émeute. Des quartiers entiers s’étaient vidés, les boutiques closes, les façades mortes. Sous le grand soleil de l’admirable mois de mai,, dans les rues désertes, on ne rencontrait plus que la pompe farouche Mies enterrements de fédérés, tués à l’ennemi, des convois sans prêtres, des corbillards couverts (Je drapeaux rouges, suivis de foules portant des bouqueté d’immortelles. Les églises, fermées, se transformaient chaque soir en salles de club. Les seuls journaux révolutionnaires paraissaient, on avait supprimé tous les autres. C’était Pans détruit, ce grand et malheureux Paris qui gardait, contre l’Assemblée, sa répulsion de capitale républicaine, et chez lequel grandissait à présent la terreur de la Commune, l’impatience d’en être délivré, au milieu
des effrayantes histoires qui couraient, des arrestations quotidiennes d'otages, des tonneaux de poudre descendus dans les égouts', où, disait-on, veillaient des hommes avec des torches, attendant un signal.
Maurice, alors, qui n'avait jamais bu, se trouva pris et • comme noyé, dans le coup d'ivresse générale. Il lui Arrivait, maintenant, lorsqu'il était de service à quelque poste avancé, ou bien lorsqu'il passait la nuit au corps de garde, d'accepter un petit verre de cognac. S'il en prenait un second, il s'exaltait, parmi les souffles d'alcool qui lui passaient sur la face. C'était l'épidémie envahissante, la soûlerie chronique, léguée par le premier siège, aggravée par le second, cette population sans pain, ayant de l'eau-de-vie et du vin à pleins tonneaux, et qui s'était saturée, délirante désormais à la moindre goutte. Pour la première fois de sa vie, le 21 mai, un dimanche, Maurice rentra ivre, vers le soir, rue des Orties, où il couchait de temps à autre. Il avait passé la journée à Neuilly encore, faisant le coup de feu, buvant avec les camarades, dans Tespoir de combattre l'immense fatigue qui l'accablait. Puis, la tête perdue, à bout de force, il était venu se jeter sur 1e lit de sa petite chambre, ramené par l'instinct, car jamais il ne se rappela comment il était rentré. Et, le lendemain seulement, le soleil était déjà haut, lorsque des bruits de tocsins, de tambours et de clairons le réveillèrent. La veille, au Point-du-Jour, tes Versaillaîs, trouvant une porte abandonnée, étaient entrés librement dans Paris.
Dès qu’il fut descendu, habillé à la hâte, le fusil en bandoulière, un groupe effaré de camarades, rencontré à la mairie de l’arrondissement, lui conta les faits de la soirée et de la nuit, au milieu d’une confusion telle, qu’il lui fut d’abord difficile de comprendre. Depuis dix jours que le fortd’Issy et la grande batterie de Montretout, aidés par le Mont-Valérien, battaient le rempart, la porte de
LES ROÜGON-MACQÜART.
Saint-Cloud était devenue intenable ; et Tassant allait êtra donné le lendemain, lorsqu’un passant, vers cinq heures, voyant que personne ne gardait plus la porte, avait simplement appelé du geste les gardes de tranchée, qui se trouvaient à peine à cinquante mètres. Sans attendre, deux compagnies du 37* de ligne étaient entrées. Puis, derrière elles, tout le 4* corps, commandé par le général Douay, avait suivi. Pendant la nuit entière, des troupes avaient coulé, d’un flot ininterrompu. A sept heures, la division Vergé descendait vers le pont de Grenelle et poussait jusqu’au Trocadéro. A neuf heures, le général Clinchant prenait Passy et la Muette. A trois heures du matin, le 1" corps campait dans le Bois de Boulogne; tandis que, vers le môme moment, 1a division Bruat passait la Seine, pour enlever la porte de Sèvres et faciliter l’entrée du 2* corps, qui, sous les ordres du général de Cissey, devait occuper le quartier de Grenelle, une heure plus tard. C’était ainsi que, le 22 au matin, Tarmée de Versailles était maîtresse du Trocadéro et de la Muette, sur la rive droite, de Grenelle, sur la rive gauche; et cela, au milieu de la stupeur, de la colère et du désarroi de la Commune, criant déjà à la trahison, éperdue à Tidée de l’écrasement inévitable.
Ce fut le premier sentiment de Maurice, quand il eut compris : la fin était venue, il n’y avait qu’à se faire tuer. Mais le tocsin sonnait à la volée, les tambours battaient plus fort, des femmes et jusqu’à des enfants travaillaient aux barricades, les rues s’emplissaient de la fièvre des bataillons, réunis à la hâte, courant à leur poste de combat. Et, dès midi, l’éternel espoir renaissait au cœur des soldats exaltés de la Commune, résolus à vaincre, en constatant que les Versaillais n’avaient presque pas bougé, Cette année, qu’ils avaient craint de voir aux Tuileries en deux heures, opérait avec une prudence extraordinaire, instruite par ses défaites, exagérant la tactique que les
Prussiens lui avaient si durement apprise. A Tllôtel de Ville, le Comité de salut public et Delescluze, délégué à la guerre, organisaient, dirigeaient 1a défense. On racontait qu’ils avaient repoussé dédaigneusement une suprême tentative de conciliation. Cela enflammait les courages, le triomphe de Paris redevenait certain, de toutes parts la résistance allait être farouche, comme l’attaque devait être implacable, dans la haine grossie de mensonges et d’atrocités, qui brûlait au cœur des deux armées. Et, cette journée, Maurice la passa du côté du Champ de Mars et des Invalides, à se replier lentement, de rue en rue, en lâchant des coups de feu. Il n’avait pu retrouver son bataillon, il se battait avec des camarades inconnus, emmené par eux sur la rive gauche, sans même y^avoir pris garde. Vers quatre heures, ils défendirent une barricade qui fermait la rue de l’Université, à sa sortie sur EEsplanade; et ils ne l’abandonnèrent qu’au crépuscule, lorsqu’ils surent que la division Bruat, filant le long du quai, s’était emparée du Corps législatif. Ils avaient failli être pris, ils gagnèrent la rue de Lille à grand’peine, grâce â un large détour par la rue Saint-Dominique et la rue de Bellechasse. Quand la nuit tomba, l’armée de Versailles occupait une ligne qui partait de la porte de Vanves, passait par le Corps législatif, le palais de l’Élysée, l’église Saint-Augustin, la gare Saint-Lazare, et aboutissait à la porte d’Asnières.
Le lendemain, le 23, un mardi printanier de clair et chaud soleil, fut pour Maurice le jour terrible. Les quelques centaines de fédérés, dont il faisait partie et où il y avait des hommes de plusieurs bataillons, tenaient encore tout le quartier, du quai à la rue Saint-Dominique. Mais la plupart avaient bivouaqué rue de Lille, dans les jardins des grands hôtels qui se trouvaient là. Lui-même s’était endormi profondément, sur une pelouse, à côté du palais de la Légion d’honneur. Dès le matin, il croyait
LtS ROÜGON-MACQUART. ^
que les troupes débusqueraient du Corps législatif, pour '] les refouler derrière les fortes barricades de la rue du Bac. ■ Les heures pourtant se passèrent, sans que Tattaque se produisît. On n’échangeait toujours que des balles perdues, d’un bout des rues à l’autre. C’était le plan de Versailles qui se développait avec une lenteur prudente, la résolution bien arrêtée de ne pas se heurter de front à la formidable forteresse que les insurgés avaient faite de la terrasse des Tuileries, Tadoplion d'un douDle cîieminement, à gauche et à droite, le long des remparts, de manière à s’emparer d’abord de Montmartre et de l’Observatoire, pour se rabattre ensuite et prendre tous les quartiers du centre dans un immense coup de filet. Vers deux heures, Maurice entendit raconter que le drapeau tricolore flottait sur Montmartre : attaquée par trois corps d’armée à la fois, qui avaient lancé leurs bataillons sur la butte, au nord et à l’ouest, par le^ rues Lepic, des Saules et du Mont-Cenis, la grande batterie du Moulin de la Galette venait d’être prise ; et les vainqueurs refluaient sur Paris, emportaient la place Saint-Georges, Notre-Dame de Lorette, la mairie de la rue Drouot, le nouvel Opéra; pendant que, sur la rive gauche, le mouvement de conversion, parti du cimetière Montparnasse, gagnait la place d’Enfer et le Marché aux chevaux. Une stupeur, de la rage et de l’effroi accueillaient ces nouvelles, ces progrès si rapides de l’armée. Eh quoi! Montmartre enlevé en deux heures, Montmartre, la citadelle glorieuse et imprenable de l’insurrection! Maurice s’aperçut bien que les rangs s’éclaircissaient, des camarades tremblants filaient sans bruit, allaient se laver les mains, mettre une blouse, dans la teiTeur des représailles. Le bruit courait qu’on serait tourné par la Croix-Rouge, dont l’attaque se préparait. Déjà, les barricades des rues Martignac et de Bellechasse étaient prises, on commençait à voir les pantalons rouges au bout de la rue de Lille. Et il ne resta bientôt que les
convaincus, les acharnés, Maurice et une cinquantaine d’autres, décidés à mourir, après en avoir tué le plus possible, de ces Versaillais qui traitaient les fédérés en bandits, qui fusillaient les prisonniers en arrière de la ligne de bataille. Depuis la veille, l’exécrable haine avait grandi, c’était l’extermination entre ces révoltés mourant pour leur rêve et cette armée toute fumante de passions réactionnaires, exaspérée d’avoir à se battre encore.
Vers cinq heures, comme Maurice et les camarades se repliaient décidément derrière les barricades de la rue du Bac, descendant de porte en porte la rue de Lille, en tirant toujours, il vit tout d’un coup une grosse fumée noire sortir par une fenêtre ouverte du palais de la Légion d’honneur. C’était le premier incendie allumé dans Paris; et, sous le coup de furieuse démence qui l’emportait, il en eut une joie farouche. L’heure avait sonné, que la ville entière flambât donc comme un bûcher immense, que le feu purifiât le monde ! Mais une apparition brusque l’étonna : cinq ou six hommes venaient de sortir précipitamment du palais, ayant à leur tête un grand gaillard, dans lequel il reconnut Chouteau, son ancien camarade d’escouade du 106®. Il l’avait aperçu déjà avec un képi galonné, après le 18 mars, il le retrouvait monté en grade, ayant des galons partout, attaché à Pétat-major de quelque général qui ne se battait pas. Une histoire lui revint, qu’on lui avait contée : ce Chouteau installé au palais de la Légion d’honneur, vivant là en compagnie d’une maîtresse dans une bombance continuelle, s’allongeant avec ses bottes au milieu des grands lits somptueux, cassant les glaces à coups de revolver, pour rire. Même on assurait que sa maîtresse, sous le prétexte d’aller faire son marché aux Halles, partait chaque matin en voiture de gala, déménageant des ballots de linge volé, des pendules et jusqu’à des meubles. Et Maurice, à le voir courir avec ses hommes, tenant encore
598 LES ROÜGON-MACQUART.
à la main un bidon de pétrole, éprouva un malaise, un doute affreux où il sentit vaciller toute sa foi. L'œuvre terrible pouvait donc être mauvaise, qu'un tel homme en était l'ouvrier ?
Des heures encore s’écoulèrent, il ne se battait plus que dans la détresse, ne retrouvant en lui, debout, que la sombre volonté de mourir. S'il s'était trompé, qu'il payât au moins l'erreur de son sang ! La barricade qui fermait la rue de Lille, à la hauteur de la rue du Bac, était très forte, faite de sacs et de tonneaux de terre, précédée d’un fossé profond. Il la défendait avec une douzaine à peine d’autres fédérés, tous à demi couchés, tuant à coup sûr chaque soldat qui se montrait. Lui, jusqu'à la nuit tombante, ne bougea pas, épuisa ses cartouches, silencieux, dans l’entêtement de son désespoir. Il regardait grossir les grandes fumées du palais de la Légion d'honneur, que le vent rabattait au milieu de la rue, sans qu’on pût encore voir les flammes, sous le jour finissant. Un autre incendie avait éclaté dans un hôtel voisin. Et, brusquement, un camarade vint l'avertir que les soldats, n'osant prendre la barricade de front, étaient en train de cheminer à travers les jardins et les maisons, trouant les murs à coups de pioche. C'était la fin, ils pouvaient déboucher là, d’un instant à l'autre. Et, en effet, un coup de feu plongeant étant parti d'une fenêtre, il revit Chouteau et ses hommes qui montaient frénétiquement, à droite et à gauche, dans les maisons d’angle, avec leur pétrole et des torches. Une demi-heure plus tard, sous le ciel devenu noir, tout le carrefour flambait; pendant que lui, toujours couché derrière les tonneaux et les sacs, profitait de l'intense clarté pour abattre les soldats imprudents qui se risquaient dans l'enfilade de la rue, hors des portes.
Combien de temps Maurice tira-t-il encore? Il n'avail plus conscience du temps ni des lieux. Il pouvait être
neuf heures, dix heures peut-être. L’exécrable besogne qu’il faisait l’étouffait maintenant d’une nausée, ainsi qu’un vin immonde qui revient dans l’ivresse. Autour de lui, les maisons en flammes commençaient à l’envelopper d'une chaleur insupportable, d’un air brûlant d’asphyxie. Le carrefour, avec ses tas de pavés qui le fermaient, était devenu un camp retranché, défendu par les incendies, sous une pluie de tisons. N’étaient-ce pas les ordres ï incendier les quartiers en abandonnant les barricades, arrêter les Groupes par une ligne dévorante de brasiers, brûler Paris à mesure qu’on le rendrait. Et, déjà, il sentait bien que les maisons de la rue du Bac ne brûlaient pas seules. Derrière son dos, il voyait le ciel s’embraser d’une immense lueur rouge, il entendait un grondement lointain, comme si toute la ville s’allumait. A droite, le long de la Seine, d'autres incendies géants devaient éclater. Depuis longtemps, il avait vu disparaître Chouteau, fuyant les balles. Les plus acharnés de ses camarades filaient eux-mêmes un à un, épouvantés par l’idée d’être tournés d'un moment à l’autre. Enfin, il restait seul, allongé entre deux sacs de terre, ne pensant qu’à tirer toujours, lorsque les soldats, qui avaient cheminé à travers les cours et les jardins, débouchèrent par une maison de la rue du Bac, et se rabattirent.
Dans l’exaltation de cette lutte suprême, il y avait deux grands jours que Maurice n’avait pas songé* à Jean. Et Jean non plus, depuis qu’il était entré dans Paris avec son régiment, dont on avait renforcé la division Bruat, ne s’était pas, une seule minute, souvenu de Maurice. La veille, il avait fait le coup de feu au Champ de Mars et sur l’esplanade des Invalides. Puis, ce jour-là, il n’avait quitté la place du Palais-Bourbon que vers midi, pour enlever les barricades du qùartier, jusqu’à la rue des Saints-Pères. Lui, si calme, s’était peu à peu exaspéré, dans cette guerre fratricide, au milieu de camarades dont
LES ROÜGOK-MACQÜART. f
l’ardent désir était de se ireposer enfin, après tant de mois de fatigue. Les prisonniers, qu’on ramenait d’Allemagne et qu’on incorporait, ne dérageaient pas contre Paris ; et il y avait encore les récits des abominations de la Commune, qui le jetaient hors de lui, en blessant son respect { de la propriété et son besoin d’ordre. Il était resté le fond i \même de la nation, le paysan sage, désireux de paix, j \pour qu’on recommençât à travailler, à gagner, à se re- 1 .Taire du sang. Mais surtout, dans cette colère grandissante, ^ \qui emportait jusqu’à ses plus tendres préoccupations, les incendies étaient venus l’affoler. Brûler les maisons, brûler les palais, parce qu’on n’était pas les plus forts, ah ça, non, par exemple ! Il n’y avait que des bandits capables d’un coup pareil. Et lui dont les exécutions sommaires, la veille, avaient serré le cœur, ne s’appartenait plus, fàrouche, les yeux hors de la tête, tapant, hurlant.
Violemment, Jean déboucha dans la rue db Bac, avec les quelques hommes de son escouade. D’abord, il ne vit personne, il crut que la barricade venait d’être évacuée. Puis, là-bas, entre deux sacs de terre, il aperçut un communard qui remuait, qui épaulait, tirant encore dans la rue de Lille. Et ce fut sous la poussée furieuse du destin, il courut, il cloua l’homme sur la barricade, d’un coup de baïonnette.
Maurice n’avait pas eu le temps de se retourner. Il jeta un cri, il releva la tête. Les incendies les éclairaient d’une aveuglante clarté.
— Oh ! Jean, mon vieux Jean, est-ce toi ?
Mourir, il le voulait, il en avait l’enragée impatience. Mais mourir de la main de son frère, c’était trop, cela lui gâtait la mort, en l’empoisonnant d’une abominable amertume.
— Est-ce donc toi, Jean, mon vieux Jean?
Foudroyé, dégrisé, Jean le regardait. Ils étaient seuls, les autres soldats s’étaient déjà mis à la poursuite des
fuyards. Autour d’eux, les incendies flambaient plus haut, les fenêtres vomissaient de grandes flammes rouges, tandis qu’on entendait, à l’intérieur, l’écroulement embrasé des plafond.®. Et Jean s’abattit près de Maurice, sanglotant, le tâtant, tâchant de le soulever, pour voir s’il ne pourrait pas le sauver encore.
— Oh! mon petit, mon pauvre petit l
Lorsque le train, qui arrivait de Sedan, après des retards sans nombre, finit par entrer dans la gare de Saint- Denis, vers neuf heures, une grande clarté rouge éclairait déjà le ciel, au sud, comme si tout Paris se fût embrasé. A mesure que la nuit s'était faite, cette lueur avait grandi ; et, peu à peu, elle gagnait l'horizon entier, ensanglantant un vol de petits nuages qui se noyaient, vers l'est, au fond des ténèbres accrues.
Henriette, la première, sauta du wagon, inquiète de ces reflets d'incendie, que les voyageurs avaient aperçus, au travers des champs noirs, par les portières du train en marche. D'ailleurs, des soldats prussiens, qui venaiént d'occuper militairement la gare, forçaient tout le monde à descendre, tandis que deux d'entre eux, sur le quai d’arrivée, criaient en un rauque français :
— Paris brûle... On ne va pas plus loin, tout le monde descend... Paris brûle, Paris brûle...
Ce fut, pour Henriette, une angoisse terrible. Mon Dieu ! arrivait-elle donc trop tard? Maurice n'ayant pas répondu à ses deux dernières lettres, elle avait éprouvé de si mortelles inquiétudes, aux nouvelles de Paris, de plus en plus alarmantes, qu'elle s'était décidée brusquement à quitter Remilly. Depuis des mois, chez l'oncle Fouchard, elle s’attristait; les troupes d'occupation, à mesure que Paris avait prolongé sa résistance, étaient devenues plus exigeantes et plus dures; et, maintenant que les régiments, un à un, rentraient en Allemagne, de continuels
passages de soldats épuisaient de nouveau les campagnes et les villes. Le matin, comme elle se levait au petit jour, pour aller prendre le chemin de fer à Sedan, elle avait vu la cour de la ferme pleine d’un flot de cavaliers, qui avaient dormi là, couchés pêle-mêle, enveloppés dans leurs manteaux. Ils étaient si nombreux, qu’ils couvraient la terre. Puis, à un brusque appel de clairon, tous s’étaient dressés, silencieux, drapés à longs plis, si serrés les uns contre les autres, qu’elle avait cru assister à 1a résurrection d’un champ de bataille, sous l’éclat des trompettes du jugement dernier. Et elle retrouvait encore des Prussiens à Saint-Denis, et c’étaient eux qui jetaient ce cri, qui la bouleversait :
— Tout le monde descend, on ne va pas plus loin... Paris brûle, Paris brûle...
Éperdue, Henriette se précipita, avec sa petite valise, demanda des renseignements. On se battait depuis deux jours dans Paris, la ligne ferrée était coupée, les Prussiens restaient en observation. Mais elle voulait passer quand même, elle avisa sur le quai le capitaine qui commandait la compagnie occupant la gare, elle courut àlui.
— Monsieur, je vais rejoindre mon frère dont je suis affreusement inquiète. Je vous en supplie, donnez-moi le moyen de continuer ma route.
Elle s’arrêta, surprise, en reconnaissant le capitaine, dont un bec de gaz venait d’éclairer le visage.
— C’est vous, Otto... Oh! soyez bon, puisque le hasard nous remet une fois encore face à face.
Otto Gunther, 1e cousin, était toujours serré correctement dans son uniforme de capitaine de la garde. Il avait son air sec de bél officier bien tenu. Et lui ne reconnaissait pas cette femme mince, l’air chétif, avec ses pâles cheveux blonds, son joli visage doux, cachés sous le crêpe de son chapeau. Ce fut seulement à la clarté brave et droite de ses yeux, qu’il finit par se souvenir. Il eut simplement un petit geste.
LES ROÜGON-MACQÜART.
— Vous savez que j’ai un frère soldat, continuait ardemment Henriette. Il est resté dans Paris, j’ai peur qu’il ne se soit mêlé à toute cette horrible lutte... Je vous en supplie, Otto, donnez-moi le moyen de continuer ma route.
Alors, il se décida à parler. >
— Mais je vous assure quejenepuis rien... Depuis hier, les trains ne circulent plus, je crois qu’on a enlevé des rails, du côté des remparts. Et je n’ai à ma disposition ni voiture, ni cheval, ni homme pour vous conduire.
Elle le regardait, elle ne bégayait plus que des plaintes sourdes, dans son chagrin de le trouver si froid, si résolu à ne pas lui venir en aide.
— Oh! mon Dieu, vous ne voulez rien faire... Oh! mon Dieu, à qui vais-je m’adresser ?
Ces Prussiens qui étaient les maîtres tout-puissants, qui, d’un mot, auraient bouleversé la ville, réquisitionné cent voitures, fait sortir des écuries mille chevaux! Et il refusait de son air hautain de vainqueur dont la loi était de ne jamais intervenir dans les affaires des vaincus, les jugeant sans doute malpropres, salissantes pour sa gloire toute fraîche.
— Enfin, reprit Henriette, en tâchant de se calmer, vous savez au moins ce qui se passe, vous pouvez bien me le dire.
Il eut un sourire mince, à peine sensible.
— Paris brûle... Tenez ! venez par ici, on voit parfaitement.
Et il marcha devant elle, il sortit de la station, alla le long des rails pendant une centaine de pas, pour atteindre une passerelle de fer, construite en travers de la voie. Quand ils eurent gravi l’étroit escalier et qu’ils se trouvèrent en haut, appuyés à la rampe, l’immense plaine rase se déroula, par-dessus un talus.
— Vous voyez, Paris brûle...
Il pouvait être neuf heures et demie. La lueur rouge, qui incendiait le ciel, grandissait toujours. A Test, le vol de petits nuages ensanglantés s’était perdu, il ne restait au zénith qu’un tas d’encre, où se réflétaient les flaui.^.^s lointaines. Maintenant, toute la ligne de l’horizon était en feu; mais, par endroits, on distinguait des foyers plus intenses, des gerbes d’un pourpre vif, dont le jaillissement continu rayait les ténèbres, au milieu de grandes fumées volantes. Et l’on aurait dit que les incendies marchaient, que quelque forêt géante s’allumait là-bas, d’arbre en arbre, que la terre elle-même allait flamber, embrasée par ce colossal bûcher de Paris.
— Tenez! expliqua Otto, c’est Montmartre, cette bosse que l’on voit se détacher en noir sur le fond rouge... A gauche, à la Villette, à Belleville, rien ne brûle encore. Le feu a dû être mis dans les beaux quartiers, et ça gagne, ça gagne... Regardez donc! à droite, voilà un autre incendie qui se déclare! On aperçoit les flammes, tout un bouillonnement de flammes, d’où monte une vapeur ardente... Et d’autres, d’autres encore, partout!
11 ne criait pas, il ne s’exaltait pas, et l’énormité de sa joie tranquille terrifiait Henriette. Ah ! ces Prussiens qui voyaient ça ! Elle le sentait insultant par son calme, par son demi-sourire, comme s’il avait prévu et attendu depuis longtemps ce désastre sans exemple. Enfin, Paris brûlait, Paris dont les obus allemands n’avaient pu qu’écorner les gouttières! Toutes ses rancunes se trouvaient satisfaites, il semblait vengé de la longueur démesurée du siège, des froids terribles, des difficultés sans cesse renaissantes, dont l’Allemagne gardait encore l’irritation. Dans l’orgueil du triomphe, les provinces conquises, l’indemnité des cinq milliards, rien ne valait ce spectacle de Paris détruit, frappé de folie furieuse, s’incendiant lui-même et s’envolant en fumée, par cette claire nuit de printemps.
606 LES ROÜGON-MACQÜART. \ '
— Ah ! c’était certain, ajouta-t-il à voix plus basse. De la grande besogne !
Une douleur croissante serrait le cœur d’Henriette, à l’étouffer, devant l’immensité de la catastrophe. Pendant quelques minutes, son malheur personnel disparut, emporté dans cette expiation de tout un peuple. La pensée du feu dévorant des vies humaines, la vue de la ville embrasée à l’horizon, jetant la lueur d’enfer des capitales maudites et foudroyées, lui arrachaient des cris involontaires. Elle joignit les mains, elle demanda :
— Qu’avons-nous donc fait, mon Dieu! pour être punis de la sorte?
Déjà, Otto levait le bras, dans un geste d’apostrophe. 11 allait parler, avec la véhémence de ce froid et dur protestantisme militaire qui citait des versets de la Bible. Mais un regard sur la jeune femme, dont il venait de rencontrer les beaux yeux de clarté et de raison, l’arrêta. Et, d’ailleurs, son geste avait suffi, il avait dit sa haine de race, sa conviction d’être en France le justicier, envoyé par le Dieu des armées pour châtier un peuple pervers. Paris brûlait en punition de ses siècles de vie mauvaise, du long amas de ses crimes et de ses débauches. De nouveau, les Germains sauveraient le monde, balayeraient les dernières poussières de la corruption latine.
Il laissa retomber son bras, il dit simplement :
— C’est la fin de tout... Un autre quartier s’allume, cet autre foyer, là-bas, plus à gauche... Vous voyez bien cette grande raie qui s’étale, ainsi qu’un fleuve de braise.
Tous deux se turent, un silence épouvanté régna. En effet, des crues subites de flammes montaient sans cesse, débordaient dans le ciel, en ruissellements de fournaise. A chaque minute, la mer de feu élargissait sa ligne d’infini, une houle incandescente d’où s’exhalaient maintenant des fumées qui amassaient, au-dessus de la ville, une immense nuée de cuivre sombre; et un léger vent
Là Débâcle.
devait la pousser, elle s'en allait lentement à travers la nuit noire, barrant la voûte de son averse scélérate de cendre et de suie.
Henriette eut un tressaillement, sembla sortir d'un cauchemar; et, reprise par l'angoisse où la jetait la pensée de son frère, elle se fit une dernière fois suppliante.
— Alors, vous ne pouvez rien pour moi, vous refusez de m'aider à entrer dans Paris?
D'un nouveau geste, Otto parut vouloir balayer l'horizon.
— A quoi bon? puisque, demain, il n'y aura plus là-bas que des décombres !
Et ce fut tout, elle descendit de la passerelle, sans dire même un adieu, fuyant avec sa* petite valise; tandis que lui resta longtemps encore là-haut, immobile et mince, sanglé dans son uniforme, noyé de nuit, s'emplissant les yeux de la monstrueuse fête que lui donnait le spectacle de la Babylone en flammes.
Comme Henriette sortait de la gare, elle eut la chance de tomber sur une grosse dame qui faisait marché avec un voiturier, pour qu'il la conduisît immédiatement à Paris, rue Richelieu ; et elle la pria tant, avec des larmes si touchantes, que celle-ci finit par consentir à l'emmener. Le voiturier, un petit homme noir, fouetta son cheval, n'ouvrit pas la bouche de tout le trajet. Mais ; la grosse dame ne tarissait pas, racontait comment, ayant quitté sa boutique l'avant-veille, après l'avoir fermée, elle avait eu le tort d'y laisser des valeurs, cachées dans un i mur. Aussi, depuis deux heures que la ville flambait, n’était-elle plus obsédée que d'une idée unique, celle de retourner là-bas, de reprendre son bien, même au travers du feu. A la barrière, il n'y avait qu'un poste somnolent, la voiture passa sans trop de difficulté, d'autant plus que la dame mentait, racontait qu’elle était allée chercher sa
LES R'ÔÜGON-MACQÜART.
nièce pour soigner, à elles deux, son mari blessé par les Versaillais. Les grands obstacles commencèrent dans les rues, des barricades barraient la chaussée à chaque instant, il fallait faire de continuels détours. Enfin, au boulevard Poissonnière, le voiturier déclara qu’il n’irait pas plus loin. Et les deux femmes durent continuer à pied, par la rue du Sentier, la rue des Jeûneurs et tout le quartier de la Bourse. A mesure qu’elles s’étaient approchées des fortifications, le ciel incendié les avait éclairées d’une clarté de plein jour. Maintenant, elles étaient surprises du calme désert de cette partie de la ville, où ne parvenait que la palpitation d’un grondement lointain. Dès la Bourse pourtant, des coups de feu leur arrivèrent, il leur fallut se glisser le long des maisons. Rue de Richelieu, quand elle eut retrouvé sa boutique intacte, ce fut la grosse dame, ravie, qui tint absolument à mettre sa compagne dans son chemin : rue du Hasard, rue Sainte- Anne, enfin rue des Orties. Des fédérés, dont le bataillon occupait encore la rue Sainte-Anne, voulurent un moment les empêcher de passer. Enfin, il était quatre heures, il faisait jour, lorsque Henriette, épuisée d’émotions et de fatigue, trouva grande ouverte la vieille maison de la rue des Orties. Et, après avoir monté l’étroit escalier sombre, elle dut prendre, derrière une porte, une échelle qui conduisait sur les toits.
Maurice, à la barricade de la rue du Bac, entre les deux sacs de terre, avait pu se relever sur les genoux, et une espérance s’était emparée de Jean, qui croyait l’avoir cloué au sol.
— Oh ! mon petit, est-ce que tu vis encore? est-ce que' j’aurai cette chance, sale brute que je suis?... Attends, laisse-moi voir.
Il examina la blessure avec précaution, à la clarté vive des incendies. La baïonnette avait traversé le bras, près de l’épaule droite; et le pis était qu’elle avait pénétré
ensuite entre deux côtes, intéressant sans doute le poumon. Pourtant, le blessé respirait sans trop de difficulté. Son bras seul pendait, inerte.
— Mon pauvre vieux, ne te désespère donc pas! Je suis content tout de même, j'aime mieux en finir... Tu avais assez fait pour moi, car il y a longtemps, sans toi, que j'aurais crevé ainsi, au bord d'un chemin.
Mais, à l'entendre dire ces choses, Jean était repris d'une violente douleur.
— Veux-tu te taire! Tu m'as sauvé deux fois des pattes des Prussiens. Nous étions quittes, c'était à mon tour de donner ma vie, et je te massacre... Ah! tonnerre de Dieu! j'étais donc soûl, que je ne t'ai pas reconnu, oui! soûl comme un cochon, d'avoir déjà trop bu de sang !
Des larmes avaient jailli de ses yeux^ au souvenir de leur séparation, là-bas, à Remilly, lorsqu'ils s'étaient quittés en se demandant si l'on se reverrait un jour, et comment, dans quelles circonstances de douleur ou de joie. Ça ne servait donc à rien d'avoir passé ensemble des jours sans pain, des nuits sans sommeil, avec la mort toujours présente? C'était donc, pour les amener à cette abomination, à ce fratricide monstrueux et imbécile, que leurs cœurs s'étaient fondus l'un dans l'autre, pendant ces quelqueé semaines d'héroïque vie commune? Non, non! il se révoltait.
— Laisse-moi faire, mon petit, il faut que je te sauve.
D'abord, il devait l'emmener de là, car la troupe
achevait les blessés. La chance voulait qu'ils fussent seuls, il s'agissait de ne pas perdre une minute. Vivement, à l'aide de son couteau, il fendit la manche, enleva ensuite Puniforme entier. Du sang coulait, il se hâta de bander le bras solidement, avec des lambeaux arrachés de la doublure. Ensuite, il tamponna la plaie du torse, attacha le hras par-dessus. Il avait heureusement un bout de corde, il serra avec force ce pansement barbare, qui
offrait Tavantage d'immobiliser tout le côté atteint et d’empêcher l’hémorragie.
— Peux-tu marcher?
— Oui, je crois.
Mais il n’osait l’emmener ainsi, en manches de chemise. Une brusque inspiration le fit courir dans une rue voisine, où il avait vu un soldat mort, et il revint avec une capote et un képi. Il lui jeta la capote sur les épaules, l’aida à passer son bras valide, dans la manche gauche. Puis, quand il l’eut coiffé du képi :
— Là, tu es des nôtres... Où allons-nous?
C’était le grand embarras. Tout de suite, dans son réveil d’espoir et de courage, l’angoisse revint. Où trouver un abri assez sûr? les maisons étaient fouillées, on fusillait tous ies communards pris les armes à la main. Et, d’ailleurs, ni l’un ni l’autre ne connaissait quelqu’un dans ce quartier, pas une âme à qui demander asile, pas une cachette où disparaître.
— Le mieux encore, ce serait* chez moi, dit Maurice. La maison est à l’écart, personne au monde n’y viendra... Mais c’est de l’autre côté de l’eau, rue des Orties.
Jean, désespéré, irrésolu, mâchait de sourds jurons.
— Nom de Dieu! Comment faire?
11 ne fallait pas songer à filer par le pont Royal, que les incendies éclairaient d’une éclatante lumière de plein soleil. A chaque instant, des coups de feu partaient des deux rives. D’ailleurs, on se serait heurté aux Tuileries en flammes, au Louvre barricadé, gardé, comme à une barrière infranchissable.
— Alors, c’est foutu, pas moyen de passer! déclara Jean, qui avait habité Paris pendant six mois, au retour de la campagne d’Italie.
Brusquement, une idée lui vint. S’il y avait des barques, au bas du pont Royal, comme autrefois, on allait pouvoir tenter le coud. Ce serait très long, dange-
reux, pas commode; mais on n’avait pas le choix, et il jallait se décider vite.
— Écoute, mon petit, filons toujours d’ici, ce n’est pas^ sain... Moi, je raconterai à mon lieutenant que des communards m’ont pris et que je me suis échappé.
Il l’avait saisi par son bras valide, il le soutint, l’aida à franchir le bout de la rue du Bac, au milieu des maisons qui flambaient maintenant de haut en bas, comme des torches démesurées. Une pluie de tisons ardents tombait sur eux, la chaleur était si intense, que tout le poil de leur face grillait. Puis, quand ils débouc’^èrenl sur le quai, ils restèrent comme aveuglés un instant, sous l’effrayante clarté des incendies, brûlant en gerbes immenses, aux deux bords de la Seine.
— Ce n’est pas les chandelles qui manquent, grogna Jean, ennuyé de ce plein jour.
Et il ne se sentit un peu en sûreté que lorsqu’il eut fait descendre à Maurice l’escalier de la berge, à gauche du pont Royal, en "aval. Là, sous le bouquet de grands arbres, au bord de l’eau, ils étaient cachés. Pendant près c’un quart d’heure, des ombres noires qui s’agitaient en face, sur l’autre quai, les inquiétèrent. Il y eut des coups de feu, on entendit un grand cri, puis un plongeon, avec un brusque rejaillissement d’écume. Le pont était évidemment gardé.
— Si nous passions la nuit dans cette baraque? demanda Maurice, en montrant un bùreau en planches de la navigation.
— Ah! ouiche! pour être pincés demain matin!
Jean avait toujours son idée. Il venait bien de trouver là toute une flottille de petites barques. Mais elles étaient enchaînées, comment en détacher une, dégager les rames? Enfin, il découvrit une vieille paire de rames, il put forcer un cadenas, mal fermé sans doute; et, tout de suite, lorsqu’il eut couché Maurice à l’avant du canot, il
m LES ROÜGON-MACQÜART.
s’abandonna avec prudence au fil du courant, longeant le bord, dans Tombre des bains froids et des péniches. Ni Tun ni Tautre ne parlaient plus, épouvantés de Texércrable spectacle qui se déroulait. A mesure qu’ils descendaient la rivière, Thorreur semblait grandir, dans le recul de rhorizon. Quand ils furent au pont de Solfêrino, ils virent d’un regard les deux quais en flammes.
A gauche, c’étaient les Tuileries qui brûlaient. Dès la tombée de la nuit, les communards avaient mis le feu aux deux bouts du palais, au pavillon de Flore et au pavillon de Marsan; et, rapidement, le feu gagnait le pavillon de l’Horloge, au centre, où était préparée toute une mine, des tonneaux de poudre entassés dans la salle des Maréchaux. En ce moment, les bâtiments intermédiaires jetaient, par leurs fenêtres crevées, des tourbillons de fumée rousse que traversaient de longues flammèches bleues. Les toits s’embrasaient, gercés de lézardes ardentes, s’entr’ouvrant, comme une terre volcanique, sous la poussée du brasier intérieur. Mais, surtout, le pavillon de Flore, allumé le premier, flambait, du rez-de-chaussée aux vastes combles, dans un ronflement formidable. Le pétrole, dont on avait enduit le parquet et les tentures, donnait aux flammes une intensité telle, qu’on voyait les fers des balcons se tordre et que les hautes cheminées monumentales éclataient, avec leurs grands soleils sculptés, d’un rouge de braise.
Puis, à droite, c’était d’abord le palais de la Légion d’honneur, incendié à cinq heures du soir, qui brûlait depuis près de sept heures, et qui se consumait en une large flambée de bûcher dont tout le bois s’achèverait d’un coup. Ensuite, c’était le palais du Conseil d’État, l’incendie immense, le plus énorme, le plus effroyable, le cube de pierre géant aux deux étages de portiques, vomissant des flammes. Les quatre bâtiments, qui entouraient la grande cour intérieure, avaient pris feu à la fois ; et, là, le pétrole^
LA DEBACLK.
versé à pleines tonnes dans les quatre escaliers, auw quatre angles, avait ruisselé, roulant le long des marches des torrents de Fenfer. Sur la façade du bord de Teau, la ligne nette de Tattique se détachait en une rampe noircie, au milieu des langues rouges qui en léchaient les bords ; tandis que les colonnades, les entablements, les frises, les sculptures apparaissaient avec une puissance de relief extraordinaire, dans un aveuglant reflet de fournaise. Il y avait surtout là un branle, une force du feu si terrible, que le colossal monument en était comme soulevé, tremblant et grondant sur ses fondations, ne gardant que la carcasse de ses murs épais, sous cette violence d'éruption qui projetait au ciel le zinc de ses toitures. Ensuite, c'était, à côté, la caserne d'Orsay dont tout un pan brûlait, en une colonne haute et blanche, pareille à une tour de lumière. Et c'était enfin, derrière, d'autres incendies encore, les sept maisons de la rue du Bac, les vingtdeux maisons de la rue de Lille, embrasant l'horizon, détachant les flammes sur d'autres flammes, en une mer sanglante et sans fin.
Jean, étranglé, murmura :
— Ce n'est pas Dieu possible! la rivière va prendre feu.
La barque, en effet, semblait portée par un fleuve de braise. Sous les reflets dansants de ces foyers immenses, on aurait cru que la Seine roulait des charbons ardents. De brusques éclairs rouges y couraient, dans un grand froissement de tisons jaunes. Et ils descendaient toujours lentement, au fil de cette eau incendiée, entre les palais en flammes, ainsi que dans une rue démesurée de ville maudite, brûlant aux deux bords d'une chaussée de lave en fusion.
— Ah ! dit à son tour Maurice, repris de folie devant cette destruction qu'il avait voulue, que tout flambe donc et que tout saute !
rii LES ROÜGON-MACQUART.
Mais, d’un geste terrifié, Jean le fit taire, comme s'il itait craint qu'un tel blasphème ne leur portât malheur. Était-ce possible qu'un garçon qu'il aimait tant, si instruit, si délicat, en fût arrivé à des idées pareilles? Et il ramait plus fort, car il avait dépassé le pont de Solférino, il se trouvait maintenant dans un large espace découvert. La clarté devenait telle, que la rivière était éclairée comme par le soleil de midi, tombant d'aplomb, sans une ombre. On distinguait les moindres détails avec une précision sinfulière, les moires du courant, les tas de graviers des berges, les petits arbres des quais. Surtout, les ponts apparaissaient, d'une blancheur éclatante, si nets, qu'on en aurait compté les pierres j et l'on aurait dit, d’un incendie I l'autre, de minces passerelles intactes, au-dessus de cette eau braisillante. Par moments, au milieu de la clameur grondante et continue, de brusques craquements se faisaient entendre. Des rafales de suie tombaient, le vent apportait des odeurs empestées. Et l'épouvantement, c'était que Paris, les autres quartiers lointains, là-bas, au fond de la trouée de la Seine, n'existaient plus. A droite, à gauche, la violence des incendies éblouissait, creusait au delà un abîme noir. On ne voyait plus qu'une énormité ténébreuse, un néant, comme si Paris tout entier, gagné par le feu, fût dévoré, eût déjà disparu dans une éternelle nuit. Et le ciel aussi était mort, les flammes montaient si haut, qu'elles éteignaient les étoiles.
Maurice, que le délire de la fièvre soulevait, eut un rire de fou.
— Une belle fête au Conseil d'État et aux Tuileries... On a illuminé les façades, les lustres étincellent, les femmes dansent... Ah! dansez, dansez donc, dans vof eotillons qui fument, avec vos chignons qui flamboient...
De son bras vahce, il évoquait les galas de Gomorrhe •t de Sodome, ^es musiques, les fleurs, les jouissances monstrueuses, les palais crevant de telles débauches.
LA DÉBÂCLE. ' m
éclairant l’abomination des nudités d’un tel luxe de bou^ gies, qu’ils s’étaient incendiés eux-mêmes. Soudain, il y eut un fracas épouvantable. C’était, aux Tuileries, le feu, venu des deux bouts, qui atteignait la salle des Maréchaux. Les tonneaux de poudre s’enflammaient, le pavillon de l’Horloge sautait, avec une violence de poudrière. Une gerbe immense monta, un panache qui emplit h ciel noir, le bouquet flamboyant de l’effroyable fête.
— Bravo^ la danse ! cria Maurice, comme à une fin de •pectacle, lorsque tout retombe aux ténèbres.
Jean, bégayant, le supplia de nouveau, en phrases éperdues. Non, non! il ne fallait point vouloir le malt Si c’était la destruction de tout, eux-mêmes allaient donc périr ? Et il n’avait plus qu’une hâte, aborder, échapper au terrible spectacle. Pourtant, il eut la prudence de dépasser encore le pont de la Concorde, de façon à ne débarquer que sur la berge du quai de la Conférence, après le coude de la Seine. Et, à ce moment critique, au lieu de laisser aller le canot, il perdit quelques minutes à l’amarrer solidement, dans son respect instinctif du bies des autres. Son plan était de gagner la rue des Orties, par la place de la Concorde et la rue Saint-Honoré. Après avoir fait asseoir Maurice sur la berge, il monta seul l'escalier du quai, il fut repris d’inquiétude, en comprenaoî quelle peine ils auraient à franchir les obstacles entassés là. C’était l’imprenable forteresse de la Commune, la terrasse des Tuileries armée de canons, les rues Royale, Saint-Florentin et de Rivoli barrées par de hautes barricades, solidement construites ; et cela expliquait la tactique de l’armée de Versailles, dont les lignes, cette nuitlà, formaient un immense angle rentrant, le sommet à la place de la Concorde, les deux extrémités, l’une, sur la rive droite, à la gare des marchandises de la Compagnie du Nord, l’autre, sur la rive gauche, à un bastion des remparts, près de la porte d’Arcueil. Mais le jour allait
616 LES ROÜGON-MACQUART.
naître, les communards avaient évacué les Tuileries et les barricades, la troupe venait de s'emparer du quartier^ au milieu d'autres incendies, douze autres maisons qui brûlaient depuis neuf heures du soir, au carrefour de la rue Saint-Honoré et de la rue Royale.
En bas, lorsque Jean fut redescendu sur la berge, il trouva Maurice somnolent, comme hébété après sa crise de surexcitation.
— Ça ne va pas être facile... Au moins, pourras-tu marcher encore, mon petit ?
— Oui, oui, ne t'inquiète pas. J'arriverai toujours, mort ou vivant.
Et il eut surtout de la peine à monter l'escalier de pierre. Puis, en haut, sur le quai, il marcha lentement, au bras de son compagnon, d'un pas de somnambule. Bien que le jour ne se levât pas encore, le reflet des incendies voisins éclairait la vaste place d'une aube livide. Ils en traversèrent la solitude, le cœur serré de cette morne dévastation. Aux deux bouts, de l'autre côté du pont et à l'extrémité de la rue Royale, on distinguait confusément les fantômes du Palais-Bourbon et dè la Madeleine, labourés par la canonnade. La terrasse des Tuileries, battue en brèche, s'était en partie écroulée. Sur la place même, des balles avaient troué le bronze des fontaines, le tronc géant de lâ statue de Lille gisait par terre, coupé en deux par un obus,' tandis que la statue de Strasbourg, à côté, voilée de crêpe, semblait porter le deuil de tant de ruines. Et il y avait là, près de l'obélisque intact, dans une tranchée, un tuyau à gaz, fendu par quelque coup le pioche, qu'un hasard avait allumé, et qui lâchait, avec lin bruit strident, un long jet de flamme.
Jean évita la barricade qui fermait la rue Royale, entre le ministère de la Marine et le Garde-Mçuble, sauvés du feu. Il entendait, derrière les sacs et les tonneaux de terre dont elle était faite, de grosses voix de soldats. En
avant, un fossé la défendait, plein d'eau croupie, où nageait un cadavre de fédéré; et, par une brèche, on apercevait les maisons du carrefour Saint-Honoré, qui achevaient de brûler, malgré les pompes venues de la banlieue, dont en distinguait le ronflement. A droite et à gauche, !es petits arbres, les kiosques des marchandes de journaux, étaient brisés, criblés de mitraille. De grands cris s'élevaient, les pompiers venaient de découvrir, dans une cave, sept locataires d’une des maisons, à moitié carbonisés.
Bien que la barricade, barrant la rue Saint-Florentin et la rue de Rivoli, parût plus formidable encore, avec ses hautes constructions savantes, Jean avait eu l'instinct d'y sentir le passage moins dangereux. Elle était en effet complètement évacuée, sans que la troupe eût encore osé l’occuper. Des canons y dormaient, dans un lourd abandon. Pas une âme derrière cet invincible rempart, rien qu'un chien errant qui se sauva. Mais, comme Jean se hâtait, dans la rue Saint-Florentin, soutenant Maurice affaibli, ce qu’il craignait arriva, ils se heurtèrent contre toute une compagnie du 88* de ligne, qui avait tourné la barricade.
— Mon capitaine, expliqua-t-il, c'est un camarade que ces brigands viennent de blesser, et que je conduis à l’ambulance.
La capote, jetée sur les épaules de Maurice, le sauva, et le cœur de Jean sautait à se rompre, pendant qu’ils descendaient enfin ensemble la rue Saint-Honoré. Le jour pointait à peine, des coups de feu partaient des nies transversales, car on se battait encore dans tout le quartier. Ce fut un miracle, s’ils purent atteindre la rue des Frondeurs, sans faire d’autre mauvaise rencontre. Ils n’allaient plus que très lentement, ces trois ou quatre cents mètres à parcourir semblèrent interminables. Puis, rue des Frondeurs, ils tombèrent dans un poste de communards;
LES ROUGON-MAGQUART.
mais ceux-ci, effrayés, croyant à Tarrivée de tout un régiment, prirent la fuite. Et il ne restait qu’un bout de la rue d’Argenteuil à suivre> pour être rue des Orties.
Ah! cette rue des Orties, avec quelle fièvre d’impatience Jean la souhaitait, depuis quatre grandes heures! Lorsqu’ils y entrèrent, ce fut une délivrance. Elle était noire, déserte, silencieuse, comme à cent lieues de la bataille. La maison, une vieille et étroite maison sans concierge dormait d’un sommeil de mort.
— J’ai les clefs dans ma poche, bégaya Maurice. La grande est celle de la rue, la petite, celle de ma chambre, tout en haut.
Et il succomba, il s’évanouit, entre les bras de Jean, dont l’inquiétude et l’embarras furent extrêmes. Il en oublia de refermer la porte de la rue, et dut le monter à tâtons, dans cet escalier inconnu, en évitant les chocs, de peur d’amener du monde. Puis, en haut, il se perdit, il lui fallut poser le blessé sur une marche, chercher la porte, à l’aide d’allumettes qu’il avait heureusement; et ce fut seulement lorsqu’il l’eut trouvée, qu’il redescendit le prendre. Enfin, il le coucha sur le petit lit de fer, en face de la fenêtre, dominant Paris, qu’il ouvrit toute large, dans un besoin de grand air et de lumière. Le jour naissait, il tomba devant le lit, sanglotant, assommé et sans force, sous le réveil de cette affreuse pensée qu’il avait tué son ami.
Des minutes durent s’écouler, il fut à peine surpris, en apercevant soudain Henriette. Rien n^était plus naturel, son frère était mourant, elle arrivait. Il ne l’avait pas même vue entrer, peut-être se trouvait-elle là depuis des heures. Maintenant, affaissé sur une chaise, il la regardait stupidement s’agiter, sous le coup de mortelle douleur qui Pavait frappée, à la vue de son frère sans connaissance, couvert de sang. Il finit par avoir un souveniff il demanda :
LA DKBACLE.
— Dites donc, vous avez refermé la porte de la rue?
Bouleversée, elle répondit affirmativement, d'un signa
de tête ; et, comme elle venait enfin lui donner ses deui mains, dans un besoin d'affection et de secours, il reprit :
— Vous savez, c'est moi qui l'ai tué...
Elle ne comprenait pas, elle ne le croyait pas. Il sentait les deux petites mains rester calmes dans les siennes.
— C'est moi qui l'ai tué... Oui, là-bas, sur une barricade... Il se battait d'un côté, moi de l’autre...
Les petites mains se mirent à trembler.
— On était comme des hommes soûls, on ne savait pim ce qu’on faisait... C'est moi qui l’ai tué...
Alors, Henriette retira ses mains, frissonnante, touli blanche, avec des yeux de terreur qui le regardaient fixement. C’était donc la fin de tout, et rien n'allait doue survivre, dans son cœur broyé? Ah! ce Jean, à qui eik pensait le soir même, heureuse du vague espoir de h revoir peut-être ! Et il avait fait cette chose abominable, et il venait pourtant de sauver encore Maurice, puisque c'était lui qui l'avait rapporté là, au travers de tant de dangers! Elle ne pouvait plus lui abandonner ses mains, sans un recul de tout son être. Mais elle eut un cri, où elle mit la dernière espérance de son cœur combattu.
— Oh ! je le guérirai, il faut que je le guérisse mainte» nant!
Pendant ses longues veillées à l'ambulance de Remilly, elle était devenue très experte à soigner, à panser les blessures. Et elle voulut tout de suite examiner celles de son frère, qu'elle déshabilla, sans le tirer de son évanouissement. Mais, quand elle défit le pansement sommaire imaginé par Jean, il s'agita, il eut un faible cri, en ouvrant de grands yeux de fièvre. Tout de suite, d'ailleurs, il U reconnut, il sourit.
— Tu es donc là? Ah! que je suis content de te vois avant de mourir!
LES ROUGON-MACQÜART
Elle le fit taire, d’un beau geste de confiance.
— Mourir, mais je ne veux pas! je veux que tu vives!... Ne parle plus, laisse-moi faire !
Cependant, lorsque Henriette eut examiné le bras traversé, les côtes atteintes, elle s’assombrit, ses yeux se troublèrent. Vivement, elle prenait possession de la chambre, parvenait à trouver un peu d’huile, déchirait de vieilles chemises pour en faire des bandes, tandis que Jean descendait chercher une cruche d’eau. Il n’ouvrait plus la bouche, il la regarda laver les blessures, les panser adroitement, incapable de l’aider, anéanti, depuis qu’elle était là. Quand elle eut fini, voyant son inquiétude, il offrit pourtant de se mettre en quête d’un médecin. Mais elle avait toute son intelligente nette : non, non! pas le premier médecin venu, qui livrerait peut-être son frère! Il fallait un homme sûr, on pouvait attendre quelques heures. Enfin, comme Jean parlait de s’en aller, pour rejoindre son régiment, il fut entehdu que, dès qu’il lui serait possible de s’échapper, il reviendrait, en tâchant de ramener un chirurgien avec lui. •
Il ne partit pas encore, il semblait ne pouvoir se résoudre à quitter cette chambre, toute pleine du malheur qu’il avait fait. Après avoir été refermée un instant, iâ fenêtre venait d’être ouverte de noüveau. Et, de son lit, la tête haute, 1e blessé regardait, tandis que les deux autres avaient, eux aussi, tes regards perdus au loin, dans le lourd silence qui avait fini par les accabler.
De cette hauteur de ta butte des Moulins, toute une grande moitié de Paris s’étendait sous eux, d’abord les quartiers du centre, du faubourg Saint-Honoré jusqu’à la Bastille, puis le cours entier de la Seine, avec le pullulement lointain de la rive gauche, une mer de tortures, de cimes d’arbres, de clochers, de dômes et de tours. Le jour grandissait, l’abominable nuit, une des plus affreuses de l’histoire, était finie. Mais dans la pure clarté du soleil
LA DÊBACLfe.
6îi
levant, sous le ciel rose, les incendies continuaient. En face, on apercevait les Tuileries qui brûlaient toujours, la caserne d’Orsay, les palais du Conseil d’État et de la Légion d’honneur, dont les flammes, pâlies par la pleine lumière, donnaient au ciel un grand frisson. Même, au delà des maisons de la rue de Lille et de la rue du Bac, d’autres maisons devaient flamber, car des colonnes de 'flammèches montaient du carrefour de la Croix-Rouge, et plus loin encore, de la rue Vavin et de la rue Notre-Damedes-Champs. Sur la droite, tout près, s’achevaient les incendies de la rue Sainl-Konoré, tandis que, sur la gauche, au Palais-Royal et au nouveau Louvre, avortaient des feux tardifs, mis vers le matin. Mais, surtout, ce qu’ils ne s’expliquèrent pas d’abord, c’était une grosse fumée noire que le vent d’ouest poussait jusque sous la fenêtre. Depuis trois heures du matin, le ministère des Finances brûlait, sans flammes hautes, se consumait en épais tourbillons de suie, tellement le prodigieux amas des paperasses s’étouffait, sous les plafonds bas, dans ces constructions de plâtre. Et, s’il n’y avait plus là, au-dessus du réveil de la grande ville, l’impression tragique de la nuit, l’épouvante d’une destruction totale, la Seine roulant des braises, Paris allumé aux quatre bouts, une tristesse désespérée et morne passait sur les quartiers épargnés, avec cette épaisse fumée continue, dont le nuage s’élargissait toujours. Bientôt le soleil, qui s’était levé limpide, en fut caché ; et il ne resta que ce deuil, dans le ciel fauve.
Maurice, que le délire devait reprendre, murmura, avec un geste lent qui embrassait l’horizon sans bornes :
— Est-ce que tout brûle? Ah! que c’est long!
Des larmes étaient montées aux yeux d’Henriette, comme si son malheur s’était accru encore de ces désastres immenses, où avait trempé son frère. Et Jean, qui n’osa ni lui reprendre la main, ni embrasser son ami, partit alors d’un air fou.
LES ROÜGON-MÀCQÜART.
— Au revoir, à tout à l^heure !
Il ne put revenir que le soir, vers huit heures, après U nuit tombée. Malgré sa grande inquiétude, il était heureux : son régiment, qui ne se battait plus, venait de passer en seconde ligne, et avait reçu Tordre de garder le quartier; de sorte que, bivouaquant avec sa compagnie sur la place du Carrousel, il espérait pouvoir monter, chaque soir, prendre des nouvelles du blessé. Et il ne revenait pas seul, un hasard lui avait fait rencontrer Tancien major du 106% qu’il amenait dans un coup de désespoir, n’ayant pu trouver un autre médecin, en se disant que, tout de même, ce terrible homme, à tête de lion, était un brave homme.
Quand Bouroche, qui ne savait pour quel blessé ce soldat suppliant le dérangeait, et qui grognait d’être monté si haut, eut compris qu’il avait sous les yeux un communard, il entra d’abord dans une violente colère.
— Tonnerre de Dieu! est-ce que vous vous fichez de moi?... Des brigands qui sont las de voler, d’assassiner et d’incendier!... Son affaire est claire, à votre bandit, et je me charge de le faire guérir, oui! avec trois balles dans la tête !
Mais la vue d’Henriette, si pâle dans sa robe noire, avec ses beaux cheveux blonds dénoués, le calma brusquement. ^
— C’est mon frère, monsieur le major, et c’est un de vos soldats de Sedan.
Il ne répondit pas, débandâtes plaies, les examina en silence, tira des fioles de sa poche et refit un pansement, en montrant à la jeune femme comment on devait s’y prendre. Puis, de sa voix rude, il demanda tout à coup au blessé :
— Pourquoi t’es-tu mis du côté des gredins, pourquoi as-tu fait une saleté pareille?
Maurice, les yeux luisants, le regardait depuis q^u’il était
là, sans ouvrir la bouche. Il répondit ardemment, dans sa fièvre :
— Parce qu’il y a trop de souffrance, trop d’iniquité et trop de honte!
Alors, Bouroche eut un grand geste, comme pour dire qu’on allait loin, quand on entrait dans ces idées-là. Il fut sur le pdht de parler encore, finit par se taire. Et il partit, en ajoutant simplement :
— Je reviendrai.
Sur le palier, il déclara à Henriette qu’il n’osait répondre de rien. Le poumon était touché sérieusement, une hémorragie pouvait se produire, qui foudroierait le blessé.
Lorsque Henriette rentra, elle s’efforça de sourire, malgré le coup qu’elle venait de recevoir en plein cœur. Est-ce qu’elle ne le sauverait pas, est-ce qu’elle n’allait pas empêcher cette affreuse chose, leur éternelle séparation à tous les trois, qui étaient là réunis encore, dans leur ardent souhait de vie? De la journée, elle n’avait pas quitté cette chambre, une vieille voisine s’était chargée obligeamment de ses commissions. Et elle revint reprendre sa place, près du lit, sur une chaise.
Mais, cédant à son excitation fiévreuse, Maurice questionnait Jean, voulait savoir. Celui-ci ne disait pas tout, évitait de conter l’enragée colère qui montait contre la Commune agonisante, dans Paris délivré. On était déjà au mercrédi. Depuis le dimanche soir, depuis deux grands jours, les habitants avaient vécu au fond de leurs caves, suant la peur ; et, le mercredi matin, lorsqu’ils avaient pu se hasarder, le spectacle des rues défoncées, les débris, le sang, les effroyables incendies surtout, venaient de les jeter à une exaspération vengeresse. Le châtiment allait être immense. On fouillait les maisons, on jetait aux pelotons des exécutions sommaires le flot suspect des hommes et des femmes qu’on ramassait. Dès six heures du
LES ROÜGON-MACQÜART.
loir, ce jour-Ià, Tarmée de Versailles était maîtresse de la moitié de Paris, du parc de Montsouris à la gare du Nord, en passant par les grandes voies. Et les derniers membres de la Commune, une vingtaine, avaient dû se réfugier boulevard Voltaire, à la mairie du XI® arrondissement.
Un silence se fit, Maurice murmura, les yeÉx au loin sur la ville, parla fenêtre ouverte à Pair tiède de la nuit :
— Enfin, ça continue, Paris brûle!
C'était vrai, les flammes avaient reparu, dès la tombée du jour; et, de nouveau, le ciel s’empourprait d'une lueur scélérate. Dans l'après-midi, lorsque la poudrière du Luxembourg avait sauté avec un fracas épouvantable, le bruit s'était répandu que le Panthéon venait de crouler au fond des catacombes. Toute la journée d’ailleurs, les incendies de la veille avaient continué, le palais du. Conseil d'État et les Tuileries brûlaient, le ministère des Finances fumait à gros tourbillons. Dix fois, il avait fallu fermer la fenêtre, sous la menace d'une nuée de papillons noirs, des vols incessants de papiers brûlés, que la violence du feu emportait au ciel, d'oû ils retombaient en pluie fine; et Paris entier en fut couvert, et l'on en ramassa jusqu'en Normandie, à vingt lieues. Puis, maintenant, ce n’étaient pas seulement les quartiers de l’ouest et du sud qui flambaient, les maisons de la rue Royale, celles du carrefour de la Croix-Rouge et de la rue Notre-Damedes-Champs. Tout l’est de la ville semblait en flammes, l’immense brasier de l’Hôtel de Ville barrait l’horizon d’un bûcher géant. Et il y avait encore là, allumés comme des torches, le Théâtre-Lyrique,/ la mairie du IV® arrondissement, plus de trente maisons des rues voisines ; sans compter le théâtre de la Porte-Saint-Martin, au nord, qui rougeoyait à l'écart, ainsi qu’une meule, au fond des champs ténébreux. Des vengeances particulières s’exerçaient, peut-être aussi des calculs criminels s’achar-
LA iiÉL AC Lût»
naient-ils à détruire certains dossiers. Il n'était même piui question de se défendre, d'arrêter par le feu les troupes victorieuses. Seule, la démence soufflait, le Palais .le Justice, l'Hôtel-Dieu, Notre-Dame venaient d'être sauves, au petit bonheur du hasard. Détruire pour détruire, ensevelir la vieille humanité pourrie sous les cendres d'un monde, dans l'espoir qu'une société nouvelle repousserait heureuse et candide, en plein paradis terrestre des primitives légendes !
— Ah! la guerre, l'exécrable guerre! dit à demi-voix Henriette, en face de cette cité de ruines, de souffrance et d’agonie.
N'était-ce pas, en effet, l'acte dernier et fatal, la folie du sang qui avait germé sur les champs de défaite de Sedan et de Metz, l'épidémie de destruction née du siège de Paris, la crise suprême d'une nation en danger de mort, au milieu des tueries et des écroulements?
Mais Maurice, sans quitter des yeux les quartiers qui brûlaient, là-bas, bégaya lentement, avec peine :
— Non, non, ne maudis pas la guerre... Elle est bonne, elle fait son œuvré...
Jean l'interrompit d'un cri de haine et de remords.
— Sacré bon Dieu! quand je te vois là, et quand c'esi par ma faute... Ne la défends plus, c’est une sale chose que la guerre!
Le blessé eut un geste vague.
— Oh! moi, qu'est-ce que ça fait? il y en a bien d'autres!... C'est peut-être nécessaire, cette saignée. La guerre, c'est la vie qui ne peut pas être sans la mort.
Et les yeux de Maurice se fermèrent, dans la fatigue de l'effort que lui avaient coûté ces quelques mots. D'un signe, Henriette avait prié Jean de ne pas discuter. Toute une protestation la soulevait elle-même, sa colère contre la souffrance humaine, malgré son calme de femme frêle et si brave, avec ses regards limpides oû revivait l'âme
€26 LES ROÜGON-MACQÜART.
héroïque du grand-père, le héros des légendes napoléoniennes.
Deux jours se passèrent, le jeudi et le vendredi, au milieu des mêmes meendies et des mêmes massacres. Le fracas du canon ne cessait pas ; les batteries de Montmartre, dont l’armée de Versailles S'était emparée, canonnaient sans relâche celles que les fédérés avaient installées à Belleville et au Père-Lachaise ; et ces dernières tiraient au hasard sur Paris : des obus étaient tombés rue Richelieu et à la place Yendême. Le 25 au soir, toute la rive gauche était entre les mains des troupes. Mais, sur la rive droite, les barricades de la place du Château-d’Eau et de la place de la Bastille tenaient toujours. Il y avait là deux véritables forteresses que défendait un feu terrible, incessant. Au crépuscule, dans la débandade des derniers membres de la Commune, Delescluze avait pris sa canne, et il était venu, d’un pas de promenade, tranquillement, jusqu’à la barricade qui fermait le boulevard Voltaire, pour y tomber foudroyé, en héros. Le lendemain, le 26, dès l’aube, le Château-d’Eau et la Bastille furent emportés, les communards n’occupèrent plus que la Villette, Belleville et Charonne, de moins en moins nombreux, réduits à la poignée de braves qui voulaient mourir. Et, pendant deux jours, ils devaient résister encore et se battré, furieusement.
Le vendredi soir, comme Jean s’échappait de la place du Carrousel, pour retourner rue des Orties, il assista, au bas de la rue Richelieu, à une exécution sommaire, dont il resta bouleversé. Depuis l’avant- veille, deux cours martiales fonctionnaient, la première au Luxembourg, la seconde au théâtre du Châtélet. Les condamnés de l’une étaient passés par les armes dans le jardin, tandis que l’on traînait ceux de l’autre jusqu’à la caserne Lobau, où des pelotons en permanence les fusillaient, dans la cour intérieure, presque à bout portant. Ce fut là surtout que la
boucherie devint effroyable : des hommes^ des enfants, condamnés sur un indice, les mains noires de poudre, les pieds simplement chaussés de soiiliers d’ordonnance; des innocents dénoncés à faux, victimes de vengeances particulières, hurlant des explications^ sans pouvoir se faire écouter; des troupeaux jetés pêle-mêle sous les canons des fusils, tant de misérables à la fois, qu’il n’y avait pas des balles pour tous, et qu’il fallait achever les blessés à coups de crosse. Le sang ruisselait, des tombereaux emportaient les cadavres, du matin au soir. Et, par la ville conquise, au hasard des brusques affolements de rage vengeresse, d’autres exécutions se faisaient, devant les barricades, contre les murs des rues désertes, sur les marches des monuments. C’était ainsi que Jean venait de voir des habitants du quartier amenant une femme et deux hommes au poste qui gardait le Théâtre-Français. Les bourgeois se montraient plus féroces que les soldats, les journaux qui avaient reparu, poussaient à l’extermination. Toute une foule violente s’acharnait contre la femme surtout, une de ces pétroleuses dont la peur hantait les imaginations hallucinées, au’on accusait de rôder le soir, de se glisser le long des habitations riches, pour lancer des bidons de pétrole enflammé dans les caves. On venait, criait-on, de surprendre celle-là, accroupie devant un soupirail de la rue Sainte-Anne. Et, malgré ses protestations et ses sanglots, on la jeta, avec les deux hommes, au fond d’une tranchée de barricade qu’on n’avait pas comblée encore, on les fusilla dans ce trou de terre noire, comme des loups pris au piège. Des promeneurs regardaient, une dameî s’était arrêtée avec son mari, tandis qu’un mitron, qui portait une tourte dans le voisinage, sifflait un air de chasse.
Jean se hâtait de gagner la rue des Orties, le cœur glacé, quand il eut un brusque souvenir. N’était-ce pas Chouteau, l’ancien soldat de son escouade, qu’il venait
«28 les rougon-macqüart.
de voir, sous l'honnête blouse blanche d’un ouvrier, assistant à l’exécution, avec des gestes approbateurs? il savait le rôle du bandit, traître, voleur et assassin! Un instant, il fut sur le* point de retourner là-bas, de le dénoncer, de le faire fusiller sur les corps des trois autres. Ah ! celte tristesse, les plus coupables échappant au châtiment, promenant leur impunité au soleil, tandis que des innocents pourrissent dans la terre!
Henriette, au bruit des pas qui montaient, était sortie sur le palier.
— Soyez prudent, il est aujourd’hui dans un état de surexcitation extraordinaire... Le major est revenu, il m’a désespérée.
En effet, Bouroche avait hoché la tête, en ne pouvant rien promettre encore. Peut-être, tout de même, la jeunesse du blessé triompherait-elle des accidents qu’il redoutait.
— Ah ! c’est toi, dit fiévreusement Maurice à Jean, dès qu’il l’aperçut. Je t’attendais, qu’est-ce qu’il se passe, où en est-on?
Et, le dos contre son oreiller, en face de la fenêtre qu’il avait forcé sa sœur à ouvrir, montrant la ville redevenue noire, qu’un nouveau reflet de fournaise éclairait :
— Hein? ça recommence, Paris brûle, Paris brûle tout entier, cette fois!
Dès le coucher du soleil, l'incendie du Grenie** ^'Abondance avait enflammé les quartiers lointains, en haut de la coulée de la Seine. Aux Tuileries, au Conseil d’État, les plafonds devaient crouler, activant le brasier des poutres qui se consumaient, car des foyers partiels s’étaient rallumés, des flammèches et des étincelles montaient par moments. Beaucoup des maisons qu’on croyait éteintes, se remettaient ainsi à flamber. Depuis trois jours, l’ombre ne pouvait se faire, sans que la ville parût reprendre feu, comme si les ténèbres eussent soufflé sur les tisons rouges
LA DÊBACLL
encore, les ravivant, les semant aux quatre coins de Thorizon. Ah! cetti* ville d’enfer qui rougeoyait dès le crépuscule, allumé pour toute une semaine, éclairant de ses torches monsi aeuses les nuits de la semaine sanglante ! Et, cette nuit-là, quand les docks de la Villette brûlèrent, la clarté fut si vive sur 1a cité immense, qu’on put la croire réellement incendiée par tous les bouts, cette fois, envahie et noyée sous les flammes. Dans le ciel saignant, les quartiers rouges, à l’infini, roulaient le flot de leurs toitures de braise.
— C’est la fin, répéta Maurice, Paris brûle !
Il s’excitait avec ces mots, redits à vingt reprises, dans un besoin fébrile de parler, après la lourde somnolence qui l’avait tenu presque muet, pendant trois jours. Mais un bruit de larmes étouffées lui fit tourner la tête.
— Comment, petite sœur, c’est toi, si brave !... Tu pleures parce que je vais mourir...
Elle l’interrompit, en se récriant.
— Mais tu ne mourras pas!
— Si, si, ça vaut mieux, il le faut !... Ah ! va, ce n’est pas grand’chose de bon qui s’en ira avec moi. Avant la guerre, je t’ai fait tant de peine, j’ai coûté si cher à ton cœur et à ta bourse!... Toutes ces sottises, toutes ces folies que j’ai commises, et qui auraient mal fini, qui sait? la prison, le ruisseau...
De nouveau, elle lui coupait la parole, violemment.
— Tais- toi! tais-toü... Tu as tout racheté !
Il se tut, songea un instant.
— Quand je serai mort, oui! peut-être... Ah! mon vieux Jean, tu nous as tout de même rendu à tous un fier service, quand tu m’as allongé ton coup de baïonnette.
Mais lui aussi, les yeux gros de larmes, protestait.
— Ne dis pas çai tu veux donc que je me casse la tête contre un mur !
Ardemment, Maurice continua :
— Rappelle-toi donc ce que tu m’as dit, le lendemain de Sedan, quand tu prétendais que ce n’était pas mauvais, parfois, de recevoir une bonne gifle... Et tu ajoutais que, lorsqu’on avait de la pourriture quelque part, un membre gâté, ça valait mieux de le voir par terre, abattu d’un coup de hache, que d’en crever comme d’un choléra... J’ai songé souvent à cette parole, depuis que je me suis trouvé seul, enfermé dans ce Paris de démence et de misère... Eh bien! c’est moi qui suis le membre gâté que tu as abattu...
Son exaltation grandissait, il n’écoutait même plus les supplications d’Henriette et de Jean, terrifiés. Et il continuait, dans une fièvre chaude, abondante en symboles, en images éclatantes. C’était la partie saine de la France, la raisonnable, la pondérée, la paysanne, celle qui était restée le plus près de la terre, qui supprimait la partie folle, exaspérée, gâtée par l’Empire, détraquée de rêveries et de jouissances ; et il lui avait ainsi fallu couper dans sa chair même, avec un arrachement de tout l’être, sans trop savoir ce qu’elle faisait. Mais le bain de sang était nécessaire, et de sang français^ l’abomidable holocauste, le sacrifice vivant, au milieu du feu purificateur. Désormais, le calvaire était monté jusqu’à la. plus terrifiante des agonies, la nation crucifiée expiait ses fautes et allait renaître.
— Mon vieux Jean, tu es le simple et e solide... Va, va! prends la pioche, prends la truelle! et retourne le champ, et rebâtis la maison!... Moi, tu as bien fait de m’abattre, puisque j’étais rulcère collé à tes os!
Il délira encore, il voulut se lever, s’accouder à la fenêtre.
— Paris brûle, rien ne restera... Ah ! cette flamme qui emporte tout, qui guérit tout, je l’ai voulue, oui ! elle fait la bonne besogne... Laissez-moi descendre, laissez-moi , achever l’œuvre d’humanité et de liberté...
Jean eut toutes les peines du monde à le remettre au lit, tandis qu’Henrielte, en larmes, lui parlait de leur enfance, le suppliait de se calmer, au nom de leur adoration. Et, sur Paris immense, le reflet de braise avait encore grandi, la mer de flammes semblait gagner les lointains ténébreux de Thorizon, le ciel était comme la voûte d’un four géant, chauffé au rouge clair. Et, dans cette clarté fauve des incendies, les grosses fumées du ministère des Finances, qui brûlait obstinément depuis Tavant-veille, sans une flamme, passaient tbujours en une sombre et lente nuée de deuil.
Le lendemain, le samedi, une amélioration brusque sa déclara dans l’état de Maurice : il était beaucoup plus calme, la fièvre avait diminué; et ce fut une grande joie pour Jean, lorsqu’il trouva Henriette souriante, reprenant le rêve de leur intimité à trois, dans un avenir de bonheur encore possible, qu’elle ne voulait pas préciser. Est-ce que le destin allait faire grâce? Elle passait 1er nuits, elle ne bougeait pas de cette chambre, où si douceur active de cendrillon, ses soins légers et silencieux mettaient comme une caresse continue. Et, ce soir* là, Jean s’oublia près de ses amis avec un plaisir étonné et tremblant. Dans la journée, les troupes avaient pris Belleville et les Buttes-Chaumont. Il n’y avait plus que le cimetière du Père-Lachaise, transformé en un camp retranché, qui résistât. Tout lui semblait fini, il affirmait même qu’on ne fusillait plus personne. Il parla simplement des troupeaux de prisonniers qu’on dirigeait sur Versailles. Le matin, le long du quai, il en avait rencontré un, des hommes en blouse, en paletot, en manches de chemise, des femmes de tout âge, les unes avec des masques creusés de furies, les autres dans la- fleur de leur jeunesse, des enfants âgés de quinze ans à peine, tout un flot roulant de misère et de révolte, que des soldats poussaient sous le clair soleil, et que les bourgeois
LES ROÜoun-OTAtiVEUART.
de Versailles, disait-on, accueillaient avec des huées, à coups de canne et d’ombrelle.
Mais, le dimanche, Jean fut épouvanté. C’était le dernier jour de l’exécrable semaine. Dès le triomphal lever du soleil, par cette limpide et chaude matinée de jour de fête, il sentit passer le frisson de l’agonie suprême. On venait d’apprendre seulement les massacres répétés des otages, l’archevêque, le curé de la Madeleine et d’autres fusillés, le mercredi, à là Roquette, les dominicains d’Arcueil tirés à la course, com'me des lièvres, le jeudi, des prêtres encore et des gendarmes au nombre de quarantesept foudroyés à bout portant, au secteur de la rue Haxo, le vendredi; et une fureur de représailles s’était rallumée, les troupes exécutaient en masse les derniers prisonniers qu’elles faisaient. Pendant tout ce beau dimanche, les feux de peloton ne cessèrent pas, dans la cour de la caserne Lobau, pleine de râles, de sang et de fumée. A la Roquette, deux cent vingt-sept misérables, ramassés au hasard du coup de filet, furent mitraillés en tas, hachés par les balles. Au Père-Lachaise, bombardé depuis quatre jours, emporté enfin tombe par tombe, on en jeta cent quarante-huit contre un mur, dont le plâtre ruissela de grandes larmes rouges; et trois d’entre eux, blessés, s'étant échappés, on les reprit, on les acheva. Combien de braves gens pour un gredin, parmi les douze mille malheureux à qui la Commune avait coûté la vie! L’ordre de cesser les exécutions était, disait-on, venu de Versailles. Mais l’on tuait quand même, Thiers devait rester le légendaire assassin de Paris, dans sa gloire pure de libérateur du territoire ; tandis que le maréchal de Mac- Mahon, le vaincu de Frœschwiller, dont une proclamation couvrait les murs, annonçant la victoiré, n’était plus que le vainqueur du Père-Lachaise. Et Paris ensoleillé, endimanché, paraissait en fête, une foule énorme encombrait les rues reconquises, des promeneurs allaient d’un air de
flânerie heureuse voir les décombres fumants des incendies, des mères tenant à la main des enfants rieurs, •'arrêtaient, écoutaient un instant avec intérêt les fusil- *ades assourdies de la caserne Lobau.
Le dimanche soir, au déclin du jour, lorsque Jear monta le sombre escalier de la maison, rue des Orties, un affreux pressentiment lui serrait le cœur. Il entra, et tout de suite il vit Tinévitable fin, Maurice mort sur le petit lit, étouffé par Thémorragie que Bouroche redoutai». L’adieu rouge du soleil glissait par la fenêtre ouverte, deux bougies brûlaient déjà sur la table, au chevet du lit. Et Henriette, à genoux dans ses vêtements de veuve qu'elle n’avait pas quittés, pleurait en silence.
Au bruit, elle leva la tête, elle eut un frisson, à voir entrer Jean. Lui, éperdu, allait se précipiter, prendre ses mains, mêler d’une étreinte sa douleur à la sienne. Mail il sentit les petites mains tremblantes, tout l’être frémissant et révolté qui se reculait, qui s'arrachait, à jamais. N’était-ce pas fini entre eux, maintenant? La tombe de Maurice les séparait, sans fond. Et lui aussi ne put que tomber à genoux, en sanglotant tout bas.
Pourtant, au bout d’un silence, Henriette parla.
— Je tournais le dos, je tenais un bol de bouillon, quand il a jeté un cri... Je n’ai eu que le temps d’accourir, et il est mort, en m’appelant, en vous appelant, vous aussi, dans un flot de sang...
Son frère, mon Dieu I son Maurice adoré par delà la naissance, qui était un autre elle-même, qu’elle avait élevé, sauvé ! son unique tendresse, depuis qu’elle avait vu, à Bazeiiles, contre un mur, le corps de son pauvre Weiss troué de balles ! La guerre achevait donc de lui prendre tout son cœur, elle resterait donc seule au monde, veuve et dépareillée, sans personne qui l’aimerait !
— Ah ! bon sanç: I cria Jean dans un sanglot, c’est ma
m LES ROÜGON^MACQÜART.
faute !... Mon cher petit pour qui j^aurais donné nra peau, et que je vais massacrer comme une brute !... Qu’allonsnous devenir ? Me pardonnerez-vous jamais?
Et, à cette minute, leurs yeux se rencontrèrent, et ils restèrent bouleversés de ce qu’ils pouvaient enfin y lire nettement. Le passé s’évoquait, la chambre pei-due de Remilly, où ils avaient vécu des jours si tristes et si doux. Lui, retrouvait son rêve, d’abord inconscient, ensuite à peine formulé : la vie là-bas, un mariage, une petite 'maison, la culture d’un champ* qui suffirait à nourrir un ménage de braves gens modestes. Maintenant, c’était un désir ardent, une certitude aiguë qu’avec une femme comme elle, si tendre, si active, si brave^ la vie serait devenue une véritable existence de paradis. Et, elle, qui autrefois n’était pas même effleurée par ce rêve, dans le don chaste et ignoré de son cœwir,^ voyait clair à présent, comprenait tout d’un coup. Ce mariage lointain, ellemême l’avait voulu alors, sans le savoir. La graine qui germait avait cheminé sourdement, elle l’aimait d’amour, ce garçon près duquel elle n’avait d’abord été que consolée. Et leurs regards se disaient cela, et ils ne s’aimaient ouvertement, à cette heure, que pour l’adieu éternel. Il fallait encore cet affreux sacrifice, l’arrachement dernier, leur bonheur possible la veille s’écroulant aujourd’hui avec le reste, s’en allant avec le flot de sang qui venait d’emporter leur frère.
Jean se releva, d’un long et pénible effort des genoux.
— Adieu !
Sur le carreau, Henriette restait immobile.
— Adieu !
Mais Jean s’était approché du corps de Maurice. Il le regarda, avec son grand front qui semblait plus grand, sa longue face mince, ses yeux vides, jadis un peu fous, où la folie s’était éteinte. Il aufait bien voulu l’embrasser, son cher petit, comme il l’avait nommé tant de fois, et il
n'osa pas. \\ se voyait couvert de son sang, il reculait devant rhorreur du destin. Ah ! quelle mort, sous Telfondremerit de tout un monde ! Au dernier jour, sous les derniers débris de la Commune expirante, il avait donc fallu cette victime de plus ! Le pauvre être s’en était allé,'' affamé de justice, dans la suprême convulsion du grand rêve noir qu’il avait fait, cette grandiose et monstrueuse conception de la vieille société détruite, de Paris brûlé, lu champ retourné et purifié, pour qu’il y poussât l’idylle d’un nouvel âge d’or.
Jean, plein d’angoisse, se retourna vers Paris. A cette fin si claire d’un beau dimanche, le soleil oblique, au ras de l’horizon, éclairait la ville immense d’une ardente lueur rouge. On aurait dit un soleil de sang, sur une mer sans borne. Les vitres des milliers de fenêtres braisillaient, comme attisées sous des soufflets invisibles ; les toitures s’embrasaient, telles que des lits de charbons; les pans de murailles jaunes, les hauts monuments, couleur de rouille, flambaient avec les pétillements de brusques feux de fagots, dans l’air du soir. Et n’était-ce pas la gerbe finale, le gigantesque bouquet do pourpre, Paris entier brûlant ainsi qu’une fascine géante, une antique forêt sèche, s’envolant au ciel d’un coup, en un vol de flammèches et d’étincelles? Les incendies continuaient, de grosses fumées rousses montaient toujours, on entendait une rumeur énorme, peut-^être les derniers râles des fusillés, à la caserne Lobau, peut-être la joie des femmes et le rire des enfants, dînant dehors après l’heureuse promenade, assis aux portes des marchands de vin. Des maisons et dés édifices saccagés, des rues éventrées, de tant de ruines et de tant de souffrances, la vie grondait encore, au milieu du flamboiement de ce royal coucher d’astre, dans lequel Paris achevait de se consumer en braise.
Alors, Jean eut une sensation extraordinaire. Il lui
83« LUS ROUGOi'i-MACQüA.iT.
sembla, dans cette lente tombée du jour, au-dessus de cette cité en flammes, qu’une aurore déjà se levait. . G était bien pourtant la fin de tout, un acharnement du destin, un amas de désastres tels, que jamais nation n’en avait subi d’aussi grands : les continuelles défaites, les provinces perdues, les milliards à payer, la plus effroyable des guerres civiles noyée sous le sang, des décombres et des morts à pleins quartiers, plus d’argent, plus d’honneur, tout un .monde à reconstruire ! Lui-méme y laissait son cœur déchiré, Maurice, Henriette, son heureuse vie de demain emportée dans l’orage. Et pourtant, par delà la fournaise, hurlante encore, la vivace espérance renaissait, au fond du grand ciel calme, d’une limpidité souveraine. C’était le rajeunissement certain de l’éternelle nature, de l’éternelle humanité, le renouveau promis à qui espère et travaille, l’arbre qui jette une nouvelle tige puissante, quand on en a coupé la branche pourrie, dont la sève empoisonnée jaunissait les feuilles.
Dans un sanglot, Jean répéta :
— Adieu !
Henriette ne releva pas la tête, la face cachée entre ses deux mains jointes.
— Adieu !
Le champ ravagé était en friche, la maison brûlée était par terre 5 et Jean, le plus humble et le plus douloureux, s en alla, marchant à 1 avenir, à la grande et rude besogne de toute une France à refaire.
17948. -*> Lib.-Imp, réunies, 7, rue Saint-Benoît, Paris.
^jmw
^ If 'J
éÊÊÊmBmÊÊÊÊÊaiSÊi