‹ Déisme et ChristianismeChapitre 13 sur 36 · J. LEVALLOIS · texte numérisé non relu

J. LEVALLOIS

\i% \A LÉGËI9DE CHRÉTIËNISË

que dans celui de M. Renan, un grain, un atome, une étincelle de Voltaire. Je l'en félicite et, avec lui, par la même raison, j'en félicite notre époque, laquelle, en ce qui touche les polémiques religieuses , tend de plus en plus à substituer (du moins de la part des libres penseurs) le raisonnement à l'invective,* la dialectique au sarcasme.

Il ne faudrait point cependant que Ton mît à une épreuve trop forte, trop prolongée , l'esprit narquois et l'humeur moqueuse de la nation française. Notre tempérament intellectuel s'accommode difficilement et ne tarde guère à s'affranchir des doctrines manifestement contraires à la raison, surtout lorsqu'on les lui impose avec cette morgue superbe qui a été et qui sera de toute éternité l'indélébile cachet des pharisiens.

Les pamphlétaires et les orateurs cléricaux oublient trop volontiers, en vérité, qu'ils écrivent et qu'ils parlent dans un pays où, depuis Rabelais et même avant lui, leurs prétentions et leurs allures ont toujours excité le rire et provoqué de promptes ripostes, de vives représailles. S'ils se figurent que la postérité de Mohère, de Voltaire, de Paul-Louis

Courier, est complètement éteinte, ils se trompent. La patience française est des plus courtes ; que la réaction pharisaïque prenne note de cette indication, et qu'elle tâche de ne point glisser trop avant dans le ridicule. Il se pourrait qu'elle fût emportée par une irrésistible explosion d'hilarité. Messieurs de Saint-Vincent-de-Paul croyez-m'en, ne réveillez pas le rire !

Quant à nous qui, à une philosophie indépendante, nous efforçons de joindre une sage piété, et qui ne négligeons rien pour conserver un cœur sincèrement religieux dans une libre intelligence, continuons à observer une modération virile. Elle est notre honneur ; elle fait notre force. Nous aurions tort de nous abandonner à des velléités disputeuses et guerroyantes, ce serait causer à nos adversaires une sensible satisfaction et leur fournir un aliment, un prétexte, un thème à déclamations sonores, chose fort inutile. De M. Ernest Renan à M. Peyrat, de la Vie de Jésus sympathique, séduisante, onctueuse, poétique, à l'Histoire de Jésus concise comme un interrogatoire et coupante comme un glaive, la progression me semble légitime ; mais elle me paraît aussi suDSsamment mai*-

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quée. N'allons pas pins loin, à l'heure qu'il est. D'ailleurs, pourquoi disputer? Nous avons mieux à faire. Cherchons et enseignons.

Ce qui importe, en effet, c'est de sortir du négatif^ ou plutôt de montrer combien déjà sur bien des points nous en sommQ^ sortis. On m'accusera peut-être de paradoxe, je n'en persiste pas moins à soutenir que le xix" siècle est profondément religieux d'aspiration et d'instinct; il ne lui manque que d'avoir distinctement conscience de sa foi et d'en posséder par-devers lui la souveraine et magique formule : voilà le mal. Aux philosophes incombe directement le devoir de mettre fin, selon la mesure de leurs forces, à cet état de malaise, d'indécision, de timidité, è* inconscience.

Rassurons tout de suite les hommes ardents, noblement passionnés, qui verraient dans cette préférence donnée à l'enseignement sur la polémique une manière détournée de conseiller la désertion ou l'oisiveté. Ceux qui aiment la lutte et qui, par conséquent, ne haïssent point le péril, trouveront autant et peut-être plus de danger à répandre le vrai, qu'à démasquer et à combattre le faux.

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On n'a pas asses remarqué que les eoounumoos chrétiennes Bont toujours plus rigoureuses envers les libres croyants, c'est^-dire envers ceux qui croient à quelque chose d* autre , de diffirmt% qu'à l'égard de ceux qui ne croient absolument 4 rien. Plus la distance eôt grande, moins le ressen-» timent est vif. Un ultramontain , par exemple, exècre un gallican, jette feu et flamme contré un janséniste, fait mauvaise mine à un déiste et n'é-> prouve qu'une faible indignation à la vue d'un athée.

Cela est tout simple. L'athée ne le gène guère ; il n'existe pas entre eux de compétition réglée, positive, immédiate. Comment en arriveraient-ils à se heurter ? Ils vivent, ils se meuvent chacun dans leur tourbillon respectif. Se sachant impénétrables Tun à l'autre et destinés à se demeurer perpétuel* lement étrangers , ils s'observent mutuellement avec une curiosité mêlée de frayeur.

Envers le gallican, le janséniste, ou même le déiste, il en est tout autrement. La foi pleine et en* tière ne rencontre plus vis-à-vis d'elle l'incrédulité radicale. Elle est forcément en contact avec dis conceptions religieuses qui visent à l'égaler^ à U

surpasser, avec des croyances ou des variétés, des nuances de croyances opposées, hostiles et rivales. Voilà pourquoi, sans pousser plus loin l'explication psychologique, un ultramontain aime mieux Diderot que Voltaire, Voltaire que Jean-Jacques Rousseau et Rousseau que Pascal.

Tenons-nous-en dans cette chaîne à l'anneau qui nous intéresse le plus, au déiste, à Jean-Jacques. Ni le clergé catholique, ni le clergé protestant ne lui ont, depuis cent et quelques années, pardonné d'avoir composé la plus belle invocation religieuse qui, après le Pater noster^ soit tombée des lèvres humaines. La Profession de foi du Vicaire savoyard attira sur son auteur les rigueurs des pasteurs genevois et les persécutions du Parlement de Paris. Il y gut un concours, une émulation d'intolérance. Cette émulation subsiste. Nos prédicateurs damnent à cœur joie l'illustre philosophe, les ministres de l'Église réformée ne s'expriment sur son compte qu'avec une répugnance qui n'est pas éloignée du mépris. A Genève, quand vous prononcez le nom de Rousseau, on change le cours de la conversation et l'on vous entretient de Calvin. Les deux communions chrétiennes garderont au

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solitaire de rErmitage une éternelle rancune d'avoir atteint, par le seul élan de son âme, à un christianisme plus humain que le leur.

Aujourd'hui, je ne sais ce qui adviendrait de Y Emile, j'ignore même si on ne le saisirait point chez le libraire, ou si la commission du colportage lui accorderait l'estampille. Ce qui n'est point douteux, c'est que les disciples, les continuateurs, les successeurs de Rousseau, rencontreront sur leur chemin les obstacles qu'il a rencontrés et auront à combattre les ennemis qu'il a combattus. Assurément, on ne les chassera point de France, comme on en expulsa Jean-Jacques; leurs écrits ne seront point brûlés solennellement par la main du bourreau. C'est déjà un progrès. En revanche, ils peuvent, dès à présent, faire leur deuil des distinctions, dignités et honneurs (ce qui, s'ils sont vraiment des sages, leur sera facile) ; ils n'ont qu'à renoncer aux douceurs et aux privilèges du mandarinat; jamais ils ne porteront le bonnet d boutons d*œ' ni la robe de soie amarante.

D'autres inconvénients, d'autres désagréments, plus graves, ceux-là, les attendent. Ils seront peu encouragés par le monde, mal vus par l'autorité

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et souvent reniés par leurs proches ; il leur faudra Roufirir le blâme cauteleux des prudents, la san • glante moquerie des habiles, l'insultante compas* sîon des hypocrites. On voit qu'il y a encore là de quoi éprouver, exercer, tremper Ténergle, la vertu et la foi des hommes de bonne volonté.

La difficulté de la situation actuelle est surtout dans sa complexité. Deux faits, étroitement solidaires et connexes, s'élèvent au-dessus de toutes les questions secondaires, les dominent, les résument. D'une part, l'aspiration religieuse augmente, grandit, s'élargit chaque jour; d'autre part, dans les communions orthodoxes, la vie religieuse devient languissante et aride; elle se rétrécit, elle s'immobilise. Il suffit d'énoncer ces deux faits, ou, à mieux parler, ce double fait, pour que toute incertitude cesse aussitôt sur le sens dans lequel nous devons agir. Veiller de près à l'éducation philosophique-religieuse des générations qui arrivent à la lumière, à l'activité sociale ; préparer, en ce qui concerne la discipline et le dogme, une transition inévitable ; adoucir et faciliter une évolution nécessaire; empêcher enfin l'impiété systématique de triompher et de s'établir à la faveur du désordre,

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de la confusion des esprits : telle est la mission que nous tracent, que nous prescrivent les circonstances et à laquelle nos contemporains ne failliront point.

En écrivant Y Histoire de Jésus^ M. Peyrat s'est conformé aux règles d une inflexible exactitude, il a suivi les inspirations d'une véracité courageuse. Il a rompu résolument avec les biais, les compromis, les transactions. Témoignons-lui publiquement notre profonde et cordiale gratitude. Avant de construire le nouvel édifice, il importe, comme l'a fait le hardi et consciencieux penseur, de déblayer le terrain et de sonder les assises. L'histoire religieuse n'est pas une science de fantaisie ; elle repose sur deux éléments fondamentaux : /e ration- 7iel et r authentique.

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