‹ Déisme et ChristianismeChapitre 5 sur 36 · PREFACE · texte numérisé non relu

PREFACE

Les destinées du déisme ont été liées pendant longtemps, et fort étroitement, à celles du christianisme. Aujourd'hui encore, pour peu qu'on se donne la peine de réfléchir, il n'est pas permis de dire qu'elles en soient tout à fait indépendantes. Si la croyance en une personnalité divine, unique, spontanément active, se passant d'intermédiaires, et aussi infiniment bonne que pleinement puissante, semble reprendre crédit et faveur auprès des esprits sévères, des philosophes consciencieux, cette heurease évolution de la pensée moderne doit être attribuée en grande partie au}( ardentes discussions qui se sont récemment élevées parmi les protestants de France. Les efforts tentés, les progrès réalisés par une minorité vaillante, ont excité la

sympathie, appelé le concours des nombreuses intelligences

VIII PBP-FACK.

qui, |iar i-épuguauœ pour des pratiques supersiiiieiises, pour des conceptions passablement idolàtriqucs, se lieuuciil volontiers en dehors et à l'écart des Églises constituées.

Ou a VII de nos jours, comme ou avait déjà vu à 4'époquc de la Itéformatiou, qu'un retour sincère h l'esprit du christianisme primitif implique iiécessaircmeot nn réveil du déisme. (Comment pourrait-il en être autrement? La prédication de Jésus, si nous la prenons dans son essence en la dégageant des coinmenlaircs dujit l'ont alTublée la tradition et la scolaslique, se réduit à raflirinatîuii pure et simple d'uu Dieu paternel qui nous aime, et que nous devons aimer. Jésus, surtout dans la pi'eniière partie de sa carrière, s'attache à établir entre l'homme et Dieu une communication directe. Il éloigne, il repousse même toute idée de patronage, d'intercession ; s'il n'abolit pas forniellcmeiil la Loi, il est du moins assez enclin â la regarder comme su|)erDuc; il s'en passe et ne se courrouce en aucune façon contre ceux qui s'en alTranchisscnt comme lui. Ainsi, on n'a qu'à se rapprocher de la parole du Maître, à l'inierprétH' coiiieiiablemcnt, pour se trouver et se sentir fn pkin déisuu".

Uallieurensetiicnt, renseignement de Jésus n'a ps toujours conservé cette simplicité, cette pureté. A un certain moment qui se peut rapporter h peu près au fameux entretien que le prophète de Nazareth eut avec ses disciples

PRÉFACE. n

aux envirans de Césarée de Philippe, cet enseigoeaieDt, jusque-là si admirable, si par&itement irréprochable, se complique d*un élément messianique qui y inirodoit un principe de contradiction^ le corrompt dès la racine, et tend à le neutraliser. Nous n'avons pas à examiner ici quels motiiis amenèrent Jésus à prendre, vers la Gn de son apostolat, ce rôle de Messie qui, visiblement, lui déplaisait au début. Se laissa-t-il peu à peu gagner, séduire par l'enthousiasme que son langage et ses actes éveillaient autour de lui? Chercha-t-il, au contraire, ce qui est plus probable, à donner du ressort, de la vigueur, de la confiance aux hommes simples et relativement bornés qui raccompagnaient, en se prêtant, non sans hésitation et sans regret, à leurs conceptions, à leurs illusions messianiques? Quelles qu'aient été les raisons auxquelles il crut devoir obéir, et que nous avons peu de chances de deviner, il est incontestable que la seconde partie de la prédication de Jésus, celle qui date de l'entretien de Césarée, infirme, et dans une mesure aisément appréciable, dément la première.

Après avoir résolument supprimé les intermédiaires, Jésus rétablit et fonde à son bénéfice la fonction médiatoriale. Après avoir posé en principe que l'homme doit s'adresser directement au Père qui est aux cieux^ il se présente comme la voie, comme le canal par lequel il faut indispensablement passer, si l'on veut arriver à Dieu. A

z PiitFACE.

peine a*t*il émaneipé rftme humaine qu'il la rewaisit, qu'il la replace sooa le joug. Cette inconséquence de Jésus, inévitable peut-être dans les circonstances où il se trouvait, a ouvert la porte toute grande à la mythologie chrétienne. La religion directe a donc été compromise, ajournée, faussée par celui même qui est mort sur la croix pour Tinstituer, pour la sanctionner, pour opposer à Tantique loi de terreur, la loi d*espérance et d*amour.

Il ne me paraît pas que Ton ait suffisamment insisté sur cette contradiction, cette opposition initiale. Seule, cependant, elle explique les obstacles, les difficultés, les embarras, les malentendus qui se sont produits depuis dixhuit siècles, et qui commencent, bien faiblement encore, à s'aplanir, à s'éclair^^ir. L'exégèse moderne, qui a rendu à la raison humaine un si grand service, en ruinant à tout jamais dans le Nouveau Testament Télément légendaire et fantastique, n'a pas été sans signaler le frappant désaccord que je constate, mais elle s'est bornée à l'indiquer, et s'est refusée, en quelque sorte, à tirer les conséquences qui découlent naturellement d'un tel fait. N'oublions pas, pour nous rendre compte de cette timidité en apparence excessive, que les premiers, et, sous beaucoup de rapports, les plus considérables exégètes, les Mlchaêlis, les de Wette, les Schleierroacher, les Neander, étaient des croyants, de fervents chrétiens, et non des philosophes. Leur tâche, selon eux, se réduisait à distinguer dans les

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PRtTACB. XI

t'aiHhentiqae, le primitift rincootestible, du hasardeux, de l'ajouté, du douteux. Or, on ue saurait le nier, la scène de Gésarée de Philippe, tel qu'elle s'offre k nous dans le récit évangélique, porte au plus haut point la marque, le cachet de l'authenticité.

Non-seulement les choses ont pu, mais elles ont dû se passer ainsi. Sans celte scène, la conduite de Jésus, durant les quelques jours qui ont précédé sa mort, demeure inexplicable. Les exégètes, attentifs à ne pas franchir les limites d'une critique strictement philologique et rcspec^ tueusement rationnelle, ont donc agi conformément à leur conscience et À leur foi, sans manquer aux exigences de la probité scientiGque,*en se gardant d'entrer dans la discussion des paroles de Jésus, et en se contentant de déclarer qu'ils les tenaient pour historiquement vraisemblables.

Jésus affirme qu'il est le Messie, l'exégèse recueille, enregistre cette assertion, nous assure qu'elle a été trèspix)})ablement émise en tel lieu, à telle époque, en telles circonstances. Là expirent ses attributions^ surtout si elle est pratiquée par des croyants. C'est à la métaphysique et non à l'exégèse (une fois l'affirmation de Jésus reconnue et admise comme authentique) , de relever celte affirmation , de la peser, d'examiner si elle est oui ou non en harmonie avec les notions fondamentales et directrices de l'esprit humain, de l'accepter enfin, ou de la rejeter après mûre délibération, par une décision fortement et complètement motivée.

xu PRÉFACE.

A l*heure qu'il est, ce travail est accompli. L'humanité pensante a rendu son arrêt. Voltaire, Rousseau, Lessing, Gœthe, Saint-Simon, Proudhon, Edgar Quinet, en ont formulé les considérants avec une éloquente netteté. Du moment que Ton dégage la notion de Dieu de toute idée de multiplicité^ du moment que Ton écarte comme irrationnelle la conception d*un médiateur participant à la fois de rhomme et de Dieu, et que Ton nie métaphysiquement la nécessité, en mOme temps que la possibilité d'une pareille médiation, il n*y a plus lieu, on le comprend, à traiter la question poui* ainsi dire dans le temps et dans l'espace , à s'inquiéter, en un mot, de savoir si tel ou tel individu appartenant à notre espèce a pu jouer le rôle de médiateur.

Ainsi, à la distinction déjà établie dans le nouveau Testament par la science moderne, entre l'élément légendaire et l'élément authentique, nous devons, sans hésitation^ en ajouter une autre. Ne nous obstinons point à confondre ce qui ne saurait rester uni, et, puisque nous avons à choisir entre Jésus, véritable fondateur du déisme, initiateur de la plus haute, de la plus pure, de la plus admirable vie religieuse, et Jésus, imbu de croyances messianiques auxquelles répugne notre conscience^ et que notre raison désapprouve, allons hardiment du côté où nous appellent, non-seulement nos préférences, nos instincts, mais encore notre expérience et nos lumières.

PRÊFACIi:. XIII

Est-ce à dire que, devant cette distinction, TÉvangile va fondre et se réduire à néant, qu'il va perdre sa vertu, son efficacité, que le sel salutaire va s*évaporer? On ne manquera pas d'exprimer cette appréhension, et bien d'autres sans doute. Ceux qui manifesteraient de semblables craintes auraient une médiocre confiance dans la solidité indestructible, dans l'irrésistible pouvoir de la doctrine morale et religieuse que contient ce beau livre.

Non, l'Évangile ne tombera pas en poussière, et ne se dissipera point en fumée, parce qu'après l'avoir débarrassé des légendes qui en altéraient l'éclat on aura eu encore le courage d'éliminer l'élément surnaturel et mytliologique qui le fausse. Nous retenons, nous conservons de cet immortel recueil ce qui mérite réellement d'être retenu et conservé, ce qui ne peut s'affaiblir, ni périr : le grand souffle spiritualiste et humain, la protestation sublime du sentiment, l'effusion suave, le délicieux épanchcment, l'affirmation déchirante à la fois et magistrale, le cri suprême de l'âme proclamant l'existence, la grandeur, la justice, la bonté de Dieu, avec une autorité qui n'a jamais été surpassée avec un tel accent de sincérité, de conviction, de certitude, que le monde antique ne put l'entendre sans se transformer et se moraliser.

Le moment est venu de tirer, de dégager du christianisme le déisme que, depuis son origine^ il contient à l'état latent. Il est temps de briser l'écorce, d'ouvrir la dernière

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