CONSIDÉRATIONS GENERALES
DELACROIX est un des peintres français les plus justement renommés, il s'apparente dans l'histoire de l'art à Véronèse, à Rubens, à tous les génies de première grandeur dont les
musées se glorifient.
Il a été méconnu de son vivant malgré les commandes officielles dont on l'a gratifié, il a été honni, conspué, critiqué, on a parlé de son " Balai ivre," on lui a fait un crime d'être l'opposé de M. Ingres, d'être malgré lui-même le chef du romantisme.
Aujourd'hui, ces querelles sont éteintes, devenues des chapitres d'histoire qui nous intéressent certes, mais ne nous passionnent plus, la vérité s'est affirmée et celui qui avait été traité de révolutionnaire est devenu un classique, au sens noble et vénéré du mot
Son génie fougueux, déréglé, nous enthousiasme, sa fécondité brillante nous surprend et nous séduit; il est, entre tous, le peintre que la jeune école doit admirer et étudier; il faut aller à son œuvre en pèlerinage, il triomphe aux expositions de
chefs-d'œuvres, ses tableaux et chevalets demeurent les joyaux des collections particulières, ses décorations murales sont une des richesses de notre ville, et le monument qui lui a été élevé dans le jardin du Luxembourg est un juste hommage rendu à ce merveilleux artiste, l'allégorie en est exacte, le génie des arts applaudissant à la glorification posthume.
Delacroix est le magicien de la couleur, son pinceau a des audaces extraordinaires ; il sait faire chanter les rouges et les verts et les jaunes dans les harmonies antithétiques, il brutalise les effets, la vie apparaît chez lui torrentueuse, douée d'un mouvement incessant, les figures les plus calmes ont un frémissement intérieur.
Un écrivain, qui est un grand artiste lui aussi, a su le comprendre de son vivant, l'a célébré en des pages qui doivent
être citées; il est impossible de parler de Delacroix sans avoir recours aux pages que Baudelaire lui a consacrées dans VOpinion Nationale et qui ont été recueillies dans le volume de l'art romantique ; nous ne pouvons malheureusement en donner ici que de courts extraits:
"Tout en lui était énergique, mais énergie dérivant des nerfs et de la volonté ; car, physiquement, il était frêle et délicat. Le tigre, attentif à sa proie, a moins de lumière dans les yeux et de frémissements impatients dans les muscles que n'en laissait voir notre grand peintre, quand toute son âme était dardée sur une idée ou voulait s'emparer d'un rêve. Le caractère physique même de sa physionomie, son teint de Péruvien ou de Malais, ses yeux grands et noirs, mais rapetisses par les clignottements de l'atten-