‹ Delacroix, huit reproductions facsimilé en couleursChapitre 2 sur 9 · FEMMES ALGERIENNES DANS LEUR APPARTEMENT · texte numérisé non relu

FEMMES ALGERIENNES DANS LEUR APPARTEMENT

(Musée du Louvre)

Cette peinture fut un des premiers fruits du voyag^e de Delacroix au Maroc avec la mission du Comte Mornay. Elle fut exécutée en 1833 l'année qui suivit son retour en France et avait été commandée par l'Etat moyennant le prix de 3,000 frs. Le maintien de la négresse rappelle l'influence espagnole et certainement Manet s'en est ixvspiré lorsqu'il a peint son "Olympia."

tion, et qui semblaient déguster la lumière, ses cheveux abondants et lustrés, son front entêté, ses lèvres serrées, auxquelles une tension perpétuelle de volonté communiquait une impression cruelle, toute sa personne enfin suggérait l'idée d'une origine exotique. Il m'est arrivé plus d'une fois, en le regardant, de rêver des anciens souverains du Mexique, de ce Montezuma dont la main habile aux sacrifices pouvait immoler, en un seul jour, trois mille créatures humaines sur l'autel pyramidal du Soleil, ou bien de quelqu'un de ces princes hindous qui, dans les splendeurs des plus glorieuses fêtes, portent au fond de leurs yeux une sorte d'avidité insatisfaite et une nostalgie inexplicable, quelque chose comme le souvenir et le regret des choses non connues. Observez, je vous prie, que la

i8 DELACROIX

couleur générale des tableaux de Delacroix participe aussi de la couleur propre aux paysages et aux intérieurs orientaux, et qu'elle produit une impression analogue à celle ressentie dans ces pays intertropicaux où une immense diffusion de lumière créa, pour un œil sensible, malgré l'intensité des tons locaux, un résultat général quasi crépusculaire. La moralité de ses œuvres, si toutefois il est permis de parler de la morale en peinture, porte aussi un caractère molochiste, visible. Tout, dans son œuvre, n'est que désolation, massacres, incendies ; tout porte témoignage contre l'éternelle et incorrigible barbarie de l'homme. Les villes incendiées et fumantes, les victimes égorgées, les enfants eux-mêmes jetés sous les pieds des chevaux ou sous le poignard des mères délirantes ; tout cet œuvre, dis-je, ressemble à un hymne terrible

composé en l'honneur de la fatalité et de l'irrémédiable douleur."

Et encore : '* L'imagination de Delacroix ! celle-là n'a jamais craint d'escalader les hauteurs difficiles de la religion ; le Ciel lui appartient, comme l'enfer, comme la guerre, comme l'Olympe, comme la volupté. Voilà bien le type du peintre-poète ! Il est bien un des rares élus, et l'étendue de son esprit comprend la religion dans son domaine. Son imagination, ardente comme les chapelles ardentes, brille de toutes les flammes et de toutes les pourpres, tout ce qu'il y a de douleur dans la passion le passionne ; tout ce qu'il y a de splendeur dans l'Eglise l'illumine. Il verse tour à tour sur ses toiles inspirées, le sang, la lumière et les ténèbres."

A un autre moment, le poète scrutant Tart de Delacroix au point de vue

technique, nous invite à sa connaissance professionnelle, que les critiques hostiles n'ont pas soupçonnée. "Après avoir consacré les heures de la journée à peindre, soit dans son atelier, soit sur les échafaudages où l'appelaient ses grands travaux décoratifs, il trouvait encore des forces dans son amour de l'art, et il aurait jugé cette journée mal remplie si les heures du soir n'avaient pas été employées au coin du feu, à la clarté de la lampe, à dessiner, à couvrir le papier de rêves, de projets, de figures entrevues dans les hasards de la vie, quelquefois à copier des dessins d'autres artistes dont le tempérament était le plus éloigné du sien ; car il avait la passion des notes, du croquis, et il s'y livrait en quelque lieu qu'il fût. Pendant un assez long temps, il eut pour habitude de dessiner

chez des amis auprès desquels il allait passer ses soirées."

Ainsi faisait l'homme qu'on a accusé d'être un improvisateur sans scrupules, de ne pas savoir dessiner ; Baudelaire s'élève contre cette appréciation de mauvaise foi, et il définit bien Delacroix.

*' Une passion immense, doublée d'une volonté formidable, tel était l'homme. Or, il disait sans cesse : *' Puisque je considère l'impression transcrite à l'artiste par la nature comme la chose la plus importante à traduire, n'est-il pas nécessaire que celui-ci soit armé à l'avance de tous les moyens de traduction les plus rapides?" Il est évident qu'à ses yeux l'imagination était le don le plus précieux, la faculté la plus importante, mais que cette faculté restait impuissante et stérile, si elle n'avait pas à son service une habileté

rapide, qui peut suivre la grande faculté despotique dans ses caprices impatients.

Il n'avait pas besoin, certes, d'activer le feu de son imagination, toujours incandescente ; mais il trouvait toujours la journée trop courte pour étudier les moyens d'expression. C'est à cette préoccupation incessante qu'il faut attribuer ses recherches perpétuelles relatives à la couleur, à la qualité des couleurs, sa curiosité des choses de la chimie et ses conversations avec les fabricants de couleurs. Par là, il se rapproche de Léonard de Vinci, qui, lui aussi, fut envahi par les mêmes obsessions."

*' Il disait une fois à un jeune homme de ma connaissance : — Si vous n'êtes pas assez habile pour faire le croquis d'un homme qui se jette par la fenêtre, pendant le temps qu'il met à tomber du quatrième

PLANCHE III.— LA MORT D'OPHELIE (Musée du Louvre)

Cette œuvre est sans doute la meilleure des nombreuses versions de ce sujet exécutée par le maître. Il le traita par la gravure en 1834 — P^r 1^ peinture en 1838. La peinture du Louvre fut exécutée en 1838. Delacroix fut toute sa vie un admirateur ardent du génie de Shakespeare et fut profondément ému par les représentations du grand dramaturge durant son court séjour à Londres.

étage sur le sol, vous ne pourrez jamais produire de grandes machines. Je retrouve dans cette énorme hyperbole la préoccupation de toute sa vie, qui était, comme on le sait, d'exécuter assez vite et avec assez de certitude pour ne rien laisser s'évaporer de l'intensité de l'action ou de l'idée."

Delacroix, magicien de la couleur, est aussi un imaginatif puissant, mais ne laissant pas vagabonder sa volonté ; il sait bien ce qu'il veut faire ; son cerveau conduit sa main, ce qui a paru des écarts c'est les éclairs de son génie ; on a, écrit par lui-même, sous forme de programme distribué à ses amis lors de l'exposition de son œuvre, le thème de la décoration de la galerie du Louvre, et ces lignes révèlent le dessein arrêté de l'artiste :

Page 1