LE MODERNE BAYARD
Eugène DELACROIX, resté seul de sa famille, a consacré ce simple monument de sa douleur aux mânes chéris de son père et de son frère.
L’auteur de cette inscription ajoutait, en l’expédiant à l’architecte, quelques remarques que je crois utile de transcrire.
N. B. — J’ai mis dans l’épitaphe commandant de la Légion d’honneur et non pas commandeur, qui est l’appellation moderne.
— Voudriez-vous faire mettre en très petits caractères l’alinéa qui me concerne.
— Ne point mettre le Requiescat in pace sacramentel. Il suffit de la croix de fer sur la grille ou, s’il le faut, au bas de l’inscription.
— Vous trouverez peut-être l’inscription un peu longue. Cependant, il était difficile d’en moins mettre; ou, il ne fallait rien mettre du tout.
— Quant aux caractères, les creuser profondément. Faire en sorte que le corps de la lettre se détache bien... En un mot, peu de déliés, et les pleins bien accusés. L’inscription en sera plus durable et plus facile à lire.
La santé et surtout les occupations de Delacroix l’empêchaient d’assister à la consécration de ce monument; mais, il priait l’homme dévoué à l’obliger qu’il avait rencontré dans l’architecte, avec qui il correspondait fréquemment, de procurer à la sépulture, une fois celle-ci achevée, les bénédictions de l’Eglise. «Je vous serais très obligé, lui écrivait-il le i8 septembre 1846 h), que la cérémonie religieuse qui se joint ordinairement à ces sortes de translations ne fût pas omise : car on m’a dit qu’on pouvait s’en dispenser. Je désire, au contraire, qu’elle soit tout ce qu’elle doit être... » Celui qu’on a généralement trop de tendance à considérer comme un révolutionnaire se distinguait, au contraire, par un fervent attachement à la tradition et aux pratiques qui en découlent. Ce n’était pas précisément un dévot ; mais la religion du Christ parlait à son cœur une langue qui en touchait profondément les fibres secrètes. Non seulement le drame évangélique lui apparaissait comme une source intarissable de pathétiques tableaux; mais, les souffrances morales de Jésus prenaient à ses yeux quelque
(i) Lettre inédite.
parenté avec celles qu’il endurait lui-même dans la lutte contre une société rebelle à son génie. La douloureuse angoisse du Fils de Dieu à Gethsémani, déjà peinte par lui au début de sa carrière, revenait plusieurs fois sous son pinceau en pleine maturité (Fig. 261 et 262). C’était le sujet d’un petit pastel au moyen duquel il témoignait sa reconnaissance à l’auteur de la sépulture des siens, et qu’il offrait, quelques mois après son achèvement, par le canal de son mari, à M"'® Roché, pour l’ornement de son « oratoire ».
Les travaux du Luxembourg étaient assez avancés au mois d’octobre 1846 pour que leur auteur, touchant au but de ses efforts, estimât l’heure venue d’en faire connaître le sujet aux lecteurs de V Artiste par la notice due à sa plume que nous avons reproduite plus haut. Sa pensée l’emportait déjà vers d’autres chantiers. Dès le mois de mai de la même année, il avait accueilli favorablement des ouvertures de son confrère Constant Dutilleux touchant une coupole à peindre dans une église d’Arras (d. L’affaire ne devait pas aboutir; mais, ce n’était pas faute d’empressement de la part de l’intéressé, prêt d’avance à assumer les fatigues que comportait un ouvrage de ce genre. Le besoin de couvrir des murailles s’imposait désormais d’une façon impérieuse à l’homme habitué à se mouvoir dans le vaste champ que la décoration ouvrait à son imagination. La bibliothèque du Palais-Bourbon touchait ellemême à son achèvement. L’année 1847 ^.llait y mettre le sceau comme à celle de la Chambre des Pairs. Tout en y donnant les derniers coups de pinceau, l’infatigable tâcheron portait les yeux ailleurs. Il apercevait au Luxembourg un escalier à orner. C’était tout à fait son affaire. C’est pourquoi, le 17 janvier 1847, nous le voyons en conférence avec Gisors, l’architecte du
(i) Lettres, tome I, p. 316.
Fig. 263. — Enlcvement de Rèbecca. (Salon de 1846.)
Fig. 264. — Roméo et Juliette. (Salon de 1846.)
Fig. 265. — Marguerite à l’église. (Salon de 1846.)
Fig. 266. — Un lion. Aquarelle. (Salon de 1846.)
Fig. 267. — Odalisque. (Salon de 1847.)
palais ('). Son esprit s’est échauffé dans ce conciliabule; il se croit maître de la place et, rentré au logis, le voilà combinant sur l’heure les sujets à mettre en œuvre (^). L’histoire moderne le tente; il se voit déjà en train de peindre «des scènes de la Révolution et de l’Empire avec personnages allégoriques » : la Patrie guidant les volontaires de Jypa, la Gloire couronnant Napoléon, la Bataille d'Isly « traitée poétiquement », V Égypte soumise au génie de Bonaparte, etc. Il revient à une partie des idées qui s’étaient présentées à son esprit pour la « grande salle d’entrée » du Palais-Bourbon : à des mélanges de réalités plus ou moins contemporaines et de fictions symboliques, où l’Afrique et ses pittoresques indigènes joueraient un rôle important. Quel dommage que ces tableaux-là n’aient vécu que dans son cerveau, et que de si attrayants projets n’aient pas été suivis de réalisation ! Mais, la destinée avait d’autres vues sur Delacroix et son pinceau.
Le souci de ses travaux décoratifs n’avait pas empêché le combattant des Salons annuels de participer à celui de 1846. Mais, il ne s’y était fait représenter que par trois tableaux de petite taille et une aquarelle. Les trois toiles, suggérées par les inspirateurs de son talent à son aurore, empruntaient leurs sujets à Walter Scott, à Shakespeare et à Gœthe. Delacroix y marquait une fidélité partielle aux sources poétiques du romantisme, en dépit de son évolution vers les données classiques de l’art. Ici, Marguerite à Véglise, affalée sur son prie-Dieu, se tord sous la griffe harcelante de Méphistophélès {Fig. 26^). Là, Roméo et Juliette, tendrement enlacés sur la terrasse qu’illuminent les premiers rayons de l’aube, se livrent à une dernière étreinte passionnée (Fig. 264). Ailleurs enfin, Réhecca, enlevée par les hommes du Templier Boisguilhert,
(1) Journal, tome I, p. 235.
(2) Journal, tome I, p. 276 et passage inédit.
s’abandonne inerte et pâmée aux mains de ses ravisseurs, tandis qu’à l’horizon la flamme dévore le manoir de Frondebœuf (Fig. 26^). Trois drames aussi poignants l’un que l’autre : trois convulsions de l’âme humaine sous l’étreinte cruelle du destin. Le peintre demeure égal à lui-même dans ses commentaires saisissants des dramatiques épisodes inventés par les poètes. Même, son pinceau est secoué d’une ardeur tragique plus intense que jamais. La fièvre qui l’agite se communique aux créatures qu’il met debout, qui semblent vivre dans un spasme perpétuel. Ces créatures appartiennent, en outre, presque toutes à présent à une espèce humaine nouvelle, importée dans ses toiles de chevalet, comme dans ses décorations, du voyage qui a fait époque dans sa carrière. Marguerite est une « femme d’Alger », et Méphisto a laissé son burnous à la porte de l’église. Rébecca et les complices du Templier sont gens qui arrivent tout droit d’Outre-mer, et il n’est pas jusqu’au château de Frondebœuf que le Maroc ne puisse revendiquer comme sien. Delacroix a l’Orient dans le sang. Sous sa main, le moyen-âge comme l’antiquité, la fable comme l’histoire se colorent d’exotisme et frisent la turquerie. Le peintre ne quitte le pays idéal de ses rêves et ne se décide à prendre contact avec la réalité que pour frayer avec les redoutables bêtes dont la férocité ne tolère pas que l’homme les associe pacifiquement à sa vie. C’est d’ Un lion (Fig. 266) qu’il se plaît à tracer le portrait, froidement véridique, dans l’aquarelle qui accompagne ses trois visions romantiques d’une humanité idéale et sans patrie concrète. Les quatre petits cadres que je viens de décrire inspirent au jeune écrivain obscur qui signe encore Charles Baudelaire-Dufaÿs, en attendant de devenir le grand Baudelaire tout court, un admirable panégyrique de l’esthétique du maître qui a conquis son cœur. Elle n’a pas encore été comprise et analysée d’une façon aussi perspicace. Ou plutôt, disons mieux.
A propos du Salon de le même Baudelaire a déjà donné
la mesure de son goût et de sa pénétration artistique en prônant Delacroix comme un dessinateur hors ligne et en associant, à cet égard, dans un fort intuitif parallèle, son nom à ceux d’Ingres et de Daumierô),
Nous ne connaissons, à Paris, que deux hommes qui dessinent aussi bien que M. Delacroix, l’un d’une manière analogue, l’autre dans une méthode contraire. L’un est M. Daumier, le caricaturiste ; l’autre, M. Ingres, le grand peintre, l’adorateur rusé de Raphaël. Voilà, certes, qui doit stupéfier les amis et les ennemis, les séides et les antagonistes; mais, avec une attente lente et studieuse, chacun verra que ces trois dessins différents ont ceci de commun, qu’ils rendent parfaitement et complètement le côté delà nature qu’ils veulent rendre, et qu’ils disent juste ce qu’ils veulent dire. Daumier dessine peut-être mieux que Delacroix, si l’on veut préférer les qualités saines, bien portantes, aux facultés étranges et étonnantes d’un grand génie malade de génie; M. Ingres, si amoureux du détail, dessine peut-être mieux que tous les deux, si l’on préfère les finesses laborieuses à l’harmonie de l’ensemble, et le caractère du morceau au caractère de la composition; mais,... aimons-les tous les trois.
En 1846, Baudelaire revient à Delacroix (û, pour chercher en lui le type le plus parfait du « romantisme» entendu comme « l’expression la plus récente, la plus actuelle du beau »; non pas du romantisme de façade et d’enveloppe, à la façon d’Hugo, mais d’un romantisme « intime et spirituel », qui tend à l’idéal par le fond autant que par la forme, par l’ingéniosité de l’expression autant que par la richesse de la couleur. « Delacroix, dit-il, part de ce principe, qu’un tableau doit, avant tout, reproduire la pensée intime de l’artiste, qui domine le modèle, comme le créateur la création; et de ce principe il en sort un second, qui semble le contredire à première vue, à savoir qu’il faut être très soigneux des moyens matériels d’exécution... La
(1) Ch. Baudelaire. Curiosités esthétiques, p. 9 (Salon de 1845).
(2) Ch. Baudelaire. Curiosités esthétiques, p. 81 et suiv. (Salon de 1846).
peinture étant un art d’un raisonnement profond et qui demande la concurrence immédiate d’une foule de qualités, il est important que la main rencontre, quand elle se met à la besogne, le moins d’obstacles possible, et accomplisse avec une rapidité servile les ordres du cerveau : autrement, l’idéal s’envole. » « Pour Delacroix, ajoute le pénétrant analyste de son œuvre, la nature est un vaste dictionnaire dont il roule et consulte les feuillets avec un œil sûr et profond; et cette peinture, qui procède surtout du souvenir, parle surtout au souvenir... » Revenant sur la question du dessin, traitée déjà une première fois avec tant d’intelligence, Baudelaire la résume dans une nouvelle comparaison des deux artistes dont les esthétiques rivales sont en train de se disputer l’opinion.
... Il y a plusieurs dessins comme il y a plusieurs couleurs : exacts ou bêtes, physionomiques et imaginés.
Le premier est négatif, incorrect à force de réalité, naturel, mais saugrenu; le second est un dessin naturaliste, mais idéalisé, dessin d’un génie qui sait choisir, arranger, corriger, deviner, gourmander la nature; enfin, le troisième, qui est le plus noble^et le plus étrange, peut négliger la nature; il en représente une autre, analogue à l’esprit et au tempérament de l’auteur.
Le dessin physionomique appartient généralement aux passionnés, comme M. Ingres; le dessin de création est le privilège du génie.
La grande qualité du dessin des artistes suprêmes est la vérité du mouvement, et Delacroix ne viole jamais cette loi naturelle.
La conclusion du critique, c’est que « Delacroix est, comme tous les grands maîtres, un mélange admirable de science,- — c’est-à-dire un peintre complet — et de naïveté, — c’est-à-dire un homme complet ».
L’antithèse entre l’exubérance débordante de Delacroix et la volonté contenue d’Ingres, le parallèle entre le dessin mouvementé du premier et la ligne plutôt rageuse, mais ferme et sans écarts de son rival, l’opposition, eir un mot, de deux
natures d’artistes aussi différentes que possible, caractérisée avec finesse par Baudelaire, c’était, pour le public du temps, et aussi pour la plupart des écrivains, moins clairvoyants que celui-ci, l’occasion de prendre parti avec violence contre une des deux personnalités en faveur de l’autre. Depuis longtemps, Ingres s’excluait volontairement des Salons annuels. Cependant, il avait consenti à participer, en janvier 1846, par une douzaine d’œuvres choisies provenant des époques différentes de sa carrière et prêtées par les amateurs à qui elles appartenaient, à une exposition organisée, dans la galerie de Techener et Guillemin, 22 boulevard Bonne-Nouvelle, au profit de la caisse de secours et pensions de la Société des artistes peintres^ sculpteurs, graveurs^ etc., récemment fondée sous la présidence du baron Taylor. On avait vu là réunis la Chapelle Sixtine, la Stratonice, les deux Odalisques, la Françoise de Rimini, le Philippe V, V Œdipe, le Portrait de Bertin, celui du comte Molé et celui de d' Haussonville. Le polémiste à préventions
qu’était Théophile Thoré dénigrait avec véhémence l’adversaire déclaré du dieu qu’il servait en la personne de Delacroix ('). Ln ce faisant, il se rendait agréable à celui-ci, que le succès de l’exposition de son confrère n’avait pas laissé indifférent. Delacroix était loin de méconnaître les mérites d’un rival rien moins qu’indulgent à son égard. J’ai ouï dire qu’un jour, ayant rencontré des dessins d’Ingres entre les mains d’un de ses élèves, il suppliait le détenteur de les lui confier, et qu’il passait la nuit à les copier. Mais, l’influence de ce maître jaloux de ses doctrines était de nature à porter ombrage à son crédit auprès du public. Une instinctive méfiance animait le fin diplomate, qui se tenait sur ses gardes. Un coup porté à cet ennemi flattait ses intérêts. Il approuvait l’écrivain de sa
(1) Salons de Th. T/jo/v (1845-1848) a* édition, p. 238 et suiv.
sévérité et n’hésitait point à lui écrire (0 ; « Vous avez fait sur Ingres un article parfait. Vous avez touché la vraie corde, et personne, jusqu’à présent, n’avait signalé ce vice radical, cette absence de cœur, d’âme, de raison, enfin de tout ce qui touche mortalia corda, ce défaut capital qui ne mène qu’à satisfaire une vaine curiosité et à produire des ouvrages chinois, ce qu’il fait, moins la naïveté, laquelle est encore plus absente que tout le reste. » La tirade est aussi âpre qu’inique; toutefois, n’oublions pas que Delacroix lutte toujours pour l’existence et qu’il a en face de lui un adversaire irréductible.
L’ancien collaborateur de la Revue de Paris, qui a trouvé autrefois, dans ses articles sur Raphaël et sur Michel- Ange, l’occasion d’une apologie personnelle, envisage de la même manière, en cette année 1846, l’accueil fait à sa prose par la Revue des Deux-Mondes de François Buloz. Les pages qu’il consacre à Prudlion dans le numéro du i®" novembre (=) sont une défense indirecte de l’art qui lui est propre. Non pas que son génie individuel doive rien à « cet homme inspiré dont les ouvrages furent la critique naïve des écoles de peinture de son temps, écoles dont l’influence dure encore malgré des transformations apparentes ». Mais, leur cas est le même. Prud’hon s’était imposé grâce à d’heureuses protections, malgré l’hostilité de l’Ecole. Les faveurs officielles dont il jouissait lui suscitaient d’implacables jaloux. Et puis, ses rivaux ne pardonnaient pas au peintre de petits sujets, aimables et légers, qu’il avait été à son début, de s’être jeté délibérément dans la grande peinture. L’histoire de Delacroix reproduit en partie celle-là. C’est la raison qui lui a dicté une étude où l’on rencontre des morceaux sentant le plaidoyer pro domo, tels que celui-ci.
(1) Lettres, tome I, p. 318.
(2) Reproduit dans Eugène Delacroix, sa vie et ses œuvres, p. 187 et suiv.
... Le peu d’importance apparente des travaux de Prud’hon n’avait pas encore attiré sur son nom le dangereux éclat d’une grande renommée. Il était pour tout le monde dans ces conditions de paisible médiocrité à l’ombre desquelles on permet à un homme d’exister. Un dessin qu’il exposa et qui lui valut un prix d’encouragement vint fixer plus particulièrement l’attention jalouse de ses confrères. Ce dessin représentait la Vérité descendant des deux et conduite par la Sagesse. Une faveur plus signalée devait suivre ce premier succès ; un logement lui fut accordé au Louvre avec un atelier pour exécuter sa grande composition. Cette distinction le mettait au rang de ce qu’on est convenu d’appeler les peintres d'histoire. Cette classe choisie ne le vit pas avec plaisir entrer dans ses rangs. Ses confrères allèrent jusqu’à le plaindre des suites probables de la témérité qui lui faisait quitter le genre limité auquel il devait ses premiers succès pour aborder les sommets escarpés de l’art. 11 avait un tort plus grave aux yeux de ses rivaux. Son talent était comme sorti de terre tout d’un coup ; il avait trouvé dans son imagination et n’avait emprunté à personne ses divinités, ses nymphes, ses génies. Cet Olympe dont il était le maître ne relevait aucunement des types alors à la mode ; en un mot, il n’appartenait point à l’Ecole...
Delacroix parle de « l’espèce d’isolement où Prud’hon se trouvait placé vis-à-vis de la foule des artistes imbus de la manière de David ». Ce genre d’isolement, il en souffrait, pour son compte, à son tour. Mais, heureusement pour lui, ses puissants amis ne l’abandonnaient point. Le gouvernement de Louis-Philippe, dont un des premiers actes avait été de décerner la croix au peintre de la Liberté, récompensait le décorateur du Luxembourg et du Palais-Bourbon en le gratifiant de la rosette pour la Saint-Louis de 1846. De sa maisonnette de Champrosay, le nouvel officier écrivait, le 10 juillet, en s’adressant à Villot (0 : « ... J’ai appris la nouvelle et en ai été surpris à Paris, où j’ai été passer un jour et demi, et où on m’a remis la lettre du Ministre. Il y a longtemps qu’on avait fait luire à mes yeux cette faveur, que je n’ai pas sollicitée, mais que je ne suis pas
(i) Lettres, tome I, p. 321.
assez Romain pour dédaigner quand elle vient à moi. » Son correspondant, en le complimentant, lui avait sans doute prédit, comme suprême honneur, l’Institut. Car il ajoutait : « Pour l’Institut, il me surprendrait bien davantage. Ce sera quand je n’aurai plus de dents, si jamais cela arrive... » Delacroix ne se faisait guère d’illusions sur son crédit auprès de cette compagnie, encore composée en grande majorité d’adversaires de son talent. Mais, il avait trop de hauteur pour se plier à la moindre concession. 11 suivait son chemin tout droit, réservant ses ruses diplomatiques pour la poursuite des commandes désormais indispensables à l’expansion de son génie.
Il n’a pas achevé ses bibliothèques qu’il songe, je l’ai dit, à l’escalier du Luxembourg. Il a également jeté ses vues sur le « transept de Saint-Sulpice », pour lequel il pense, entre autres sujets, à un Portement de croix et à une Mise au sépulcre : deux scènes du drame évangélique qui, faute de s’étaler jamais sur une muraille couverte par son pinceau, lui fourniront plus tard deux émouvantes toiles de chevalet (0. Mais, sa santé commence à le trahir trop souvent. Il a eu beau se reposer à Nohant pendant les ardeurs de la canicule et y goûter « une vie de chanoine », c’est-à-dire une complète oisiveté bercée par le piano de Chopin interprétant « divinement bien » du Beethoven et troublée uniquement par la lutte contre les bêtes rouges b). Avec l’automne, le mal de gorge a repris l’offensive et le tracasse. C’est tout juste s’il se sent la force nécessaire pour donner les dernières touches à sa coupole de la Chambre des Pairs et à ses hémicycles du Palais-Bourbon. « Il m’aurait été impossible de rien achever pour le Salon, écrit-il le 6 mars 1847(3), Heureusement que les objets que je pouvais y exposer étaient terminés
(1) Journal, tome I, p. 242.
(2) Lettres, tome I, p. 322.
(3) Lettres, tome I, p. 328.
Musiciens juifs de Mogador. (Salon de 1847.)
Fig. 269. — Exercices militaires des Marocains. (Salon de 1847.)
Fig. 270
Fantasia
Fig. 27 ! . —
Corps de garde à Mèquine\. (Salon de 1847.)
Fig. 272
Christ en croix. (Salon de 1847.)
depuis longtemps et déjà la propriété d’amis ou d’amateurs. » Ces « objets », c’était un Corps de garde à Méquine:( (Figharmonieuse petite toile, baignée de lumière transparente, que le duc d’Aumale s’était appropriée ; c’étaient ensuite des Musiciens juifs de Mogador (Fig. 268), devenus, moyennant six cent cinquante francs, la propriété de mon grand-père Adolphe ^loreau, dont le cabinet venait de s’enrichir, en outre, du Naufrage de Don Juan, payé le prix relativement élevé pour le temps de quatre mille francs. Une petite toile rappelant un peu cette dernière, et représentant des Naufragés abandonnés dans un canot, figurait encore au Salon. Après une visite à l’exposition, Delacroix écrivait sur son agenda^^) : J’ai vu mes tableaux
sans trop de déplaisir, surtout les Musiciens juifs et le Bateau. Le Christ ne m’a pas trop déplu. » Il s’agit d’un Christ en croix se détachant sur un ciel dramatique, avec, à ses pieds, deux témoins émus du sacrifice en train de se consommer et, derrière, deux cavaliers romains, porteurs de drapeaux qui claquent sous le vent (Fig. aya). Ce Christ, qui n’avait pas encore de propriétaire, tentait un amateur belge, un certain Van Isaker, à qui le peintre le laissait avec une autre toile exposée en même temps, qui représentait une Odalisque se prélassant sur un divan [Fig. aôy), pour le prix total de quinze cents francs (=^). L’exposition de Delacroix comprenait encore un sixième morceau, intitulé Exercices militaires des Marocains (Fig. aôç). Le livret en donnait le commentaire suivant :
Des cavaliers, en nombre quelquefois très considérable, partent tous à la fois en poussant des cris et en agitant leurs armes. Ils sont ordinairement servis à merveille par l’ardeur et l’émulation de leurs chevaux. Quelquefois, le caprice de ces derniers donne lieu à des accidents. Au bout
(1) Journal, tome I, p. 310.
(2) Journal, tome i, p. 291.
de la carrière, chaque cavalier tire son coup de fusil en arrêtant sa monture pour aller recharger. Cette dernière manoeuvre n’est pas non plus sans inconvénient, grâce aux accidents de terrain et à l’impétuosité des chevaux, très difficiles à comprimer brusquement malgré la violence du mors. Cela s’appelle courir la poudre.
Ce sujet est un de ceux qui avaient séduit Delacroix dès son retour du Maroc. Il en avait fait une aquarelle pour l’album du comte de Mornaj {Fig. loi). Il en avait tiré également un tableau pour le prince Demidoff (Fig. 2yo). La toile du Salon de 1847 reprenait encore une fois la scène, mais en en changeant complètement la disposition. D’ailleurs, c’était déjà une œuvre ancienne, contemporaine des deux autres variantes. On lisait 1832 SOUS la signature. Le catalogue de la collection Brujas, léguée au musée de Montpellier, dont elle fait partie, la range parmi les pièces peintes avec du vernis au copal et attribue à cette pratique, trop vite délaissée pour des procédés moins résistants, sa parfaite conservation et sa matière inaltérée b).
Delacroix n’avait été représenté que par son Tasse de 1824 et son Giaour de 1826, prêtés par Alexandre Dumas, leur propriétaire, à la première exposition au profit de la Caisse de secours de la Société Taylor., où Ingres avait triomphé avec douze morceaux de choix. Il prenait sa revanche, la saison d’après^ grâce à une deuxième réunion d’ouvrages d’art organisée par la même association charitable dans l’ancien hôtel du cardinal Fesch, 75, rue Saint-Lazare, qui s’ouvrait au public le 13 décembre 1846. Deux tableaux seulement, cette fois encore, y portaient son nom; mais, l’un d’eux sortait pour la circonstance de la galerie de la duchesse d’Orléans. La princesse, qui avait prêté V Amende honorable, transformée par le catalogue en uiiQ Prise dTiabits chey les Dominicains, faisait prier Dela-
(i) La Galerie Bruyas, par Alfred Bruyas, etc., p. 275.
croix de l’accompagner dans sa visite à l’exposition, et elle se montrait à son égard d’une amabilité très appréciée par l’artiste d). Elle le complimentait avec bienveillance, témoignant de la fidélité avec laquelle sa mémoire avait gardé le souvenir de certaines de ses œuvres, et lui parlant notamment avec une faveur particulière de la Sibylle au rameau d'ori-). A V Amende honorable^ le peintre Dauzats, l’habile organisateur des expositions de la Société dont il était la cheville ouvrière, avait associé \2i Cléopâtre du Salon de 1839, empruntée à M"® Mars, chez qui elle avait trouvé asile, et la reine livide de tragique émoi, au regard perdu dans une rêverie morbide, bafouée parles spectateurs du début, rencontrait sur cette scène nouvelle une cour d’admirateurs. Ce qui arrachait au père de cette créature un cri où la rage se tempérait d’ironie 0) : «... Et d’où vient qu’ils ne voyaient pas cela il y a dix ans ? Il faut donc que la mode se mêle de tout ? »
Théophile Gautier, qui veut du bien, comme on sait, à Delacroix, et que celui-ci a invité à visiter ses peintures de la Chambre des Députés sur la fin de décembre 1846, avant même d’y avoir apporté la dernière mainù), Gautier, dis-je, en présence de ce revirement de l’opinion, lui conseille d’imiter son antagoniste et de faire, comme Ingres à la galerie Bç>nne-Nouvelle, mais sur une plus grande échelle, une exposition rétrospective de son œuvre (5). L’idée lui sourit, mais il n’a pas le loisir de s’y attacher avec fruit. Il ne prête aussi qu’une oreille distraite aux projets relatifs à la fondation d’une Société en vue d’exposi-
(1) Journal, tome I, p. 273.
(2) Lettre inédite de Delacroix à Dauzats.
(3) Journal, tome I, p. 290.
(4) Lettre du 21 décembre 1846 {Lettres inédites d'Eugène Delacroix, publiées par M. Tourneux, dans VArtiste, décembre 1904).
(3) Journal, tome I, p. 295.
tions annuelles destinée à faire pièce au Salon Royal et à éluder les rigueurs du jury officiel. Cette Société, dont les bases seront arrêtées dans un acte signé chez Barye le 15 avril 1847 et déposé chez le notaire parisien Faiseau-Lavanne compte parmi ses plus fervents adeptes les paysagistes Jules Dupré et Théodore Rousseau. Les deux personnages rendent visite à leur confrère le 2 février : ils s’efforcent de l’endoctriner ; mais, en vain. Quand ils ont les talons tournés, ses tablettes recueillent l’écho de sa mauvaise humeur (=). « Dupré et Rousseau venus dans la journée; ils m’ont répété beaucoup d’arguments en faveur de la fameuse Société; mais, j’avais pris mon parti, et leur ai déclaré ma complète aversion pour leur projet... La venue de ces deux parleurs au moment où j’eusse pu retrouver quelques dispositions au travail (après une matinée passée au dehors) m’a complètement abattu jusqu’au soir... » Delacroix est un homme d’action, à qui répugnent les vains conciliabules, et qui considère que c’est autant de temps perdu pour le travail. Ses heures sont comptées. Force lui est même de renoncer à son atelier d’élèves, qui l’a suivi dans son exode sur la rive droite, et qui s’est transplanté à côté de sa nouvelle résidence, rue Neuve-Bréda. Le i" juillet 1847, à quelqu’un qui lui a écrit pour lui parler d’un jeune peintre à diriger, il répond (3) : « Depuis deux ans, j’ai entièrement renoncé à prendre des élèves, à cause des dérangements que j’en éprouvais dans mes travaux. » Son existence tient tout entière entre les quatre murs de son propre atelier.
Cependant, à certains jours, une envie impérieuse de voir le monde et de se mêler à la vie le pousse dehors et lui fait chercher des spectacles à l’extérieur de lui-même. C’est un de
(1) A. Sensier. Souvenirs sur Th. Rousseau, p. 164.
(2) Journal, tome I, p. 254.
(3) Lettres, tome I, p. 331.
ces jours-là que, repris par le besoin d’une sorte d’examen de conscience quotidien qu’il a éprouvé autrefois, vers la vingtcinquième année, il a acheté un agenda et s’est remis à noter ses pensées de chaque jour. La première page couverte de son écriture porte la date du mardi ip janvier Il a couru
toute la journée à travers Paris, pour aboutir au Jardin des Plantes, où l’a retenu longuement la contemplation des animaux de toute espèce, dont il se complaît à énumérer la suggestive variété. Après quoi, son esprit s’interroge.
... D’où vient le mouvement que la vue de tout cela a produit en moi? De ce que je suis sorti de mes idées de tous les jours, qui sont tout mon monde, de ma rue qui est mon univers. Combien il est nécessaire de se secouer de temps en temps, de mettre la tête dehors, de chercher à lire dans la création, qui n’a rien de commun avec nos villes et avec les ouvrages des hommes ! Certes, cette vue rend meilleur et plus tranquille. En sortant de là, les arbres ont eu leur part d’admiration et ils ont été pour quelque chose dans le sentiment de plaisir que cette journée m’a donné...
J’écris ceci au coin de mon feu, enchanté d’avoir été, avant de rentrer, acheter cet agenda, que je commence un jour heureux. Puissé-je continuer souvent à me rendre compte ainsi de mes impressions! J’y verrai souvent ce qu’on gagne à noter ses impressions et à les creuser en se les rappelant.
Le jeune homme de 1824 avait écrit, sous l’empire d’un sentiment du même genre : « Il me semble que je suis encore maître des jours que j’ai inscrits, quoiqu’ils soient passés; mais, ceux que ce papier ne mentionne pas sont comme s’ils n’avaient point été. » Malgré cette constatation, la persévérance manquait au bout de quelques mois au peintre du Massacre de Scio pour continuer son journal. Touchant à la cinquantaine, plus casanier, plus replié sur lui-même, Delacroix s’astreindra mieux à la discipline imposée. Nous devons à cette contrainte
(1) Journal., tome I, p. 235.
(2) Journal, tome I, p. 82.
assez exactement supportée pendant la majeure partie de ses dernières années une connaissance approfondie de l’homme et de son caractère, comme aussi un détail circonstancié des occupations qui se partagent ses journées. Nous assistons, en cette année 1847, ^ dernières assiduités au Palais- Bourbon, où il fait les honneurs de son travail aux visiteurs qu’il y a conviés, et reprend aussi occasionnellement les pinceaux pour une retouche. Et puis, un jour, il nous emmène, après dîner, chez Sand, où « le bon petit Chopin », ce « charmant génie », fait « un peu de musique » (0 ; une autre fois, chez son vieil ami Leblond, et la soirée se passe à regarder des aquarelles du temps où Soulier rivalisait de virtuosité avec les Fielding, de ce temps où leur élève s’initiait auprès d’eux aux souplesses du pinceau gorgé d’eau(ù. Après cela, nous le suivons à un dîner « chez M. Thiers » et, en rentrant, nous l’entendons soupirer : «Je ne sais que dire aux gens que je rencontre chez lui, et ils ne savent que me dire. De temps en temps, on me parle peinture en s’apercevant de l’ennui que me causent ces conversations des hommes politiques, la Chambre, etc. Je me suis échappé aussitôt que j’ai puO). » Ou bien : « J’éprouve toujours pour lui la même amitié et le même ennui dans son salon ù).» Nous l’accompagnons encore à Vincennes, chez le duc de Montpeiisier (5), dont la jeune épouse vient de recevoir, à son arrivée à Paris, un album qui est un bouquet de fleurs signées des plus grands noms de l’art français, où notre homme figure naturellement en bonne place
{\) Journal, tome I, p. 287.
(2) Journal, tome I, p. 290.
(3) Journal, tome I, p. 246.
(4) Journal, tome I, p. 276.
(5) Journal, tome I, p. 270.
(6) Voir, sur cet album, un article de Th. Gautier dans la Presse du 31 janvier 1847.
C’est Asseline, le secrétaire des commandements des princes, qui s’est chargé de l’introduire en même temps que Decamps et Jadin. On fait le voyage dans une voiture empestée par le cigare de Decamps, que Delacroix n’a jamais pu parvenir à empêcher de fumer. « Decamps était arrivé chez Asseline, pour aller chez le prince, avec une cravate noire fripée, à dessins, et un gilet de couleur fané; on lui a prêté une cravate blanche. » Delacroix (le croirait-on?) a passé cinquante ans de sa vie sans se douter du rare génie que cache la modeste bonhomie de Corot. Il fera sous nos yeux, grâce au paysagiste Gaspard Lacroix, la connaissance de l’homme et, en lui rendant visite chez lui, il approfondira si bien ce qu’il vaut qu’en sortant de ce tête-à-tête avec le personnage jusque-là méconnu, il écrira Corot est un véritable artiste. Il faut voir un peintre chez lui pour avoir une idée de son mérite. J’ai revu là et apprécié tout autrement des tableaux que j’avais vus au Musée, et qui m’avaient frappé médiocrement. Son grand Baptême du Christ est plein de beautés naïves; ses arbres sont superbes. Je lui ai parlé de celui que j’ai à faire dans V Orphée. Il m’a dit d’aller un peu devant moi, et en me livrant à ce qui viendrait; c’est ainsi qu’il fait la plupart du temps, 11 n’admet pas qu’on puisse faire beau en se donnant des peines infinies. Titien, Raphaël, Rubens, etc., ont fait facilement. Il ne faisaient, à la vérité, que ce qu’ils savaient bien ; seulement, leur registre était plus étendu que celui de tel autre qui ne fait que des paysages ou des fleurs, par exemple. Nonobstant cette facilité, il y a toutefois le travail indispensable. Corot creuse beaucoup sur un objet. Les idées lui viennent, et il ajoute en travaillant; c’est la bonne manière. >/ Après cet éloge de Corot, c’est de Couture que celui qui rencontre , en ce temps-là, chez mon grand-père
{i) Journal, tome I, p. 289.
ce confrère si différent de lui-même (') appréciera avec une admirable pondération de jugement les qualités à propos de ses Romains de la Décadence, exposés au Salon de 1847(2). « Le tableau de Couture m’a fait plaisir, dira-t-il. C’est un homme très complet dans son genre. Ce qui lui manque, je crois qu’il ne l’acquerra jamais; en revanche, il est bien maître de ce qu’il sait. » Le peintre que Delacroix écrasera d’un mépris absolu, c’est celui qui lui fut adjoint pour la décoration du Palais- Bourbon : c’est Horace Vernet, à propos duquel, certain jour, en revenant de son propre champ d’exploits, il se laissera aller à écrire ; « Vu, en arrivant à la Chambre, les voussures de Vernet (3); il y a un volume à écrire sur l’affreuse décadence que cet ouvrage montre dans l’art du xix® siècle. Je ne parle pas seulement du mauvais goût et de la mesquine exécution des figures coloriées, mais les grisailles et les ornements sont déplorables. Dans le dernier village, et du temps de Vanloo, elles eussent encore paru détestables. »
Delacroix, qui excelle à juger autrui, exerce aussi son jugement sur lui-même. La facilité avec laquelle son imagination se substitue à l’observation directe de la nature n’est pas sans lui causer parfois un peu d’inquiétude. Témoin les réflexions qu’il a confiées au papier le 29 janvier 1847 (4) : « ... Il est probable qu’en faisant souvent sans modèle, quelque heureuse que soit la conception, on n’arrive pas à ces effets frappants qui sont obtenus simplement par les grands maîtres, uniquement parce qu’ils ont rendu naïvement un effet de la nature, même ordinaire... Dans le petit Saint-Martin de Van Dyck, copié par Géricault, la composition est très ordinaire ;
(3) Journal, tome I, p. 257.
(4) Journal, tome I, p. 253.
cependant, l’effet de ce cheval et de ce cavalier est immense. Il est très probable que l’effet est dû à ce que le motif a été vu sur nature par l’artiste. Mon petit Grec {le comte Palatiano) a le même accent. » L’artiste, un peu troublé, se rassure tout de même en envisageant les avantages de son affranchissement absolu de la soumission au modèle. « On pourrait dire, se hâte-t-il d’ajouter, que, par le procédé contraire, on arrive à des effets plus tendres et plus pénétrants, s’ils n’ont pas cet air frappant et magistral qui emporte tout de suite l’admiration. Le cheval blanc du Saint-Benoît de Rubens semble une chose tout à fait idéale et fait un effet bien puissant. » La tendance à s’étudier et à se critiquer soi-même dont témoigne à tout bout de champ le journal conduit malheureusement trop souvent son auteur à la mélancolie. Ainsi, par exemple, ce soir où, resté chez lui, au coin de son feu, il écrit (d : «... J’ai fait d’amères réflexions sur la profession d’artiste ; cet isolement, ce sacrifice de presque tous les sentiments qui animent le commun des hommes, etc..>> Sa peinture n’est pas sans se ressentir de ces vapeurs d’humeur noire. « En contemplant la série de ses tableaux, a écrit Baudelaire ù), on dirait qu’on assiste à la célébration de quelque mystère douloureux... C’est non seulement la douleur qu’il sait le mieux exprimer, mais surtout, — prodigieux mystère de sa peinture, — la douleur morale ! » Un jourO), Delacroix, tout en travaillant, s’entretient avec un certain Grenier, qui fut son élève et qui est en train de se livrer à « une étude au pastel d’après son Marc-AurèJe ». Ils parlent musique ; i^Iozart et Beethoven sont en cause. « Grenier trouve dans le dernier cette verve de misanthropie et de désespoir, surtout cette peinture de nature qui n’est pas au même
^ (i) Journal^ tome I, p. 256.
(2) Ch. BAUDELAtRE. Curîosités esthétiques, p. 115 (Salon de 1846).
degré chez les autres. » «Nous lui comparons Shakespeare », note Delacroix, qui ajoute avec une pointe d’orgueil ; « Il me fait l’honneur de me ranger dans la classe de ces sauvages contemplateurs de la nature. » Puis, revenant aux musiciens : « Il faut avouer que, malgré sa céleste perfection, Mozart n’ouvre pas cet horizon-là à l’esprit. Cela viendrait-il de ce que Beethoven est le dernier venu? Je crois qu’on peut dire qu’il a vraiment reflété , davantage le caractère moderne des arts, tourné à l’expression de la mélancolie et de ce qu’à tort ou à raison on appelle le romantisme ; cependant. Don Juan est plein de ce sentiment. »
Malgré cet hommage au « romantisme » de Beethoven, son admirateur éprouve pour Mozart et sa classique élégance un faible particulier. Mozart est même combattu, dans ses préférences musicales, par un rival plus classique encore : je veux dire Cimarosa. Un soir de mai, il est allé chez Leblond, où il a rencontré Garcia b). « H m’a chanté, écrit-il en rentrant, un superbe air de Cimarosa, du Sacrifice d' Abraham. M""® Leblond m’en a chanté quelque chose à son tour... Je n’ai dans la tête qu’accords de Cimarosa. Quel génie varié, souple et élégant ! Décidément, il est plus dramatique que Mozart. » En littérature comme en musique, l’homme dont on a fait, bon gré mal gré, le champion pictural du romantisme pur est le fervent admirateur de nos grands classiques. Racine, Corneille, Molière, et Boileau lui-même, sont l’objet de son culte. Pierret lui a raconté certaine soirée chez Champmartin, « où Dumas a démontré la faiblesse de Racine, la nullité de Boileau, le manque absolu de mélancolie chez les écrivains du prétendu grand siècle (=) ». « J’en ai entrepris l’apologie », fait-il en réponse à cette attaque, et, continuant pour sa propre satisfaction, la
(1) Journal^ tome I, p. 308.
discussion engagée, il poursuit : « Dumas ne tarit pas sur cette place publique banale, sur ce vestibule de palais, où tout se passe chez nos tragiques et dans Molière. Ils veulent de l’art sans convention préalable. Ces prétendues invraisemblances ne choquaient personne ; mais, ce qui choque horriblement, c’est, dans leurs ouvrages, ce mélange d’un vrai à outrance, que les arts repoussent, avec les sentiments, les caractères ou les situations les plus fausses et les plus outrées... Pourquoi ne trouvent-ils pas qu’une gravure ou qu’un dessin ne représente rien parce qu’il manque de couleur? S’ils avaient été sculpteurs, ils auraient peint les statues et les auraient fait marcher par des ressorts, et ils se seraient crus beaucoup plus près de la vérité. » Nous savons déjà que le romantisme de Delacroix, caractérisé avec tant d’intelligence par Baudelaire,^ n’a rien de commun avec celui des littérateurs, ses contemporains. C’est une façon à lui de porter la toge et le cothurne classiques.
Son vieil ami Pierret manquait-il de la finesse nécessaire pour comprendre cette attitude à part, ou bien des froissements d’un autre ordre avaient-ils entamé l’intimité des deux hommes ? Toujours est-il qu’on voit sortir de la plume de Delacroix des phrases un peu inquiétantes à cet égard. Celle-ci par exemple (’) : « ... Q^uand je le trouve un peu moins désagréable, je me fonds et je le crois redevenu comme autrefois... » Toutefois, les réunions amicales, qui ont fait passer de si bonnes heures au célibataire, durent encore, avec les mêmes convives autour de la même table fidèle à ses hôtes. Sous la date du 29 juin, on lit dans l’agenda de 1847^=) ■ - Travaillé à la Chambre et dîné chez moi avec Soulier, Villot, Pierret. Bonne soirée. » Un autre jour, c’est avec Piron que son ancien condisciple
(1) Journal, tome I, p. 297.
(2) Journal, tome I, p. 319.
rompt le pain de l’amitié ('). Foncièrement attaché à ses vieilles relations, Delacroix ne se montre pas moins ennemi du changement en politique. Ce prétendu révolutionnaire ne croit pas au progrès. Pour lui, c’est un mot vide de sens. La sagesse humaine réside, à ses yeux, dans une soumission résignée à la destinée. C’est la doctrine des Stoïciens, ou encore celle de l’Evangile. Il invoquera l’une comme l’autre pour consoler un ami dans le deuil (^). « ... Je lui ai parlé de Marc-Aurèle... Je lui ai dit qu’à tout bien considérer, la religion expliquait mieux que tous les systèmes la destinée de l’homme, c’est-à-dire la résignation. Marc-Aurèle n’est pas autre chose... » Les politiciens, qui prétendent réformer le monde, ne sauraient agréer à un philosophe de cette école-là. Qu’on écoute plutôt comme il parle 0). « Les moralistes, les philosophes, j’entends les véritables, tels que Marc-Aurèle, le Christ, en ne le considérant que sous le rapport humain, n’ont jamais parlé politique. L’égalité des droits et vingt autres chimères ne les ont pas occupés ; ils n’ont recommandé aux hommes que la résignation à la destinée, non pas à cet obscur fatum des anciens, mais à cette nécessité éternelle que personne ne peut nier, et contre laquelle les philanthropes ne prévaudront point, de se soumettre aux arrêts de la sévère nature. Ils n’ont demandé autre chose au sage que de s’y conformer et de jouer un rôle à la place qui lui a été assignée au milieu de l’harmonie générale. La maladie, la mort, la pauvreté, les peines de l’âme sont éternelles et tourmenteront l’humanité sous tous les régimes : la forme, démocratique ou monarchique, n’y fait rien. » L’homme qui écrit ces lignes n’est pas l’ami des apôtres de la rénovation
(1) Journal^ tome I, p. 324.
(2) Journal, tome I, p. 285.
(3) Journal, tome I, p. 268.
sociale par le changement du gouvernement de la France. Les idées de Pierre Leroux lui font hausser les épaules (6.
... Leroux a décidément trouvé le grand mot, sinon la chose pour sauver l’humanité et la tirer du bourbier. « L'homme est né libre », dit-il après Rousseau. Jamais on n’a proféré pareille sottise, quelque philosophe qu’on puisse être. Voilà le début de la philosophie chez ces messieurs. Estil dans la création un être plus esclave que n’est l’homme ? La faiblesse, les besoins le font dépendre des éléments et de ses semblables. C’est encore peu des objets extérieurs : les passions qu’il trouve chez lui sont les tyrans les plus cruels qu’il ait à combattre, et on peut ajouter que, leur résister, c’est résister à sa nature même. Il ne veut pas non plus de la hiérarchie en quoi que ce soit; c’est en quoi il trouve surtout le christianisme odieux. C’est, à mon sens, ce qui en fait la morale par excellence : soumission à la loi delà nature, résignation aux douleurs humaines, c’est le dernier mot de toute raison... »
Le mouvement que prépare la fameuse campagne des banquets et qui aboutira aux journées de février 1848 ne dit rien qui vaille au chantre de la Liberté sur la barricade, devenu une manière d’enfant gâté de la monarchie bourgeoise. D’abord, que lui donnera-t-on en échange du gouvernement auquel il doit la réputation et un commencement de fortune ? Retrouverat-il l’administration, pleine de bienveillance et de prévenances, qui, tout en lui départissant la gloire, et indépendamment de ses bienfaits antérieurs, vient de verser dans son escarcelle trente mille francs du fait des peintures de la Chambre des Pairs et soixante mille pour la bibliothèque du Palais-Bourbon ? En ce qui concerne Delacroix, la chute de Louis-Philippe, c’est un saut dans l’inconnu. L’aventure l’épouvante.
(i) Journal, tome I, p. 325.
LA RÉPUBLIQ^ÜE ET L’EMPIRE.