LE PLAFOND D’APOLLON ET LE SALON DE LA PAIX. LA VOGUE ET LES AMATEURS
Il fallait le fanatique aveuglement d’un Thoré pour s’imaginer que la révolution de février 1848 fût de nature à inspirer au génie de Delacroix une page à mettre en pendant de sa Liberté de 1830. «On dit, écrivait-il quelques semaines après la chute de la monarchie (d, qu’il a entrepris V Egalité sur les barricades de Février ; car notre révolution récente est la sœur de la révolution nationale, glorifiée il y a dix-huit ans... Que Delacroix se hâte, et nous verrons ses deux pendants au-dessus de la tête du président de l’Assemblée Nationale. » C’était bien
(i) Le Constitutionel du 37 mars 1848.
mal connaître le tempérament aristocratique de l’artiste, foncièrement hostile à la démagogie, que de lui prêter un dessein comme celui-là. Les journées de février, signalées par la violence et le pillage, lui soulevaient le cœur. Ayant reçu, sur ces entrefaites, une lettre de son cher Soulier, il restait plusieurs semaines sans y répondre; puis, prenant la plume : « ...Ta lettre, écrivait-il (0, quand elle m’est arrivée, m’a mis un peu de baume dans le sang. Nous venions d’assister à une terrible chape-chute, et j’ai été certes pendant près d’un mois comme si j’avais reçu sur la tête une maison. J’ai pris mon parti. J’ai enterré l’homme d’autrefois avec ses espérances et ses rêves d’avenir et, à présent, je passe et repasse avec un certain calme apparent sur le tombeau où j’ai enfermé tout cela, comme s’il s’agissait d’un autre... » Il était si loin de célébrer V Egalité sur les barricades Qgx'iX stigmatisait les événements avec un ironique mépris. « ...Nous allons tous grouiller comme des gueux que nous serons autour de l’autel de la Patrie. Mais, les principes avant tout. On parle d’une fête dans laquelle on verra le bœuf Apis, des chars de triomphe remplis et suivis de quatre à cinq cents vierges. Il fallait une révolution pour opérer ces merveilles... J’ai vu des enthousiastes, mais ceux-là étaient jeunes. Rien ne démontre mieux que les révolutions la nécessité où sont absolument les vieillards de céder la place à de nouveaux aspirants à la vie... »
Delacroix avait vu le .peuple de Paris envahir les Tuileries et le Palais-Royal ; il avait vu la foule saccager ces demeures et y promener l’horreur de l’incendie avec la sottise des destructions haineuses. Il n’avait pas été sans pâtir lui-même de la bestialité de l’émeute, déchaînée sur une de ses œuvres. Son Richelieu disant la messe avait péri dans Torgie de vandalisme
(i) Lettres, tome II, p. i.
dont le Palais-Royal avait été le théâtre. Aux Tuileries, son Corps de garde marocain^ acheté par le duc d’Aumale en 1847, jouissait heureusement d’une meilleure fortune. Il sortait à peu près indemne de la bagarre et, le calme une fois rétabli. Barbier, le professeur de dessin des fils de Louis-Philippe, chargé par l’aîné d’entre eux alors vivant de recueillir les épaves de sa collection, pouvait écrire à ce prince (b : « Le tableau de E. Delacroix a peu souffert ; il n’a que de légères éraillures, qui pourraient être aisément réparées, La toile n’est un peu compromise que dans un seul point du fond, où il semble que le bout d’une canne ait été fortement appuyé... » Un Boilly, actuellement conservé à Chantilly, témoigne des outrages auxquels la toile qui voisinait avec lui avait échappé. Arraché d’un brasier où il avait été jeté, il a laissé une portion de ce qu’il fut dans les flammes. Barbier, dans la lettre en question, constate la disparition totale d’un « fort joli échantillon de Diaz, » dont il a été impossible de « retrouver la trace. » La République offrait à Delacroix la compensation de voir sa Liberté rendue au jour et raccrochée enfin, après dix-huit années d’ostracisme, sur les murs du Luxembourg. Mais, on sait déjà que ce n’était pas pour longtemps. Au bout de quelques semaines, elle effarouchait l’administration républicaine elle-même, qui, à son tour, la restituait à son auteur. Au mois de mai, le tableau partait pour Lyon, où un imprésario, qui se l’était fait confier moyennant une somme de mille francs, s’apprêtait à en tirer parti. Il restait huit mois chez son dépositaire, dont Delacroix eut toutes les peines du monde à se faire payer, s’il le fut jamais (b. Rentré à Paris, il trouvait asile dans les greniers du Louvre.. La République avait fait du peintre Jeanron le directeur du Musée
(1) Lettre datée de Sceaux, 2 février 1849 (Archives du Musée Coudé). Nous en devons la communication à notre ami M. Gustave Maçon.
(2) Journal, tome I, p. 337.
National. En même temps, Frédéric Villot avait été nommé conservateur des peintures. Avec un personnel comme celui-là, Delacroix était chez lui dans cette maison-là.
La révolution était tombée en plein dans la préparation du Salon annuel. La République en maintenait l’organisation dans le local habituel, c’est-à-dire dans les galeries du Louvre, et le laissait s’ouvrir à la date ordinaire, soit le 15 mars. Seulement, l’ancien jury, composé de membres choisis par le gouvernement, et dont l’Institut formait le fond, était relevé de ses fonctions. « Tous les ouvrages qui avaient été envoyés dans le délai indiqué par l’ancienne administration étaient exposés sans exception, et leur placement opéré sous les yeux d’une commission nommée à cet effet par les artistes (0. » L’exposition ne comprenait pas moins de 5.180 numéros, dont 4.598 pour la peinture. Les exposants avaient été conviés à se réunir, le 5 mars, à l’Ecole des Beaux-Arts, pour y nommer la « commission de placement » en question, chargée de surveiller les membres de l’Administration dans un travail abandonné jusque-là à leur initiative. La commission de peinture se composa, d’après le nombre de suffrages obtenus, des artistes suivants :
Léon Cogniet .... élu avec 573 voix
Ingres — 55i —
E. Delacroix — 546 —
H. Vernet — 544 —
Decamps — 541 —
Robert Fleur}^ .... — 539 —
Ary Scheffer — 510 —
Meissonier — 416 —
Corot — 353 —
P. Delaroche .... — 324 —
(i) Extrait du Réglement publié par le directeur du Musée, en date du 15 mai's 1848.
J. Dupré élu avec 322 voix,
E. Isabey — 306 —
Drolling — 289 —
H. Flandrin — 258 —
Roqueplan — 245 —
A ces 15 commissaires titulaires, 5 commissaires supplémentaires avaient été adjoints :
Isabey père
élu avec 228 voix,
Brascassat
Théodore Rousseau .
Couture
Abel de Pujol ....
— IIO —
Delacroix participait à l’exposition avec six toiles de chevalet, représentant les aspects les plus divers de son talent. Un tableau religieux d’abord : le Christ au îoniheau (Fig. variation sur le thème déjà traité à Saint-Denis du Saint-Sacrement, où la Vierge ne joue qu’un rôle de second plan, n’ayant plus la charge douloureuse de supporter sur ses genoux le corps inanimé de son Divin Fils, Le cadavre, détaché de la croix, repose horizontalement sur une pierre qu’entoure le groupe éploré des Saintes Femmes et des Disciples du Maître, tandis que, dans le lointain, se dresse encore le gibet où celui-ci vient d’expirer. Delacroix excelle à exprimer tout ce que contient de poignant le drame du Calvaire. « La tristesse sérieuse de son talent, a dit excellemment Baudelaire convient parfaitement à notre religion profondément triste, religion de la douleur universelle, et qui, à cause de sa catholicité même, laisse une pleine liberté à l’individu et ne demande pas mieux que d’être célébrée dans le langage de chacun, — s’il connaît la douleur et s’il est peintre. » Ce Christ au toniheau., qui mesure i^éo sur
(i) Ch. Baudelaire. Curiosités esthétiques, p. 109 (Salon de 1846).
i“30) est une page importante. Il a séduit un certain comte de Géloës, qui s’en est rendu acquéreur, le tableau étant encore sur le chevalet, moyennant la somme de deux mille francs. En regard de cette toile religieuse, voici Goethe et Byron, représentés, qui par la Mort de V alentin (Fig. 2y6), qui par la Mort de Lara (Fig. Suivant son habitude, l’artiste a pris la
peine d’expliquer les deux sujets dans la notice insérée au livret. Et d’abord, il a présenté au public « Valentin, frère de Marguerite, blessé mortellement par Faust, et entouré de voisins qui s’empressent autour de lui. Marguerite, accourue comme les autres, s’arrête accablée par les malédictions de son frère expirant. On voit, au fond du tableau, Faust et Méphisto qui s’enfuient ». Quant à la Mort de Lara^, nous sommes avertis que « le page mystérieux qui l’accompagnait ordinairement, et qui n’était qu’une femme, est accouru, en proie au désespoir, et s’est jeté sur le corps inanimé de son maître ». La douloureuse « Passion » des héros sortis du cerveau des poètes n’a pas inspiré à l’imagination du peintre des images moins poignantes que le dernier acte de la tragédie évangélique. Avec le Lion dans son antre, en train d’enfoncer ses griffes dans la poitrine d’un chasseur dont il a terrassé l’audace (Fig. ayS), Delacroix reste encore dans le pathétique. Le Lion dévorant une chèvre (Fig. lyy) est dans une note moins angoissante. Quant aux Comédiens et bouffons arabes (Fig. ayy), la dernière des six toiles réunies à ce Salon, ils nous font quitter le drame, mais pour nous plonger dans la vie turbulente du Maroc. « Ils sont deux, dit le livret, et jouent une espèce de parade en plein air, hors des portes d’une ville. Ils sont entourés de Maures ou de Juifs, assis ou debout, arrêtés pour les entendre. » Le Delacroix des C onvulsionnaires et de la Noce juive s’est donné carrière dans ce nouveau souvenir de voyage, aussi captivant par son mouvement que par son coloris. C’est un morceau
Fig- 273. — Le Christ au tombeau. (Salon de 1848.)
La mort de Lara. (Salon de 1848.)
■. 275- Comédiens ei bouffons arabes. (Salon de 1848.)
Fig. 276. — La mort de Valentin.
Lithographie de Mouilleron d’après le tableau exposé au Salon de 1848
hors ligne. Il complète un admirable résumé de la veine poétique du maître sous ses aspects multiples et variés. Cette exposition offre à la commission des récompenses l’occasion d’un hommage bien tardif, mais d’autant plus opportun. Qui croirait que, depuis 1824, Delacroix n’avait reçu aucune récompense du jury et que, déjà officier de la Légion d’honneur, il attendait encore la « médaille de i"'® classe ». A l’issue du Salon de 1848, cette distinction lui est enfin accordée. En même temps, l’Etat républicain s’efforce de se montrer aussi clairvoyant à son égard que la monarchie : il lui achète ses Bouffons arabes, qu’il donne au Musée de Tours. C’est que le nouveau directeur des Beaux-Arts s’appelle Charles Blanc. Bien qu’âgé seulement d’une trentaine d’années, le fonctionnaire est déjà un vétéran de la critique. Il compte parmi les défenseurs de l’artiste personnel qui, pour tant de gens, reste encore une énigme quand il ne leur fait pas l’effet d’un épouvantail. N’at-il pas écrit, à propos de la Pieta de Saint-Denis du Saint- Sacrement (b : « Le Christ au Sépulcre eût été admiré au moyen-âge; il eût électrisé une multitude de croyants... Mais, la fièvre, qui est, pour ainsi dire, le démon familier de M. Delacroix, n’est pas faite pour une époque aussi indifférente que celle où nous vivons. » Charles Blanc sera assez avisé pour suivre l’exemple de Thiers et pour se servir du pouvoir en faveur de l’homme dont il a distingué avec sagacité le génie.
Cependant, le changement de régime a abattu Delacroix pour quelque temps. De Champrosay, où il s’est réfugié, il écrira le 8 août à Charles de Mornay, avec lequel il continue à entretenir d’amicales relations : « ...Pour la pauvre peinture, toutes les fois que j’ai voulu toucher un pinceau depuis
(1) La Réforme, du i6 mars 1845. (Reproduit par Tourneux dans Eug. Delacroix devant ses contemporains, p. 78.)
(2) Lettres, tome II, p. 3.
quelques mois, j’ai été forcé de me dire que le temps n’était pas encore arrivé. Je me demande toujours à quoi cela va me servir dans un temps de barricades et de faux patriotisme. Ce ne sont pas des Muses faites pour inspirer. Le fait est que je n’ai rien pu faire qui vaille, et que je vis sans rien faire, sauf mon maudit article... » Ce « maudit article », c’est une étude sur Gros, qui paraîtra dans la Revue des Deux-Mondes du i" septembre 1848 b), Le peintre du Massacre de Scio j rend un hommage de déférente reconnaissance à l’auteur des Pestiférés de Jaffa et de la Bataille P Aboukir , à l’homme auprès duquel sa jeunesse a appris à faire étinceler l’œil d’un cheval, à gonfler ses naseaux d’une « haleine enflammée » et à « inonder de sueur » sa croupe aux reflets luisants. A l’instar de Gros, Delacroix s’est complu autrefois à « élever les sujets modernes jusqu’à l’idéal»; depuis, il a suivi d’autres voies et le monde où il évolue échappe à la modernité. Mais, ce n’est pas sans avoir conservé l’arrière-pensée d’un retour éventuel à une humanité plus concrète. Bonaparte hante ses rêves et, dans l’article en question, on lit : « Ce personnage aussi poétique qu’Achille, plus grand que tous les héros sortis de l’imagination des poètes, n’a pas encore trouvé son Homère... » Aussi bien, il souffle un vent napoléonien, qui n’est pas pour déplaire au fanatique du grand Empereur. Delacroix compte parmi ses familiers, ainsi qu’au sein même de sa famille, d’ardents partisans du prince portant le nom de Napoléon, que la République s’apprête à mettre en vedette. Il fréquente assez intimement un certain Narcisse Vieillard, qui fut le précepteur du fils aîné de la reine Hortense, et dont le dévouement s’est reporté sur le cadet. Vieillard, député de l’opposition sous Louis-Philippe, siège dans la nouvelle assemblée répu-
(i) Reproduit dans Eugène Delacroix, sa vie et ses œuvres, p. 220.
blicaine, et c’est un homme acquis au prince Louis Bonaparte. L’apparition de celui-ci sur la scène politique a comblé également les vœux de la fervente bonapartiste qui s’appelle la baronne de Forget : M"'® de Forget, qui est la fille de la fameuse comtesse de Lavalette, dont l’héroïsme a sauvé son mari emprisonné et condamné à mort à la suite d’un complot napoléonien sous la Restauration, est une cousine de Delacroix; c’est en outre une femme d’un esprit alerte et brillant, vers qui l’entraîne un puissant courant de sympathie. Ils se tiennent en relations par une correspondance vivante et animée. Ils y commentent les événements. Et c’est ainsi que, le 4 octobre 1848, nous lisons, à l’adresse de l’aimable baronne, sous la plume de l’ermite de Champrosay (') : ...j’ai appris, malgré mon ignorance
de toutes choses, que le prince Napoléon avait été installé à la Chambre, et que sa présence n’avait été l’occasion d’aucun désordre. J’en ai été très content, surtout pour l’intérêt que vous lui portez. Je pense que sa présence à Paris vous aura donné quelques distractions. Quant à lui, il ne trouve pas Paris dans un état à donner envie d’y demeurer, et il y arrive juste au plus mauvais moment. »
On connaît l’engouement populaire pour le neveu du grand homme et sa fortune aussi rapide que brillante. Le 10 décembre 1848, Louis-Napoléon Bonaparte est élu président de la République. Aussitôt, les amis de Delacroix qui vivent dans son sillage s’empressent d’intriguer en sa faveur. La situation de Villot au Louvre a-t-elle suscité chez son ami des velléités administratives ? Je ne sais. Toujours est-il que le voilà, tout d’un coup, sur les rangs pour la direction des Musées, ou bien, à son défaut, pour celle des Gobelins. « ... J’ai dîné avec M'’ P..., écrit-il à M'"® de Forget Il m’a donné de fort
(1) Lettres, tome II, p. lo.
(2) Lettres, tome II, p. ii.
bonnes idées sur nos projets : c’est un homme de bon conseil. Il me dit que toute place honorable qu’il serait possible d’avoir, il faut la prendre. Il sait que j’aurais aux Gobelins moins d’affaires avec les personnes et, par conséquent, plus d’indépendance... Tout ce que vous me dites là-dessus me confirme dans l’idée de laisser là les Musées, au moins pour le moment, et de jeter ce que nous aurons d’influences sur l’autre côté. » Cette quête d’une situation officielle étonnerait de la part d’un artiste tel que Delacroix si on ne l’envisageait comme un moyen détourné d’assurer les faveurs gouvernementales à son pinceau et peut-être, qui sait ? d’apprivoiser l’Institut. D’ailleurs, cette flamme pour un poste de fonctionnaire s’éteint comme un feu de paille. La baronne, confidente des ambitions passagères de son cousin, ne tarde pas à apprendre qu’il renonce, une fois pour toutes, à la brigue. Elle a reçu une nouvelle lettre disant (ô : « ...Je m’empresse de vous écrire pour vous prier de demander à Vieillard qu’il suspende les démarches qu’il serait disposé à faire. Je me suis tâté et retâté, et ne trouve pas en moi définitivement l’étoffe d’un directeur. Je ne dors pas depuis que cette sotte idée m’était venue et, quand je vous en ai parlé l’autre soir, je l’avais presque abandonnée. J’en suis donc revenu à mes premiers sentiments. Je vous prie de laisser tomber cela dans l’eau tout à fait. »
Le billet est signé : « Votre Gros-Jean comme devant. » En outre, on y lit : « Les marguerites passent, et j’enrage de voir la rapidité de l’existence de toutes ces fleurs si charmantes. » En effet, l’automne de 1848 a jeté le peintre dans de grands tableaux de fleurs, qu’il a continués pendant l’hiver. C’est ce qui ressort d’une lettre à Dutilleux, en date du 6 février 1849, •
« Vous avez la bonté de me parler des tableaux de fleurs que je
(1) Lettres, tome II, p. 12.
(2) Lettres, tome II, p. 14.
Fig. 277. — Lion dévorant une chèvre. (Salon de 1848.)
Fig. 278
Lion dans son antre. (Salon de 1848.)
Othello et Désdemone. (Salon de 1849.)
Femmes d'Alger dans leur intérieur. (Salon de 1849.)
Fig. 281. — Fleurs. (Salon de 1849.)
Fig. 282. — Fleurs et Fruits. (Salon de 1849.)
suis en train d’achever. . . J’ai subordonné les détails à l’ensemble autant que j’ai pu. J’ai voulu aussi sortir un peu de l’espèce de poncif, qui semble condamner tous les peintres de fleurs à faire le même vase avec les mêmes colonnes ou les mêmes draperies fantastiques, qui leur servent de fond ou de repoussoir. J’ai essayé de faire des morceaux de nature comme ils se présentent dans les jardins, seulement en réunissant dans un même cadre et d’une manière un peu probable la plus grande variété possible de fleurs. Je suis à présent dans l’inquiétude de savoir si j’aurai le temps de finir; car je n’ai pu encore m’y remettre, et il y a beaucoup à faire. S’ils sont finis à temps et comme je le désire, je les mettrai probablement au Salon. Il y en a cinq, ni plus ni moins. » Delacroix retravaillait avec acharnement ces cinq toiles de fleurs, et il les envoyait toutes au Salon de 1849, qui ouvrait le 15 juin, et qu’hébergeaient les Tuileries. Mais, au dernier moment, en les voyant en place, il prenait le parti d’en retirer trois, qui lui semblaient inférieures aux autres ('). En effet, il jouissait de ses entrées dans l’exposition avant son ouverture, comme membre du jury, chargé d’assister l’Administration dans le placement des œuvres. En rétablissant un jury d’admission, le ministre de l’Intérieur, dont dépendait la direction des Beaux-Arts, en avait ordonné la formation par le suffrage des artistes soumis à ses arrêts, et cette commission d’élimination s’était trouvée composée à peu de chose près comme la commission de placement de l’année précédente. Delacroix avait été élu le quatrième avec 424 voix. Il faisait, en outre, partie de la Commission des Beaux-Arts, nommée par le gouvernement, pour assister le Directeur dans ses fonctions. C’est celle-ci qui avait été appelée à se prononcer sur le choix du local affecté à l’exposition. Elle avait visité, à cet effet, dans le
(i) Lettres, tome II, p. i6.
courant de l’hiver, le Palais-Royal d’abord, puis les Tuileries, pour lesquelles elle avait opté. Le Journal de Delacroix contient un compte-rendu de ces visites, qui donne une idée de l’œuvre lamentable de la Révolution dans les résidences princières d).
14 janvier 1849. — Rendez-vous au Palais-Royal, à midi, avec la commission, pour visiter les lieux pour l’exposition. Dévastation dégoûtante ; galeries transformées en magasin d’équipement. Caisse d’escompte établie avec bureaux, etc. Club avec tribune ; l’odeur de la pipe et de la caserne, etc. Ensuite, aux Tuileries pour le même objet ; le même spectacle affligeant, à cela près que le palais ne contient pas d’hôtes du genre de ceux que nous avions trouvés au Palais-Royal ; mais, partout, les traces de la dégradation et de la puanteur. Le lit de l’ex-roi porte encore les matelas et les couvertures qui lui ont servi ainsi qu’à la reine. Dans le théâtre était un monceau de débris de meubles brisés, d’écrins forcés, d’armoires enfoncées, et partout les portraits mis en pièces....
Delacroix n’était pas un ingrat, capable d’oublier, à la faveur du changement de régime, la dette de reconnaissance envers l’insigne bienfaiteur que Thiers s’était montré à son égard. Mais, une circonstance fortuite, sur laquelle il ne s’est pas expliqué, jette tout d’un coup un froid entre les deux hommes. C’est au début de 1849. arrivé à Delacroix de
faire prévaloir des vues contraires à un vœu de l’homme politique. Celui-ci lui en tient rigueur. Il le rencontre à Passy, dans les salons de Gabriel Delessert. L’entrevue est « aigre-douce(=) ». Un dîner chez le président du Corps Législatif les réunit de nouveau. Thiers se montre encore très froid 0) ». Alors, cette froideur persistante fait déborder le vase. Delacroix, qui en souffre, juge avec sévérité le boudeur. En rentrant chez lui, il écrit : « Je commence à croire ce que Vieillard me disait lundi :
(1) Journal, tome I, p. 339.
(2) Journal, tome I, p. 344.
(3) Journal, tome I, p. 345.
qu’il a l’esprit élevé et l’âme petite. Il devrait, au fond, m’estimer de la résistance que je lui ai opposée dans une chose qui choquait mes sentiments. Tant pis pour lui assurément. » A ce dîner chez Armand Marrast, Delacroix s’est trouvé avec des savants tels que Gay-Lussac, Poinsot, Jussieu. Poinsot le glace par son « sang-froid » de mathématicien. Mais, avec Jussieu, il est à son affaire. Pour lui, dont les fleurs accaparent dans cet instant les pensées, cette rencontre est une vraie aubaine, et il s’en loue ; « J’ai eu une longue conversation avec Jussieu sur les fleurs, à propos de mes tableaux. Je lui ai promis d’aller le voir au printemps. Il me montrera les serres et me fera obtenir toute permission pour l’étude. » Malgré sa santé fragile et en dépit des prescriptions contraires de la faculté, le fin causeur se prodigue dans le monde. Comment résister, par exemple, à la tentation d’une invitation chez le docteur Véron avec des partenaires comme Rachel du côté des dames et, parmi les hommes, Armand Bertin ? Les idées s’échauffent au contact d’un esprit comme celui-là (b. Le romantisme pur sang passe un mauvais quart d’heure ce soir-là. On parle Racine et Shakespeare. Bertin profère « qu’on aura beau faire dans ce pays ; on en reviendra toujours à ce qui a été le beau une fois pour notre nation ». Et son interlocuteur d’opiner dans le même sens : « Je crois qu’il a raison. Nous ne serons jamais shakespeariens. » Quelle parole dans cette bouche-là ! La Révolution a tout à fait détaché Delacroix de ses anciens compagnons de lutte romantique 11 stigmatise Berlioz et Hugo, incriminés d’avoir « fait croire à la possibilité de faire autre chose que vrai et raisonnable » ; le musicien et le poète partagent ses anathèmes contre les politiciens brouillons dont les utopies, sous
(i) Journal, tome I, p. 360.
(p.) Journal, tome I, p. 371.
couleur de réformes, « ramènent la société à son enfance et l’homme à l’état sauvage ».
Une étrange coïncidence veut que le peintre qui proclame que le Français ne sera jamais shakespearien soit justement en train d’interpréter une fois de plus Shakespeare. Pour le Salon de 1849, il prépare Othello et Desdemona (Fig. 2yp). Il y joindra, en outre des deux tableaux de fleurs dont il a été parlé (Fig. 281 et 282), une petite variante des Femmes d' Alger dans leur intérieur {Fig. 280) et un Arabe syrien avec son cheval. Un critique, qui s’appelle Léon Peisse, consacre à cette exposition un article dans le Constitutionnel ; il a touché la corde sensible en louant l’éloquence du coloris de l’artiste et provoque une réponse de Delacroix, qui ressemble à une profession de foi b).
...Ce que vous dites de la couleur et des coloristes ne s’est jamais dit beaucoup. La critique est comme bien des choses, elle se traîne sur ce qui a été dit et ne sort pas de l’ornière. Qq fameux Beau, que les uns voient dans la ligne serpentine, les autres dans la ligne droite, ils se sont tous obstinés à ne le voir que dans les lignes. Je suis à ma fenêtre, et je vois le plus beau paysage ; l’idée d’une ligne ne me vient pas à l’esprit. L’alouette chante, la rivière réfléchit mille diamants, le feuillage murmure ; où sont les lignes qui produisent ces charmantes sensations? Ils ne veulent voir proportion, harmonie qu’entre deux lignes : le reste pour eux est chaos, et le compas seulement juge.
Pardonnez-moi ma verve critique contre nos critiques. Notez que je me mets humblement à l’abri des grands noms que vous citez, tout en leur faisant la part encore plus belle que celle qu’on leur fait ordinairement. Oui, Rubens dessine. Oui, Corrège dessine. Aucun de ces hommes-là n’est brouillé avec l’idéal. Sans idéal, il n’y a ni peinture, ni dessin, ni couleur. Et, ce qu’il y a de pis que d’en manquer, c’est d’avoir cet idéal d’emprunt que ces gens-là vont apprendre à l’école, et qui ferait prendre en haine les modèles.
(i) Lettres, tome IL p. i8.
Fig. 283. — Apollon vainqueur du serpent Python. Esquisse (1850.)
Fig. 284. — Environs des Petites-Dalles (Octobre 1849). Aquarelle.
Fig. 285. — Environs de Cany (Octobre 1849). Aquarelle
Fig. 286 . — Le chêne Prieur.
Fig. 287. — Le chêne Prieur.
Fig. 288. — Le Lever. (Salon de 1850-51.)
C’est l’école d’Ingres que vise cette diatribe. L’esprit qui anime les disciples du Maître a le don d’exaspérer son concurrent. Ayant eu l’imprudence de s’aventurer un soir chez Edouard Bertin, il tombe sur Amaury Duval, Mottez et Orsel (b. « Ces gens-là ne jurent que par la fresque; ils parlent de tous les noms gothiques de l’Ecole italienne primitive comme si c’étaient leurs amis... » Ces discours l’agacent et le rendent malade. C’est un milieu où on ne parle pas sa langue. Son idiome à lui, c’est celui de Rubens. « Gloire, dira-t-il, en célébrant ce maître des maîtres b), à cet Homère de la peinture, à ce père de la chaleur et de l’enthousiasme dans cet art où il efface tout, non pas, si l’on veut, par la perfection qu’il a portée dans telle ou telle partie, mais par cette force secrète et cette vie qu’il a mise partout. »
Au lendemain de la Révolution, écrivant à son ancien auxiliaire Lassalle-Bordes, Delacroix s’écriaitb): «Quand serons-nous ensemble devant une belle muraille, la brosse en main, n’ayant d’autres soucis que de faire le mieux possible ? » La sollicitude de Charles Blanc ne tardait pas à répondre à ce vœu. Le directeur des Beaux-Arts faisait confier à l’auteur de la Pieta de l’église Saint-Denis la décoration d’une chapelle de Saint-Sulpice. La notification de la commande était remise le 20 mai 1849 à l’intéressé (4), qui partait pour Champrosay ravi de ce travail en perspective. Se tournant de nouveau vers Lassalle-Bordes, le 31 août, il lui écrivait (5) : «Je suis à peu près établi à la campagne en attendant que je puisse m’occuper de la fameuse chapelle ; car elle est accordée depuis très peu de temps,
(1) Journal, tome I, p. 367.
(2) Journal, tome II, p. 251.
(3) Lettres, tome II, p. 9.
(4) Journal, tome I, p. 373.
(5) Lettres, tome II, p. 27.
après toutes sortes de difficultés, qui m’ont fait croire pendant quelque temps que cela ne se ferait pas. Je vais m’occuper de mes esquisses en attendant qu’on prépare les murs, ce qui sera probablement assez long. La besogne est considérable, vu la dimension des tableaux, et, véritablement, il n’y aura pas de quoi s’enrichir : car cela demandera beaucoup de temps et de fatigues... » Tout d’abord, l’affaire a commencé par un mécompte. Il a présenté des esquisses comme si la chapelle à décorer était celle des fonts baptismaux, et l’architecte lui apprend qu’il s’agit d’une autre (0, consacrée par le clergé de la paroisse aux Saints Anges Gardiens. Après avoir eu à cet égard une conférence avec le curé et un de ses vicaires le 2 octobre, « le jour même de la fête » des anges en question (=), après avoir enfin arrêté dans cette conversation son programme définitif, il part tranquille pour Valmont, où il va séjourner une quinzaine. Le domaine est passé entre les mains de celui de ses cousins que l’ancien propriétaire, décédé sans enfants, a institué son héritier : je veux dire d’Auguste Bornot, le petit-fils de la vieille tante peinte par lui, au début de sa carrière, dans un portrait remarquable dont il a été parlé à son heure ^3). La propriété a beaucoup changé depuis sa dernière visite, qui remonte à une dizaine d’années. « Les arbres ont grandi dans une proportion extraordinaire et donnent à l’aspect quelque chose de plus triste qu’autrefois ; mais, dans certaines parties, un caractère plus sublime. » La mer ne l’a jamais « transporté » davantage. « Le bruit intermittent qui arrive de loin et l’odeur saline l’enivrent véritablement.» Il parcourt avec enthousiasme les plages et les herbages, de Fécamp à Cany, de Cany aux Petites Dalles (Fig. 28^ et 28^). Une chose, par exemple,
(1) Journal, tome I, p. 383.
(2) Journal, tome I, p. 385.
(3) Journal, tome I, pp. 389 et suiv.
l’afflige. « On démolit l’ancienne église du lieu, qui est charmante, pour en faire une neuve. » Il en est « indigné ». Son hôte, qui vient de faire clore par un mur le chœur de la chapelle abbatiale pour la soustraire aux intempéries, y a percé une fenêtre qu’il a l’idée de garnir avec des fragments de vitraux recueillis dans les ruines. Delacroix se charge de les agencer et s’improvise verrier pour la circonstance. Tant sa laborieuse activité a de souplesse ; tant son génie se prête à tout avec bonne grâce. Les heures passent trop vite à son gré. La « molle flânerie » dans un lieu qu’il aime le « berce » et lui fait « reculer de jour en jour l’instant du départ». Il s’arrache enfin, et rentre à Paris le 24 octobre (ô, ayant appris la triste nouvelle de la mort du «pauvre Chopin». Pour lui, c’est un déchirement. « Quelle perte, s’écrie-t-il (=). Que d’ignobles gredins remplissent la place pendant que cette belle âme vient de s’éteindre ! » L’hiver et le printemps d’avant, il s’était ingénié à entourer le cher malade. Il allait le prendre en voiture et gravissait avec lui l’avenue des Champs-Elysées ; les deux amis s’arrêtaient aux environs de l’Arc de l’Etoile ou de la barrière, dans quelque guinguette, en face d’une bouteille de vin, comme des étudiants de vingt-cinq ans, et ils se livraient à une douce causerie 0). Un jour, en rentrant, Delacroix, émerveillé de ce que ses oreilles ont entendu, a ouvert son agenda et lui en a confié le souvenir : « ...Chopin m’a parlé musique. Je lui demandais ce qui établissait la logique en musique. Il m’a fait sentir ce que c’est qu’harmonie et contrepoint; comme quoi la fugue est comme la logique pure en musique, et qu’être savant dans la fugue, c’est connaître l’élément de toute raison et de toute conséquence en musique... La science envisagée ainsi, démontrée par un homme
(1) Journal, tome I, p. 405.
(2) Journal, tome I, p. 403.
(3) Journal, tome I, p. 364.
comme Chopin, est l’art lui-même et, par contre, l’art n’est plus alors ce que croit le vulgaire, c’est-à-dire une sorte d’inspiration qui vient de je ne sais où, qui marche au hasard et ne présente que l’extérieur pittoresque des choses. C’est la raison elle-même ornée par le génie, mais suivant une marche nécessaire et contenue par des lois supérieures. » Lui aussi, Delacroix, avait fait de son art un composé d’instinct et de science, qui mettait ses œuvres sur le même rang que celles du musicien, son ami.
L’Institut ne le comprenait pas. L’occasion de l’éprouver ne s’était pas présentée depuis 1838, lorsqu’en décembre 1849, la section de peinture perdait un de ses membres en la personne d’un certain Garnier. Delacroix adressait alors au président de l’Académie des Beaux-Arts une lettre pleine d’humilité et de déférence, où perçait quand même la parfaite conscience de son mérite (0.
Paris, le 7 décembre 1849.
Monsieur le Président,
Je viens vous prier de vouloir bien mettre sous les yeux de MM. les membres de l’Académie des Beaux-Arts les titres, malheureusement bien incomplets, sur lesquels j’ose fonder ma candidature à la place vacante dans l’Académie par le décès de M. Garnier. J’appelle votre souvenir et le leur sur un certain nombre de tableaux d’histoire et, entre autres, le Dante et Virgile, le Massacre de Scio, le Christ au Jardin des Oliviers, la Justice de Trajan, VEntrée des Croisés h Constantinople, Médée, etc. J’ai été, en outre, appelé à décorer la coupole de la Bibliothèque du Luxembourg, la voûte et les deux extrémités de la Bibliothèque du Palais de V Assemblée législative et, plus anciennement, la Salle du Trône, dans le même édifice. Je prends la liberté de joindre à cette liste celle de plusieurs tableaux d’un genre secondaire, tels que : V Evêque de Liège, Marino Palier o, les Femmes d'Alger dans leur intérieur, un Naujrage, une Noce juive, etc.
(i) Lettres, tome II, p. 30.
C’est pour la quatrième fois que j’ai l’honneur de me présenter aux suffrages de l’Académie ; cette insistance et le désir très naturel de faire partie d’un corps illustre suffiront-ils pour excuser l’infériorité de quelquesunes des productions que j’ai mentionnées? J’éprouve une juste défiance en approchant d’une réunion qui représente les traditions et les principes éternels qui ont été ceux du goût chez tous les artistes célèbres ; j’ose espérer pourtant que mon extrême insuffisance en présence des grands modèles ne passera pas aux yeux de l’Académie pour l’indice d’une tiède admiration ou d’un médiocre respect pour les objets du respect et de l’admiration de tous les siècles. Le culte passionné que je leur ai voué est un titre que j’invoquerai avec plus de confiance que tous les autres pour être admis à l’honneur de participer à de nobles travaux.
J’ai l’honneur d’être, avec la plus haute considération, Monsieur le Président, votre très humble et très obéissant serviteur.
Eug. Delacroix,
peintre.
Delacroix fut inscrit le quatrième seulement dans les préférences de la section où il briguait un siège. Léon Cogniet, Hippolyte Flandrin et Alaux passaient avant lui. Léon Cogniet était élu. Une autre vacance s’étant produite, à quelques semaines de là, par la mort de Granet, notre candidat n’est plus sur les rangs. Il a momentanément abandonné la partie. Il attend son heure dans la coulisse.
D’ailleurs, une importante compensation vient de lui être départie. On fait appel à lui pour exécuter au Louvre, « dans la galerie restaurée d’Apollon, la peinture correspondante à celle de Lebrun (b ». L’architecte Duban n’est pas étranger à l’affaire; mais, le mot décisif a été dit par Charles Blanc, qui, décidément, a hérité du bon génie de Thiers. Saint-Sulpice va souffrir de cette nouvelle commande, qui se présente avec un caractère particulier d’urgence. «...Je n’ai pu encore commencer Saint-
(i) Journal, tome I. p. 367.
Sulpice, quoique mes compositions soient arrêtées, écrira à un ami l’artiste plein de son nouveau sujet (d. Le travail qu’on me demande est un plafond qui doit figurer dans la restauration de la galerie d’Apollon, au Louvre. C’est un ouvrage très important, qui sera placé dans le plus bel endroit du monde, à côté de belles compositions de Lebrun. Vous voyez que le pas est glissant et qu’il faut se tenir ferme. Je commence à avancer dans ce travail. Il a suspendu naturellement l’autre, d’autant plus que l’hiver m’aurait chassé de Saint-Sulpice... » Ces lignes, adressées à Constant Dutilleux, sont datées du 5 octobre 1850. Toute la première moitié de l’année, Delacroix a été occupé de son fameux plafond. Il a d’abord pensé à y peindre les Chevaux du Soleil dételés par les Nymphes ; mais, il a fini par préférer Apollon vainqueur du serpent Pythoni'^). Les études préparatoires terminées (Fig. 2^1), et son esquisse une fois mise au point (Fig. 28g), il a soumis le morceau à l’Administration; puis, est parti pour la campagne. Nous le voyons se délasser, à Champrosay, du travail « un peu abstrait » de la composition en se plongeant à cœur joie dans la nature agreste b). Là, dans cet ermitage à l’abri des importuns, il éprouve « la plus délicieuse sensation » de liberté b). Son temps se passe en courses à travers la forêt voisine, en rêveries à l’ombre des grands arbres, tels que ce gigantesque doyen qui s’appelle le chêne Prieur, et dont son crayon a détaillé toutes les branches (Fig. 286 et 28y). La « charmante musique des oiseaux du printemps » berce ses pensées et le plonge dans les méditations b). « ... Les fauvettes, écrit-il, les rossignols, les merles si mélan-
(1) Lettres, tome II, p. 54.
(2) Journal, tome I, p. 426.
(3) Journal, tome I, p. 433.
(4) Journal, tome I, p. 432.
(5) Journal, tome I, p. 441.
coliques, le coucou dont j’aime le cri à la folie, semblaient s’évertuer pour me distraire. Dans un mois au plus, tous ces gosiers seront silencieux. L’amour les épanouit pour le sentiment; un peu plus, il les ferait parler. Bizarre nature, toujours semblable, inexplicable à jamais ! » Après les oiseaux, ce sont les fourmis qui occupent son attention et induisent son esprit en de graves songeries (0, « ...J’ai vu, le long du chemin, une procession de fourmis que je défie les naturalistes de m’expliquer. Toute la tribu semblait défiler en ordre comme pour émigrer. Un petit nombre de ces ouvrières remontait le courant en sens contraire. Où allaient-elles ? Nous sommes enfermés pêle-mêle, animaux, hommes, végétaux, dans cette boîte qu’on appelle Univers. Nous avons la prétention de lire dans les astres, de conjecturer dans l’avenir et sur le passé qui sont hors de notre vue, et nous ne pouvons comprendre un mot de ce qui est sous nos yeux. Tous ces êtres sont séparés pour jamais et indéchiffrables les uns pour les autres. » Le soir, il dort « outrageusement » et, « même dans la journée », il lui arrive de prendre un à-compte en fermant les yeux (=*). La maison qu’il habite est des plus modestes ; son mobilier, sans luxe et sans éclat. « ... J’aime la médiocrité, dit-il b); j’ai le faste et l’étalage en horreur. J’aime les vieilles maisons, les meubles antiques; ce qui est neuf ne me dit rien. Je veux que le lieu que j’habite, que les objets à mon usage me parlent de ce qu’ils ont vu, de ce qu’ils ont été et de ce qui a été avec eux. Ai-je l’âme plus rétrécie en cela que mon voisin Minoret, qui vient d’abattre une partie du logement qu’il avait, pour construire un affreux chalet qui va offenser mes regards tant que je vivrai ici ?... La vieille d’Ernout en a fait autant. Cela me vaut deux constructions à la
(1) Journal^ tome I, p. 434.
(2) Journal, tome I, p. 433.
(3) Journal, tome I, p. 445.
moderne, affreuses à tolérer. » Delacroix écrit cela en rentrant d’une promenade en forêt avec sa « bonne Jenny», dont la santé est presque aussi chancelante que la sienne. « J’avais un plaisir infini, ajoute-t-il (d, à la voir jouir si expansivement de cette charmante nature, si vaste, si fraîche. Je l’ai fait reposer longtemps, et elle est revenue sans accident. Nous avons été jusqu’au chêne d’Antin. » Sa compagne, qui nourrit à son endroit plus d’orgueil que lui-même, s’est plu à lui vanter la demeure d’un voisin, plus en rapport, selon elle, avec la situation de l’homme à qui elle a attaché sa vie que la méchante bicoque dont il se contente. « Comment, lui a-t-elle demandé, ne vous verrai-je jamais que dans une position mince et pas digne de vous ? Quoi, je ne vous verrai jamais un enclos comme celui-ci à habiter, à embellir ? » Et Delacroix de conclure, sans lui donner satisfaction : « Elle a raison. Je ressemble en ceci à Diderot, qui se croyait prédestiné à habiter des taudis, et qui vit sa mort prochaine quand il fut installé dans un bel appartement, dans des meubles splendides, qu’il devait aux bontés de Catherine. » Cet homme entièrement dépourvu de morgue ne dédaigne pas de se servir lui-même à l’occasion. Un jour que Jenny et la servante qu’il lui a adjointe sont allées faire des courses à Paris, quand elles rentrent, elles le trouvent en train de préparer son dîner de ses propres mains
Les longues heures consacrées à la promenade et à la flânerie laissent encore du temps au peintre pour travailler à de petites toiles, dans l’atelier qui accompagne son logis champêtre. Il y confectionne un Chasseur de lions, rampant pour atteindre sa proie sans être vu (Fig. gpyj, un Michel-Ange rêveur en face de ses ouvrages (Fig. apyj et, surtout, une séduisante figure de femme, dont la nudité voluptueuse se mire avec com-
(1) Journal, tome I, p. 444.
(2) Journal, tome I, p. 442.
Fig. 289. — Apollon vainqueur du serpent Python. Plafond de la galerie du Louvre.
. 990. — Apollon sur son char. Détail du plafond du Louvre.
Apollon sur son char. Croquis pour le plafond du Louvre.
Fig. 292
Minerve et Mercure combattant avec Apollon. Détail du plafond du Louvre
plaisance dans une glace posée là par Satan, qui la guette derrière cet instrument de coquetterie tandis qu’elle caresse du peigne une opulente chevelure (Fig. 28S) (d. Après le mois de mai ainsi passé dans une retraite à la fois reposante et laborieuse, Paris réclame son homme, et le plafond du Louvre aussi. Delacroix, l’œil frais, retouche son esquisse et, content de cette retouche, écrit avec fierté (=) : «... Je me disais, en regardant ma composition du plafond, qui me plaît depuis hier grâce aux changements que j’ai faits dans le ciel avec du pastel, qu’un bon tableau était, exactement comme un bon plat, composé des mêmes éléments qu’un mauvais : l’artiste fait tout. Que de compositions magnifiques ne seraient rien sans le grain de sel du grand cuisinier! Cette puissance à.\\ je ne sais quoi est étonnante dans Rubens ; ce que son tempérament — vis poeticd — ajoute à une composition, sans qu’il semble qu’il la change, est prodigieux. » Rubens est un tel Dieu pour l’artiste qui l’invoque dans ces lignes que celui-ci a résolu de ne pas attaquer son œuvre elle-même sans avoir été lui faire, comme avant le Salon du Roi, une visite chez lui, dans cette Belgique si riche en chefs-d’œuvre de son pinceau. Il a combiné le voyage de manière que le déplacement réponde en même temps aux soins que réclament sa santé et celle de sa Jenny. Après un arrêt rapide à Bruxelles et à Anvers, suivi d’une halte à Cologne, les deux pèlerins séjourneront à Ems du ii juillet au 4 août (3), Ils y fuiront l’importunité du monde des baigneurs ; ils s’isoleront dans la campagne, et Delacroix pourra retracer sa vie à Soulier en disant (4) ; « ... Mes mauvais moments ont été dans les promenades à l’usage des promeneurs, parce que j’y rencontrais des
(1) Journal, tome I, pp. 444 et 446.
(2) Journal, tome I, p. 448.
(3) Journal, tome II, pp. i et suiv.
(4) Lettres, tome II, p. 52.
faces fardées, habillées, bourgeoises et aristocratiques, tous mannequins. Là, l’ennui me saisissait; mais, à peine étais-je dans les champs, au milieu des paysans, des bœufs, de quelque chose de naturel enfin, je rentrais dans la possession de moimême, je jouissais de la vie. Voilà l’estime que je fais de ce qu’on appelle le monde. Voilà une conformité de plus que tu me trouveras avec ton cher Rousseau. Il ne me manque plus que l’habit d’ Arménien, et tu sais que je soupire après sa possession. »
Le peintre a pris quelques loisirs. Mais l’écrivain qui vit sous la même enveloppe s’est imposé une tâche, qui consiste à rendre compte au public de la Revue des Deux Mondes d’un petit livre sur T Enseignement du dessin^ dont l’auteur s’appelle
Elisabeth Cavé ('). C’est l’épouse d’un chef de bureau de l’administration des Beaux-Arts ; Delacroix a été plus d’une fois tributaire de l’obligeance empressée du fonctionnaire, et sa plume paie pour son pinceau une dette de reconnaissance. C’est un article de politesse, pour lequel l’inspiration se fait quelque peu désirer; ce qui motive, de la part de son auteur, un mot de regret sur l’impossibilité de retrouver, comme Byron, «l’inspiration à commandement ». Mais, à chacun son domaine. Dans la peinture, Delacroix ne jouit-il pas de « la même faculté ? » « Ma palette, dit-il, fraîchement arrangée et brillante du contraste des couleurs, suffit pour allumer mon enthousiasme. » Superbe aveu du génie sûr de lui, dont les armes sont toujours prêtes pour entrer dans la lice. Cependant, un coup d’œil sur Rubens rie fait pas de mal tout de même. A Cologne, le Saint Pierre plaît à son visiteur pour ses jambes, son torse et sa tête ; mais, le reste de la composition le laisse
(1) Publié par la Revue des Deux Mondes du 15 septembre 1856, cet article a été reproduit dans Eugène Delacroix, sa vie et ses œuvres, p. 261.
(2) Journal, tome II, p. 13.
plutôt froid (ô. Par contre, à Malines, Y Adoration des Mages et la Pêche miraculeuse, purs chefs-d’œuvre, le tiennent dans une admiration béate (="). A Anvers, enfin, Y Elévation en croix lui cause une « émotion excessive 0) ». En sortant d’un long tête à tête avec la page sublime, il jette avec satisfaction : « Cela me sera utile pour mon plafond. J’avais ce sentiment... (4) » Puis, avant de quitter la ville aux radieux enchantements, il se met à « dessiner de mémoire » tout ce qui l’a frappé (5). Une vigoureuse pochade au pastel d’après le Christ et les larrons du fameux Coup de lance, que le lecteur a sous les yeux (Fig. 2py), fut crayonnée dans cette heure d’enthousiasme fécond.
Rentré à Paris le 14 août 1850, Delacroix n’est pas long à attaquer la besogne qui l’attend. Une sorte de fièvre le possède. Mais, comment faire face tout seul à une aussi lourde entreprise ? Il lui faut, de toute nécessité, un aide. Lassalle-Bordes, dont j’ai déjà dépeint l’infatuation, lui a causé des déboires qui l’empêchent de pensera lui ('^). Heureusement, il rencontre, pour le remplacer, le plus accompli des auxiliaires dans la personne de son autre élève Pierre Andrieu. Le jeune homme met, sous ses yeux, son esquisse au carreau h) et procède à l’ébauche de l’œuvre. Cela occupe les mois de septembre et d’octobre. Delacroix a déjà pris lui-même les pinceaux lorsqu’à la fin de novembre, le jury le réclame (^). Le printemps de 1850 n’avait pas vu de Salon. Il s’en préparait un pour les derniers jours de l’année, qui devait être installé dans le Palais-Royal. Les portes
(1) Journal, tome II, p. i8.
(2) Journal, tome II, p. 22.
(3) Journal, tome II, p. 28.
(4) Journal, tome II, p. 29.
(5) Journal, tome II, p. 31.
(6) Lettres, tome II, p. 57.
(7) Journal, tome II, p. 37.
(8) Journal, tome II, p. 43.
de cette exposition, qui servait pour deux saisons à la fois, s’ouvraient le 26 décembre. Comme les années précédentes, l’artiste si friand des grandes toiles n’envoyait que des tableaux de chevalet. La préparation de ses travaux décoratifs ne lui permettait plus guère d’aborder désormais, en dehors d’eux, des œuvres de grande envergure. Si bien qu’un jour, il croyait devoir s’expliquer à ce sujet et présentait avec feu l’apologie de ces «petits cadres». «...Il semble, écrivait-il que les amateurs, qui sont avares de leur estime, concluent de ce qu’on me trouve propre aux grands travaux que je dois être inférieur dans les petits tableaux. Pour moi, je fais les uns et les autres avec le même plaisir et crois qu’on peut mettre dans un petit cadre autant d’intérêt que dans un monument entier. » Son Salon comprenait d’abord un morceau intitulé le Lever, qui n’était autre que la femme nue devant son miroir aperçue déjà par nous sur le chevalet à Champrosay (Fig. 288). Dutilleux écrivait à son confrère pour lui acheter ce petit bijou; mais, Delacroix venait de le céder pour huit cents francs, par l’intermédiaire de Paul Foucher, au jeune amateur perspicace qui s’appelait Auguste Vacquerie b). Deux autres des pièces accompagnant celle-ci étaient passées, en même temps, dans les mêmes mains : un Giaour poursuivant les ravisseurs de sa maîtresse, du prix de quatre cents francs (Fig. app), et un Bon Samaritain replaçant sur sa monture le voyageur blessé, qu’il vient de panser, pour le conduire à l’hôtellerie, payé seulement trois cents francs (Fig. ap^). Shakespeare était représenté dans l’envoi de son fidèle traducteur par une Lady Macbeth en train de regagner ses appartements après sa terrible divagation de somnambule (Fig. ap6), que Théophile Gautier devait bientôt accrocher chez lui grâce à la libéralité reconnaissante de l’ar-
(i) Lettres, tome II, p. 54.
(a) Lettres, tome II, p. 58.
Fig. 293. — Michel-Ange dans son atelier (1850).
Fig. 294. — Chasseur de lions (1850).
Fig. 295
Lebon Samaritain. (Salon de
Fig. 296. — JMdy Macbeth. (Salon de 1850-51.)
Fig. 297. — Souvenir du Coup de lance de Rubens. Pastel (Août 1850)
Fig. 298. — Hamlet et Ophelia
Fig. 299. — Le Giaour poursuivant les ravisseurs de sa maîtresse (Salon de 1850-51.)
tiste. L’Evangile, qui disputait Delacroix aux poètes, lui avait enfin suggéré une Résurrection de La:(are (Fig. ^02), qui montrait le fanatique de Rubens épris d’une passion tardive pour Rembrandt, et puisant aux sources qui ont alimenté la verve pittoresque de ce maître (b. Le peu d’empressement des amateurs à rechercher cette menue monnaie d’un talent déjà célèbre, malgré les conditions avantageuses qui leur étaient faites, chagrinait le producteur sans influer en aucune manière sur sa production. Tout en satisfaisant à la double tâche de Saint-Sulpice et du Louvre, la verve créatrice qui avait produit les œuvres fournies à l’exposition du Palais-Royal se répandait encore sur maint autre objet, de petite ou de moyenne taille, comme un Ugolin avec sa misérable lignée (Fig. goo), un Daniel dans la fosse aux lions (Fig. goi), une Fiancée d'Abydos (Fig. yoj), divers Arabes avec ou sans leur monture, et pas mal de lions ou de tigres prenant leurs ébats (b. Elle s’attaquait aussi à la Lelia de George Sand, la seule héroïne d’un roman contemporain dans notre langue qui ait partagé avec la Christine de Dumas, le privilège d’inspirer un pinceau cependant si français. Lelia lui suggérait successivement deux toiles différentes ainsi qu’un pastel, crayonné pour la romancière ellemême (Fig. 505 à 307J.
Lorsqu’il lui arrivait de tirer, par hasard, un peu d’argent de fantaisies comme celles-là, on sait déjà que ce n’étaient pas de grosses sommes. Mon grand-père Adolphe Moreau, qui venait d’acheter le 31 décembre 1849, moyennant deux cents francs, entre les mains d’un certain Weyl, que Delacroix prenait volontiers pour intermédiaire, une réduction du Christ au tombeau exposé en 1848 (Fig.yop), obtenait du même marchand, le 12 janvier suivant, pour le prix de cent dix francs, une « petite
(1) Journal, tome II, p. 65.
(2) Journal, tome I, p. 376.
figure de femme à l’orientale couchée sur un sofa» (Fig. analogue à V Odalisque du Salon de 1847. Quelques jours plus tard, il s’offrait pour cent francs les Adieux d'Hamlet et OpheJia (Fig. 2p8). Ce n’était donc rien moins que l’appât du gain qui poussait l’artiste à se multiplier et souvent à se répéter dans les œuvres de ce genre. Cette fécondité répondait à un besoin impérieux de sa nature, obligée de se dépenser dans un travail incessant. La peinture ayant peu à peu éliminé à son profit toutes les autres « distractions vulgaires» auxquelles il pouvait se complaire dans un âge moins avancé, c’est à elle qu’il appartenait tout entier. C’est elle qui l’arme, quand il le faut, contre la mélancolie toujours prête à l’envahir, comme en témoignent ses confidences à son ancien compagnon de jeunesse, à ce Soulier avec qui il allait dîner autrefois « chez la mère Tautin, à travers les neiges, » pour le plaisir de causer intimement loin des importuns, les coudes sur la table, et avec qui il se plaît encore à ouvrir de temps à autre le trop plein de son cœur malgré la distance qui les sépare. Voici la confession (').
... Les illusions s’en vont une à une. Une seule me reste, ou plutôt ce n’est pas une illusion ; c’est un plaisir réel ; c’est le seul où l’amertume du regret ne se mêle pas : c’est le travail. Mais enfin, c’est ma seule passion. Puisse-t-elle survivre à toutes les autres ! Malgré l’inconstance de ma santé, je travaille, et peut-être à cause d’elle; car, comme elle est un prétexte suffisant à me dispenser des sottes obligations du monde, je donne à la peinture tout le temps que je dépensais si follement et inutilement... Le travail lui-même n’est qu’un étourdissement passager, qu’une distraction, et toute distraction, comme dit Pascal en d’autres termes, n’est qu’un mojmn inventé par l’homme pour se cacher l’horreur de sa profonde misère... Je trouve que tous les livres ne sont que des lieux communs. Ce qu’ils disent sur l’amour, sur l’amitié, roule sur une demi-douzaine d’idées banales qu’on a eues il y a mille ans. Il n’y en a pas un qui ait jamais peint, à mon avis, le désenchantement ou, plutôt, le désespoir de l’âge mûr et de la vieillesse...
(i) Lettres, tome II, p. 44.
Il faut à Delacroix le travail pour chasser les papillons noirs. Une besogne comme plafond d' Apollon est tout à fait ce qui convient pour les mettre en fuite. C’est une tâche colossale et sous laquelle plus d’un succomberait. Mais, Delacroix est de taille à y faire face. Après trois mois de labeur continu, le 10 avril 1851, écrivant à Dutilleux, il dit (0 ; « Le plaisir de travailler à un objet comme celui-là compense la peine et la fatigue et, comme je me porte assez bien, j’espère que cela ne traînera pas. J’ai couvert la plus grande partie, et la partie supérieure est faite, sauf peut-être les retouches légères qui me seront suggérées par la vue de l’ensemble. » Au commencement de l’automne, l’œuvre (Fig. aSp, 2po et 2^2) est entièrement parachevée, et l’auteur convie ses amis à en jouir avant le public, pendant les journées des 16 et 17 octobre. A chaque lettre d’invitation, il a joint une notice explicative du sujet traité par lui, dont les termes sont les suivants (®).
Apollon, vainqueur du serpent Python.
Le dieu, monté sur son char, a déjà lancé une partie de ses traits ; Diane, sa sœur, volant à sa suite, lui présente son carquois. Déjà percé par les flèches du dieu de la chaleur et de la vie, le monstre sanglant se tord en exhalant dans une vapeur enflammée les restes de sa vie et de sa rage impuissante. Les eaux du Déluge commencent à tarir et déposent sur les sommets des montagnes ou entraînent avec elles les cadavres des hommes et des animaux. Les dieux se sont indignés de voir la terre abandonnée à des monstres difformes, produits impurs du limon. Ils se sont armés comme Apollon; Minerve, Mercure s’élancent pour les exterminer en attendant que la sagesse éternelle repeuple la solitude de l’univers. Hercule les écrase de sa massue ; Vulcain, le dieu du feu, chasse devant lui la nuit et les vapeurs impures, tandis que Borée et les Zéphirs sèchent les eaux de leur souffle et achèvent de dissiper les nuages. Les nymphes des fleuves et des
(1) Lettres, tome II, p. 6i.
(2) Lettres, tome II, p. 62.
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rivières ont retrouvé leur lit de roseaux et leur urne encore souillée par la vase et les débris. Des divinités plus timides contemplent à l’écart ce combat des dieux et des éléments. Cependant, du haut des deux, la Victoire descend pour consacrer Apollon vainqueur, et Iris, la messagère des dieux, déploie dans les airs son écharpe, symbole du triomphe de la lumière sur les ténèbres et sur la révolte des eaux.
Le triomphe d’Apollon sur Python était le triomphe de Delacroix. Ses ennemis eux-mêmes se voyaient contraints de s’incliner et ils se tiraient d’affaire en déclarant que, « sans posséder de génie, il en possédait au moins toutes les apparences (')». Il était en bonne veine pour s’acquitter des autres besognes décoratives qui attendaient l’achèvement de celle-là. Saint-Sulpice restait en plan. La chapelle dont il était chargé comportait « deux grands sujets » se faisant face, et un plafond accompagné de quatre écoinçons. Dans l’un des grands panneaux, il avait décidé de peindre Héliodore chassé du temple profané par lui ; dans l’autre, la Lutte de Jacoh avec V Ange du Seigneur ; dans le plafond, V A rchange Saint-Michel terrassant le Démon. De petites figures d’anges en grisaille devaient remplir les écoinçons. Le plafond du Louvre avait nui à ce travail, différé à cause de lui. Une autre commande, dont je ne saurais préciser exactement la date, mais qui ne remontait pas à une époque antérieure à la proclamation de la République, souffrait aussi de cette concurrence. Je parle d’un salon de l’Hôtel de Ville de Paris, dénommé le Salon de la Paix, dont la décoration tout entière, consistant en un plafond circulaire (Fig. j4o), accompagné de huit caissons allongés (Fig. jyc à yypj, et en onze tympans cintrés (Fig. ^41 à formant frise entre les portes et les fenêtres, avait été confiée au peintre
(i) Tourneux. Eiighie Delacroix devant ses contemporains, p. 129.
Fig. 300. — Ugolin (1850-1862.)
Fig. 301. — Daniel dans la fosse aux lions (1850).
Fig. 302. — Résurrection de Lazare. (Salon de i8';o-5i.)
Fig. 304. — La fiancée d'Ahydos.
lOI
à' Apollon Pythien. Il devait recevoir de ce chef une somme de trente mille francs. Une lettre adressée par le maître à son auxiliaire Andrieu, le 6 janvier 1852, donne à supposer qu’il lui était survenu quelque mécompte du fait de ces différentes besognes en souffrance. On j lit, en effet (') : « Je suis jusqu’au cou dans les petits tableaux. Ayant été quelque temps sans travailler, il m’a pris une fureur de peindre, que je passe sur de petites toiles. C’est à la fois une occupation et un repos des grands travaux. J’ai encore un reste de mauvaise humeur contre la grande peinture, à laquelle j’ai dû mon dernier désappointement : je ne calcule donc pas pouvoir me remettre de sitôt à ces travaux,. , » Bouderie d’amoureux contre sa maîtresse. Avant un mois, la décoration aura réasservi son esclave. Nous le verrons travailler d’arrache-pied à l’esquisse de son plafond de l’Hôtel de Ville, consacré à la représentation des bienfaits de la Paix^-)] puis, passer à la frise et y retracer les principaux épisodes de la vie d' Herculei^). Saint-Sulpice recevra, de son côté, quelques coups de pinceau intermittents^),* Mais, les Saints- Anges n’ont pas encore trouvé leur heure, tandis que les travaux du palais municipal sont poussés avec activité. Delacroix ne quittera point Paris pour ses villégiatures annuelles sans avoir livré ses esquisses à Andrieu pour les mettre au carreau et avancé, avec le concours de cet alter ego^ l’ébauche de son ouvrage.
Il conserve tout de même assez de liberté pour vaquer concurremment aux besognes de moindre importance. L’une consiste à réduire aux dimensions d’un tableau de chevalet, en y introduisant de notables modifications, ses Croisés à
(1) Lettres, tome II, p. 68.
(2) Journal, tome II, p. 78.
(3) Journal, tome II, p. 87.
(4) Journal, tome II, p. 93.
Constantinople de Versailles. Cette variante de la célèbre pièce (Fig. jiç) est destinée à un certain Bonnet, très friand des œuvres de l’artiste, et déjà en possession de son Christ en croix du Salon de 1847. même amateur va s’approprier, moyennant quinze cents francs, une scène que Delacroix vient de tirer de l’Arioste, où l’on voit la guerrière Marpliise., victorieuse du chevalier Pinabel, en train de dépouiller la maîtresse de son ennemi de ses somptueux vêtements pour en parer une vieille misérable, qu’elle emmène sur la croupe de sa monture (Fig. J18). Nombre ddautres toiles sont encore sur le chantier : un Tigre en marche.^ regardant un serpent (Fig. gii) et un autre assis dans la campagne, ouvrant une gueule d’un aspect menaçant (Fig. gio)., un Lion attaquant un sanglier (Fig. gig) et son pareil dévorant un lapin (Fig. ^12), une Desdémone aux pieds de son père (Fig. J16)., un nouveau Christ en croix (Fig. giy)^ une nouvelle Fiancée d' Ahydos (Fig. goq), un second Daniel dans la fosse aux lions (Fig. gap), un troisième Christ au tombeau- (Fig. go8), etc. Les variantes sur un thème connu alternent avec les compositions inédites; mais, les redites sont pour l’infatigable travailleur autant d’occasions de creuser un sujet et de le perfectionner.
Les relations bonapartistes de Delacroix ont fait de lui un personnage officiel. Au lendemain du Coup d’Etat, le futur Empereur des Français a inscrit son nom sur la liste des membres de la commission municipale créée, par décret du 27 décembre 1851, pour remplacer l’ancienne édilité parisienne. Le voilà donc appelé à s’occuper des affaires publiques avec des légistes, des financiers, des commerçants et des administrateurs de profession. Les hommes de son espèce sont rares dans cette assemblée. Aussi se sent-il « singulièrement troublé » lorsque, par suite de sa compétence en la matière, il se voit chargé d’un « rapport sur les peintures à restaurer dans les églises Saint-
Séverin et Saint-Eustache Mais, sa courtoisie et son affabilité sont telles qu’il ne tarde pas à conquérir les bonnes grâces de son nouvel entourage. Les salons de ses « confrères en municipalité » le disputent désormais, le soir, aux réunions d’un autre ordre ; les invitations chez un Devinck ou chez un Didot(=) font concurrence aux soirées d’Halévy 0), dont il n’apprécie guère la musique, mais qu’il soigne en vue de l’Institut ; de Villot(4), dont la société, autrefois intéressante, s’est infiltrée de gens « futiles et ennuyeux » ; de Rachel (5), dont il raffole et chez qui il rencontre le régal d’une causerie avec Musset, le plus aimable des compagnons pour se griser de paroles. Du moins, les honneurs n’inclinent point leur bénéficiaire à la servilité. Delacroix considère avec un mépris mal déguisé « l’aplatissement » et « la bassesse » de ses concitoyens et, lui arrive-t-il d’en parler à cœur ouvert avec une amie comme M™® Sand, dont les illusions sur les hommes ont eu quelque peu à souffrir du démenti des événements, c’est pour flétrir avec un malin plaisir « la lâcheté qui a suivi en un clin d’œil l’étourderie et la forfanterie générale W». « Que de gueux, que de coquins s’applaudissent dans leurs habits dorés ! » écrira-t-il en s’ébrouant, au sortir de « l’insipide et indécente cohue » d’une fête au Sénat b). Sa situation à l’Hôtel de Ville lui vaut une considération qui a son prix. Romieu, le nouveau directeur des Beaux-Arts, l’écoute avec déférence b). Varcollier, le fonctionnaire de la préfecture dont ressortissent les Beaux-Arts à la
(1) Journal^ tome II, p. 8i.
(2) Journal, tome II, p. 78 et 85.
(3) Journal, tome II, p. 77.
(4) Journal, tome II, p. 84.
(5) Journal, tome II, p. 90.
(6) Journal, tome II, p. 75.
(7) Journal, tome II, p. 148.
(8) Journal, tome II, p. 77.
Ville, prend son avis sur les commandes administratives. Hélas, ses jeux ont trop souvent à souffrir de ce qui leur est proposé. A la vue des esquisses pour Sainte-Clotilde, il lui échappe un cri d’horreur : «La folie ne peut aller plus loin (é. » Il n’a pas eu à se prononcer sur la décoration de Saint-Germain-des-Prés ; autrement, il aurait levé les bras au ciel. Un jour, qu’en sortant de Saint-Sulpice, il s’est aventuré dans le vaisseau livré à Hippoljte Flandrin, il se sauve en apercevant ce qu’il appelle « les barbouillages gothiques dont on couvre les murs de cette malheureuse église b) ».
Dans le courant de mai, il s’est offert une semaine de congé pour procéder, à Champrosaj, à un changement de logis (3). Le printemps à la campagne le porte, comme toujours, au lyrisme et à la philosophie (4). « Ah les oiseaux, les chiens, les lapins ! Que ces humbles professeurs de bon sens, tous silencieux, tous soumis aux décrets éternels, sont au-dessus de notre vaine et froide connaissance ! A tout moment, le bruit de mes pas fait fuir ces pauvres oiseaux, qui s’envolent toujours deux par deux. C’est le réveil de toute cette nature ; elle a ouvert la porte aux amours. Il vient de nouvelles feuilles verdoyantes ; il va naître des êtres nouveaux pour peupler cet univers rajeuni... Les savants ne devraient vivre qu’à la campagne, près de la nature ; ils aiment mieux causer, autour des tapis verts des académies, de ce que tout le monde voit aussi bien qu’eux... Ils se font envoyer des squelettes et des herbes desséchées, au lieu de les voir baignées de rosée. » En rentrant à Paris après cette visite aux champs, le tâcheron a perdu le fil de son travail. Il se sent désorienté, et s’en plaint à un ami : « Il ne faut pas quitter sa
(1) Journal, tome II, p. 93.
(2) Journal, tome II, p. 94.
(5) Journal, tome II, p. 98.
(4) Journal, tome II, p. 102
Fig. 305. — LeJia
Le Christ au tombeau (1853). Fig. 309. ■— Le Christ au tombeau (1849).
Fig. 310. — Tigre assis.
Fig. 31 1
Tigre regardant un serpent
tâche, dit-il d) : voilà pourquoi le temps, pourquoi la nature, en un mot tout ce qui travaille lentement et incessamment, fait de si bonne besogne. Nous autres, avec nos intermittences, nous ne filons jamais le même fil jusqu’au bout. Je faisais avant mon départ le travail de M. Delacroix d’il y a quinze jours : je vais faire à présent le travail de Delacroix de tout à l’heure. Il faut renouer la maille : le tricot sera plus gros ou plus fin. Cette constatation des inconvénients qui résultent de l’interruption d’un ouvrage n’empêche point l’amoureux de la campagne de céder à ses attraits, et le partage de son existence entre les champs et la ville est devenu un besoin impérieux de son tempérament. Cette organisation répond à ses aspirations diverses et lui offre le maximum des jouissances permises à l’homme en ce bas monde. C’est ce qu’il développe à son camarade Varcollier dans une lettre étudiée comme une page de livre, qu’il avait pris la peine de transcrire dans son journal (=).
Champrosay, 7 juillet 1852.
... J’ai des voisins, que je vois le soir, ou bien, à cette heure-là, je fais des promenades où je trouve de la fraîcheur. Le matin, je travaille aussi régulièrement qu’à Paris et, bien que mes couleurs soient sèches avant la fin de la séance, je tiens bon ! Je tiens l’ennui en échec et n’ai pas le temps d’avoir des idées noires. Voilà la vie que je mène et que je voudrais beaucoup pouvoir prolonger, dans ce moment surtout ; la perspective du travail dans mon atelier de Paris est un grave épouvantail; et cependant, il n’y a pas à reculer. Dimicandum : c’est une belle devise, que j’arbore par force et un peu par tempérament. J’y joins celle-ci : Renovare animas. Passer du grave au doux, de la ville à la campagne, du monde à la solitude, jusqu’à ce que l’on passe de quelque chose au rien ! Mais alors, quoi qu’en pense Hamlet, les songes, dans ce repos profond, ne viendront pas nous apporter les images du mouvement, et c’est un bienfait de l’incompréhensible Nature que cette autre rénovation des êtres dans ce grand creuset où elle nous
(1) Lettre à Pierret transcrite dans le Journal., tome II, p. 103.
(2) Lettres, tome II, p. 74.
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jette, tête, bras, ventre, esprit, sentiment, basses natures, nobles esprits, pour en tirer de nouveau et éternellement d’autres apparences animées et rajeunir le grand et éternel spectacle. Mourons ; mmis, après avoir vécu. Beaucoup s’inquiètent s’ils revivront après la mort, et ils ne vivent pas. Dès à présent, combien d’hommes vivent à votre gré, sans parler du sommeil, des maladies, etc. Combien passe-t-il de notre vie dans des emplois abrutissants pour l’esprit; combien à fumer; combien à des spectacles insipides, qui tiennent de la place dans la vie, sans s’occuper d’une m.anière digne de l’homme. Beaucoup d’hommes, qui n’ont pas essayé de vivre, disent qu’il n’est plus temps, et ils retombent sur l’oreiller, et ils se bercent sans plaisir. Il faudrait veiller sans cesse sur soi ; car la paresse est un entraînement de tous les moments ; donc, il faut combattre ou crever honteusement...
Champrosay a gardé Delacroix pendant juillet et août. Il y est demeuré sédentaire, ou prescjue, assez bien portant, et travaillant dans le calme. En septembre, l’envie lui prend de revoir la mer. Le 6, le chemin de fer l’emporte à Dieppe ; arrivé à une heure de l’après-midi, il s’installe sur le port, « à l’hôtel de Londres», d’où il jouit d’une « vue charmante (‘) », Le matin, en se réveillant, de son lit, il aperçoit le bassin et les mâts des bateaux. Quand la mer est mouvementée, il n’a qu’à descendre et à marcher jusqu’au bout de la jetée pour jouir d’un des spectacles qu’il goûte le plus, et ce spectacle réveille les vieux et chers souvenirs qui sommeillent au fond de sa mémoire. C’est Valmont, c’est le cousin Bataille, ce sont ses jeunes années qu’il revoit, et ces souvenirs l’emplissent de la plus douce joie b). Il fuit les rencontres importunes et les conversations fatigantes : rentré au logis, il s’isole dans la lecture de Dumas, dont il a apporté avec lui Balsamo. Huit jours se passent ainsi. Le 14, vers trois heures de l’après-midi, avant de s’acheminer vers la gare, une dernière visite à la plage l’a tenu un long moment
(1) Journal.^ tome II, p. 112.
(2) Journal, tome II, p. 116.
sous le charme. Il en rapporte la vision d’une mer sereine reflétant dans son calme miroir les chaudes dorures d’un ciel que le soleil à son déclin colore de ses derniers rayons. Dans cette radieuse atmosphère crépusculaire, il a contemplé tout un monde de petites barques « attendant la marée pour rentrer (0 ». Son œil n’a pas en vain enregistré ce spectacle; une petite toile, lestement touchée, en fixe aussitôt l’aspect enchanteur (Fig. 31^). Cette romance sans paroles est une des mélodies les plus émouvantes du grand musicien qui fait chanter la couleur. Avant de quitter Dieppe, le voyageur a adressé à sa bien-aimée cousine, la baronne de Forget, en villégiature à Compiègne, une lettre étudiée comme l’épître à Varcollier, dont il a de même gardé copie dans ses archives, et qui mérite d’être reproduite intégralement (“).
Chère amie,
Dieppe, 13 septembre 1852.
Mon séjour se prolonge un peu plus que je ne voulais. Je vous envoie donc, pour vous distraire, quelques nouvelles de la mer. Je serais revenu plus tôt sans le mauvais temps persévérant, qui n’a presque pas cessé pendant les premiers jours. On m’a flatté aussi que nous aurions pour demain mardi une des grandes marées de l’année. Je n’ai point résisté, d’autant plus que, l’habitude aidant, je me plais infiniment à cette vie paresseuse, tandis que, les premiers jours, j’ai été sur le point de me sauver par ennui. Vous n’aimez pas Dieppe ; par conséquent, mes éloges du séjour que j’y fais vous paraîtront sans doute tenir au besoin de repos qui était devenu impérieux pour moi. Je trouve, pour mon compte, qu’il y a assez de variété ici. On a, à volonté, le monde ou la solitude, quoique, à vrai dire, ce dernier avantage soit le plus rare. Le premier jour, une grande partie de mon ennui est venue de la peur que j’avais de rencontrer des gens ennuyeux; de sorte que je m’ennuyais de peur de l’ennui. Cela m’a été même une petite et plus importante leçon qu’elle ne semble. J’ai vu que la solitude, pas plus que la distrac-
(:) Journal, tome II, p. 12 1.
(2) Lettres, tome II, p. 78.
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tion, ne pouvait être l’état constant d’un homme qui veut jouir de tout l’agrément possible. Il faut entremêler l’une et l’autre, de manière à ce qu’elles se succèdent et qu’il s’ensuive le désir de l’état dans lequel on ne se trouve pas. Il faut donc toujours désirer quelque chose ou l’espérer. Quand on peut .espérer ce qu’on désire, on a toute la somme de bonheur accordée à notre machine pensante. Obtenir ce qu’on a désiré est déjà un échelon descendant vers l’inquiétude et le malaise et, toujours en descendant, vers la tristesse et même la douleur. Il n’y a pas à sortir de là.
La mer fait toujours mes délices : je fais des stations de trois ou quatre heures sur la jetée ou le long de la mer, au bord des falaises. On ne peut s’en arracher. Si je menais quelque temps cette vie-là, en y joignant une occupation intéressante, je me porterais très bien. Voilà, depuis quelques jours, que je déjeûne : je dis un peu moins de mal de mon siècle et de l’humanité ; je me réveille assez gai, grand symptôme, et point effrayé à l’avance de la journée dont il va falloir traîner le poids; enfin, je me vois tout prêt à être comme tout le monde. Etre comme tout le monde ! Voilà la vraie condition pour être heureux. L’air de la mer et la distraction opèrent chez moi ce prodige.
Ce qu’il vous faudrait, à vous, ce serait le contraire. Vous périssez d’ennui par ce qui fait le bonheur de la plupart des mortels, ne rien faire. Il vous faudrait le remède opposé au mien, et je ne plaisante pas le moins du monde ; il faut être forcé, enchaîné à quelque tâche; à moins de s’enivrer et d’être une brute, il faut, à toute force, s’ennuyer si l’on ne trouve pas le secret de désirer la distraction.
Adieu, chère amie. Toutes ces réflexions, qui peignent peut-être la situation que Compiègne vous a faite, ne vous consoleront pas, sans doute ; mais, elles vous feront passer quelques instants dans une autre situation d’esprit. Je reviens à Paris jeudi probablement. Je vous embrasse bien d’ici et vous envoie, en attendant, toutes mes tendresses de cœur.
Eug. D.
Dès sa rentrée à Paris, Delacroix se remet, corps et âme, à son travail de ITTôtel de Ville. Il paie son tribut à la mauvaise saison par de fréquents malaises, qui l’obligent à renoncer à « vivre comme tout le monde ». Il reprend le « régime d’un seul repas par jour », auquel il faisait allusion,
Fig. 312. — Lion dévorant un lapin.
Fig- 3'3
Lion attaquant un sanglier
Odalisque (1849).
bo
■.315. — La mer à Dieppe (1852).
Fig. 316. — Desdémone aux pieds de son père.
dans sa lettre de Dieppe, quand il annonçait à sa correspondante « qu’il déjeûnait (') ». Il obéit aussi aux injonctions de Jenny, qui le contraint, « en le poussant presque par les épaules », à faire quelques promenades pour respirer un peu de bon air(=). Moyennant quoi, sa besogne avance à grands pas. Il est surpris lui-même de la facilité avec laquelle sa brosse court sur la toile. «J’éprouve, observe-t-il 0), que si mes forces pouvaient y suffire, je ne cesserais de peindre que pour manger et dormir. » Et cette réflexion est suivie d’un soupir de mélancolie sur l’ironie de la destinée, qui veut que cette aisance merveilleuse vienne à l’heure où la résistance physique s’apprête à lui manquer. « C’est une triste dérision de la nature. » Aussi se raidit-il . et travaille-t-il « avec une ténacité extrême». Il est resté, certains jours, devant son ouvrage, « sans se reposer, pendant sept, huit et près de neuf heures » d’affilée (4). Le résultat, c’est que, le 19 octobre 1852, les toiles sont prêtes à maroufler et Haro se met à l’œuvre. Le salon est fermé pendant cette besogne : le préfet Berger lui-même se voit mis à la porte, et Delacroix jouit du recueillement nécessaire pour juger l’effet de ses peintures. Malheureusement, la pièce est si obscure que le premier coup d’œil est une déception. Toutefois, l’échafaudage une fois déblayé, « la vue de l’ensemble » le rassure et, le surlendemain, le préfet est introduit dans le sanctuaire (5). Il paraît que, par une maladresse du fonctionnaire, Delacroix a reçu sur la jambe « un cadre de bois », qui lui a produit une entaille assez profonde pour lui faire craindre d’être immobilisé pendant quelques jours. Mais,
(1) Journal^ tome II, p. 127.
(2) Journal, tome II, p. 123.
(3) Journal, tome II, p. 126.
(4) Journal, tome II, p. 127.
(5) Journal, tome II, p. 128.
tout s’arrange : la blessure ne l’empêche pas de remonter à l’échelle, et il vaque sans encombre aux retouches nécessaires. D’ailleurs, comme il est question de « livrer la salle au public » pour la fin de l’année et que, dans ce délai, il lui est impossible de dire le dernier mot sur son affaire, il prend le parti de couvrir de papier toutes ses toiles et de quitter lê chantier jusqu’à la belle saison (').
Comme cela, il pourra se délasser sur de petits tableaux et satisfaire les amateurs, qui commencent, cette année-là enfin, à apprendre pour de bon le chemin de son atelier. « Jamais il n’y a eu autant d’empressement », dit-il à propos de ce succès tardif (2) et, avec .un fond d’amertume contre la longue attente qui lui fut imposée, il ajoute : «Il semble que mes peintures sont une nouveauté découverte récemment. » En même temps que le producteur attire enfin à lui les faveurs capricieuses du public, sa figure compte parmi celles auxquelles la caricature confère la célébrité (Fig. ^21 et ^22). Illustration., qui reproduit ses toiles, publie également une vue de son atelier (Fig. j2o). C’est un hommage significatif. Les travaux de l’Hôtel de Ville ont empêché son décorateur de participer au Salon de 1852. Il tient à se dédommager en 1853. A l’exposition qui se prépare pour le 15 mai, et qui s’installe dans la salle des Menus-Plaisirs, il envoie d’abord une fantaisie romantique sur ses souvenirs marocains : des Pirates africains enlevant une jeune femme sur les côtes de la Méditerranée (Fig. g2/f), morceau d’un mouvement superbe et d’un coloris étincelant, qui passe sur le champ dans le cabinet d’Adolphe Moreau, mon grandpère, moyennant quinze cent soixante-quinze francs comptés à l’intermédiaire Weyl. Une seconde toile représente les Pèlerins
(1) Journal, tome II, p. 134.
(2) Journal, tome II, p. 155.
d'Emmaiïs «reconnaissant le Sauveur, qu’ils ' avaient cru un disciple comme eux, au moment où Jésus-Christ vient de rompre le pain et de le bénir pour le leur donner» (Fig. ^2^). La délicate artiste, réputée pour ses miniatures, qui s’appelle Herbelin, ayant été appelée à admirer ce morceau sur le chevalet du maître, s’en est rendue propriétaire avant son départ de l’atelier, pour la somme de trois mille francs ('). Un Saint- Etienne., relevé après son martyre par des disciples et de saintes femmes accourus pour lui rendre de pieux devoirs (Fig. ^26), s’ajoute encore aux deux précédentes pièces. Rentré chez son auteur après l’exposition, il en ressortira définitivement, quelques années plus tard, pour prendre place dans le musée municipal de la ville d’Arras, J’ai dit c|u’à l’heure où nous sommes, le talent de Delacroix est en train de mettre en branle les acheteurs, Plusieurs marchands s’entremettent entre l’artiste et sa clientèle. Ils s’appellent Weyl, Thomas, Beugniet, Tedesco. Un des agendas du maître, celui de 1852, contient l’énoncé de plusieurs marchés conclus avec eux pendant la fin de cette année-là et dans le courant de la suivante (=). Le 22 mars 1853, Delacroix a cédé à Beugniet le Lion au Sanglier (Fig. 3/3J, avec un petit Christ (Fig. pay), pour mille francs les deux. Le 10 avril, il reçoit de Tedesco cinq cents francs pour des Chevaux sortant de Veau (Fig. jjo) ; le 28 juin, du même, huit cents francs pour un Maréchal marocain (Fig. ^28). Un marché avec Weyl comprend une Vue de Tanger avec figures (Fig. gay), un Marchand d’ oranges, un Saint-Thomas et une Fiancée d'Ahydos, le tout vendu en bloc quinze cents francs. Un marché avec Thomas, se montant au total à deux mille cent francs, est détaillé de la façon suivante :
(1) Journal, tome II, p. 157.
(2) Journal, tome II, p. 137.
Desdémone aux pieds de son père .... 400 fr.
Ophelia dans le ruisseau 700 —
Deux lions sur le même tableau 500 —
Michel-Ange dans son atelier 500 —
Le dernier de ces tableaux (Fig. 2C)g) était revendu à un amateur de Montpellier, nommé Alfred Bruyas, déjà possesseur de la Fantasia exposée en 1847 (Fig. 26^), des Femmes di Alger du Salon de 1848 (Fig. 280), et d’un Daniel dans la fosse aux lions (Fig. ^01) passé, lui aussi, par le canal de Thomas. A ce joli lot d’œuvres de Delacroix, le même Bruyas allait ajouter, moyennant mille francs('), son propre portrait par le maître (Fig.jji), peint au début de 1853 dans des circonstances originales, que le critique Théophile Silvestre a eu la bonne idée de rappeler. Voici comment il raconte l’affaire (=).
...C’était sur la tin de l’hiver 1853 (Silvestre se trompe, c’était ait milieu de janvier 18^^). Delacroix avait cinquante-cinq ans (c’est cinquantequatre qu’il faut lire), encore tout son génie, presque toutes ses forces, et l’inspiration aussi vive et aussi fraîche que jamais. On venait d’ouvrir, à l’hôtel des ventes de la rue des Jeûneurs, l’exposition particulière des tableaux modernes de la duchesse d’Orléans, tableaux d’élite de l’école vivante, quelques-uns connus comme des étendards, tous concentrés dans une même salle, partant d’une variété et d’un antagonisme doublement saisissants.
Delacroix, brûlant de voir les siens, au plus fort de l’effet, voulut nous mener là. Nous tombons dans une tourbe d’amateurs, en train de mesurer son génie « avec leurs lunettes ». Etouffé sans être vu, conspué sans être compris et traité de fou devant son Hamlet, «Voilà, nous dit-il, plus de trente ans que je suis livré aux bêtes ».
Tout à coup, tournant les talons, il reconnut, devant la Stratonice d’Ingres, M. Alfred Bruyas, le fervent amateur de ses Femmes d'Alger, et qui, singulière coïncidence, le frappait, depuis quatre ans, en toute rencontre, et cette fois surtout, comme l’incarnation de cet Hamlet bafoué à
(1) Journal, tome II, p. 138.
(2) La Galerie Bruyas. Paris, 1876, p. 337.
Christ en croix (1853)
Fig. ji8. — Marplii&c. Lithographie d’Eugène Le Roux, d’après le tableau peint en 1852:
Prise de Constaniinople par les Croisés (1852).
Fig. 320. — L’atelier de Delacroix rue Notre-Dame-de-Lorette en 1852.
Fig. 321 et 322. — C.aricatures de Delacroix publiées par Journal pour rire (1833)
deux pas. Delacroix l’avertit d’un petit coup sur l’épaule, et lui dit : «Venez me voir demain ; je veux faire votre portrait. »
M. Bruyas, alors dans ses trente-deux ans, était un de ces types extrêmement fins, délicats et sensibles, qui vous attirent tout de suite par une sorte de charme magnétique et que l’on n’oublie plus. 11 respirait la bonté, la douceur et la mélancolie. Les traits de son visage, longs, incisifs, aigus, contrastaient par la correction la plus ferme avec la grâce, l’abandon et la langueur de ses mouvements. Pas de haute taille, mais très svelte et très souple, tout aristocratique de forme, de physionomie et de manières, il était blond d’une ardente flavité, druement barbu et chevelu ; et sa belle tête, à la fois acérée, subtile et pleine d’onction, lui donnait comme qui dirait l’air d’un Christ romantique. Son teint blanc, traversé de veines azurées, tout à fait mat, par moments moroses, s’illuminait de flamme intérieure, à tout élan de cœur et d’imagination.... Le moindre souffle, agissant comme à vif sur ses nerfs, faisait frémir cette nature éolienne, et la moindre contrariété le minait, pourtant sans rien changer à sa mansuétude.
... Tel nous avons connu M. Bruyas quand, brisé de corps et d’esprit, mais comme électrisé par l’invitation de Delacroix, il vint s’asseoir devant l’illustre peintre, dans ce fauteuil qui va si bien à son accablement.
De cet Hamlet de Montpellier, Delacroix traça une image d’un dessin un peu « ondoyant />, mais d’un beau caractère méditatif, qui fait partie de la collection léguée à sa ville natale par le Mécène provincial. Le talent de l’artiste se répandait encore en province, en cette même année 1853, participation à
l’exposition de Bordeaux. Dauzats, qui était Bordelais, et qui s’occupait avec autorité d'initier ses compatriotes au mouvement de l’art contemporain, avait demandé deux tableaux à son confrère, en marquant une préférence pour Marc-Aurèle et Marino Faliero ; mais, Marc-Aurèle « ayant été remmargé », c’est-à-dire ayant eu ses bords doublés pour obvier à l’élimage de la toile par les clous, l’artiste préférait qu’il ne fût décloué et « roulé que pour aller à une destination définitive (‘) ». Quant
(i) Lettre inédite de Delacroix à Dauzats.
au Doge^ des craquelures le déshonoraient et requéraient, avant sa nouvelle production au jour, « le mastic et le repeint ». A la place de ces deux morceaux, Delacroix proposait la Grèce sur les ruines de Missolonghi et la Sibylle. L’offre acceptée, l’allégorie exposée en sa nouveauté au profit des victimes des Turcs et sa plus jeune compagne produite en public au Salon de 1845 partaient pour le Midi. L’artiste avait coté la Sibylle dix huit cents francs et la Grèce deux mille cinq cents ('). Cédant aux instances de Dauzats, la municipalité bordelaise s’appropriait cette dernière sans marchander. La vente de la duchesse d’Orléans, le 18 janvier 1853, ainsi que celles des amateurs Collot et Bonnet, la première l’ayant précédée le 29 mai 1852, la seconde lui ayant fait suite le 19 février 1853, avaient consacré par des enchères retentissantes la valeur des œuvres de Delacroix. N’avait-on pas vu, à la dispersion de la galerie de la duchesse, l'Amende honorable, payée trois mille cent cinq francs par le belge Van Isaker ; Villot donnant quatre mille huit cents de l'Evêque de Liège; Adolphe Moreau quatre mille sept cents du Prisonnier de Chillon, et un nouveau fervent du maître, Maurice Cottier, poussant jusqu’à six mille trois cents VHanilet du Salon de 1839. Le branle était parti de la vente Collot, où le même Cottier s’était fait adjuger la Mort de Valentin pour quatre mille sept cent cinquante francs, tandis que \' Enlèvement de Rébecca atteignait deux mille neuf cents, et la Marguerite à l'église deux mille trois cent quarante. La vente Bonnet confirmait le mouvement : mon grand-père n’obtenait la petite variante des Croisés à Constantinople, exécutée l’année d’avant, que pour trois mille cent quatre-vingt-dix-neuf francs, et le Christ en croix du Salon de 1847 était poussé jusqu’à quatre mille cent. Cette estime
(i) Lettre inédite de Delacroix à Dauzats.
monnayée encourageait celui qui en était l’objet à se répandre en petites choses. C’était un Talma pour le foyer de la Comédie Française (Fig. J32), coté quinze cents francs sur Vagenda de son auteur (0 ; c’était un Christ dans la tempête (Fig. dont
Troyon, l’ayant aperçu dans la boutique de Beugniet, tombait amoureux, et qu’il s’appropriait à beaux deniers comptants ; c’était le même sujet réclamé presque tout de suite par un certain comte Grzymala, ami de Chopin, que Delacroix rencontrait aux soirées de musique de la princesse Marcellini Czartoryska. L’habile virtuose du pinceau donnait dans cette petite toile une première variante de la dramatique scène répétée par la suite deux ou trois fois encore, sous des aspects plus ou moins différents (=) (Fig. ^55 à Sa fécondité,
fouettée par le succès, croissait avec les demandes.
A la veille du Salon de 1853, l’artiste épris d’idéal avait eu une vision troublante. Courbet l’ayant engagé à examiner ses envois, il s’était rendu à l’atelier de son confrère le 13 avril, avant la séance du Conseil municipal <3), Trois œuvres avaient été proposées à ses regards ; les Baigneuses Fileiise endormie et les Lutteurs. Les Baigneuses l’avaient étonné par leur « vigueur » et leur « saillie ». Mais, la composition l’avait dérouté. Prenant, le soir, son agenda pour confident, « Quel sujet! écrivait-il. La vulgarité des formes ne fait rien; c’est la vulgarité et l’inutilité de la pensée qui sont abominables ; et même, au milieu de tout cela, si cette idée, telle quelle, était claire ! Que veulent ces deux figures ? Une grosse bourgeoise, vue par le dos et toute nue, sauf un lambeau de torchon négligemment peint, qui lui couvre le bas des fesses, sort d’une
(1) Journal, tome II, p. 138.
(2) Journal, tome II, p. 173.
(3) Journal, tome II, p. 159.
petite nappe d’eau, qui ne semble pas assez profonde seulement pour un bain de pieds. Elle fait un geste qui n’exprime rien, et une autre femme, que l’on suppose être sa servante, est assise par terre, occupée à se déchausser. On voit là des bas qu’on vient de tirer : l’un d’eux, je crois, ne l’est qu’à moitié. Il y a entre ces deux figures un échange de pensées qu’on ne peut comprendre. Le paysage est d’une vigueur extraordinaire; mais, il n’a fait autre chose que mettre en grand une étude que l’on voit près de sa toile ; il en résulte que les figures y ont été mises ensuite et sans lien avec ce qui les entoure... » Dans la Fileuse^ le visiteur a constaté « les mêmes c[ualités de vigueur », la même puissance « d’imitation » ; mais, cela ne suffit pas à son esthétique, cjui réclame autre chose. Les Deux Lutteurs manquent également « d’action » et « confirment l’impuissance de Courbet dans l’invention ». Tel est le jugement sévère d’un homme impitoyable pour ce qu’on appelle alors le réalisme. Prenant à parti un imaginaire représentant de cette doctrine, il lui lance la plus virulente des apostrophes : « Eh, réaliste maudit, voudrais-tu par hasard me produire une illusion, telle que je me figure que j’assiste en réalité au spectacle que tu prétends m’offrir ? C’est la cruelle réalité des objets que je fuis quand je me réfugie dans la sphère des créations de l’Art... » Selon Delacroix, l’art consiste à se servir des formes et des couleurs pour exprimer des idées et des sentiments. Courbet l’offusque par l’absence de préoccupations de ce genre. Et c’est pourquoi il invoque, afin de le confondre, les musiciens chers à son cœur. « O Rossini ! O Mozart ! O les génies inspirés dans tous les arts, qui tirent des choses seulement ce qu’il faut en montrer à l’esprit ! Que diriez-vous devant ces tableaux ? »
Le lendemain du jour qui l’a mis en contact avec un talent si contraire au sien, Delacroix, reçoit, à son tour, la visite d’un
Fig. 323. -- Les pèlerins d'Emmaüs. (Salon de 1853.)
Pirates africains enlevant tine jeune femme. (Salon de 1853.)
Vue de Tanger.
Fig. 326. — Saint-Etienne. (Salon de 1853.)
autre artiste considérable, sur lequel son impression n’est pas indifférente. « Dans la matinée, lit-on dans son Journal (d, on m’a amené Millet. Il parle de Michel-Ange et de la Bible, qui est, dit-il, le seul livre qu’il lise, ou à peu près. Cela explique la tournure un peu ambitieuse de ses paysans. Au reste, il est paysan lui-même et s’en vante. Il est bien de la pléiade ou de l’escouade des artistes à barbe qui ont fait la révolution de 1848, ou qui y ont applaudi, croyant apparemment qu’il y aurait l’égalité des talents, comme celle des fortunes. Millet me paraît cependant au-dessus de ce niveau comme homme et, dans le petit nombre de ses ouvrages, peu variés entre eux, que j’ai pu voir, on trouve un sentiment profond, mais prétentieux, qui se débat dans une exécution ou sèche ou confuse. » Voilà encore un jugement entaché de fâcheuses préventions. Par contre, à quelques jours de là, l’examen de l’exposition d’un lot de tableaux réunis par Decamps pour être vendus aux enchères fait bénéficier ce rival de Delacroix dans l’interprétation de l’histoire et de la vie d’un éloge enflammé d’enthousiasme. <■< J’ai éprouvé, écrit le visiteur (^), une profonde impression à la vue de plusieurs ouvrages ou ébauches de lui, qui m’ont donné de son talent une opinion supérieure à celle que j’avais. Le dessin du Christ dans le prétoire^ le Joh, la petite Pêche mi raciileuse, des paysages, etc. Dans le Josué, la distribution des groupes et de la lumière touche au sublime. » L’enchantement produit par cette exposition se renouvelle à propos d’une visite à l’atelier même de Decamps (3). Les œuvres que son confrère y voit lui semblent « admirables ». Il n’est pas loin de mettre le personnage sur le même plan que Rem-
(1) Journal, tome II, p. i6o.
(2) Journal, tome II, p. 165.
(3) Journal, tome II, p. 174.
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brandt(0. Tant il est malaisé au génie de garder la mesure dans la critique. Tant la passion le domine.
Au reste, se soucie-t-il vraiment d’autre chose que de luimême ? En s’occupant de la peinture d’autrui, c’est à la sienne que songe Delacroix, C’est aussi à Delacroix en personne que s’intéresse sa plume, nous l’avons déjà dit, quand elle court sur le papier pour célébrer Prud’hon, Gros, ou tel autre maître du passé. Voilà pourquoi le peintre, que marchands et amateurs harcèlent, et dont les heures ne suffisent pas à la besogne qu’il a devant lui, ne cherche point à se dérober quand, à un dîner chez le mxinistre Fould, on lui donne à entendre que « le Moniteur a envie de sa prose (d ». En quittant Paris pour Champrosay le 6 mai 1853, il emporte le souci d’un article sur Le Poussin^ qui rendra momentanément inutiles les « énormes provisions de couleurs et de toiles » faites pour son séjour de printemps à la campagne b). Il y consacre toutes ses matinées et une partie de ses après-midi ; après quoi, il se délasse par une promenade avant le dîner, suivie souvent d’une autre «pour chasser le sommeil prématuré » ; car, dînant entre cinq heures et cinq heures et demie, il ne prolonge pas « sans difficulté » la veillée jusqu’à neuf heures, et il redoute les trop longues nuits b). Plus il dort, plus il éprouve de difficulté à se lever matin, et de cette paresse matinale résulte une « mauvaise disposition physique », qui l’incline aux idées noires b). Jenny l’accompagne généralement dans ses promenades, dont la forêt est le but habituel. Ils causent comme une paire de vieux amis qu’ils sont, et l’humble paysanne s’élève par un délicat instinct à la hauteur des préoc-
(1) Journal, tome II, p. 169.
(2) Journal, tome II, p. 158.
(3) Journal, tome II, p. 182.
(4) Journal, tome II, p. 191.
(5) Journal, tome II, p. 186.
cupations de son génial compagnon, qui s’écriera, un jour, en rentrant^) : « Quel profond bon sens dans cette fille de la nature, et quelle vertu au fond de ses préjugés les plus singuliers ! » Après trois semaines de laborieuse application, interrompue tout juste par un voyage à Paris pour une réunion du Conseil municipal, qui, contremandée au dernier moment, est avantageusement remplacée par une séance d’étude au Jardin des Plantes (=), le fameux article s’achève (3). Et voici comment le rural tâcheron rend compte à sa mondaine amie, de Forget, de cette laborieuse claustration (4).
Chère amie,
Champrosay, ce mercredi matin.
Je suis installé ici au milieu de la verdure naissante ; mais, le temps a de la peine à se mettre décidément au beau. Hier, il a été magnifique; mais, ce matin, il est incertain et, le jour précédent, il était gris ; et même, il a plu. Je n’en jouis pas moins de la campagne. Sans doute, la campagne porte à la tristesse et même à l’ennui, ce qui est peut-être pire ; mais, c’est quand on n’y a aucune occupation, même fatigante, pour vous faire paraître plus agréables les moments de relâche. Je plains le sort des personnes qui vont à la campagne avec l’obligation de s’amuser toute la journée. Cela m’explique parfaitement pourquoi il y a tant de gens qui aiment mieux s’ennuyer à Paris qu’à la campagne : à Paris, on est distrait malgré soi, sinon amusé.
Je ne manque pas ici d’une raison excellente et assommante de trouver la campagne amusante : c’est le terrible article dont je vois les membres épars sur ma table. Je sue sang et eau pour coudre tout cela ensemble, et je crois" que c’est l’obligation de le faire qui me rend la besogne pénible. Je suis votre conseil: je ne toucherai pas un pinceau tant que je ne lui aurai pas donné une figure raisonnable. C’est peut-être la seule manière de m’en tirer.
(i) Journal, tome II, p. 247.
(q) Journal, tome II, p. 202.
(3) Journal, tome II, p. 218. Cet article sur Le Poussin , paru dans le Moniteur des 26, 29 et 30 juin 1853, a été réimprimé dans Eugène Delacroix, sa vie et scs œuvres, p. 276.
(4) Lettres, tome II, p. 87.
Je ne vois pas un chat ici ; je ne fais pas ma barbe; je me rapproche tout à fait de l’état de nature. A propos, j’ai un peu déjeûné depuis que je suis ici ; je vais peut-être modifier mon régime, et j’en serai très fier. J’étais humilié de ne pas ressembler à tout le monde. C’est ce qu’on a de mieux à faire dans ce monde quand on veut pas être persécuté.
Adieu, chère amie.
Eugène.
Cette lettre, en date du ii mai 1853, était suivie, le 17, d’une autre c|ui dit d) :
... Je persévère dans mon projet de ne point peindre ; mais, l’article, bien qu’il s’avance, n’avance que très lentement : il me faut toujours de la résolution pour m’}^ mettre. Je ne m’ennuie pas, c’est l’essentiel. Je flâne, je regarde parla fenêtre ma vue, qui est un vrai calmant pour les yeux, tant cette campagne est paisible et riante. Je vois passer les chemins de fer; je vois passer les bateaux, qui montent et qui descendent; et, si j’ai sous les yeux un spectacle moins animé que dans mon autre logement, qui donnait sur la rue, et par conséc|uent sur le passage des allants et venants de toute espèce, j’éprouve plus de repos et de recueillement de cet aspect tranquille. Je compte jouir de tout cela jusqu’à la tin de la semaine, et je retournerai dans cette ville du diable, où vous êtes à peu près la seule personne que je retrouve avec plaisir...
Ces derniers mots sont d’un misanthrope qui a déjà montré le bout de l’oreille. Il faut dire qu’un grand changement s’est produit depuis quelques années dans les relations de Delacroix avec ses amis. S’il entretient encore une correspondance pleine d’affectueux abandon avec son vieux camarade Soulier, ses rapports avec Pierret, son autre intime d’autrefois, se sont beaucoup refroidis. Ce refroidissement s’est fait sentir progressivement depuis le jour où l’ancienne ouvrière de M'"" Pierret a pris pied dans l’intérieur du célibataire : 011 a attribué à une jalousie ombrageuse de Jenny l’éviction de toute
(i) Lettres, tome II, p. 89.
Fig, 327. — Christ en croix.
Fig. 328. Maréchal marocain
Fig. 329. — Daniel clans la fosse aux lions (1833).
Fig. 330. — Chevaux sortant de Veau.
Fîg- 331
Portrait d'Alfred Bruyas (1853)
Fig. 332. — Talnia dans le rôle de Néron (1853).
333- ~ Weislingen attaqué par les gens de Gcet\ de Berlichingen (1853)
Fig. 334. — Le Christ sur le lac de Génésareih (1853).
Fig. 335. — Le Christ sur le lac de Génésareih.
Fig. 336. — Le Christ sur le lac de Génésareth,
Fig. 337. — Le Christ sur le lac de Génésareth
339- — Lisière de la forêt de Sénart. Étude pour VÈdiication delà Vierge (1855).
Fig. 338. — U éducation de la Vierge (1853).
sollicitude, en dehors de la sienne, pour celui auquel elle avait consacré sa vie. Et, de fait, ce n’est pas seulement Pierret qui a perdu la confiance et les épanchements de son inséparable, si ouvert et si tendre à son égard pendant quarante années. Léon Riesener, ce cousin c|ui est presque un frère cadet pour Delacroix, ne rencontre plus auprès de lui le même accueil qu’autrefois. Un esprit inquiet et soupçonneux a remplacé l’ancien abandon de l’artiste avec les êtres rapprochés de son cœur. 11 s’imagine que ceux qui furent ses meilleurs amis nourrissent contre lui « une secrète inimitié h)». Un soir qu’il a dîné chez Pierret avec Riesener et quelques autres camarades, il se sent pris, en rentrant chez lui, d’une noire mélancolie, et il jette sur son journal : « Je suis isolé maintenant au milieu de mes anciens amis ! Il y a une infinité de choses qu’ils ne me pardonnent pas et, en première ligne, les avantages que le hasard me donne sur eux. » Malgré tout, pendant un séjour à Champrosay, par un reste de fidélité aux sentiments du passé, il a invité ceux qu’il juge si sévèrement à lui rendre visite. Pierret vient, accompagné de Riesener h). Il leur fait les honneurs de son logis; puis, de sa forêt. La causerie prend une certaine animation. Mais, voilà que Riesener se met à chicaner à propos de « la recherche d’un certain fini », qui, selon lui, fait perdre une partie de leur saveur aux tableaux de Delacroix lorsque celui-ci passe de l’ébauche d’une œuvre à son achèvement. Pierret met le sentiment au-dessus de la franchise de touche, et donne raison au peintre critiqué. Mais, celui-ci, agacé, envisage son approbation comme une complaisance. Cette discussion le chagrine et le rend morose. Quand ses hôtes ont repris le train, son agenda reçoit, encore une fois, de mélancoliques doléances. « Pourquoi, écrit-il, la vue de
(1) Journal, tome II, p. 177.
(2) Journal, tome II, p.205.
deux amis si anciens, et dans ce lieu en pleine liberté, sous le ciel et au milieu des beautés du printemps, ne me donne-t-il pas une plénitude de bonheur que je n’eusse pas manqué de sentir autrefois ?... J’étais devant des témoins, et non pas avec des amis. » La solitude a éveillé une fâcheuse tendance à la susceptibilité chez l’homme dont elle s’est emparée. La mort de Pierret, qui succombe en 1854, ne lui causera pas le déchirement dont elle l’eût fait souffrir quelques années plus tôt. Le lien est brisé d’avance b).
Heureusement pour Delacroix, il lui reste le travail. «Ma grande ressource est le travail, écrit-il dans un de ses jours sombres L), Si celle-là me manquait, il faudrait que j’aille me mettre à la Trappe, et je n’aurais plus qu’à creuser ma fosse pour toute distraction. » Comme la peinture lui demeure fidèle, il s’en donne à cœur joie. En rentrant à Paris, après ces trois semaines d’abstinence, il lui semble d’abord « qu’il ne va plus savoir peindre b) ». Mais, le métier ne se perd pas pour si peu. Tout de suite en possession de ses facultés, le famélique virtuose passe sa fringale sur plusieurs petites toiles, qui attendent la mise au point : le Marocain qui ferre son cheval, le Christ dans la tempête promis à Grzymala, un exemplaire du Christ au tombeau commandé par Thomas, et un du Christ en croix destiné à un certain Bocquet(4) ; car il a répété ce dernier sujet autant que les précédents. Et puis, THôtel de Ville le réclame. En dépit d’une chaleur étouffante, il s’attelle à la besogne et la poursuit avec un tel acharnement que, le 28 août, il pousse un soupir de soulagement : son plafond est achevé (5). Il lui reste
(1) Journal, tome II, p. 294.
(2) Lettres, tome II, p. 90.
(3) Journal, tome II, p. 220.
(4) Journal, tome II, p. 220 et 221.
(5) Journal, tome II, p. 228.
bien quelques coups de pinceaux à donner à l’arrière-saison ; mais, ce sera peu de chose : quelques retouches seulement, suggérées par la vue de l’ouvrage sous la lumière des lustres. La tâche est terminée. Les amis de Delacroix seront invités à contempler sa nouvelle création du 6 au 13 mars 1854 b). Déjà, dans le courant de janvier, certains privilégiés ont été admis dans le salon encore encombré d’échafaudages. C’est le cas de Théophile Gautier (-). Le critique a reconnu cette prévenance en consacrant à la nouvelle prouesse du décorateur un feuilleton dithyrambique. Faute de tenir ici, comme ailleurs, de l’auteur lui-même la description de son œuvre, c’est à cet enthousiaste thuriféraire que nous l’emprunterons (3).
Le Salon de la Paix se compose d’un grand plafond circulaire, de huit caissons et d’une frise divisée en onze sujets.
Le sujet du plafond principal (Fig. ^40) est la Terre éplorée levant les yeux au ciel pour en obtenir la fin de ses malheurs. En effet, Cybèle, l’auguste mère, a parfois de bien mauvais fils, qui ensanglantent sa robe et la couvrent de ruines fumantes ; mais, le temps de l’épreuve est passé ; un soldat éteint sous son talon la torche de l’incendie. Des groupes de parents, des couples d’amis, séparés par les discordes civiles, se retrouvent et s’embrassent ; d’autres, moins heureux, ramassent pieusement les tristes victimes. Au-dessus, dans un ciel bleu d’azur, doré de lumière, d’où s’enfuient les nuages, derniers vestiges de la tempête, balayés par un souffle puissant, apparaît la Paix, sereine et radieuse, ramenant l’Abondance et le chœur sacré des Muses, naguère fugitives; Gérés, couronnée
(1) Journal., tome II, p. 310.
(2) Lettres inédites d' Eugène Delacroix {L'Artiste, décembre 1904). Arsène Houssaye a reçu, de son côté, une invitation du même genre. Dans une lettre inédite de Delacroix, datée du 17 janvier [1854], on lit : <?• J’espérais pouvoir montrer mon travail à loisir à mes amis ; mais, je me suis vu dans la nécessité de le finir pour la fête qu’on doit donner pour le 28 à l’Hôtel de Ville. Je puis le montrer, en attendant, au milieu de l'encombrement demain mercredi et jeudi. Venez donc m’en dire votre avis, sauf à le revoir quand il sera tout à fait propre, si vous avez un instant. J’y serai toute la journée ces deux jours. Je dois vous dire que le jour s’en va avant deux heures... »
(3) Moniteur Universel du 25 mars 1854. L’article a été reproduit dans les Beaux-Arts en Europe en i8ÿ^ (Michel Lévy frères, 1856,) 2® série, pp. 267-275.
d’épis et appuyée sur sa blonde gerbe, que ne fouleront plus désormais les pieds d’airain des chevaux de guerre, repousse l’impitoyable Mars et les Erynnies, qui se réjouissent des calamités publiques ; la Discorde, que blesse cette tranquillité lumineuse, s’enfuit comme un oiseau nocturne surpris par le jour, et cherche, pour s’y cacher, les ténèbres de l’abîme, tandis que, du haut de son trône, Jupiter, de ce même geste qui foudroya les Titans, menace encore les divinités malfaisantes, ennemies du repos des hommes.
Les caissons enclavés dans le dessin ornemental du plafond contiennent des divinités bienfaisantes, amies de la Paix (Fig. ^^2 à : Cérès, la mère nourricière du genre humain ; la Muse, noble fille du loisir; Bacchus, le doux père de la joie; Vénus, qui, selon le proverbe, a froid sans Bacchus et sans Cérès ; Mercure, c|ui préside au commerce; Neptune, calmant les flots soulevés par le récent orage ; Minerve, la vierge sage, portant sur sa poitrine la cuirasse d’azur des guerriers et, sur son cimier, le hibou, symbole de la pensée; et, enfin. Mars, enchaîné comme un Scythe captif dans un triomphe athénien.
Onze sujets, tirés de la vie d’Hercule (Fig. ^41 à ^5/j, forment, autour de la salle, comme une frise, interrompue par les baies des fenêtres et l’élévation monumentale de la cheminée. Les compositions se suivent sans ordre chronologique, selon les convenances de juxtaposition et de contraste. Hercule, exposé après sa naissance, est recueilli par Minerve, qui l’apporte à Junon. Le robuste enfant prend le sein de la déesse et en fait jaillir les perles blanches de la voie lactée. Plus loin, il ramène Alceste des Enfers et la rend à Admète, son époux; il tue le Centaure, survivant retardataire des créations monstrueuses; il enchaîne Nérée, dieu de la mer, pour le forcer à lui livrer les secrets de l’avenir; il s’empare, triomphe plus facile, du baudrier d’IIippolyte, reine des Amazones ; il étouffe Antée, que la Terre, mère de ce Titan, essaye en vain de secourir; il délivre Hésione, fille de Laomédon, exposée pour être dévorée par un monstre marin, comme Andromède et comme Angélique ; il écorche le lion de Némée, pour se revêtir de sa peau ; il apporte sur ses épaules le sanglier d’Erymanthe, qu’il a pris tout vivant à la course. Dans un autre cadre, placé entre le Vice et la Vertu, à ce carrefour du chemin où la vie se bifurque comme l’Y de Pythagore, il n’hésite pas à suivre le guide austère, qui mène à la gloire à travers les travaux et les périls. Le dernier tableau de la série représente Hercule arrivé au bout de la terre et se reposant auprès
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