VÉNUS
Mercure.
Neptune.
Minerve.
Mars.
Fig. 332 à 359. — Caissons du plafond du Salon de la Paix. (Dessins de Pierre Andrieu.)
de ces colonnes fameuses, bornes du monde, au-delà desquelles verdit l’immense Océan, aux solitudes inconnues. Le demi-dieu est assis dans une attitude de repos puissant, avec la tranquillité d’un héros qui n’a plus rien à faire, et dont la mission est accomplie.
Le Salon de la Paix a péri, avec l’Hôtel de Ville tout entier, dans l’incendie allumé par les insurgés de la Commune, le 24 mai 1871. La flamme a dévoré du même coup les esquisses de Delacroix, léguées par lui à son auxiliaire Andrieu, qui venait de les céder à la Ville, en 1869, pour le Musée Carnavalet en préparation. De médiocres gravures illustrant une Monographie de V Hôtel de Ville par Victor Calliat, parue en 1855, et de petits dessins exécutés par Andrieu pour un volume rétrospectif de Marins Vaclion sur V Ancien Plôtel de Ville, publié après sa destruction, sont, avec des copies d’après les esquisses de Delacroix par le même Andrieu, devenues, depuis son décès, la propriété de la municipalité parisienne, tout ce qu’il reste pour nous donner une idée d’un ensemble décoratif dont la perte ne saurait être trop déplorée. L’antipathie profonde, quoique paradoxale, du peintre de la Barricade de 1830 pour le désordre de la rue et la démagogie triomphante, coupable déjà de la destruction, en 1848, de son Richelieu du Palais-Ro}ml, ressemble à un pressentiment des nouvelles convulsions sociales appelées à anéantir, en même temps que son Justinien du Conseil d’Etat, ce bouquet d’œuvres consacrées à la célébration de la Paix. Que n’aurait-il ajouté, s’il avait vécu assez longtemps pour être témoin de ces sacrilèges l’atteignant dans ses œuvres vives, aux imprécations déjà lancées contre les utopistes férus de progrès, qu’il prenait à partie avec véhémence, à toute occasion ? Nous l’entendons, à tout bout de champ, apostropher ces rêveurs détestables et railler la vanité de leurs espoirs chimériques touchant l’amélioration de la condition humaine. « L’homme, écrit-il
un jour(0, fait des progrès en tous sens : il commande à la matière, c’est incontestable ; mais, il n’apprend pas à se commander à lui-même. Faites des chemins de fer et des télégraphes, traversez en un clin d’œil les terres et les mers ; mais, dirigez les passions comme vous dirigez les aérostats ! Abolissez surtout les passions mauvaises, qui, dans les cœurs, n’ont pas perdu leur empire détestable, en dépit des maximes libérales et fraternelles de l’époque ! Là est le problème du progrès, et même du véritable bonheur. »
Cette plume si sage est l’ennemie jurée des mauvais prophètes qui prônent la machine comme la libératrice de l’ouvrier. « O indignes philanthropes ! fait-elle encore. O philosophes sans cœur et sans imagination ! Vous croyez que l’homme est une machine comme vos machines ; vous le dégradez ’de ses droits les plus sacrés, sous prétexte de l’arracher à des travaux que vous affectez de regarder comme vils et qui sont la loi de son être, non pas seulement celle qui lui impose de créer lui-même ses ressources contre le besoin, mais celle qui l’élève en même temps à ses propres yeux et emploie d’une manière presque sacrée les courts moments qui lui sont accordés. O faiseurs de feuilletons, écrivains faiseurs de projets ! Au lieu de transformer le genre humain en un vil troupeau, laissez-lui son véritable héritage, l’attachement, le dévouement au sol (=) ! » L’artiste est effrayé de la société que la vapeur lui prépare. N’est-elle pas en train de bouleverser sa vieille France? Partout, elle bouscule villes et villages. « S’arrêtera-t-elle devant les églises et les cimetières?» L’église et le cimetière, pour cet esprit imbu de tradition, c’est l’essence même de la patrie. Non pas que la religion s’impose à lui d’une façon concrète. Mais des liens secrets et profonds
l’attachent à ce qui fut l’idéal de notre pays depuis des siècles. Les voûtes du saint lieu l’inclinent à la méditation ; et puis, que de spectacles suggestifs pour un peintre dans une église ! Suivez celui-là à Saint-Eustache, un dimanche que la fantaisie l’a poussé à y entrer à l’heure des vêpres, en sortant de son travail à l’Hôtel de Ville Ses yeux ravis s’attachent passionnément à ce qui se déroule devant eux. Ils ne se lassent pas de voir « passer et repasser tout le personnel de l’église, depuis l’éclopé donneur d’eau bénite, affublé comme un personnage de Rembrandt, jusqu’au curé dans son camail de chanoine et sa chape de cérémonie ». La musique berce son rêve et l’émotion est si intense qu’il proclame : « Cela m’a fait comprendre le plaisir qu’il y a d’être dévot. » Ne parlez pas à ce personnage là des griefs de la raison humaine contre des dogmes et des pratiques qui imposent de durs sacrifices à son orgueil. Ce fut, et c’est encore un lecteur assidu de Voltaire ainsi que de Diderot; mais, ce fils mûri du xviii® siècle et de l’Encyclopédie aperçoit dans le clocher du village un symbole pareil à celui que dressait devant ses yeux d’enfant la maison du vieux Corneille, restée debout au milieu de la terre natale.
Ce philosophe qui réagit contre son siècle et résiste au courant, ce quinquagénaire rebelle au ‘‘ progrès ” et à ses fallacieux mirages éprouve par moments un impérieux besoin d’isolement, qui le pousse à multiplier ses séjours aux champs. Plus que jamais, la campagne fait ses délices ; c’est le doux asile où il se recueille, et où sa pensée a pour compagnons ses plus chers souvenirs. Ecoutez comme il en parle (h.
En ouvrant la porte de l’atelier, le matin, je suis comme enivré par l’odeur qui s’exhale de toute cette verdure... De quels plaisirs n’est pas privé le citadin, le cancre d’employé ou d’avocat, qui ne respire que l’odeur
(1) Journal, tome II, p. 221.
(2) Journal, tome II, p. 216.
des paperasses ou de la boue de l’infâme Paris! Quelles compensations pour le paysan, pour l’homme des champs! Quel parfum que celui de cette terre mouillée, de ces arbres ! Cette forte odeur des bois, qu’elle est pénétrante, et qu’elle réveille toujours des souvenirs gracieux et purs, souvenirs du premier âge et des sentiments qui tiennent au fond de l’âme! O chers endroits où je vous ai vus, chers objets que je ne dois plus revoir, chers événements qui m’avez enchanté et qui êtes évanouis ! Que de fois cette vue de la verdure et cette délicieuse odeur des bois ont réveillé ces souvenirs, qui sont l’asile, le saint des saints où l’on se réfugie, si on peut, sur les ailes de l’âme, pour se tirer du souci de chaque jour !...
Cliamprosay a revu, pour la seconde fois de l’année, son hôte au mois d’octobre 1853. A son arrivée, il s’est écrié «avec Tancrède » :
Qu’avec ravissement je revois ce séjour!
Et, en rentrant dans son ermitage après un tour en forêt, en s’attablant tranquillement chez lui pour dîner, il a éprouvé un « sentiment délicieux de solitude et d’indépendance (') ». Plus de tâche ingrate, comme au printemps, pour lui faire racheter cet agrément par un pénible esclavage ; plus d’article à «prendre d’assaut ». C’est la peinture qui le possède. Il a apporté, pour l’achever à loisir, un Weislingen attaqué par tes gens de Gœt:{ de Berlichingen (Fig. qui reproduit, sous un aspect iné-
dit, un des sujets traités autrefois par lui en lithographie^). Les variations sur des thèmes familiers lui plaisent à tel point qu’il s’attaque ensuite, pour la troisième fois depuis quelques mois, au « Christ dans la Imrqiie (3) ». Et puis, toujours avec la même persévérance, qui repasse plusieurs fois par le même sillon pour le mieux approfondir, le voilà mettant en train une Sainte Anne (Fig. J^S), dans le même esprit que V Education
(1) Journal, tome II, p. 230.
(2) Journal, tome II, p. 244.
(3) Journal, tome II, p. 234.
de la Vierge peinte jadis à Nohant. L’éducatrice et sa jeune enfant se sont arrêtées sur un banc, au milieu d’une prairie qu’entourent de magnifiques ombrages. Ce paysage, Delacroix ne l’a pas inventé; il l’a vu et copié « à la lisière de la forêt, vers Draveil (') » {Fig. « Ce peu de nature prise sur le vif »
donne à son œuvre « un caractère » particulier, dont il se loue, comme aussi des ressources qu’il a tirées, pour les figures, de croquis d’après le modèle, faits autrefois à Nohant pour la première composition du même genre. Mais, ce n’est pas sans ajouter : « Il n’y a que ceux qui savent faire de l’effet en se passant du modèle qui puissent véritablement en tirer parti quand ils le consultent. » Et encore : « Il est plus important pour l’artiste de se rapprocher de l’idéal qu’il porte en lui, et qui lui est particulier, que de subir, même avec force, l’idéal passager que peut présenter la nature. » L’esthétique idéaliste de l’artiste tient à s’affirmer d’une façon positive : « Si, au milieu d’une composition idéale, vous intioduisez une partie faite avec grand soin d’après le modèle, et si vous le faites sans occasionner un désaccord complet, vous aurez accompli le plus grand des tours de force, accordé ce qui semble inconciliable. En quelque sorte, c’est l’introduction de la réalité au milieu d’un songe. Vous aurez réuni deux arts différents ; car l’art du peintre vraiment idéaliste est aussi différent de celui du froid copiste que la déclaration de Phèdre est éloignée de la lettre d’une grisette à son amant... b) »
La solitude donne à celui qui en jouit des loisirs pour analyser son art et lui-même à tout propos. 11 fait aussi de la philosophie, et s’applaudit de son lot dans la vie quand ses regards se portent sur le monde qui l’entoure. Le voilà, par un bel après-midi d’arrière-saison, étendu sous les peupliers de
(1) Journal, tome II, p. 235,
(2) Journal, tome II, p. 241.
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Hollande de son voisin Baÿvet, jaunis par l’automne, qui sont pour ses yeux « d’un charme inexprimable » (d. Il aperçoit, au loin, des élégants qui vont et viennent, dans de superbes calèches, sur la route de Soisy, « promenant leur désœuvrement chez leurs connaissances », pour « faire admirer leurs chevaux et leurs voitures » ou pour « prendre part à l’insipide conversation dont se contentent les gens du monde ». « Ils sortent de leurs demeures ; mais, ils ne peuvent pas se fuir eux-mêmes », prononce sa bouche, qui parle comme la sagesse antique ; et, développant sa critique : « C’est en eux que réside ce dégoût pour tout délassement véritable et l’implacable paresse qui les empêche de se créer de véritables plaisirs, » Pour lui, Delacroix, l’art suffit à remplir son existence, et nul autre souci ne l’embarrasse. L’âge, loin de ralentir son élan et son enthousiasme, donne à son effort joyeux quelque chose de plus mâle et de mieux assuré. Et il se remémore une parole de Chopin, répondant à sa crainte d’un refroidissement possible de son ardeur avec les années (=), « Vous jouirez de votre talent, disait ce jour-là le musicien, dans une sorte de sérénité, qui est un privilège rare, et qui vaut bien la recherche fiévreuse de la réputation. » Admirable prophétie, à qui chaque jour donne raison. Aussi bien, l’artiste n’a-t-il pas atteint ce point culminant où tous les regards sont tournés vers lui, et où il reçoit les hommages dûs à son talent ? C’est son ancien camarade de classe, le docteur Véron, qui réclame l’honneur d’insérer son portrait dans la galerie de souvenirs rétrospectifs qu’il s’apprête à publier, et qui lui demande, pour le guider, quelques notes d’autobiographie (3), C’est Dumas, qui vient le relancer un soir, à minuit, « un cahier de papier blanc à la main », et qui
(1) Journal, tome II, p. 262.
(2) Journal, tome II, p. 271.
(3) Journal, tome II, p. 225.
l’accable de questions sur le même objet (d. L’interviewé, qui a répondu sans se faire prier, a la surprise de se reconnaître dans une manière de « héros de roman » présenté par l’écrivain à ses lecteurs, et cette transformation, qui le fait sourire, attire en même temps sous sa plume une mélancolique allusion à ce que le temps a changé en lui h), « Il y a dix ans, écrit-il, j’aurais été l’embrasser pour cette amabilité : dans ce temps-là, je m’occupais beaucoup de l’opinion du beau sexe, opinion que je méprise entièrement aujourd’hui, non sans penser quelquefois à ce temps où tout d’elles me paraissait charme. Aujourd’hui, je ne leur en reconnais plus qu’un seul, et il n’est plus à mon usage. La raison, plus encore que l’âge, me tourne vers un autre point. Celui-là est le tyran qui domine tout le reste. »
L’aimable « tyran » qui lui mettait le pinceau entre les mains du matin au soir avait permis qu’il lui dérobât quelques instants pour solliciter encore par deux fois, en 1851 d’abord, puis au mois d’août 1853, les bonnes grâces de l’Institut. Mais, la compagnie éludait toujours ses avances. Contraint à se retirer des rangs l’année où il signait le plafond d' Apollon, il se voyait tout juste accorder la quatrième place sur la liste de la section à l’heure où le Salon de la Paix mettait son nom dans toutes les bouches. Son heure ne voulait pas sonner au cadran retardataire de la Coupole. Il l’attendait en travaillant et en cherchant à agrandir le champ de ses exploits. Le Luxembourg, où de nouveaux plafonds demandaient un décorateur, avait attiré ses vues. L’architecte lui semblait bien disposé. Malheureusement, l’affaire dépendait d’une commission, où ses partisans étaient combattus par d’énergiques adversaires. Ses collègues de la municipalité parisienne eux-mêmes
(1) Journal, tome II, p. 280.
(2) Journal, tome II, p. 289.
ne lui apparaissaient pas tous comme des alliés acquis à sa cause. Une lettre adressée par lui à mon grand-père, au début de 1854, avait pour but d’intéresser, par l’intermédiaire de cet ami, son collègue Amédée Thayer à ses aspirations, et d’en faire un de ses soutiens au sein de la fameuse commission, dont le personnage faisait partie. Voici le billet, jusqu’ici inédit.
Cher Monsieur,
Vous seriez bien aimable, si vous en trouvez l’occasion, de reprendre avec Amédée Thayer la conversation que vous avez eue l’autre jour; mais, au point de vue des nouveaux plafonds qu’il y a à faire au Luxembourg, et pour l’un desquels l’architecte me préfère aux autres artistes. Il se fonde sur la coupole que j’ai déjà exécutée dans le même endroit. La commission, dont Thayer fait partie, incline à en charger des artistes de l’école d’Ingres : or, l’architecture dont il s’agit est entièrement dans un caractère opposé à celui de cette école, c’est-à-dire dans le style de Louis XIV, trèsorné, très chargé, et qui demande une peinture analogue à celle que j’ai faite dans la galerie d’Apollon.
Je ne puis assez vous remercier, cher Monsieur, de l’aimable empressement avec lequel vous m’avez parlé de l’article de Gautier. J’y vois avec reconnaissance l’amitié que vous avez pour moi : ce qui me flatte encore plus que l’estime que vous avez pour ma peinture.
Recevez la nouvelle assurance de mon affection et de mon dévouement.
Eug. Delacroix.
L’article de Gautier dont il est ici question, c’est celui du Moniteur sur le Salon de la Paix. Tous les amis, tous les admirateurs de Delacroix, unanimes à se réjouir de ce nouveau triomphe de son génie décoratif, étaient intéressés à voir s’ouvrir devant celui-ci un nouveau champ d’action. Ceux qui étaient à même de le servir s’employèrent assurément de leur mieux pour faire réussir les démarches du peintre. Mais, plafond d'Apollon ne devait pas avoir son frère au Luxembourg :
le destin avait décidé le contraire. Aussi bien, le monde impérial ne fournissait pas à l’artiste l’équivalent de Ttiiers ou de Charles Blanc. Le comte Emilien de Nieuwerkerke, récemment promu par la faveur du souverain à la direction des Beaux- Arts, appréciait, dit-on, Delacroix comme homme et comme causeur ; son art le laissait froid. Adieu donc les sourires du pouvoir. Mais, qu’importe ? L’heure du triomphe approche. Sans autre appui que son mérite, celui qui fut l’enfant gâté de la monarchie de 1830, et que la nouvelle Administration n’apprécie pas avec autant de sagacité, va recueillir, malgré tout, aux yeux du monde entier, la palme dont la France s’apprête à gratifier l’élite de ses enfants.