‹ Delacroix, raconté par lui-mêmeChapitre 1 sur 18 · AMAN -JEAN · texte numérisé non relu

AMAN -JEAN

Commencées et terminées pendant des jours d' angoisse^ ces pages avaient besoin^ pour être écrites, du chaleureux encouragement d'un ami. Celui à gui elles sont dédiées fut ce conseiller efficace. Nous devisions, l'été dernier, sous les ombrages de son jardin de Château -Thierry ^ et notre causerie, assombrie par les transes où nous plongeaient les dangers suspendus sur nos fils dans les tranchées, avait pour lugubre accompagnement le grondement incessant du canon. Je lui parlais du livre dont les matériaux étaient prêts et attendaient toujours leur mise en œuvre depuis un an que mes pensées étaient ailleurs. Je lui confiais mes hésitations à attaquer en pleine tourmente cette besogne préparée pour des jours plus sereins. Mon entreprise ne tenait-elle pas du passe-temps frivole d'un dillettante? Au contraire, fit la voix généreuse, s'animant pour m'animer. Marche:^, cher ami. L'heure est à Delacroix. C'est la figure vivante de la France que nous aimons. C'est bien travailler que de le faire connaître à cette jeunesse qui se bat pour la patrie . Votre livre est celui qu'il lui faut lorsque, la délivrance opérée, elle rentrera, laborieuse, dans ses foyers . >>

me suis laissé aisément convaincre . J' ai pris la plume comme j'eusse saisi tin fusil. Tandis qu'en Artois et en

lO

Champagne dans la boue ou sous les rayons cuisants du soleil, celui qui a hérité de ma vigueur auj ourdlnii défaillante combattait pour la défense du sol des aïeux, j'ai servi modestement mon pays en ni instituant V interprète d'un barde héroïque. Donner la parole à Delacroix en cet instant tragique de notre histoire, n est-ce pas déchaîner le souffle d' une nouvelle Marseillaise sur les bataillons frémissants de nos enfants en armes ?

L'homme n a connu de la guerre que les lauriers : Waterloo même ne ternissait point pour lui l'épopée dont son enfance avait été bercée. Son pinceau s'enivra it de mêlées sa nglantes et de valeureux coups d'épée. A son appel, Saint-Louis et le Téméraire, le roi fean et le comte Baudouin ont brandi leurs estocs, et leurs O ri f animes se sont agités dans le vent. Les guerriers se provoquent et la mort fait son œuvre. Mais, le cœur qui les met en branle bat des plus sublimes élans. Vengeur de la Grèce expirante, il arme la Liberté et lui fait arborer le drapeau de la Révolution sur les barricades de juillet. Il brûle pour les nobles causes et fétrit toutes les oppressions. Le Palais- Bourbon est T infamant pilori d'Attila et de ses hordes dévastatrices, honteusement opposées à la sainte mission d'Orphée apportant aux premières familles humaines les bienfaits de la civilisaAion et des arts.

L' antithèse prend, dans le moment que nous vivons, une actualité saisissante . A la considérer , on devine de quel œil Delacroix eût assisté aux événements de l'heure présente. En dépit de ses tendances de jeunesse à V exotisme, ce fis de Champenois, né dans la banlieue parisienne, appartenait de toutes ses fibres ci la lignée de ses ascendants . C' était un Français pur sang ; un frère cadet de notre grand Racine, dont son art se réclamait, et qu'il prônait comme un ancêtre du romantisme, faute d'avoir pu se faire accepter lui-même comme un

classiqtie. La brutale agression dont nous souffrons et les ruines accumulées sur notre terre meurtrie V auraient fait pleurer de rage. C'est pourquoi sa voix est honne à entendre. Quand elle aura le loisir d'y prêter l'oreille, la génération dont la France de demain sera faite apprendra d'elle de salutaires leçons. Car elle prêche le désintéressement des biens périssables ainsi que le culte de cette étoile si pure qui rayonne au firmament, et dont le nom est la gloire. Elle prêche le travail pour lui-même et comme la fin pour laquelle l'homme est créé. Notre pays a besoin d'écouter cette voix-là.

5 décembre 191 à-

Page 1