ORIGINES ET DÉBUTS. — LA BARQUE DU DANTE
C’était en 1798 : le Directoire conduisait la France lasse de la Révolution à l’Empire. Les fonctionnaires arrivistes de l’ancien régime, régicides de la veille, étaient promus ministres ou ambassadeurs et, fatigués d’ambition assouvie, se sentaient mûrs pour servir le despotisme d’un Bonaparte. Tel était le cas du fils aîné de Claude Delacroix, ancien régisseur des comtes de B.elval au pays d’Argonne. Après avoir assisté Turgot comme secrétaire dans l’intendance de Limoges, puis comme premier commis à la Marine et au Contrôle Général, ce personnage avait été surpris par l’ouragan déchaîné contre la monarchie dans la paisible situation de maire en la justice royale de Contault, bourg voisin de Givry, le village où il avait vu le jour. Charles Delacroix, pour ce dénommé Delacroix de Contault, devenu d’abord administrateur du
département de la Marne à sa création, avait été élu membre de la Convention Nationale par ce même département, le 3 septembre 1792. Il y avait voté la mort du roi, sans sursis ni appel. Entré ensuite au Conseil des Anciens, il s’était vu gratifié du portefeuille des Relations Extérieures, qu’il avait tenu pendant un an et demi. Il venait de le céder, le 15 août 1797, à son illustre collègue Talleyrand, qui l’avait fait charger, en échange, d’un poste diplomatique. Charles Delacroix était ministre de la République Française auprès de celle Batave lorsque, le 26 avril 1798 ou, pour parler comme l’Etat-Civil, le 7 floréal an VI, son épouse, résidant alors à Charenton- Saint-Maurice, arrondissement de Sceaux, mettait au monde, en l’absence de son mari, un fils qui, présenté le lendemain à la mairie du lieu, y était inscrit sous la triple appellation prénominale de Ferdinand-Victor-Eugène.
La mère de cet enfant, dont la demeure natale (Fig. i) existe encore et porte actuellement le n° 2 de la rue de Paris, à Saint-Maurice, s’appelait Victoire Œben. C’était la fille de Jean-François Œben, à sa naissance ébéniste du roi, établi à à Paris, dans l’enclos de l’Arsenal. Mariée en 1778, elle avait donné précédemment à son mari trois autres enfants, dont deux déjà grands : un premier fils, Charles, né à Paris, en 1779, alors sous-lieutenant au 9® régiment de chasseurs à cheval ; une fille, Henriette, d’un an plus jeune, qui épousait précisément en 1798 Raymond de Verninac-Saint-Maur, récemment rappelé sur sa demande du poste d’ambassadeur près de la Porte, et, enfin, un second fils, Henri, né, lui, en 1784; ce qui en faisait, à l’époque en question, un gamin de quatorze ans. Eugène devait être le dernier enfant de ses parents. Les témoins dénommés dans son acte de naissance sont « le citoyen Jean-Henry Riesener, beau-père de la citoyenne Œben, le citoyen Ferdinand-Pierre-Marie Guillemardet, législateur, âgé de trente-trois
ans, et la citoyenne Adélaïde-Denise Œben, âgée de trente ans, domiciliés à Paris ». Cette dernière était la sœur cadette de M"*® Charles Delacroix : elle avait épousé un sieur Charles Pascot, qui, d’abord négociant, fut plus tard intendant de la duchesse de Bourbon. Le citoyen Ferdinand Guillemardet était un collègue de l’ancien conventionnel. Jeune médecin d’Autun en 1789, il avait représenté le département de Saôneet-Loire à la Convention, et il allait bientôt devenir, lui aussi, ambassadeur comme son ami ; il devait partir, en cette même année 1798, pour l’Espagne et tenter le pinceau de Goya, qui a fait de lui un superbe portrait, aujourd’hui au Louvre. Quant à Jean-Henry Riesener, c’était le beau-père de l’accouchée. Il avait épousé en secondes noces la femme de l’ébéniste Œben, devenue veuve en 1765. Ébéniste lui-même par tradition de famille, il avait travaillé, comme Œben, pour la cour, et ses œuvres jouissaient d’un renom mérité. Il avait eu, en 1767, un fils nommé Henri-François Riesener, de neuf ans plus jeune que sa demi-sœur Delacroix, qui s’était adonné à la peinture, avait fréquenté avec succès l’atelier de Vincent ainsi que celui de David, et peignait avec une réelle distinction le portrait tant en miniature qu’à l’huile. Ainsi, l’art et la diplomatie se donnaient la main auprès du berceau du nouveau-né.
Il est impossible de passer sous silence les dires d’après lesquels la naissance d’Eugène Delacroix serait imputable à une faiblesse de sa mère pour Talleyrand, Mais, rien n’est moins sérieusement fondé que cette assertion, à l’appui de laquelle on a invoqué l’absence opportune du représentant de la République en Hollande, en même temps qu’un état maladif de nature à paralyser chez lui les facultés génitales. D’ailleurs, point n’était besoin de l’intervention du futur prince de Bénévent dans le ménage de son collègue pour que cet enfant, dont les traits offraient à coup sûr une ressemblance
inquiétante avec le trop fameux personnage, sentît couler dans ses veines le sang d’un parfait diplomate. Charles Delacroix appartenait à cette race d’habiles gens qui savent utiliser les circonstances au profit de leur fortune sans se laisser embarrasser par de vains scrupules de conscience. L’Empire en fit un préfet et ne semble pas avoir eu sujet de s’en repentir. Il occupa successivement le poste de Marseille, puis celui de Bordeaux, où la mort arrêta sa carrière le 26 août 1805. Son gendre Verninac, pourvu d’abord par Bonaparte de la préfecture du Rhône, partait ensuite, en 1802, comme ministre plénipotentiaire, pour la Suisse ; mais, il était d’essence moins malléable que son beau-père. Il perdait bientôt la faveur du maître et tombait en disgrâce jusqu’à la chute de Napoléon. Son séjour à Lyon en qualité d’administrateur départemental fut sans doute l’origine des relations de la famille avec le sculpteur Chinard, qui, après avoir reproduit les traits de M“® de Verninac, exécuta deux médaillons d’après son père et sa mère (Fig. 2 et g). La fille unique de Charles Delacroix était, au moment de son mariage, une ravissante créature, propre à inspirer les artistes, et David a fait d’elle, à son tour, un portrait daté de 1799, où la grâce du modèle rivalise avec l’art du peintre et concourt au parfait enchantement des yeux appelés à le contempler (Fig. En face de cette beauté si fraîche, que la nature a doté de tant de charmes, on se demande quelles convenances mystérieuses, issues sans doute de la politique et de la diplomatie, avaient pu précipiter ces dix-neuf ans et leur candeur juvénile entre les bras d’un mari touchant déjà à la quarantaine. J’ai déjà dit que Charles Delacroix ne péchait point par les concessions au sentiment.
Par exemple, il s’acquitta de sa tâche administrative avec une exactitude à laquelle son fils Eugène s’attachait à rendre hommage. C’est de celui-ci même que nous tenons le peu que
Fig.
Maison natale d’Eugène Delacroix.
Fig. 2 et 3
Charles Delacroix et Victoire Œhen, son épouse, par Chinard de Lyon.
4- — Hcnrieite Delacroix^ épouse de Raymond de Verninac-Saint-Maur, par Da\ id (1799).
Fig- 5- — Saint-Sylvestre de 1817.
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nous savons de ses jeunes années, antérieures au décès de l’homme dont il portait le nom. Piron, l’auteur anonyme du premier monument posthume consacré à son souvenir, emprunte ces renseignements à « un livre de notes écrit de sa main », dont la rédaction paraît avoir eu pour objet de satisfaire à la curiosité engendrée sur le tard par la notoriété de sa personne et la célébrité de son talent. Voici le morceau.
Mon père, vers l’époque de la paix d’Amiens, et avant de venir à Bordeaux, avait été préfet de Marseille, où son nom est encore honoré à cause du bien qu’il y a fait. 11 m’arriva là, et je crois dans moins d’une année, une suite d’épreuves singulières, dont la moindre eût suffi à emporter de ce monde, où je ne faisais que paraître, un être plus frêle que moi. Je fus successivement brûlé dans mon lit, noyé dans le port de Marseille, empoisonné avec du vert de gris, pendu par le cou à une vraie corde et presque étranglé par une grappe de raisin, c’est-à-dire par le bois de la grappe, accident dont la présence d’esprit de ma mère me sauva par miracle. Je vous dis cela, à vous, — {c’est à Alexandre Dumas ou au docteur Véron que l'histoire s’adresse -, car l'un et l'autre Vont reproduite en la commentant) — parce que, assurément, cela démontre que la Providence avait des vues sur moi, et que je ne devais pas manquer d’arriver à être, à soixante ans au moins, membre de la quatrième classe de l’Institut (û.
La famille Delacroix séjourna à Marseille du 20 germinal an VIII (10 avril 1800) au 3 floréal an XI (23 avril 1803) ; à Bordeaux depuis cette dernière date jusqu’à la mort de son chef. Quelques griffonnages sur un agenda de l’an XII, expédié par Eugène à son frère Henri avec quelques mots de tendresse fraternelle, ne sauraient passer pour un indice sérieux de vocation artistique. Toutefois, le personnage atteste lui-’même ses dispositions précoces pour l’art envisagé dans ses formes diverses, et on lit sous sa plume :
(i) Eugène Delacroix, sa vie et ses œuvres. Paris, Claye édit., 1865, p. 38.
J’ai eu de très bonne heure un très grand goût pour le dessin et pour la musique. Un vieux musicien, qui était organiste de la cathédrale de Bordeaux, où mon père était préfet, donnait des leçons à ma sœur. Pendant que je faisais mes gambades dans le salon où ces leçons se donnaient, ce brave homme, qui d’ailleurs avait beaucoup de mérite et avait, par parenthèse, été l’ami de Mozart, remarquait que j’accompagnais le chœur avec des basses et des agréments de ma façon, dont il admirait la justesse et qui annonçaient une véritable aptitude musicale. 11 tourmenta ma mère pour qu’elle fît de moi un musicien (0.
Le vieil organiste ne fut pas écouté. D’ailleurs, le père mort, M'"® Delacroix et son Eugène quittaient Bordeaux et s’en retournaient à Paris. Deux ans plus tard, en 1807, l’enfant, qui avait atteint sa neuvième année, entrait comme interne au lycée impérial, la maison universitaire qui s’appelle aujourd’hui Louis-le-Grand. Il avait du goût pour l’étude et profita de ses classes. Piron, qui fut son condisciple, l’atteste dans les termes suivants.
Malgré les brèches nombreuses que la mort a faites parmi nous, il existe encore plusieurs camarades d’études de Delacroix ; ils pourraient certifier que c’était un bon écolier, suffisamment appliqué, sinon très studieux, mais raisonnable et réfléchi. Il ne se livrait pas volontiers aux exercices du corps ; il n’était pas des plus forts aux barres et à la balle ; mais, il étudiait, lisait assidûment, si bien que, lorsque les événements de 1814 et de 1815 arrivèrent et vinrent troubler les études au lycée impérial comme beaucoup d’autres choses, il ne se trouva pas trop distancé, et il put reprendre à Louis-le-Grand une place raisonnable dans les classes supérieures. Alors, il se mit à étudier avec un grand intérêt les auteurs anciens, et l’amour de ces auteurs favoris ne l’a jamais quitté depuis... Voici ce qu’il dit dans le cahier où j’ai trouvé le récit de son enfance ;
« J’ai fait mes études honorablement. J’étais un de ces bons élèves « qui comprenaient tout ce qu’il faut comprendre et qui retiraient le vrai « fruit des études, sans être de ces écoliers modèles qui font renchérir les « lauriers à toutes les distributions de prix.... Je connais les anciens.
(i) Eugène Delacroix, sa vie et ses œuvres, p. 39.
« c’est-à-dire que j’ai appris à les mettre au-dessus de tout. C’est le « meilleur résultat d’une bonne éducation. Je m’en applaudis d’autant « plus que les modernes, enchantés d’eux-mêmes, négligent ces augustes « exemples et de toute intelligence et de toute vertu. Il est à la honte de « notre temps que la ville et le gouvernement maintiennent et encouragent « des collèges où l’on pose en principe que l’on peut se passer de l’étude « des langues anciennes (0. »
Rien ne peint mieux l’homme et son goût pour la haute culture que cette protestation véhémente contre le délaissement des études classiques, considérées comme la base d’une éducation raffinée. C’est un fervent de la tradition humaniste qui se révèle dès la première heure dans cet adolescent. Aussi bien, au foyer d’un père qui avait débuté dans la vie, après de solides études, par le professorat au collège de Rodez, l’enfant jre pouvait manquer d’apprendre, dès le jeune âge, les vertus bienfaisantes des humanités. Les années de collège comptent, comme les autres, dans cette existence parfaitement ordonnée par la Providence, où pas une minute ne devait être perdue. En outre de la manne scolaire, le lycée lui fournissait le trésor inestimable de l’amitié. Félix Guillemardet, un des fils de l’ami de son père, devenu son condisciple, formait avec lui une solide intimité, où les deux jeunes gens en admettaient un troisième, nommé Jean-Baptiste Pierret. Delacroix commençait aussi des liaisons durables avec ses camarades Piron et Frédéric Leblond. D’autres, tels que le fameux docteur Véron, l’auteur des Mémoires d' un Bourgeois de Paris, et le critique Philarète Chasles, ne conservèrent avec lui que des relations occasionnelles. Cependant, l’un et l’autre se plurent à évoquer, sur le tard, les souvenirs que leur suggérait sa rencontre dès les premiers pas dans la vie. Voici comment Philarète Chasles dépeint son compagnon d’études, (û
(1) Eugène Delacroix, sa vie et ses œuvres, p. 39.
(2) Philarète Chasles. Mémoires. Edition Charpentier 1877, tome V, p. 329.
J’étais au lycée avec ce garçon olivâtre de front, à l’œil qui fulgurait, à la face mobile, aux joues creusées de bonne heure et à la bouche délicieusement moqueuse. 11 était mince, élégant de taille, et ses cheveux noirs, abondants et crépus, trahissaient une éclosion méridionale. (Beau diagnostic, en vérité l Méridional, parce que fils d'un préfet de Marseille ?) Eugène couvrait ses cahiers de dessins et de bonshommes. Le vrai talent est chose tellement innée et spontanée que, dès sa huitième et neuvième année, cet artiste merveilleux reproduisait les attitudes, inventait les raccourcis, dessinait et variait tous les contours, poursuivant, torturant, multipliant la forme sous tous les aspects avec une obstination semblable à de la fureur... Tout était véhément chez Delacroix, même son amitié, qu’il m’a conservée jusqu’à sa mort.
Ces lignes rétrospectives ont leur prix ; car elles attestent les dispositions natives de l’enfant pour l’art auxquelles ses études volontaires et raisonnées devaient donner un si fécond développement. Delacroix était doué. Il avait reçu du ciel l’heureuse faculté de traduire d’instinct les formes en mouvement : la vie coulait de ses doigts armés d’un crayon. Parlant des premières velléités artistiques de celui avec qui il fut intime, son cousin Léon Riesener a dit (d :
...Déjà sa tendance était tracée; car je connais dans ses cartons des compositions représentant la Saint-Barthélemy et des sujets analogues, où les assassins tâtent du doigt la finesse de leur pointe avec les expressions terribles et profondes qui sont le tempérament de sa peinture.
Riesener ajoute :
Un sculpteur italien, qui modelait le médaillon de son père, lui fit une grande impression. (Riesener prenait-il Chinard pour un Italien ?)... Puis, l’atelier de mon père, son oncle, qu’il vit plusieurs fois peignant. Ce fut mon père qui lui conseilla l’atelier de M. Guérin.
Avant même de songer sérieusement à s’adonner au métier de peintre, le jeune homme, encore sur les bancs du collège, rêvait de tirer d’agréables distractions de ses facilités naturelles
(i) Notes publiées par Philippe Burty en tête de la 2® édition des Lettres cV Eugène Delacroix Paris, 1880, tome I, p. xx.
pour le dessin. Pour se perfectionner, il envisageait la possibilité de se mettre quelque temps à l’école chez Gérard, avec lequel une lettre adressée à un certain Jules Allard, son camarade en ce temps-là, nous apprend que sa famille et lui entretenaient des relations. Dans cette lettre, datée après réception par son destinataire du 5 août 1813, il dit (û ;
J’ai été ce matin chez M. Gérard lui faire mes adieux. J’y ai admiré les beaux tableaux qu’il exposera aux curieux le Salon prochain. J’ai du regret de ne pouvoir, cette année, étudier chez lui ; mais, quand je ne serai plus à ce lycée, je veux y passer quelque temps, pour avoir au moins un petit talent d’amateur...
Ce billet est d’un écolier qui part en vacances. Le jeune homme ajoute en post-scriptum : «Adresse-moi tes lettres à Valmont (Seine-Inférieure).» Voilà un nom à retenir, car ce lieu de villégiature a joué un rôle capital dans l’orientation romantique du futur artiste et, probablement, aussi dans le choix définitif de sa carrière. Valmont était une belle propriété sise aux environs de Fécamp, où Delacroix était reçu par ses cousins Bataille, les descendants d’une sœur de son père. Le père Bataille s’était rendu acquéreur de ce bien, composé d’un ancien bâtiment abbatial du xviii® siècle planté au milieu d’un vaste domaine, dont le dénûment des précédents propriétaires avait causé l’abandon. Il avait réparé l’habitation et doté le parc de poétiques ombrages. A côté de la maison se dressaient les ruines d’une église, magnifiquement décorée par la Renaissance de sculptures et de vitraux, où les seigneurs d’Estouteville, insignes bienfaiteurs de l’abbaye, avaient fait élever deux admirables monuments supportant l’image funéraire de leurs ascendants.
(i) Lettres d'Eugène Delacroix, 2' édition, Charpentier, édit., 1880, tome I, p. 8. (C’est à la dernière édition, en deux volumes in-12, de la publication à laquelle Ph. Burty a attaché son nom que se réfèrent toutes nos citations.)
En 1813, Auguste Bataille, qui avait été attaché en qualité d’officier d’état-major au prince Eugène, et qui l’avait suivi jusqu’en Russie, revenait dans ses foyers avec les pieds gelés. Delacroix vibrait au récit des prouesses de son vaillant cousin. Mais, à Valmont, le passé parlait à son esprit une langue plus émouvante encore que le présent. A cet égard, voici une lettre adressée par le collégien à un camarade nommé Félix Louvet (d, qui contient des détails fort édifiants sur cette âme en train de s’ouvrir au romantisme, tout en restant prisonnière de certains préjugés de l’esprit classique contre le moyen-âge et son art encore méconnu.
Le 10 janvier 1814.
... (Avant les dernières vacances), j’avais peu de goût pour tout ce qui n’était pas Paris. Habitué depuis longtemps à n’habiter que lui, les amusements que j’y trouvais ne me laissaient pas soupçonner que j’en pusse avoir d’autres, éloigné de ses murs. Je m’étais bien trompé; car, comme je te l’ai déjà dit, outre le plaisir de voir la mer, qui en fut un réel pour moi, et dont je n’avais pas joui depuis longtemps, une foule d’agréments me récompensèrent, à mon hermitage de Valmont, de ceux que je croyais avoir perdus en quittant Paris. J’ai, de plus, visité plusieurs villes que je ne connaissais pas encore. Rouen, entre autres, est une ville fort grande, mais peu abondante en monuments fameux. Il est vrai que quelques églises, et surtout la cathédrale, par la hardiesse de leurs belles voûtes gothiques et l’élévation prodigieuse de leurs tours chargées à l’extérieur comme à l’intérieur d’une foule d’ornements et d’arabesques que nos pères se plaisaient à prodiguer, mais qui ne valaient certainement pas la noble simplicité de l’architecture grecque et romaine, m’ont causé quelque surprise. Mais, un monument plus digne de fixer les regards des curieux, c’est l’humble chaumière où est né le grand Corneille. Les habitants de Rouen s’en font un orgueil. J’entends les habitants un peu au-dessus du commun ; car les habitants passent devant cette maison sans trop se soucier de ce que signifie l’inscription qui y est gravée en lettres
(i) Lettre inédite copiée par Ph. Burty en vue d’une nouvelle édition de la correspondance d’Eugène Delacroix.
d’or; et, quelque jour, quelque possesseur ignorant la fera démolir sans s’en inquiéter beaucoup davantage. Mais, enfin, je l’ai vue, et cela m’a fait un véritable plaisir. J’ai encore visité plusieurs autres villes telles que le Havre, Fécamp, et quelques autres, qui, très rapprochées de l’endroit que j’habitais, me mettaient à portée d’y faire quelques incursions.
Nous étions chez un de nos cousins, dans une terre charmante. C’était lui-même qui s’était créé son jardin. La maison est une ancienne abbaye de Bénédictins, qui, comme tu le penses bien, n’est pas peu romanesque. De grands corridors, dont on voyait à peine le bout, de petits escaliers où on ne pouvait passer deux de front et, surtout, l’antique église à moitié ruinée et où se trouvaient des lambeaux de grandes fenêtres gothiques à obscurs vitraux, des caveaux où se trouvaient les fondateurs de l’abbaye, tous ces objets m’inspiraient une foule d’idées tout à fait romantiques. La nuit, le vent sifflait au travers des croisées mal jointes, et les chouettes, s’introduisant par l’église, venaient nous réveiller. Mais, toutes ces choses, qui seraient des désagréments pour bien des personnes, étaient pleines de charmes pour moi. J’aimais beaucoup à me promener seul, en rêvant, parmi les ruines de cette église silencieuse, et dont les murs sonores répétaient jusqu’au bruit de mes pas. Je ne crois pas cependant que j’eusse pu y trouver le soir le même agrément ; car, n’étant pas très brave de mon naturel, bien qu’il n’y ait aucun danger à craindre, je n’aurais pas été fort disposé à aller y réfléchir. J’avais aussi de la société tous les soirs; enfin, j’étais le plus heureux des hommes.
Un an après cette bienheureuse villégiature, Delacroix perdait sa mère, qui mourait, à cinquante-six ans, le 3 septembre 1814. Jusque-là, sa vie s’était passée à ses côtés.
Delacroix habitait rue de Bourgogne, « au premier étage d’une des maisons qui font face au bureau de poste du Palais- Bourbon ». Léon Riesener a dépeint le pauvre Eugène le jour des obsèques de celle dont la disparition le rendait orphelin, « regardant machinalement au travers de la vitre les apprêts funéraires » et « se reprochant de ne pas trouver dans son cœur des sanglots à la hauteur d’un tel malheur ». Puis, tout d’un coup, « il voit s’arrêter sous les fenêtres une pauvre femme
habituée à y recevoir régulièrement quelque aumône ». Cette vue le bouleverse et lui arrache des sanglots. « Il pleure et se désespère jusqu’à inquiéter sa sœur et ceux qui étaient présents. » C’est pitié pour un cœur tendre de se voir jeté seul dans la vie à seize ans. « Delacroix, dit encore son cousin, quitta l’appartement maternel pour mener la vie d’étudiant. » Sa mère emportait avec elle sa plus chère affection. Il se sentait, je crois, peu d’attirance pour sa sœur et son beau-frère. Quant à ses frères, l’armée les lui avait arrachés. Henri, le plus jeune, à peine entré dans la carrière par un engagement volontaire, avait été fauché par un boulet, au sortir des bras de son aîné, rencontré par hasard sur le champ de bataille de Friedland, le 14 juin 1807. Charles, que le prince Eugène avait eu, comme son cousin Bataille, pour officier d’ordonnance, était général et baron de l’Empire ; mais, la chute de Napoléon allait précipiter sa retraite. Nous le retrouverons, par la suite, en proie à une oisiveté prématurée et sans honneur.
Au milieu de la triste solitude où la destinée l’avait plongée, l’âme ardente de l’orphelin trouva son aliment et sa vie dans l’art en même temps que dans l’amitié. Ses études scolaires achevées, il entrait, sur la présentation de son onde Henri Riesener, dans l’atelier de Pierre Guérin. Le 23 mars 1816, le nom d’Eugène Delacroix était inscrit sur les registres de l’École des Beaux-Arts. La même année, il faisait la rencontre d’un personnage destiné à jouer un rôle de premier plan dans son existence et à partager son affection chaudement démonstrative avec le bien-aimé Pierre! et le non moins cher Guillemardet. C’était un jeune plumitif, doué d’un goût très vif pour la peinture, qui répondait au nom de Raymond Soulier. Soulier, dont il avait fait la connaissance par l’intermédiaire d’un certain Horace Raisson, arrivait d’Angleterre, où il avait été élevé par suite de l’émigration de son père. Il
habitait alors « dans une humble chambrette, la plus haute de la place Vendôme, à l’hôtel du Domaine Extraordinaire, où il était surnuméraire et secrétaire de l’intendant, le marquis de La Maisonfort », Il s’efforçait d’ajouter quelque chose à ses médiocres appointements en donnant des leçons d’anglais, et il comptait parmi ses élèves l’académicien Andrieux. Delacroix en fut un autre. Soulier devint aussi son professeur d’aquarelle. Ce procédé de peinture était encore presque inconnu en France. Les Anglais y excellaient, et le jeune bureaucrate en tenait les secrets d’un des maîtres de l’art, Copley Fielding. Le besoin de vivre contraignait parfois les talents tant soit peu faméliques des deux jeunes gens à chercher quelques profits occasionnels dans des travaux rien moins qu’artistiques. Il leur arrivait d’exécuter « des dessins de machines pour joindre aux brevets d’invention ». Soulier s’acquittait du dessin linéaire et Delacroix se réservait le lavis. Interrogé plus tard par Burty sur ces travaux mercenaires, l’ami et le confident du grand peintre répondait : «Tout cela avait un certain éclat. Mais, si jamais on a voulu exécuter nos plans, certes les machines n’ont pas fonctionné. Que d’engrenages oubliés, » Soulier ajoutait : « Lorsque je portai à Eugène le prix de son travail, il était juché, dans le grand Salon du Louvre, au haut d’une immense échelle, copiant des têtes dans les Noces de Cana de Paul Véronèse. C’est, je crois, le premier argent qu’il ait gagné avec son pinceau, en imitant le bois, le fer, et en lavant tout cela à l’aquarelle. Nous étions fort joyeux d’avoir gagné douze louis en nous amusant dans ma petite chambre et en plaignant les pauvres gens appelés à exécuter nos dessins ('). »
La mort de Delacroix jetait ses enfants dans un grand désarroi financier. Son mari avait engagé une spéculation
(i) Lettres, tome I, p. 33.
hasardeuse en achetant un grand domaine forestier sans disposer des fonds nécessaires à cette acquisition, et en contractant d’onéreux emprunts pour faire face à sa dette. Aucun des héritiers ne fut à même de tirer au clair la situation. Eugène était trop jeune. Le général et son beau-frère Verninac ne s’entendaient point. La chicane saisit la proie qui s’offrait à elle. De longs procès s’engagèrent, où tous les biens de la famille s’engloutirent. Delacroix disait, avec un sourire philosophique, que, de la très belle fortune de ses parents, après toutes ces vicissitudes, il ne lui était rien resté que « deux couverts d’argent et un pot à l’eau en porcelaine dorée». Cette boutade ne doit pas être prise au pied de la lettre. Mais, il n’est pas moins avéré que le jeune peintre et les siens tombaient peu à peu dans une condition pécuniaire fort précaire. L’art consola son nouvel adepte de la perte de son bien. Eugène habitait avec sa sœur; mais, il se distrayait par de fréquentes visites à ses amis. Le 31 décembre 1817, il s’assied au foyer de son condisciple J. -B. Pierret. Le frère de Pierret est avec eux ainsi que Félix Guillemardet, et les quatre amis passent ensemble, en devisant gaiement au coin de Pâtre, la soirée de la Saint-Sylvestre, la dernière de l’année qui finit. Le peintre en consacre le souvenir par un dessin jeté sur un album, que son hôte conservera précieusement (Fig. y), et qui s’ouvrira encore maintes fois à pareille date, pour en recevoir d’autres du même genre.
Pierret a du goût, lui aussi, pour le dessin; mais il s’est vu obligé d’aliéner sa liberté. Il s’est engagé comme secrétaire chez le poète Baour-Lormian, et ses occupations ne lui laissent point le loisir de fréquenter un atelier. Delacroix s’en désole; son affection voudrait rompre les entraves du scribe malgré lui et l’entraîner pour de bon dans son sillage. Pierret est le confident intime de ses dix-neuf ans ardents de flamme amoureuse, et
c’est à lui qu’il raconte ses entreprises sur une jeune Anglaise logée sous le même toit que lui et attachée au service de sa sœur. Lorsque son cœur bat trop fort, le soupirant se jette sur sa plume et expédie à son camarade un billet comme celui-ci (0.
Il décembre 1817.
... Je ne sais comment ça se fait : je suis toujours sur l’escalier et, toute la journée, je descends dans la cour pour remonter et pour redescendre. Certain bruit de porte, que tu connais, retentit à tout moment à mon oreille, et souvent j’entends quand rien ne retentit... Je ne veux pas me rendre intéressant et te dire que je n’ai qu’une seule idée. J’en ai d’autres; mais, elles me ramènent toujours à une qui les colore toutes, et qui me tient dans une douce moiteur d’âme, tantôt chaleur, tantôt frisson... Quand je lis, les caractères se brouillent... Je me lève et je me promène, et je décroche ma guitare, et je suis sur l’escalier ma guitare à la main... Franchement, aussi, cela vaut la peine. Les petits yeux ! Limpides comme de belles perles, et fins, et doux comme du velours. Pardon de l’image, qui n’est qu’une bêtise. Le nez est assez original; la narine est retroussée fièrement et s’enfle de temps en temps à l’unisson des prunelles qui se dilatent et se resserrent. La bouche est d’une élégance charmante. Mais, le triomphe de cette tête, c’est dans son contour. La joue, le petit double menton, la manière dont tout cela se porte sur le col vaut des autels. Oh ! la singulière petite femme !
Un autre jour, l’amoureux, qui a lu Shakespeare et qui signe Yorick, raconte par le menu les péripéties de l’aventure où il s’est engagé pour en arriver à ses fins avec l’objet de ses pensées (=).
... A neuf heures, je fus averti et, en quatre sauts, je fus en haut. J’y trouve qui tu sais, fidèle à sa douce coutume. J’avais aujourd’hui le sang plus fouetté qu’à l’ordinaire et je la trouvais dix fois plus aimable. Un instant après, mon Argus en tablier gras s’avise de sortir pour aller chercher quelque godiveau ou quelque chair à saucisse, pour sa daube qu’elle est en
(1) Lettres, tome I, p. 10.
(2) Lettres, tome I, p. 12.
train de farcir. Grande affaire pour elle ; bonne affaire pour nous! Pan ! je mets les verrous et nous voilà seuls, assis sur une chaise et bientôt genoux contre genoux. O Dieu, jamais je ne sentis mon cœur battre avec cette force. Yorick penche sa tête sur le sein d’Eliza. Yorick saisit Eliza par sa taille légère et l’attire à son tour près de ses lèvres... Mais, un moment, arrête, que te figures-tu? Peut-être t’ai-je donné à entendre que j’avais conquis le but. Hélas, au milieu de ma tension physique et morale, au moment où les désirs effrontés donnent à l’âme le courage d’un demi-dieu, on frappe. Au diable le frappeur! Et j’embrasse sur l’autre joue. On cumule : je m’arrête ; nous écoutons et nos deux haleines précipitées et suspendues écoutent le silence, comme dit le poète ; et je n’entends que les pulsations de mon cœur. Ami de la vertu! C’était ma sœur. Loquet, tu fus tiré, et la beauté déconcertée se voila de rougeur. Froidement irritée, ma sœur fît son entrée d’un air boudeur à faire frémir les petits garçons dans les rues ; elle n’en voulait qu’à sa daube et cherchait sa cuisinière. Elle était fâchée ; il y avait de quoi pour elle. Au fait, c’est un sot métier de venir se casser le nez contre une porte où on fait l’amour : mais, que diable, il faut que l’amour se fasse, et tant pis pour les rabat-joies...
Après cette déconvenue, Yorick, qui n’avait de commun avec le héros de Shakespeare que le nom, et non point la langue, se jetait sur son dictionnaire pour traduire sa passion déçue en paroles susceptibles d’atteindre le cœur d’Eliza, si malencontreusement arrachée de son étreinte.
... Ce soir, j’ai fait à coup de dictionnaire une pauvre lettre, qui dira tout ce qu’elle voudra; je ne la comprends pas plus qu’il ne faut, et Dieu sait si elle sera comprise d’autrui. Mon âme était en suspens et tiraillée d’un côté par l’oreille, de l’autre par l’envie de dire des choses qui aient le sens commun...
Cette laborieuse épître n’est point perdue. Son auteur en avait confié les termes à un de ses albums avant de la transcrire à l’intention de sa destinataire. Elle ne témoigne pas d’une connaissance approfondie de l’idiome choisi par nécessité. L’élève de Soulier avait encore de sérieux progrès à faire pour s’exprimer librement en anglais et pour tenir des
discours enflammés dans cette langue sans attirer le sourire sur les lèvres destinées à en épeler les syllabes. Cette passion soupirée en termes baroques est d’un romantisme en action où Delacroix, heureusement, n’a point persévéré.
L’année i8i8 nous le montre se préparant, en élève docile de Guérin, au concours pour le prix de Rome. Ses albums se couvrent de croquis inspirés de l’antique. On y voit différents projets pour une scène proposée aux élèves de l’École comme « concours d’esquisse » : des Dames romaines se dépouillant de leurs hijoux en faveur de la patrie (Fig. 6). La personnalité est encore hésitante. Elle s’efforce avec peine de déchirer son manteau d’emprunt. Delacroix vit les yeux tournés vers l’Italie ; c’est la terre promise des peintres. Mais, il ne songe point au séjour qu’il entre dans ses projets d’y faire sans que les sentiments de tendre attachement qui l’unissent à ses amis en ressentent par avance une douloureuse atteinte. S’adressant à son cher Guillemardet, il lui dit : « Je ne puis en vérité penser sans un serrement de cœur aux longues années que je passerai en Italie, loin de vous et loin de ceux qui peuvent s’intéresser à moi (b. » Ecrit-il à Pierret, la même inquiétude l’obsède. L’Italie sans celui-ci ne comblera point ses rêves. « Je ne te verrai donc point près de moi admirer les Loges et toute cette belle Rome? Où seras-tu ? (b » Ces lamentations anticipées sur la séparation d’avec les confidents de son cœur, qui paraît s’imposer pour réussir dans la voie où il est engagé, viennent au bout de sa plume au cours de l’automne de cette même année i8i8, pendant une villégiature à laquelle il a dû se résigner sous l’injonction de sa famille. Il est parti avec sa sœur et son beau-frère pour l’Angoumois, et s’est installé avec eux au sein du vaste domaine dont un procès sans fin est en
(1) Lettres, tome I, p. 14.
(2) Lettres, tome I, p. 30.
train de leur disputer la possession, à la « Maison des Gardes de la forêt de Boixe ». C’est de là que, le i8 septembre, il écrit à Pierret (^) :
... Je suis placé à peu près au centre d’une forêt de 4.500 journaux d’étendue, à l’endroit où se croisent deux allées d’une trentaine de pieds de large, dont une a de longueur en ligne droite deux grandes lieues des environs de Paris. C’est dans ce lieu, qu’on appelle dans le pays la Croisée, qu’apparaît, quand on a le nez dessus, une maison blanche à contrevents verts, dont le premier étage manque, ce qui, par conséquent, la réduit à un seul rez-de-chaussée. Au dehors, elle n’a point l’apparence de certaines maisons du pays ; mais, au dedans, elle est aussi commodément et même aussi élégamment distribuée qu’une maison de Paris...
Je me lève de fort bonne heure ; quelquefois avec le soleil. Je sors quelquefois seul, quelquefois accompagné, mais toujours avec un chien et un bon fusil, qui ne me quitte presque point. Je marche pendant trois ou quatre heures sans m’arrêter, brûlant la poudre et me déchirant à poursuivre du gibier dans des fourrés et dans de verdoyantes clairières... Si tu n’as pas encore tué de perdreaux, je t’avertis que c’est une des jouissances de la vie qu’il te reste à éprouver. Rien même qu’en voyant tombé un oisillon, on se sent ému et triomphant, comme celui qui découvre dans l’instant que sa maîtresse l’aime.
A lire ces lignes isolées, on prendrait Delacroix pour un Nemrod acharné. Ce serait méconnaître étrangement le personnage. « La chasse, dit-il un autre jour, est un chose fort agréable; mais, comme je suis peu adroit et que cet exercice demande une fixité d’idées sur une seule chose qui n’est que fatigante pour celui qui n’est pas passionné, je me dégoûte facilement : aussi, c’est avec plaisir que je retrouve la lecture quand je rentre tout fatigué et crotté (=). » Il écrit encore : « Au milieu de mes occupations dissipantes, quand je me rappelle quelques beaux vers, quand je me rappelle quelque sublime peinture, mon esprit s’indigne et foule aux pieds la vaine
(1) Lettres, tome I, p. i6.
(2) Lettres, tome I, p. 14.
pâture du commun des hommes d), » L’artiste, qui de ses solides études classiques conserve un goût très vif pour les poètes de l’antiquité, ne s’est pas embarqué sans son Horace et son Virgile. « La lecture des anciens, dit-il, nous retrempe et nous attendrit : ils sont si vrais, si purs, si entrants dans nos pensées d). » Et le voilà qui se met à traduire pour son cher Pierret la touchante églogue où Gallus se répand en mélancoliques soupirs d’amour. Lui aussi, comme Gallus, hélas, il a cédé au dieu « dont les forces sont au dessus de toutes les forces »; sa chair et son cœur ont obéi à l’Amour. Sa Lycoris, à lui, s’appelle Caroline 0). Ce n’est qu’une humble chambrière. Mais, son souvenir suffit à enfiévrer ses nuits. Et n’est-ce pas la pauvre fille qu’il associe à ses rêves quand il pense avec envie à « Raphaël dans les bras de sa maîtresse, passant de la Fornarina à la Sainte Cécile^ faisant des tableaux et des compositions sublimes comme les autres respirent et parlent, tout cela avec une inspiration douce et sans recherche? » Raphaël et le Poussin, dont il admire « la candeur modeste » autant que « le divin esprit », sont les modèles qui aiguillonnent son talent naissant. Mais, il fait son possible pour « étouffer ses élans ambitieux ». Il supplie son ami Pierret de l’y aider (4).
... Que nous importe le génie, à nous autres bons amis ? Si nous en avons, heureux si nous l’ignorons jusqu’au moment où l’envie viendra nous le révéler. Le bonheur d’un homme qui sent la nature, c’est de la rendre. Cent fois donc heureux celui qui la réfléchit comme un miroir, sans s’en douter, qui fait la chose pour l’amour de la chose, et non pas avec la prétention d’être le premier.
(i) Lettres, tome I, p. i6.
(a) Lettres, tome I, p. 22.
(3) Lettre inédite à Pierret, du 25 août [1818].
(4) Lettres, tome I, p. 22.
Campagnard un peu malgré lui, Delacroix ne prolongeait pas son séjour à la Maison des Gardes au delà de la minovembre. Le 6, il écrivait à Pierret : « Mon départ est bien prochain», et il ajoutait : «Je ne suis tout à fait heureux que lorsque je suis avec un ami. » Il pensait avec bonheur aux « soirées d’hiver, qui chassent les soucis au coin d’un bon feu », et notamment à celle de la Saint-Sylvestre, choisie par lui, avec ses deux intimes du lycée Napoléon, pour renouer chaque année leur « pacte fraternel ». Chacun recevait à son tour les camarades. Le 31 décembre 1818, c’est chez Delacroix que Pierret et Guillemardet venaient brûler le punch de l’amitié et que de joyeux couplets, accompagnés sur la guitare, saluaient l’année nouvelle (Fig. y).
Le propriétaire actuel de la « romantique » abbaye de Valmont, dont il a été question plus haut, M. Camille Bornot, possède un portrait de vieille femme qui porte, en même temps que la signature d’Eugène Delacroix, la date de 1818 (Fig. 8). Cette image est celle de l’arrière-grand’mère de M. Bornot, qui était, pour Eugène Delacroix, sa grand’tante (0. Son auteur l’a signée et datée rétrospectivement, pour complaire à son avantdernier possesseur, pendant un de ses derniers séjours à Valmont, où il est souvent retourné au cours de son existence. Si l’œuvre remonte effectivement à 1818, elle témoigne d’une maturité de talent étonnamment précoce. Mais, j’estime que la mémoire du maître en présence d’un morceau de ses débuts a subi une défaillance et s’est laissée aller à le vieillir exagérément. Le vrai Delacroix de ce temps-là nous est plutôt révélé par un tableau religieux qui appartient à l’église du petit village d’Orcemont, sis, en Seine-et-Oise, dans l’arrondissement de Rambouillet. C’est une Vierge, dans le goût des Madones
(i) Anne-Françoise Delacroix, fille de Claude Delacroix, née à Givry-en-Argonne en 1742, avait épousé Louis-Cyr Bornot.
Fig. 6. — Dames romaines se dépouillant pour la patrie (i8i8).
. 7. — Sainr-Sylvestre de 1818.
Fig,
Fig. 8. — Anne-Françoise Delacroix, épouse de Louis-Cyr Bornot (1818)
Fig. 9. — d’Orcemont ( 1 8 1 9)
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Fig. lo. — Étude pour la Vierge d’Orcemont.
de Raphaël, que le peintre a campée au sein d’une campagne vallonnée, couverte de moissons (Fig. g). L’Enfant- Jésus, debout entre les genoux de sa mère, pour lequel une jeune fillette de la place Maubert a servi de modèle (Fig. lo), bénit un paquet de gerbes fraîchement façonnées. Delacroix avait vingt-et-un ans lorsqu’il se livra à cette composition. C’était en 1819. Il a marqué son âge et la date au bas de la toile, peinte pour la place qu’elle occupe encore dans la rustique paroisse. Nous sommes en présence de la première commande reçue par l’artiste. Ce ne fut pas positivement une brillante affaire. Delacroix disait que l’objet lui avait été payé quinze francs, mais qu’en un temps où son gousset était fort plat, son client « tombé du ciel » lui avait produit l’effet d’un Mécène (d. Sa situation pécuniaire laissant alors beaucoup à désirer, son crayon s’accommodait même d’emplois peu conformes à ses aptitudes. Tel celui de caricaturiste, qu’il tint à différentes reprises dans le journal Le Miroir. Dans la caricature, il n’est pas à son affaire. Son imagination divague et son dessin perd son originalité. La Consultation, une des meilleures pièces de la collection, n’est cependant qu’une satire macabre, plus grotesque que spirituelle, et dénuée de véritable souffle artistique (Fig. ii).
Les vacances de 1819 et celles de 1820 conduisent de nouveau le jeune homme et les siens à la forêt de Boixe. Le premier de ces voyages a pour conséquence une rupture des relations contractées par Delacroix avec celle que nous avons vu répondre au prénom de Caroline. M“‘® de Verninac, au moment de quitter Paris a congédié sa servante, et les yeux de la pauvre fille se mouillent en « emballant tout de travers » les affaires de l’homme auquel elle a donné son cœur (=). Par
(1) Eugène Delacroix, sa vie et ses oeuvres, p. 55.
(2) Lettres, tome I, p. 34.
bonheur pour Caroline, la famille Pierret l’accueille et sauve la situation. C’est elle sans doute qui s’installera quinze ans plus tard, sous le nom d’emprunt de Jenny, au foyer du célibataire, et qui en gardera jusqu’au bout jalousement l’accès. L’opinion émise à cet égard par Lassalle-Bordes, un des élèves de Delacroix devenu l’auxiliaire de ses travaux et introduit par lui dans son intimité, que j’ai recueillie dans des notes inédites dues à la plume de ce personnage, me paraît admissible et même vraisemblable (d. Ce voyage de 1819, qui provoquait la pénible séparation, fut fécond en incidents de route, racontés tout au long par le voyageur à ses amis dans sa correspondance (d, La voiture se brisa plusieurs fois et ses hôtes souffrirent maintes misères.
... Un coffre de devant, dont les vis et les écrous furent cassés, s’ouvrit de manière à laisser échapper tout son contenu... Après avoir attendu sur le grand chemin, par une pluie fine et pénétrante et le vent le plus incommode, le retour d’un postillon que nous avions à l’instant fait monter à cheval pour retourner d’où nous venions, afin de s’informer de ce que nous avions perdu, nous fûmes obligés de continuer notre route avec les souliers que nous avions aux pieds, sans qu’il fût possible de ravoir autre chose qu’un vieux livre en loques et couvert de boue, sur lequel avaient passé les roues d’un roulier, et que le postillon nous apportait en triomphe sur le pommeau de sa selle. A quelque distance de là, nous nous aperçûmes qu’un malheureux pot de thon mariné, que nous n’avions emporté que par pitié, avait payé notre attention en se cassant dans le tambour; ce qui couvrit d’huile nombre de choses, entre autres un Horace que j’emportais ainsi qu’un petit dictionnaire auquel je tenais beaucoup. 11 faut ajouter à cela le désespoir de Minette en se voyant balancée et agitée dans une voiture et qui, sans s’inquiéter de courir la poste, ne cessait d’appeler de ses cris ses chers escaliers, sa chère cave
(1) Lassalle-Bordes rapporte le dialogue suivant, qu’il avait eu avec la gouvernante de son maître : « ... Vous avez un nom anglais, Jenny ? — Je m’appelle Caroline. C’est Monsieur qui m’a donné celui de Jenny, parce que sa mère avait une femme de chambre anglaise qui s’appelait Jenny. Vous ne connaissez pas Monsieur : il est bien extraordinaire. »
(2) Lettres, tome I, p. 37.
et son cher grenier, retraite de son cher matou. A Montbazon, avant Poitiers, elle parvint à tromper notre vigilance. Elle s’enfuit pendant qu’on changeait de chevaux, et nous voilà dans les rues, à une heure du matin, à appeler Minette dans toutes les portes cochères... Après Poitiers, un des ressorts se brise et nous jette de nouveau dans des embarras et des retards sans nombre...
Delacroix passe septembre et octobre à la Maison des Gardes. On l’entraîne encore à la chasse. Mais, cet exercice ne répond point aux aspirations de sa nature rêveuse (b.
... Décidément, la chasse est une chose qui ne me convient pas. Quand je tue quelque chose, je trouve cela charmant et je suis tout ardeur pendant quelques instants ; la fatigue de plusieurs heures disparaît et s’oublie. Mais, autrement, quand il faut se traîner et avec soi une arme lourde et incommode à porter à travers les ronces, les branches dans le visage, la terre labourée qui entre dans les souliers et s’amasse au dessous en semelles de plomb, les vignes dont les rameaux entrelacés embarrassent et font trébucher, tout cela est bien ce qu’on peut appeler assommant. Et puis, voilà encore, à mon avis, le plus grand inconvénient. Il s’agit d’avoir, pendant des heures qui ne finissent point, l’esprit dirigé vers un objet, qui est d’apercevoir le gibier. La moindre inadvertance, la plus légère distraction vous font perdre le fruit d’un temps infini de patience et d’attention -, et le gibier, habile à profiter de la négligence du chasseur, le laisse les yeux mornes et hébétés d’ennui, la bouche béante et pendante, et déconcerté de l’occasion manquée. Il y a bien à tout cela des compensations, telles que l’occasion saisie, le soleil levant, et le plaisir enfin de voir des arbres, des fleurs et des plaines riantes, au lieu d’une ville malpropre et mal pavée. Si j’avais ici quelqu’un comme toi (c’est à Pierret que ce discours s’adresse), cela serait fort différent. Nous nous consolerions de laisser échapper les lièvres en parlant de belles choses ou en en faisant, car tu sais que nous nous promettons sans façon l’Immortalité.
Le chasseur, vite las des émotions cynégétiques, se réfugie avec joie dans la société des poètes dont les œuvres l’accom-
(i) Lettres, tome I, page 40.
pagnent. Il envie leur génie comme leur gloire et, en même temps, il déplore les tribulations qu’à d’aucuns la fortune n’a point ménagées. Sa pensée s’arrête sur « le jeune André Chénier, indignement moissonné dans sa fleur avant d’avoir ouvert les trésors de son imagination et porté ses fruits ». Puis, il s’apitoie sur la misérable destinée du Tasse, dépeinte récemment par Byron en des vers brûlants, qu’il n’a point lus, mais qu’il devine sublimes. Déjà, le peintre s’apprête à rivaliser avec le poète, et c’est comme une esquisse de ses œuvres futures qu’il jette sur le papier, la plume à la main, quand il s’écrie (0 :
... N’est-ce pas que cette vie du Tasse est bien intéressante ? Que cet homme a été malheureux ! Qu’on est rempli d’indignation contre ces indignes protecteurs qui l’opprimaient sous le prétexte de le garantir contre ses ennemis, et qui le privaient de ses chers manuscrits ! Que de pleurs de rage et d’indignation il a dû verser en voyant que, pour les lui enlever plus sûrement, on l’accusait de folie et d’impuissance ! Qu’il ^ dû de fois user sa tête à ses barreaux en pensant à la bassesse des hommes, en pensant à l’insuffisante tendresse de celle qu’il a immortalisée de son amour! Quelle fièvre lente devait le consumer! Que ses jours devaient couler avec lenteur et quelle douleur encore de les voir se perdre infructueusement dans le cachot d’un maniaque !...
A la fin d’août 1820, Delacroix abandonnait encore une fois son atelier et ses amis pour la campagne. Mais, avant de pousser jusqu’à la forêt de Boixe et à la Maison des Gardes, il s’arrêtait en Touraine û). Son frère aîné, le général Charles Delacroix, à présent en retraite, s’était retiré du monde et vivait dans un petit village perdu des environs de Montbazon, nommé le Louroux. Il lui consacrait une quinzaine de jours, puis gagnait Châtellerault, pour y attendre la diligence, et se remettait enfin en route vers son ermitage forestier. Mais,
(1) Lettres, tome I, p. 41.
(2) Lettres, tome I, p. 48.
chemin faisant, n’avait-il pas contracté la fièvre ? Sa première lettre à son cher Pierret est pleine des doléances que lui arrache ce mal, dont la quinine ne parvient pas à le débarrasser (0.
... Au lieu de sortir au milieu des bois et de jouir de toute la douceur qu’on peut trouver ici, je suis forcé de rester dans une maison. Quand je veux lire, cela m’endort. Je suis obligé de me lever tard pour m’ennuyer moins. Je n’ai pas faim, et je ne vis que de tisanes au milieu d’excellents fruits de toutes les espèces.
Quelques jours plus tard, le pauvre fiévreux, qui s’est courageusement armé de patience, s’efforce de rassurer son correspondant
... Ma maladie n’est rien du tout. C’est une fièvre lente sans le moindre danger, mais qui peut durer encore quelque temps. Ainsi, aucune inquiétude. C’est de l’ennui que j’éprouve, et voilà tout. Je tâche, au milieu de mes sueurs, lesquelles font de moi une allumette pour l’apparence et un brin d’amadou pour la force, de faire de la philosophie pratique...
En réalité les miasmes, si malencontreusement rencontrés par Delacroix sur sa route, devaient miner son tempérament et l’affaiblir d’une façon durable. Ayant quitté la Forêt, dans le courant d’octobre, pour accompagner son beau-frère Verninac à Souillac, dans le Lot, d’où celui-ci était originaire, il emportait sa fièvre avec lui. Cependant, il avait pu jouir du voyage à travers le Limousin. « Le voyage de la Forêt ici, écrivait-il 0), a été pour moi bien charmant. J’ai traversé une partie du Limousin, et ce sont là véritablement cies choses agréables... Les aspects varient à chaque pas. La tête et les regards sont sollicités de tous côtés. » Mais, il ajoutait : «Ah !
(1) Lettres, tome I, p. 50.
(2) Lettres, tome I, p. 53.
(3) Lettres, tome I, p. 57.
j’ai éprouvé autant de regrets que de jouissances. Il faut y passer des mois entiers pour y trouver à recueillir quelques fruits. Un croquis ne peut suffire. Les contours de ces belles montagnes bleues sont si coulants et si variés, si fins, si fugitifs, qu’il y faudrait une étude assidue... » L’aquarelle est le moyen d’expression choisi dès lors par l’artiste pour traduire ses impressions de paysage. Celui qui l’a initié à ce procédé, Soulier, l’apprend de lui par une lettre commencée à Souillac le 22 octobre et achevée seulement à Paris le 22 novembre (b. Le secrétaire du marquis de La Maisonfort est parti avec celui-ci pour la légation de Florence. C’est là que son ami lui adresse les pages, débordantes d’une affection avide de s’épancher, où il lui rend compte des vicissitudes de sa villégiature et du voyage qui l’a terminé. La fièvre, qui le tient toujours, l’a poussé à quitter Souillac et à chercher la guérison dans le changement d’air. Il est parti avec sa sœur et son beau-frère, qui reconduisent leur fils Charles au collège. Mais, à Limoges, « impossible d’avoir place dans courrier ni diligence ». Ils essayent vainement la route de Bordeaux. Ils se voient contraints de retourner à la Forêt et d’y prendre leurs propres chevaux ainsi que leur voiture personnelle, pour effectuer une partie de leur voyage à petites journées, jusqu’à ce qu’une meilleure chance leur fasse trouver place dans une voiture publique. De la sorte, le pauvre fiévreux atteint Paris « après bien des transes ». La fièvre ne l’a pas quitté. « Il est vrai, dit-il, que, maintenant, elle me laisse quelques jours de bon ; mais, quand elle revient, adieu peinture, adieu tout. Il faut tout quitter... »
Paris le rend à ses chers amis : à Pierret, qui vient de se marier, mais dont le foyer restera toujours ouvert à l’amitié; à Félix Guillemardet, qu’il plaint de la « dure chose » qui
(i) Lettres, tome I, p. 6^].
consiste à passer son existence sur les dossiers d’un avoué. La Saint-Sylvestre approche. Les héros de cette amicale réunion y pensaient dès le mois de septembre. « Oui, répondait Delacroix interrogé par Pierret, c’est bien à toi à donner la Saint-Sylvestre. Si ce n’eût été à toi, j’eusse voulu que ç’eût été à moi. Que les pots, les ripailles sont douces choses dans la vie ! Là, à la lumière de la chandelle tout unie, on s’établit sur une table où l’on s’appuie les coudes, et on boit et mange beaucoup, pour avoir beaucoup de ce bon esprit d’homme échauffé...» L’album aux dessins s’ouvrit, suivant la coutume, en cette nuit fameuse du 31 décembre 1820. L’artiste a consacré le souvenir d’une bombance quelque peu diabolique, où les trois fidèles condisciples avaient convié d’autres complices, prêts à leur tenir tête le verre à la main (Fig. 12).
Delacroix était parti en voyage avec une commande à exécuter dès son retour. Cette commande, c’était Géricault qui la lui avait cédée. L’auteur du Naufrage de la Méduse, qui avait passionné le monde de lapeinture au Salon de 1819, était comme lui, un élève de Guérin. Ils se fréquentaient familièrement, malgré une certaine différence d’âge et d’avancement dans la carrière. Pour Delacroix, Géricault, de sept ans plus vieux que lui, était un maître en même temps qu’un camarade. Il s’était fait honneur de servir de modèle à cet aîné, objet de son admiration, et de poser pour une des figures de son fameux tableau. Géricault éprouvait pour sa personne une vive sympathie, en même temps qu’il fondait beaucoup d’espoir sur son talent. Il ne pouvait mieux lui prouver cette estime confraternelle qu’en lui proposant de se charger à sa place d’un tableau qui venait de lui être commandé (b. C’était au lendemain du Salon où la Méduse avait paru : M. de Forbin, le directeur des Musées, lui
(i) Ch. Clément. Géricault. Paris, 1879, P- ’75'
offrait de peindre pour six mille francs un Sacré-Cœur de Jésus. L’offre le laissait froid : le sujet lui agréait médiocrement, mais il se gardait de refuser. « Voulez-vous faire un tableau que je signerai ? » disait-il à Delacroix. Son jeune émule n’hésitait point. Toutefois, la responsabilité assumée effrayait sa conscience. Elle l’obsédait pendant son séjour à la campagne. Il éprouvait le besoin de s’en ouvrir à ses correspondants. « L’idée de ce tableau que j’ai à faire, écrivait-il, me poursuit comme un spectre. » « Tout ce que j’ai voulu chercher pour mon tableau n’a été que misérable », disait-il encore. Et il se traitait de « ganache ». Il pensait aux « grands génies » et à leurs créations à la fois fiévreuses et pondérées. « Que les grands hommes sont grands ! s’écriait-il. Je me figure ces grands génies au sein de la composition. Ce travail sage et ferme sur ce terrain soulevé, embrasé par les volcans ! C’est là l’union qui fait seule les grands hommes (b. »
Dès son retour à Paris, il s’est mis corps et âme à la besogne. A Soulier,, qui lui demande de ses nouvelles, il répond, le 26 janvier 1821 : Je ne vois presque, dans le monde, que Pierret
et mon tableau, devant lequel je"sècheb). » Il reprend le même sujet le 21 février, en disant : « Je travaille à mon tableau depuis le commencement de janvier. Il commence à se débrouiller, mais l’inspiration me manque. Je travaille à tâtons. Point de flambeau, qui, du premier coup, ait jeté une vive lumière sur la route que j’ai à suivre. Je fais, je défais, je recommence, et tout cela n’est point ce que je cherche encore. Il faut dire que la fièvre, qui m’avait quitté, m’a repris et m’a laissé beaucoup moins de temps pour le travail 0). » Plusieurs croquis que nous avons sous les yeux (Fig. ig et i^) traduisent
(1) Lettres, tome I, p. 51.
(2) Lettres, tome I, p. 70.
(3) Lettres, tome I, p. 74.
Fig. II. — Za Consuliaiion. Lithographie.
Fig. 12
Saint-Sylvestre de 1820
Études pour la Vierge du Sacré-Cœur (1821).
Dante et Virgile aux Enfers. (Salon de 1822.)
Fig. i6 et 17. — Études pour Dante et Virgile.
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les hésitations exprimées dans ces lignes. La composition passa par des formes très différentes et, quoique, d’après Delacroix luimême, le tableau conservât pour thème le Sacré-Cœur ^ il semble bien que c’est la Vierge qui en devint le personnage principal. C’est elle qui exalte le Sacré-Cœur de son Divin Fils dans les deux projets auxquels nous nous référons. L’œuvre elle-même, qui était, paraît-il, destinée par l’Etat aux Dames du Sacré-Cœur de Nantes, a échappé à toutes les recherches faites par les précédents historiographes de son auteur. On ignore absolument ce qu’elle est devenue une fois exécutée, et même si les religieuses pour lesquelles elle avait été peinte l’ont jamais reçue. 11 est impossible, par conséquent, de contrôler son sujet exact ainsi que les dispositions définitives adoptées pour l’interprétation de celui-ci.
Tandis que le peintre peinait sans enthousiasme sur sa commande, les noires journées d’hiver le jetaient tout d’un coup dans des rêves de ciel bleu. Sa pensée courait vers son bon ami Soulier et, avide de partager les spectacles qu’offrait à celui-ci la terre florentine, il s’écriait : « Un beau ciel, des figures expressives, mille charmes, cette Italie enfin, avec toutes ses séductions, voilà ce qu’on désire ardemment quand on vit dans le Nord et qu’on n’aime ni les prétendus plaisirs de la société, ni les jouissances des crapuleux » Un désir ardent de s’envoler l’aiguillonnait et, à lire les questions qu’il pose, on le dirait à la veille de réaliser son vœu. « Donne-moi, dit-il (?), quelques détails sur cette Toscane. Les hommes sont-ils beaux ? Y vit-on à bon marché ? Y aurait-on facilement un atelier et les loyers sont-ils chers ? Y a-t-il une académie où on puisse dessiner le nu ? Ou bien y a-t-il des peintres qui aient un atelier et des
(1) Lettres, tome I, p. 77.
(2) Lettres, tome i, p. 74.
(3) Lettres, tome I, p. 80.
élèves ? » Le 30 juillet 1821, l’obsession lui fait écrire (') : « . .. Je suis pris trois ou quatre fois par mois d’une envie d’émigrer en Italie. J’ai renoncé à courir la chance du prix de l’Académie. Comme je ne désire pas aller à Rome pour manger et loger dans un palais, je saurais aussi m’y contenter comme je le fais ici. » Il semble que son parti soit pris et qu’il va quitter Paris. Mais, Delacroix était un tempérament éminemment casanier. Ses habitudes s’imposaient à lui avec tyrannie. Au lieu d’aller rejoindre Soulier soit à Florence, soit à Rome, soit encore à Naples, où les devoirs de ce dernier avaient fini par le conduire, il s’enfermait pendant deux mois et demi dans l’atelier qu’il occupait alors au 22 de la rue de la Planche. Il s’y livrait à un « travail de chien », restant « douze ou treize heures par jourù)» la palette à la main devant une grande toil» de 2 mètres de haut sur 2^50 de large. 11 avait résolu de paraître au prochain Salon avec une œuvre capable de forcer l’attention. Le sujet en était emprunté à V Enfer du Dante. Le poète et son guide, le divin chantre de V Enéide, étaient à l’instant de leur souterrain voyage où, embarqués sur l’esquif de Phlégyas, ils traversent le lac qui baigne les murailles sinistres de Dité (Fig. if. L’embarcation s’alourdissait du poids des malheureux accrochés à elle, en qui le voyageur ému rencontrait l’angoissant spectacle de plusieurs visages familiers. L’œuvre, qu’avaient préparée de patientes études (Fig. 16 et ly), était traitée dans la gamme un peu sombre des peintures de Géricault. Mais, une puissante personnalité se dégageait de l’influence involontairement subie. Invité par son élève à examiner le tableau dans son atelier avant son départ pour l’exposition, Guérin ne s’en montrait point positivement satisfait. Il n’y relevait que des défauts. Il lui laissait entendre
(1) Lettres, tome I, p. 84.
(2) Lettres, tome I, p. 83.
qu’il courait à un échec. Delacroix exposait sa toile sans son assentiment, à ses risques et périls. Le jury, heureusement, la regardait avec d’autres yeux que son maître. Accueillie favorablement, elle était accrochée dans le salon carré, et il paraît que, comme le maigre budget de son auteur lui avait interdit de la présenter dans un cadre convenable, un des juges la faisait encadrer à ses frais par son doreur. Ce juge enthousiaste et généreux, c’était Gros. Gros s’était enflammé pour Delacroix. Trente-cinq ans plus tard, le débutant, devenu lui-même un maître, n’avait point perdu la mémoire de la façon dont son talent naissant avait été accueilli par l’homme dont il « idolâtrait » la fougue puissante, et il évoquait avec complaisance la bienfaisante sympathie de son aîné, en écrivant :
Le hasard me fit rencontrer Gros qui, apprenant que j’étais l’auteur du tableau en question, me fit, avec une chaleur incroyable, des compliments qui, pour la vie, m’ont rendu insensible à toute flatterie. 11 finit par me dire, après m’en avoir fait ressortir les mérites, que c’était du Rubens châtié. Pour lui, qui adorait Rubens, et qui avait été élevé à l’école de David, c’était le plus grand des éloges. 11 me demanda s’il pouvait faire quelque chose pour moi. Je lui demandai incontinent de me laisser voir ses fameux tableaux de l’Empire, qui, dans ce moment, étaient dans l’ombre de son atelier, ne pouvant être exposés au grand jour à cause de l’époque et des sujets. Il m’y laissa quatre heures, seul ou avec lui, au milieu de ses esquisses, de ses préparations ; en un mot, il me donna les marques de la plus grande confiance, et Gros était un homme très inquiet et très soupçonneux. . .
Les avances de Gros n’étaient peut-être pas exemptes d’une arrière-pensée d’intérêt personnel. Delacroix s’en déclare persuadé. Pour lui, ce maître, jaloux des succès de ses élèves, avait obéi à l’espoir de l’embrigader dans son « école » et de le conduire au prix de Rome sous son drapeau. Le disciple envié
(i) Eugène Delacroix, sa vie et ses œuvres, p. 50.
s’étant dérobé à son orgueilleuse tutelle pour suivre une voie indépendante, son amour-propre dépité avait fait de lui un indifférent, sans conviction pour défendre contre ses détracteurs l’homme dont il avait si ardemment encouragé les débuts. «Lorsque, par la suite, poursuit Delacroix, ses élèves, apparemment pour le flatter, critiquaient devant lui mes tableaux, il les arrêtait, non pas en prenant le parti de mon talent, mais en disant que j’étais un jeune homme parfaitement honnête et bon élève. » Ainsi parle l’artiste, éclairé par l’expérience sur son protecteur et sur les mobiles de sa conduite à son égard. Cependant, il n’oublia jamais ce qu’il devait à Gros.
Malgré son succès devant le jury, la Barque du Dante ne s’imposa point sans lutte. La critique discuta et ergota. Le trop fameux Delécluze, d’une plume hautaine et acerbe, lança le mot ridicule de tartouillade pour caractériser l’œuvre dont l’intelligence lui échappait. Son émule Landon fit un crime au jeune maître de rappeler les vieux et de parler leur langue en en rajeunissant les termes. Heureusement pour l’honneur du journalisme artistique, le C onstituti onneï sous la signature d’Adolphe Thiers, un article qui rendait à l’œuvre l’hommage qu’elle méritait. Les termes de cet article ne sont point indifférents ; car, ils tiennent de la prophétie. Voici le morceau.
Aucun tableau ne révèle mieux, à mon avis, l’avenir d’un grand artiste que celui de M. Delacroix représentant Dante et Virgile aux Enfers. C’est là surtout qu’on peut remarquer ce jet de talent, cet élan de supériorité naissante qui ranime les espérances un peu découragées par le mérite trop modéré de tout le reste. . . L’auteur a, outre cette imagination poétique qui est commune au peintre comme à l’écrivain, cette inspiration de l’art qu’on pourrait appeler, en quelque sorte, l’imagination du dessin, et qui est tout autre que la précédente. Il jette ses figures, les groupe, les plie à volonté avec la hardiesse de Michel-Ange et la fécondité de Rubens. Je ne sais quel souvenir des grands artistes me saisit à l’aspect de ce tableau : je retrouve
cette puissance sauvage, ardente, mais naturelle, qui cède sans efforts à son propre entraînement.
Thiers n’était pas par lui-même un très sagace appréciateur des œuvres d’art. Mais, il avait su écouter un homme dont l’autorité s’imposait à lui, et répéter pour son compte les éloges recueillis de la bouche du baron Gérard, qui, connaissant la famille de Delacroix, s’intéressait fort au débutant. L’écrivain ne s’en cachait point. Son couplet louangeur se terminait par l’aveu d’une collaboration flatteuse, hautement proclamée. « L’opinion que j’exprime ici, disait-il, est celle d’un des grands maîtres de l’école française. » L’adoption par le journaliste du jugement émis par l’illustre peintre officiel sur son jeune et indépendant confrère est d’une importance capitale par les conséquences qui en découlèrent. Fidèle à l’artiste prôné par lui dès ses débuts malgré l’apparente indifférence avec laquelle ses louanges étaient accueillies par un homme plus occupé alors de bien faire que de se faire valoir, Thiers, aussitôt en possession de la haute situation qui devait lui permettre d’obliger ses amis, s’empressait d’en user en faveur de Delacroix. Le développement de l’histoire que nous poursuivons mettra en lumière les effets de son agissante sympathie et montrera comment c’est au critique du Constitutionnel ^ devenu ministre de Louis-Philippe, que le peintre de la Barque du Dante doit d’avoir pu donner sa mesure dans la peinture décorative, pour laquelle il était né, et rivaliser, au profit de nos monuments publics, avec Michel- Ange, Véronèse et Rubens, La reconnaissance de l’obligé fut égale au bienfait. Témoin le passage suivant de ses notes autobiographiques, cité par son ami Piron (b ;
M. Thiers est le seul homme placé pour être utile qui m’ait tendu la main dans ma carrière. Après ce premier article, dont je n’avais pas pensé
(i) Eugène Delacroix, sa vie et ses œuvres, p. 62.
à le remercier, tant je croyais que les choses allaient d’elles-mêmes en ce monde, il en fit un autre tout aussi pompeux au Salon suivant, sur le Massacre de Scio. Même insouciance de ma part. J’ignorais même à qui j’étais redevable de tant de bienveillance. Gérard m’invita à Auteuil, où je vis enfin cet ami inconnu, qui ne parut pas du tout étonné de mon peu d’empressement à le rechercher après tout ce qu’il avait fait pour moi. Quand, depuis, il se trouva en situation de m’être utile d’une autre manière, il le fit avec la même simplicité. C’est lui qui me donna à faire, étant ministre, le Salon du Roi au Palais-Bourbon. Il le fit malgré les avis charitables de mes ennemis, et même de mes amis, qui lui disaient comme à l’envi que c’était me rendre un mauvais service, attendu que je n’entendais rien à la peinture monumentale, et que je déshonorerais les murs que je peindrais.
En somme, pour un coup d’essai, Dante et Virgile était un coup de maître. Malgré les dénigrements impuissants des critiques dont j’ai parlé, la galerie applaudissait et Delacroix triomphait. Le comte de Forbin, directeur des musées, sanctionnait ce succès en lui demandant le prix de son œuvre, en vue de son acquisition par l’Etat. Ravi et ému, le jeune homme, d’une plume tremblante, répondait aussitôt (ô :
Monsieur le comte,
Le I®*' juin 1822.
Je m’étais présenté chez vous ce matin pour répondre de vive voix à la lettre que vous m’avez fait l’honneur de m’écrire hier, et dans laquelle vous me demandez le prix de mon tableau. Je désirerais en avoir 2,400 francs. Si, cependant, vous trouviez ma demande exagérée, je m’en rapporte entièrement à ce que vous jugerez convenable et possible en cette circonstance. J’ai trop à me louer de votre active bonté pour récuser votre propre jugement sur le prix d’un ouvrage que vous voulez bien voir avec intérêt et que vous avez distingué de la foule.
Recevez de nouveau. Monsieur le comte, l’expression de ma reconnaissance et des sentiments dont je suis pénétré pour votre empressement
(i) Lettres, tome I, p. 87.
qui a passé mes espérances, malgré ce que je savais de votre obligeance envers tous les artistes.
J’ai l’honneur d’être, avec respect, Monsieur le comte, etc.
Eugène Delacroix.
L’acquisition fut conclue au prix de deux mille francs (d. Elle tombait à point. La mort de Raymond de Verninac, survenue le 23 avril 1822, venait de provoquer une liquidation désastreuse. Le procès engagé pour le domaine forestier d’Angoumois tournait au dépouillement complet des héritiers de Charles Delacroix. C’était la ruine. M”® de Verninac allait se voir contrainte d’aliéner sa liberté et de finir son existence chez autrui, comme dame de compagnie. Quant à son frère Eugène, il lui faudrait désormais vivre de son pinceau.
(i) La somme fut payée à Delacroix en deux fois, le 29 octobre 1822 et le i®'’ juillet 1823. (Notes inédites de Ph. Biirty.)