La Noce juive. (Salon de
Prise de Constantinople par les Croisés en 1204. (Salon de
Fig. 194 et 195. — Sainte-Victoire, et Saint-Jean. Cartons de vitraux pour l’église d’Eu (1841).
les Juifs sont confondus, dit cette notice. La mariée est enfermée dans des appartements intérieurs, tandis qu’on se réjouit dans le reste de la maison. Des Maures de distinction donnent de l’argent pour des musiciens, qui jouent de leurs instruments et chantent sans discontinuer le jour et la nuit. Les femmes sont les seules qui prennent part à la danse, ce qu’elles font tour à tour et aux applaudissements de l’assemblée. » A huit ans de distance, les souvenirs du voyageur ont gardé toute leur vivacité. Ses Juives et ses Maures débordent de vie, et le temps ne leur a rien fait perdre de leur couleur locale. La scène avait, du reste, si fortement impressionné l’esprit du peintre que, non content de l’avoir traduite avec le pinceau, il en donnait par la suite une description détaillée au Magasin pittoresque (d. Il paraît que le tableau avait été peint pour répondre à une commande reçue du riche amateur qu’était le marquis Maison. Mais, l’œuvre n’ayant pas été agréée par le personnage pour les deux mille francs qu’il devait débourser de son fait, Delacroix la cédait au rabais, et le duc d’Orléans, qui, sur ces entrefaites, s’en était montré friand, l’obtenait à cinq cents francs de moins. Le royal Mécène ne l’achetait, d’ailleurs, que pour en faire don au Luxembourg.
La Prise de Constantinople par les Croisés (Fig. qui
complétait la contribution de l’artiste au Salon de 1841 et qui, par ses dimensions, occupait le premier rang parmi ses envois, émanait, on le sait, d’une commande de la Maison du Roi pour la galerie historique de Versailles. Il n’est pas sans intérêt de reproduire les lignes qui commentaient l’œuvre dans le passage du catalogue qui la concernait. Elles disaient : « Baudouin, comte de Flandre, commandait les Français qui avaient donné l’assaut du côté de la terre, et le vieux doge Dandolo, à la tête
(i) Numéro de janvier 184a.
des Vénitiens et sur ses vaisseaux, avait attaqué le port. Les principaux chefs parcourent les divers quartiers de la ville, et les familles éplorées viennent sur leur passage évoquer leur clémence. » La douloureuse tragédie avait été mise en scène d’une façon saisissante. Le puissant évocateur de Trajan et de la grandeur romaine restait le même dans la peinture du moyen-âge et de ses preux chevaliers cheminant à travers la cité conquise par leur valeur. Baudouin n’a pas moins de noblesse épique que le miséricordieux empereur, son frère en grave poésie. Son cheval aux naseaux frémissants et au jarret nerveux appartient à la même race que la monture du triomphateur antique : l’un et l’autre sont de ces animaux que l’homme n’a pas vainement associés à sa vie et dont l’œil, dirait-on, exprime des sentiments adéquats aux dramatiques événements dont la destinée a fait d’eux d’humbles, mais touchants acteurs. La guerre et la défaite ont prostré sous les pieds des vainqueurs de Constantinople et de leurs chevaux un peuple désolé de femmes, de faibles enfants et de vieillards aux mains lamentablement suppliantes tandis que, derrière les chefs triomphants dont dépendent ce troupeau d’infortunés et leur misérable destin, le meurtre et l’incendie se disputent la ville ainsi que l’humanité qui l’habite. Si, comme on l’assure, Louis-Philippe goûtait beaucoup moins que son fils aîné le talent de Delacroix, s’il est vrai que le directeur des Musées, M. de Cailleux, en confiant à celui-ci sa commande, lui avait recommandé de faire un tableau qui ressemblât le moins possible à ceux qu’on connaissait de lui, il est douteux qu’en haut lieu, les Croisés aient été appréciés. Jamais Delacroix n’imprima plus fortement sa griffe à ses créatures ; jamais il ne fut plus semblable à lui-même. On ne lui en tint pas rigueur. Le roi ne lui faisait-il pas demander un carton de vitrail pour la chapelle funéraire de Dreux ? Il l’exécutait en interprétant à
l’aquarelle, dans le format de la fenêtre à orner, son Saint- Louis à Tailiehourg (Fig. iç6) ; après quoi, son élève Lassalle- Bordes, dont il sera souvent parlé plus loin, traçait la maquette du vitrail dans les dimensions requises. Il préparait de même un Saint- Jean et une Sainte -Victoire pour deux ouvertures en lancettes de l’église paroissiale d’Eu (Fig. et ip^). Tâches dont s’acquittait en se jouant une inépuisable imagination comme la sienne, aux prises avec la Bibliothèque de la Chambre, et qu’une autre entreprise non moins vaste, s’ajoutant à celle-ci, trouvait prêt à l’assumer gaillardement. Les détails manquent sur la genèse des peintures commandées, vers cette époque-là, à Delacroix, pour la Bibliothèque de la Chambre des Pairs, au Luxembourg. Mais, il est certain que l’origine de ce travail remonte, au plus tard, à 1841. Car, au mois de mars 1842 (b, la composition d’une partie de cette importante besogne était déjà « arrêtée» et celui qui s’en était chargé parlait d’attaquer l’ouvrage sur place.
Avant de le suivre dans ses multiples entreprises décoratives, regardons un instant quel homme la vie a fait de ce laborieux ouvrier. L’année où le ministre l’a choisi pour peindre la Bibliothèque du Palais-Bourbon, en 1838, il a atteint la quarantaine. Sa vigueur physique est encore considérable. Cependant, le personnage touche à un tournant critique de sa carrière. L’infatigable travailleur qui, jusque-là s’est suffi à luimême arrive à l’heure où, pour satisfaire à toutes les besognes qu’il a assumées, il lui faudra « mettre les bras d’autrui au bout des siens ». D’ailleurs, sa santé commence à exiger quelques ménagements. Il souffre de la gorge; le moindre excès le fatigue et l’abat. Le monde et ses devoirs lui imposent des contraintes au-dessus de ses forces. Il incline à rester chez lui et à
(r) Lettre à Lassalle-Bordes, du 28 mars 1842 (et non 1841, comme dit Burty). {Lettres, tome I, p. 233.)
s’enfermer. Qu’est devenue la petite amie pour qui s’était entr’ouverte naguère la porte d’un cœur jalousement gardé contre les entreprises de l’amour, et réservé aux tendresses moins orageuses de l’amitié? 1840 est la dernière saison où le livret du Salon fasse mention de M”® Dalton, jusque-là fidèle à toutes les expositions. Une lettre de celui qui fut son chevalier servant, datée de l’année précédente (’), contient une requête en vue « d’obtenir le passage sur un bâtiment de l’Etat pour une dame, artiste de profession et paysagiste distinguée, que ses relations attirent à Alger, et qui désirerait en même temps y faire des études pour son art ». Est-ce l’ancienne danseuse qui voulait s’expatrier [et que son ami s’efforçait d’exempter des frais du voyage? Toujours est-il que son rôle dans l’existence à laquelle elle fut quelque temps mêlée est fini à l’époque que nous avons atteinte. Delacroix s’est attaché un garde du corps qui combat les assiduités de la dame et le gourmande quand il enfreint la consigne qui l’écarte d’elle. Ce garde du corps porte jupons, et son extraction est fort humble. La personne, que le célibataire a prise pour gouvernante de son ménage, répond au prénom de Jenny. Elle touche, comme lui, à la quarantaine. J’ai déjà fait mention des dires de Lassalle-Bordes sur son compte, donnant à entendre, que Jenny est un nom d’emprunt, qui cache certaine Caroline d’autrefois. Faut-il y ajouter foi? Une chose du moins est assurée; c’est que Jenny, que le testament de son maître dénomme Jeanne-Marie Le Guillou et que sa lettre de décès transforme en Jenny Léguillot, jouissait d’accointances avec la famille Pierret, devenue jadis le refuge d’une pauvre chambrière malheureuse pour avoir aimé plus haut qu’elle; qu’elle avait travaillé pendant des années comme ouvrière dans cette maison amie, et qu’elle en sortait quand
(i) Lettres inédites de Delacroix, publiées par J. -J. Guifïrey, 1877, p. ii. (Lettre du 16 mars 1839.)
Fig, 197. — Saint-Sylvestre de 1840.
Fig. 198. — Profil d’Eugène Delacroix.
Fig. 199. — Eugène Delacroix par lui-même (vers 1838).
Fig. 200. -- Portrait de la fille de Jenny.
elle entra chez Delacroix. Son billet mortuaire la donne pour une « demoiselle »; mais, la demoiselle » avait perdu sa couronne d’innocence. Elle avait été mère d’une fille, que le peintre n’avait pas tolérée sous son toit, mais dont il n’avait pas dédaigné de reproduire les traits sur une petite toile léguée au Louvre par la maman pour qui elle avait été peinte (Fig. 200). Lassalle- Bordes, admis un jour à connaître cette image, cachée, dit-il, dans une chambre où personne ne pénétrait, n’hésite pas à déclarer qu’elle lui a rappelé le Delacroix des portraits de sa jeunesse (b. « Ma pauvre fille! avait soupiré Jenny devant lui, dans une heure d’épanchement. Je ne l’aurais pas perdue si j’avais pu l’avoir près de moi et la soigner; mais. Monsieur ne l’a jamais voulu ». L’enfant était morte jeune. Quant à la mère, donnons la parole sur son compte à l’ami d’enfance que Delacroix a choisi pour exécuteur de ses dernières volontés. Laissons parler Piron (b. « Jenny, dit-il, n’était pas une servante comme celle de Molière ; elle ne vivait pas dans le genre d’intimité qui liait Piron à M“® de Bar; c’était une Égérie gouvernante d’un ordre intermédiaire. Son origine et son passé avaient été très modestes; mais, comme elle s’était successivement et profondément placée dans la confiance de son maître, la société intime et continue d’un homme de formes si gracieuses avait poli sa manière et éclairé son esprit... L’attachement éclairé de Jenny, en même temps que l’exercice d’une autorité toujours croissante, devait lui assurer un gouvernement sans contrôle... Bientôt donc, personne ne put balancer son crédit ; il n’y avait pas d’autre volonté que la sienne, et tout pliait dans la maison devant cette volonté... » Qu’elle possédât ou non les droits qui sont ceux d’une maîtresse chez un célibataire, il est certain que cette femme exerçait, dans l’intérieur confié à son
(1) Notes inédites. (Dossiers de Burty.)
(2) Eugène Delacroix., sa vie et ses œuvres, p. 20.
gouvernement, une autorité prépondérante, fondée sur un dévouement à toute épreuve.
C’est à Jennj que Delacroix avait légué le portrait qu’il a peint d’après lui-même vers le temps dont nous parlons, le fameux portrait au gilet à carreaux verts, que la légataire a pieusement offert, à son tour, à notre grand musée national (Fig. ipç). L’homme qui nous regarde du fond de cette toile n’est pas un héros banal. Son genre fortement accusé lui vaut une renommée de novateur subversif. C’est un épouvantail qui terrifie l’Institut, et à qui les jurys ont déclaré la guerre. En vain l’habile diplomate a-t-il fait ses soumissions à l’Académie, en sollicitant l’honneur d’être admis dans son sein. On l’a repoussé du saint lieu, comme on tente de l’évincer, chaque année, du Salon. Ce réprouvé, dont ses ennemis ont fait le porte-drapeau du romantisme, n’est pas toujours compris davantage des romantiques pur-sang et reste pour eux une énigme. Mais, les justes compensations ne font pas défaut à l’artiste, dont l’œuvre passionne une élite, et qui jouit d’ardents défenseurs. Et puis, il y a plus. L’amitié de l’homme politique à qui le roi Louis-Philippe a confié le pouvoir dès le lendemain de son avènement l’a fait participer dans une large mesure aux faveurs de l’Etat. Un tableau acheté à chaque Salon annuel, deux grandes toiles commandées pour Versailles et, en outre, deux portraits historiques réclamés de son pinceau, l’un pour la même galerie, l’autre pour Chinon; voilà déjà un joli bilan d’encouragements. Et ce n’est rien si l’on considère tout l’œuvre décoratif exécuté ou sur le chantier grâce à la puissante intervention de Thiers. Delacroix se place au premier rang des peintres officiels de la monarchie. C’est pourquoi, avec le fier dédain imprimé naturellement sur son visage, et que traduit à merveille un petit profil attribué, je ne sais pourquoi, à d’autres mains que la sienne alors que sa griffe
s’y fait puissamment sentir (Fig. ipS) (0^ il nargue ses détracteurs et toise de haut ses envieux. D’ailleurs, en lui départissant des facultés exceptionnelles et en l’armant pour la lutte, la nature ne l’a-t-elle pas doté, en même temps, du plus tonique des réconforts, celui que l’homme puise dans sa valeur personnelle et dans son énergie créatrice? En dépit des obstacles dont sa route se trouve à chaque instant coupée, il a conscience des prévenances du sort à son égard. Son lot dans la vie lui semble des meilleurs. « Il y a des gens, dit-il, qui éloignent le sentiment de leurs tristesses par les jouissances du corps; il en est d’autres qui doivent les combattre avec la recherche du beau, la contemplation, la passion du grand... » Ce discours qui s’adresse à Villot^=^), auquel son ami fait de la morale, un jour que, découragé, il parle d’abandonner la peinture, se poursuit en des termes qui traduisent le mépris de l’artiste, épris pour sa profession d’une passion exclusive, à l’égard de tout autre emploi de l’activité humaine. « Voudriez-vous, écrit-il, être un de ces butors qui s’enivrent tout le jour ou qui chassent du matin au soir? Passeriez-vous vos jours dans un comptoir, à la Bourse, au milieu de l’agiotage? Sacrifieriezvous une seule noble jouissance à tous les bonheurs de ces animaux sans plumes?... » Pour Delacroix, une seule chose compte entre toutes : la peinture. C’est elle qui colore la vie d’un prisme enchanteur; c’est elle qui la rend digne d’être vécue. C’est la peinture qui lui donne la force de surmonter les deuils que l’âge sème sur ses pas. Ne vient-il pas de perdre coup sur coup trois de ses plus chers compagnons ? Félix Guillemardet d’abord, cet intime de la première heure, pour lequel sa tendresse ne s’est pas démentie un seul jour pendant près de
(1) Ce dessin a été donné successivement à Gavarni et à George Sand. (Tourneux. Eugène Delacroix devant ses contemporains, p. 3.)
(2) Lettres, tome I, p. 249.
trente années ; et puis, aussi, son « vieux cousin de N ormandie », cet Auguste Bataille, dont la maison de Valmont a fourni si souvent le plus reposant des abris à ses fécondes méditations : en même temps que cet aîné, qu’il aimait profondément, un autre encore, non moins chéri, a disparu avec le bon Henri Hugues, l’homme au chapeau mal brossé et au cœur d’or. Celui que ces chagrins accablent résiste à la douleur en se plongeant avec frénésie dans un labeur acharné. Le pinceau ne quitte ses mains que pour céder la place au crayon. La fièvre de la production l’agite à tel point que les anciennes folies de la Saint-Sylvestre se sont muées désormais en de familiales débauches de crayonnage, sous l’œil amusé du garçonnet de l’ami Pierret et auprès du tricot de son épouse (Fig. ipy). Le dessin jaillit de ses doigts comme le souffle de ses lèvres. C’est la respiration de son âme.