‹ Delacroix, raconté par lui-mêmeChapitre 11 sur 18 · Cléopâtre. (Salon de (Siy · texte numérisé non relu

Cléopâtre. (Salon de (Siy

Pio- ^75- — Tasse dans la maison des fous (1839).

Fig. 176. — H ami et au cimeticre. (Salon de 1839.)

Fig. 178. — Arabe près d'ini tombeau (1839)

sont attachés ses rêves (Fig. i8o). Ailleurs, c’est Colomb revenant du Nouveau-Monde. Le hardi navigateur apporte au roi et à la reine d’Espagne, protecteurs de son entreprise, le tribut de sa reconnaissance et les glorieux trophées de son expédition (Fig. i8i). Une production aussi intense ne laissait pas grands loisirs à l’homme qui s’y adonnait. Aussi ne s’étonnera-t-on pas de lire sous sa plume, dans une lettre adressée, le 30 juillet de cette féconde année 1838, à Mornay, parti comme chargé d’affaires en Suède (d ; «Je ne vous dirai pas que la vie que je mène me donne trop de distraction. C’est toujours à peu près la même. De nouvelles donc, il ne faut pas m’en demander. Je sais toujours ce qui se passe un mois après toutle monde et vous pourriez m’apprendre, si vous vouliez, de Stockholm, ce qui se passait il y a un mois à Paris. De la peinture, un peu de femelle, voilà pour la vie habituelle; et, la plus grande partie du temps, je dors ou je peste contre le destin. »

Les derniers mots de cette confession surprennent quelque peu. Mais, en cette fin de juillet, Delacroix attend encore avec impatience le résultat de ses démarches pour la Chambre. Il est nerveux. Un mois plus tard, ce n’est plus le même homme. Il a lu dans le journal la grande nouvelle impatiemment attendue. En outre, il tient la commande d’un nouveau tableau pour Versailles. Les attraits de Valmont luttent vainement contre ceux de la peinture. «Je croyais, déclare l’hôte de cette retraite bien-aimée, je croyais qu’il y avait des choses dont on ne se lassait point, et que la mer était au premier rang. Je me suis convaincu du contraire, et j’ai reconnu qu’on peut en avoir assez. » C’est à Villot que cette révélation est faite le 13 septembre 1838 Pf Son ami n’a plus qu’un objet en tête : la besogne

(1) Lettres., tome I, p. 235.

(2) Lettres, tome I, p. 330.

dont il est chargé. C’est d’elle, avant tout, qu’il entretient son correspondant.

... Avez-vous appris par les journaux que le Ministère m’avait commandé la bibliothèque de la Chambre, au milieu de plusieurs autres commandes pour ledit lieu? Je l’ai appris de même et j’en ai confirmation pleine et entière. Je me fais donc une fête de vous l’apprendre, si vous l’ignorez; car je ne doute pas que vous n’en soyez satisfait pour moi. Vous connaissez le local. Soyez donc assez bon, dans vos moments de loisir, pour vous creuser la tête sur le parti qu’on pourrait tirer de cela : cinq coupoles et deux hémicycles à chaque bout. Les sujets auxquels j’avais pensé ont des inconvénients et, si je tronve une idée meilleure, je la prendrai, ce que je crois très possible. Ce sont des pendentifs, vous savez. Il faudrait là une idée féconde, qui n’eût pas trop de réalité, pas trop d’allégorie ; enfin, qu’il y en eût pour tous les goûts. Je fais fort peu de chose ici. Je suis comme ces généraux d’armée qui s’endorment d’un sommeil profond la veille d’une bataille. Quelquefois, les pieds me démangent de m’en aller. J’ai aussi à m’occuper d’une certaine Prise de Constantinople pour Versailles. Tout cela veut dire que c’est moins le cas que jamais de devenir manchot. Il faudrait plutôt mettre les bras d’autrui au bout des miens. Je vais tâcher de m’organiser en conséquence...

Avant d’attaquer le taureau par les cornes, à qui se recommandera l’héroïque lutteur? Au maître bien-aimé sur les traces duquel il s’efforce de cheminer. Il ne se mettra pas à la tâche sans être allé voir Rubens chez lui, dans cette Flandre qu’il illumine de son rayonnement. C’est de La Haye qu’il écrit à Pierret, le 21 septembre 1838, après avoir parcouru la Belgique et poussé jusqu’à Amsterdam (^). Son tête-à-tête avec Rubens, loin de le décourager, lui a donné de la confiance; il a fouetté son audace.

... Je t’ai bien désiré devant les belles peintures que j’ai vues. Je n’ai pas éprouvé l’effet que j’en redoutais. Je craignais d’être tout à fait abattu.

(i) Lettres, tome I, p. 931.

Au contraire, et, pour ne parler que de Rubens, qui est le Dieu de tout ce monde-là, j’ai vu ce que je n’avais pu comparer ailleurs : c’est combien il a été inégal, comme tout le monde. Auparavant, je ne lui croyais qu’une manière; il est facile devoir, dans les ouvrages de ce pays-ci, qu’il a fait tous les essais et connu toutes les incertitudes. Il est tantôt l’imitateur de Michel-Ange, qui, du reste, lui revient souvent; tantôt, de Véronèse et du Titien, et, presque toujours, dans ces phases diverses, il est froid et sec. Quand il s’affranchit de ses modèles, il est le grand Rubens... J’ai vu Anvers. Je n’ai pas vu Gand. Peut-être irai-je, pour y voir un ou deux magnifiques ouvrages de lui. Je reviens d’Amsterdam, et j’espère, dans quatre ou cinq jours au plus, être à Paris. Il y a aussi de très belles choses à Amsterdam... Je suis ici depuis hier soir. Je t’écris avant d’avoir rien vu. Mais, je ne resterai pas plus d’un jour. Je crois véritablement avoir rêvé...

Dès son retour à Paris, le cœur reconnaissant de Delacroix se tourne vers le ministre à qui son génie doit le nouveau champ déployé devant lui. Il prend une feuille de grand papier et, d’une plume appliquée, il écrit au comte de Montalivet, titulaire du portefeuille de l’Intérieur, auteur de la fameuse commande (ô.

Monsieur le Ministre,

J’éprouve le besoin, dès mon arrivée à Paris, de vous exprimer ma reconnaissance pour la distinction flatteuse dont vous avez bien voulu m’honorer en me choisissant pour exécuter les peintures qui doivent décorer la Bibliothèque du Palais de la Chambre des Députés. Voudrez-vous bien recevoir, en même temps, l’assurance de tout l’empressement que je mettrai à me rendre digne de cette marque de votre bienveillance par le soin et l’assiduité que je m’efforcerai d’apporter à la conduite et à l’achèvement de travaux aussi importants.

J’ai l’honneur d’être, avec un profond respect. Monsieur le Ministre, votre très humble et très dévoué seixiteur.

Eug. Delacroix.

Paris, ce i8 octobre 1838.

(i) Lettres, tome I, p. 233.

Le signataire de cette lettre a l’esprit plein de son nouveau travail ; mais, cette pensée ne l’absorbe pas au point de le détourner du Salon. Cinq de ses toiles s’acheminent vers le Musée Royal, pour y être exposées au mois de mars 1839. Mais, hélas, le jury académique n’a pas désarmé contre sa bête noire. Seuls, deux des tableaux en question trouveront grâce devant sa sévérité. Dans l’un, Delacroix a peint Cléopâtre^ en présence d’un paysan qui lui apporte un aspic, caché dans un panier de figues, grâce auquel elle songe à se soustraire à la honte de subir vivante le triomphe d’Octave (Fig. 174). Cette page, empruntée aux souvenirs classiques, où le décorateur du Palais- Bourbon est en train de se plonger à cœur-joie, se trouve accompagnée d’un nouvel Hamlet au cimetière (Fig. 176). Pour la troisième fois, l’acharné chercheur a repris la même scène, déjà traitée par lui une fois en lithographie et une autre fois dans la toile refusée en 1836. Encore n’a-t-il pas dit son dernier mot : l’émouvant épisode du drame shakespearien fera encore l’objet, en 1843, petit tableau et d’une nouvelle lithographie.

Dans l’œuvre de 1839, aujourd’hui au Louvre, le jeune

héros est debout, l’œil vague, au bord du trou où il a surpris un fossoyeur au travail, et l’homme lui tend un crâne en disant : « Ce crâne. Monsieur, était le crâne d’Yorick, le bouffon du roi. » D’où, la fameuse oraison funèbre soupirée par la bouche du mélancolique rêveur : « Hélas, pauvre Yorick... ! Je l’ai connu, Horatio; c’était un garçon d’une gaîté folle, d’une imagination charmante. Il m’a porté sur ses épaules plus de mille fois. Maintenant, il me fait horreur; il me soulève le cœur... » Quant à l’exécution, elle tient du flochetage décrit par Villot. L’influence des travaux décoratifs s’y fait également sentir par une simplification systématique des formes et par un parti-pris accusé dans les harmonies de colorations. La palette, de plus en plus savante, se plaît aux oppositions de tons com-

rig. 179. — Le Triomphe du Génie.

Fac-similé par Alfred Robaut d’un dessin de Delacroix.

Fig. i8o. — Christophe Colojnh an couvent de Sainte-Marie de Robida.

Fig. i8i

Christophe Colomb revenant du Nouveau-Monde.

Fig. 182. — Combat du Giaotir et du Pacha (vers 1837)

Fig. 183. — Étude pour Le Giaour et le Pacha.

Fig. 184. — Justice de Trajan. (Salon de 1840.)

Fig. 185. — L' Annonciation. Esquisse pour Saint-Denis du Saint-Sacrement.

Fig. 186. — Pieta, Esquisse pour Saint-Denis du Saint-Sacrement.

Fig. 187 et 188. — Études pour le Naufrage du Don Juan.

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Fig. 189 et 190. — Études pour ia Prise de Constanfmople.

plémentaires et dégrade les demi-teintes avec un art consommé. L’habileté de la main n’entre plus en ligne de compte. Tout réside dans l’effet et dans l’impression.

Le jury n’est pas au diapason de cette méthode. Aussi a-t-il proscrit sans pitié un nouveau Tasse dans la maison des fous (Fig. lyf, présenté par l’artiste une fois de plus inspiré par la pathétique détresse du poète, déjà traduite par son pinceau à ses débuts. L’expressive synthèse a été taxée d’ébauche grossière, voire de caricature. Delacroix se heurte contre une humanité aussi fermée à son génie que celle dont a souffert son infortuné modèle. Son Tasse, renvoyé par ses juges, doit lui apparaître comme sa propre image. Mais, loin de se laisser abattre, il relève fièrement la tête et, dans un sursaut d’orgueil, le voilà qui prend un crayon pour jeter sur le papier une esquisse vengeresse et clouer au pilori des ennemis qu’il méprise. On y voit le Génie, sous les traits d’un jeune et robuste personnage, qui chemine appuyé sur l’épaule de la Force, et vers qui se tendent les bras grand-ouverts de la Gloire, tandis que, vautrées dans la fange ou portées sur l’aile d’un mauvais vent, de méchantes bêtes s’acharnent vainement à arrêter sa course triomphante (Fig. lyp). Ingres était moins généreusement confiant dans son étoile lorsque, quelques années auparavant, victime lui aussi de l’incompréhension et de l’envie, il accumulait les croquis pour un Triomphe de la Médiocrité, resté à l’état de projet comme l’allégorie plus optimiste de son confrère.

En même temps que le Tasse, le jury avait rejeté deux souvenirs du Maroc : un Campement arahe, inspiré d’un croquis fait à l’étape après Alcazar, pendant le voyage de Tanger à Meknez, et un Arahe arrêté près d'un tombeau (Fig. lyS), dont les traits rappelaient ceux de Mohammed-ben-Abou, le compagnon indigène des voyageurs. Le Combat du Giaour et du Pacha (Fig. 182), signalé par Delacroix comme un des ouvrages

auxquels il travaillait au début de 1836, n’a paru à aucun des Salons annuels. Ce fait conduit à supposer que c’était encore une victime du jury. Toutefois, je n’ai pas pu contrôler cette exclusion. Quoi qu’il en soit, nous sommes encore en présence d’une œuvre due au besoin de revenir sur les sujets déjà traités antérieurement et de leur adapter la vision renouvelée qui animait dorénavant l’artiste. Ce besoin nous a valu ce nouveau Giaour comme le nouvel Hamlet et le nouveau Tasse. Mais, ces redites, quoique fréquentes et passionnément étudiées dans de fiévreuses recherches préparatoires (Fig. i8g), ne tenaient qu’une place secondaire dans les préoccupations de Tardent novateur. C’était avec une page d’un genre absolument inédit qu’il paraissait au Salon de 1840. Son unique envoi, énorme toile de 5 mètres sur 4, s’appelait Justice de Trajan (Fig. 18^). Il lui avait donné pour épigraphe un passage du Dante, emprunté à la traduction d’Antony Deschamps :

Une veuve était là, de douleur insensée,

S’efforçant d’arrêter sa marche commencée ;

Autour de l’empereur s’agitaient les drapeaux,

Et la terre tremblait sous les pieds des chevaux.

Au milieu de ce bruit, la veuve semblait dire :

« César, viens au secours de mon cruel martyre ;

Venge, venge mon fils, qu’ils ont assassiné. »

Et lui, semblait répondre et comme importuné :

« Attends que je revienne ! » Et, du fond de son âme,

« Si tu ne reviens pas ! » s’écriait cette femme.

Trajan disait alors : « Celui qui régnera Après moi dans l’empire, un jour te vengera. »

Et la veuve : « Pourquoi la justice d’un autre,

Maître, lorsqu’à genoux je demande la vôtre... ? »

Et l’empereur enfin disait ; « Console-toi.

Il faut que j’obéisse à cette sainte loi ;

Je ferai mon devoir avant que je ne sorte :

La justice le veut et la pitié l’emporte. »

Le romantique versait délibérément dans l’antiquité. Mais, comme cette antiquité-là ressemblait peu à celle qu’on cultivait à l’Ecole ! Comme le spasme morbide qui secouait les hommes et cabrait les chevaux, comme l’élan fébrile qui précipitait enseignes et drapeaux dans une cohue tumultueuse dérangeait les habitudes compassées de « ces messieurs ! » Et puis, quel coloris incendiaire! Aussi, Trajan n’avait-il été admis qu’à une voix de majorité (b. Le gouvernement, où l’artiste comptait toujours le même dévoué protecteur, prêt à s’ériger en redresseur d’iniquités, ne s’en rendait pas moins acquéreur, au prix de six mille francs, et la ville de Rouen le recevait quelques années après, pour son musée.

Un arrangement amiable avec un confrère, sanctionné par l’Administration, procurait en outre à Delacroixune commande nouvelle. Robert-Fleury avait été chargé, par arrêté préfectoral du 14 février 1839, d’une décoration pour l’église Saint-Denis du Saint-Sacrement. Il devait peindre la chapelle de la Sainte- Vierge. Des raisons de santé le forçaient à renoncer à ce travail ; Delacroix l’assumait à sa place. Le comte de Rambuteau, préfet de la Seine, l’investissait officiellement de cette mission le 4 juin 1840 (b. Aussitôt, il se mettait en quête de thèmes appropriés et, tout en multipliant les études en vue de son Entrée des Croisés à Constantinople pour Versailles (Fig. i8p et 190), il combinait sa nouvelle affaire. En marge d’un croquis qui représente Baudouin chevauchant parmi la désolation suppliante des ennemis vaincus, son crayon a jeté le fruit de ses méditations. On y lit : « Pour la chapelle de la Vierge, faire dans des panneaux étroits, des sujets à plusieurs figures, comme les volets de Rubens : la Naissance de la Vierge, la Visitation, le Christ sur ses genoux, V Annonciation, la Mort

(1) Tourneux. Engine Delacroix devant ses contemporains, p. 74.

(2) Copie de l’arrêté dans les dossiers de Burty.

de la Vierge^ ou plutôt son enterrement (gêné dans le cadre). » A cette primitive conception du travail en question se substituait par la suite l’idée d’une composition unique dont il existe une esquisse. Le sujet choisi était X Annonciation (Fig. i8^). La Vierge et son auguste visiteur occupaient le milieu d’une scène fermée de part et d’autre par de lourdes draperies, que deux anges avaient mission d’écarter. Nous verrons que les circonstances n’en permirent point l’utilisation. Nous verrons Y Annonciation remplacée finalement par une Vierge de douleur (Fig. i86). Mais, la réalisation s’en faisait longtemps attendre.

L’automne de 1840 ramène à Valmont son fidèle. Il j est accueilli par « un temps effroyable ». « Les ouragans se succèdent continuellement » et la pluie tombe sans relâche. Mais, à quelque chose malheur est bon. « La mer est bouleversée ; j’ai eu le plaisir de la voir dans un fort bel état de fureur... », écrit son visiteur enthousiaste (‘). De cette vision va sortir la page sublime exposée au Salon de 1841 et dénommée simplement par le livret Un naufrage, mais que son auteur appellera le Naufrage du Don Juan quand il la réexposera en 1855 (Fig. 191). Et, en effet, c’est le héros de Byron, ce sont ses tristes compagnons qui s’agitent anxieusement dans une pauvre barque que ballottent les vagues, autour du chapeau où le destin a écrit le nom de la victime qui apaisera la faim de ses frères. C’est le tragique épisode sorti de l’imagination du poète que le peintre a mis sur la toile après l’avoir, à plusieurs reprises, jeté sur le papier, dans d’émouvantes esquisses (Fig. i8y et 188). Le Maroc a fourni le sujet d’une autre toile, qui s’achemine en même temps que la précédente vers le Musée Royal. Je parle de la Noce juive (Fig. 192), décrite minutieusement dans la notice rédigée par l’auteur pour le catalogue. « Les Maures et

(i) Lettres, tome I, p. 143.

ipi- — Le Naufrage du Don Juan. (Salon de 1841.)

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