‹ Délassemens de ma filleChapitre 13 sur 20 · LES DEUX TABLEAUX · texte numérisé non relu

LES DEUX TABLEAUX

» Un tableau nouvellement peint par un jeune artiste , sans réputation , et peut-'5tre sans talent , tout fier du vernis qu'on venait fraîchement d'étendre sur sa toile , et du beau cadre doré dont on l'avait orné , reposait avec orgueil dans le cabinet d'un particulier , à côté d'un vieux tableau enfumé , dont les ans avaient même écaillé quelques parties.

» Le jeune tableau , tout bouffi de sa parure et de sa fraicheur , s'avisa d'adresser la parole, dans les termes suivants, à son vieux confrère, son voisin : <t Bonhomme , le temps , qui détruit tout , semble vous avoir bien maltraité. Ses ravages s'étendent à tout

(1) Fable inédite de l'auteur.

votre être. Vos couleurs ne s'aperçoivent plus qu'à peine. Vos ornements soni fanés, presque edacés. H n'y a pas jusqu'à l'anneau qui vous soutient contre le mur de ce cabinet qui ne soit prêt à se détacher. Enfin, tout annonce en votre personne une dissolution prochaine. 11 faut qu'on vous prise bien peu pour vous laisser dans un état aussi fâcheux.» , — « Jeune présomptueux, répond le vieux tableau, tu apprécies mon mérite suivant ce que ton peu de connaissances oflre à tes sens et à tes yeux.

Tu sertifs bien étonné si je te disais qu'en me trouvant dans ta compagnie, c'est faire la critique du goût de celui qui me laisse près de -toi. Tu juges de ce que tu vaux par l'éclat de ton vernis. . . . Comment appelles-tu celui à qui tu dois le jour Son nom est inconnu. On ne le voit que trop bien au simple examen de ton individu. Tes aïeux, ta noblesse, tout cela est dans i. y

194 DELASSEMEINTS

le chaos. Si on apercevait encore en toi le germe du talent, on concevrait quelque espérance ; si on remarquait dans ton langage une modestie bien placée, on en augurerait favoraLlement pour la renommée future de ton père et de toi-même ; mais il n'en est rien. Tu crois, parce que je suis vieux et caduc, que j'ai perdu dans l'opinion des connaisseurs; c'est une erreur. Celui qui nous a placés ici l'un et l'autre , ne fait cas de toi que parce que tes couleurs sont brillantes et que ton cadre est d'or: c'est un présent qu'on lui a fait, et à cheval donné on ne regarde jpoint à la bride. Quant à moi , j'existe depuis plusieurs siècles. Je fus vendu à l'ancien propriétaire de cette maison, par un homme qui n'était pas en état de me juger; et notre maître actuel, n'étant pas plus connaisseur que son devancier , me condamnant d'ailleurs sur l'apparence, m'oublia dans

le coin où je suis ; mais , qu'un appréciateur du beau et du vrai se présente , tu verras quelle différence il fera entre nous deux. ».

» L'ancien tableau se tut. Le jeune reprit ainsi ;

« On voit bien , bon vieillard , que vous avez Conservé toute la jactance de votre jeunesse. Mais vous aurez beau faire et beau dire, les grâces du bel âge l'emporteront toujours sur les rides de la vieillesse et la maussaderie de la caducité. »

« L'ignorant pense ainsi, répondit le vieux tableau, mais non le sage. L'expérience te l'apprendra peut-être bientôt ; qu'un amateur se présente, et tu en auras la preuve. »

» Le propriétaire des deux tableaux était un marchand , retiré des affaires , qui habitait au •Virais un ancien hôtel , qu'il avait acheté pour peu de chose et payé en assignats pendant la révolution.

196 délassemem^

Il avait trouvé le vieux tableau au fond d'une galerie,

» Comme il n'était pas assez connaisseur pour l'apprécier, le voyant du reste dans un très-piteux état , il le relégua avec indifférence dans un endroit obscur de son cabinet , et ne s'en occupa plus.

» Le nouveau tableau était le présent du jeune élève d'un peintre médiocre , en reconnaissance de quelques services rendus.

» A quelcjue temps de là , un riche amateur de peinture eut affaire à notre habitant du Marais. Ils causaient dans la pièce où les deux tableaux dont nous venons de parler étaient placés.

» Notre amateur porte les yeux sur celui qui avait le plus d'apparence et d'éclat. C'est toujours sur ce qui frappe nos regards que notre attention se fixe d'abord.

» L'amateur prend son lorgnon , ex a-

mille la nouvelle peinture, et, souriant dédaigneusement, 1 dit :

« Je suis étonné qu'un homme riche comme vous Pètes , ait placé dans son cabinet une c/-o»^<? (1) semblable. »

» On conçoit que ce début ne mit pas le présomptueux tableau à son aise

(( Que direz- vous donc alors de cette vieillerie qui est là presque dans l'obscurité? » reprit l'ancien marchand.

» Le connaisseur dirige sa vue du côté de la peinture enfumée et sombre.

Il détache le tableau et le place dans un jour favorable , en ôte soigneusement la poûssièhe avec son mouchoir. . . Plus il le

considère, plus sa figure s'épanouit

Enfin l'étonnement , le ravissement le transportent , et il s'écrie avec enthousiasme :

« Quelle peinture! quel chef-d'œu-

(1) On donne communément ce nom aux mauvaises peintures.

198 DÉLASSEMEIXTS *

vre ! ... » Et à l'instant il en offre une somme considérable.

» Tel fut le prix du talent et de la sagesse.

» Quant à l'autre tableau , si fier de ses brillantes couleurs , on le dédaigna ; ce fut ]a punition réservée à la présomption et à l'orgueil : Toubli devint son partage et sa récompense.

» Le vieux tableau, restauré, fut placé dans la galerie d'un Souverain. L'autre devint, par la suite, un devant de cheminée : c'est tout ce qu'il devait être. »

» Ceci vous fait voir, mes enfants, ajouta madame Abel , que la médiocrité et l'ignorance sont toujours pleines de jactance et d'orgueil , tandis que le vrai talent est constamment modeste, et attend en silence que le temps l'apprécie, le juge et le venge. »

Les élèves de madame Abel trouvèrent la fable fort intéressante.

Adeline, dont l'orgueil s'offensait du

m: ma fille. 199

moindre mot , ne prit pas si bien la leçon ; elle crut voir dans cette allégorie une

critique indirecte de sa médiocrité

Son dépit et sa mauvaise humeur en redoublèrent... et sa mère eut de la peine a 1 apaiser.

Virginie ne savait plus comment gagner les bonnes grâces de sa cousine. Cependant , chaque jour elle redoublait d'eflbrts pour obtenir son amitié.

Virginie, bonne , complaisante, mais timide , aurait eu besoin d'encouragement; mais Adeline, loin d'être reconnaissante des prévenances de l'orpheliiie, l'abreuvait de dégoûts par les mortifications de toute espèce qu'elle se plaisait à lui faire endurer.

Au salon , lorsque le soir monsieur et madame Dumoulin avaient une nombreuse société ( et ils aimaient les réunions nombreuses ) , chacun, pour faire sa cour, vantait les grâces d'Adeline. Celle-ci, en effet, était char-

200 DÉLASSEMErSTS

mante; mais, comme les belles statues, elle ne pouvait ni parler ni agir, ou le lîharme cessait.

Cependant madame Abel et la bonne Virginie , qui voulaient la faire briller , s'étaient eCbrcées l'une et l'autre , pendant toute une semaine , de lui apprendre , sur le piano , un morceau court , mais avantageux.

Virginie était à ses côtés quand elle le joua. Aurait-il été exécuté cent fois plus jnal , tout le monde l'aurait applaudi ; c'était une chose convenue d'avance. Les flatteurs n'agissent pas autrement ; ils vont toujours au-devant de ce qui plaît à votre amour-propre, et c'est ainsi qu'on ne connaît jamais la vérité, et que Ton ne se corrige pas de ses défauts.

Dans ces jours de réunion où, par les soins de ses amis , Adeline devait enlever tous les suffrages ,*^ Virginie évitait de jouer après elle , dans la crainte de l'humilier. Cependant , la délica-

DE MA FILLE. 20l

tesse de l'orpheline ne touchait point la petite envieuse , qui ne pouvait se dissiniuler l'immense distance qu'il y avait entre elles Dour les talents et l'amabiHté.

La figure de Virginie conservait toujours un air ouvert- et franc; la candeur brillait dans ses yeux et sur tous ses traits. Sans être jolie , l'orpheline était pleine de grâce , vêtue simplement , mais avec tant de goût , cju'on ne pouvait s'empêcher de la remarquer.

Adeline , quoique belle, grande , bien faite, habillée, somptueusement , avait toujours un air guindé ; défiante d'ellemême , elle devait être embarrassée.

Son agréable figure offrait constamment xine mélancolie sombre ; et dans ses yeux on voyait percer l'envieuse jalousie. Chaque mot de langage qu'on adressait à sa cousine était un trait qui la blessait au cœur. Faisait-on , devant I. 9.

àOâ DÉLASSEMENTS

elle , l'éloge de l'amabilité , du bon naturel , des bonnes manières , des ta- Jents d'une jeune personne quelconque , elle croyait aussitôt qu'on voulait la critiquer, et un vif incarnat couvrait ses joues ; le chagrin venait se peindre dans tous ses traits. Enfin, son caractère envieux la rendait la plus malheureuse des créatures ; les caresses de son père et de sa mère , la constante amitié de sa gouvernante , les soumissions et les protestations pleines de tendresse de Virginie ne pouvaient l'adoucir.

Monsieur et madame Dumoulin furent invités avec leur famille à une petite soirée qui se donnait chez un de leurs amis , en l'honneur de ses filles et de plusieurs de leurs jeunes compagnes retirées de pension.

L'aînée des demoiselles de la maison avait pris Virginie en grande amitié , et venait fréquemment la voir avee sa

mère ; ce qui ne plaisait guère à Adeline , toujours fâchée qu'on aimât sa rivale.

Mademoiselle Sophie Dulac ( c'était le nom de la jeune personne ) connaissait les talents de son amie Virginie. Comme c'était elle qui dirigeait la petite fête , elle se mit en tête de la faire briller , malgré tout ce qu'en pourrait concevoir de jalousie l'envieuse Adeline. 3fademoiselle Dulac et Virginie s'écrivaient fréquemment; madame Abel avait encouragé leur correspondance , parce qu'elle y voyait, l'avantage de les former au style épistolaire,

lia Partie de campagne.

Une partie d'ânes , qu'on avait faite depuis peu à Enghien , pour y visiter les nouveaux établissements des bains, avait été le sujet de leur dernière correspondance.

Au milieu de la soirée , après avoir

fait ressortir le talent de son amie sur la harpe , et l'avoir engagée à chanter des romances . ce qu'elle fit d'une manière ravissante , au grand déplaisir d'Adeline , Sophie demanda a la société la permission de lui lire une lettre relative à la jolie partie danes qu'elles

avaient faite

A la sollicitation de son amie . Virginie lui avait écrit la relation de cette journée . qu'elle appelait la plus agréable de sa vie. Mademoiselle Dulac,tira d'un petit porte-feuille de maroquin vert , un papier plié en quatre, louvrit et commença ainsi sa lecture :

« M iDEMOISELLE .

» Vous voulez absolument que je vous fasse la narration de ce que nous fîmes hier , bien que vous en ayez été témoin comme moi : que je vous raconte ce que nous avons vu . les grands

événements qui nous sont arrivés , ainsi que nos petites folies ; tout vous plaira , dites-vous , pourvu que je n'omette rien. Je connais mon peu d'aptitude à conter , la maladresse avec laquelle je m'y prends pour ces sortes d'écrits. Je vous ennuierai . je vous en préviens ; vous le voulez pourtant , j'obéis.

» Vous savez qu'après avoir donné les ordres nécessaires , nos parents nous firent monter dans une des voitures avec AdeJine et ses deux frères ; madame Dumoulin restait avec nous. Vous allâtes de votre coté avec monsieur et madame Dulac et \'os amis , dans deux autres landaus. Nous étions quinze , si je me le rappelle bien. Un de vos frères était parti en avant pour retenir les ânes, les faire réunir au nouvel établissement des bains d'Engbien , lieu du rendezvous. Nous voilà sur la route de Saint- Denis , cberainant au milieu d'un nuage de poussière , des coucous , des voitures

206 IMELASSESIENTS

grandes et petites , dont elle est toujours encombrée , des charrettes de marchands de légumes et des laitières...

» Cette diversité d'objets et la flèche de l'église , qui s'oîTre au loin , donnent matière à une conversation de la part de M. Dumoulin fils , bien plus savante qu'amusante.

» M. Dumoulin disait :

» Voyez ces deux clochers irréguliers de ]'éghse de Saint-Denis , abbaye plus célèbre qu'aucune autre peut-être par son origine , ses accroissements , ses richesses et ses souvenirs. Ce monument religieux , bâti à plusieurs reprises , offre dans le peu d'ordre des parties qui le composent , les diiïérents goûts qui ont régné dans les siècles qui se sont succédé. Cependant l'ensemble de ce vaste monument est d'un très-beau gothique. Son origine remonte à l'établissement de la monarchie. Cette ab-

baye fut plusieurs fois rebâtie. Dagobert , qui passe pour en être le fondateur, la reconstruisit en entier , en 632. II la décora magnifiquement , et l'enrichit de tant d'or et de pierres précieuses, que c'était une chose admirable; les caveaux où devaient reposer les corps des bienheureux martyrs furent garnis d'argent par ses ordres , et l'église fut aussi couverte de cette matière. La reine Blanche et saint Louis en furent aussi les bienfaiteurs, et la rebâtir en 1231. Le chœur et le chevet, ou la partie qui est deirière le maître-autel, s'achevèrent en 1281, sous Philippc-lc-Hardi.

Cette éghse a été successivement embellie de richesses immenses. Les trois portes toutes couvertes de bas-rehefs en bronze, autrefois dorés en or moulu, et les figures grotesques qui le»

environnent, méritent l'attention de»

curieux .

208 DÉL4SSEUEIVTS

Ij' abbaye e9e Salut- i>enis.

» L'abbaye de Saint-Denis est célèbre surtout par le ministère de l'abbé Suger, qui, sous Louis-le-Jeune , fut l'un des plus grands hommes d'état que la France ait possédés (1) . »

» Ce que le frère d'Adeline venait de dire de Saint-Denis nous donna la curiosité de nous y arrêter quelques instants. Nous descendîmes devant l'église sur une assez jolie place ; et grâce à un officieux concierge, qui veut bien montrer et expliquer aux ét-rangers ce qu'il y a de curieux , moyennant la petite gratification qu'on est dans l'usage de lui donner , nous suivîmes ce cicérone, qui nous fit voir d'abord le grand buffet d'orgue placé sous une arcade de quarante pieds de haut , et de toute la largeur de la nef. C'est

(1) Dulaure.

un ouvrage de l'architecte Duval.

» Les grilles de fer que Ion voit au côté du chœur sont remarquables par la beauté du travail; on les doit au frère Denis, ainsi que celles qui sont audevant du même clusur, dont la porte avait pour amortissement une croix d'or garnie de pierreries qu'on assure avoir été faite par saint Eloi. On y voit encore une quantité de tombeaux. Dans le sanctuaire, à droite du maître-autel, se trouvait celui du fondateur de l'abbaye ; les bas-reliefs qui l'ornent ont été conservés. Le sujet en est curieux et bizarre. On y remarque le roi Dagobert, dans une nacelle, entourée de diables qui font mille singeries et qui se précipitent dans l'eau à l'aspect de deux anges (1).

» Dans la première chapelle, à gauche, étaient placés les superbes mauso- ->'

(4) Dulaure.

SiO DÉLiiSSEMEISTS

lées de Turenne et d'autres grands hommes que, pendant la révolution, on transporta au Musée des monuments français des Petits - Augustins , pour les dérober aux fureurs de l'anarchie.

On a rétabli les caveaux d'une manière digne des cendres qu'ils doivent contenir. Nous y avons remarqué celui de S. M. Louis XVIIÏ.

» Je ne vous parlerai point de tous les autres objets qui méritent d'être vus, parce 'que vous les connaissez sans doute, et que nul habitant de Paris ne néglige d'aller les visiter, comme vous le savez. Il y avait autrefois un trésor à Saint-Denis, qui contenait les plus belles et les plus riches reliques ; plusieurs ont été retrouvées depuis la restauration, ainsi que le chef précieux de Saint- Denis.

j> Après avoir parcouru ces monuments pendant deux heures, nous avons pris la route de l'étang de Saint -Gra-

tien , où nous avons fait chez un bon traiteur un excellent déjeuner ; nos ânes nous attendaient patiemment à la porte. -

» Quand nous fûmes restaurés , jl fallut visiter, dans le plus grand détail, les divers établissements des bains d'eau chaude et sulfureuse , qu'on a établis à Enghien depuis quelques années. Les maisons élégantes qu'on y a bâties forment maintenant un joli village , qui offre l'aspect le plus gracieux près de l'étang, au milieu duquel on a placé , sur un grand bateau, un pavillon où les amateurs vont faire des collations. m

» Nous voulions parcourir la vallée.

Xous connaissions ^lontmorenci , l'Ermitage, les ^laronniers; mais nous n'étions pas encore allés à Mihonne , et toute la compagnie, montée sur les ânes, en prit le chemin ; un de nos landauS suivait pour les papas et les mamans.

» Nous arrivâmes bientôt au village d'Aubonne , après mille bouffonneries de

212 DÉL\SSEMEÎSTS

la part des jeunes gens , et autant de plaisanteries sur nos pauvres animaux , dont la patience n'avait point de bornes. Je montais pour ma part un petit grisou , assez bonne bète en apparancé , et cependant si têtu , que , malgré toute ma patience, je faillis l'abandonner plusieurs fois, pour continuer la route à pied.

» 31. Dumoulin , le savant , ainsi que nous l'appelons tous , en prit occasion , chemin faisant , de nous faire assez burlesquement l'histoire de l*âne. Je l'ai retenue, et vous la donne ici. Si elle vous ennuie , vous la passerez,

Page 1