‹ Délassemens de ma filleChapitre 12 sur 20 · ADELINE ET VIRGINIE · texte numérisé non relu

ADELINE ET VIRGINIE

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LES DANGERS DE l'ENVIE ET DE LA JVLOL'SIE.

.M. DiMOLLiN était un riche négociant dullâvre, retiré des affaires depuis un an , et vivant à Paris avec une sorte de luxe que lui permettait sa fortune. Encore jeune, père de trois enfants , et chargé d'une orpheline, qu'un de ses parents, mort en Amérique , lui avait léguée .

M. Dumoulin et sa femme pensèrent que , pour achever l'éducation de leurs enfants , ils ne sauraient mieux faire que de s'établir dans la capitale. D'ailleurs, ils n'étaient pas fâchés de jouir, avec un

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certain éclat, de leur aisance, au milieu des personnes qui les avaient connus moins heureux, et qui existaient dans la capitale , entourées des honneurs que procurent les places et la fortune. Alphonse, leur iils aîné, se préparait à entrer à l'école polytechnique. Charles , le second , achevait ses études à Louisle-Grand; quant h Adeline , leur fille unique, et à Virginie, la jeune orpheline dont nous avons parlé , les maîtres qui venaient chez M. Dumoulin, dirigés et aidés de la bonne gouvernante , madame Abel , achevaient ce qu'elles avaient heureusement commencé dans une excellente pension du Havre.

La jeune Adeline, que la nature avait douée d'une grande beauté , montrait un caractère enclin à la jalousie et à l'envie , qui la rendait malheureuse.

Dans s@n enfance , elle ne pouvait voir sa mère caresser un autre enfant ou ses jeunes compagnes , sans entrer dans de

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petites fureurs qui altéraient sa santé ; et , envieuse de tout ce qui s'oiïrait k sa vue . si on ne lui donnait pas à linstant ce que ses caprices lui suggéraient , elle en concevait un si vif déplaisir, qu'elle boudait , ne mangeait pas , pleurait , se dépitait , et devenait insupportable aux personnes qui l'entouraient.

En grandissant , ces défauts choquants ne firent que se fortifier, surtout depuis que la pauvre Virginie, recueillie par son père, semblait en être aimé. Cette enfant , modèle de résignation , qui savait apprécier la position où la fortune l'avait placée , était devenue le souflredouleur de sa cousine. Il s'en fallait d'« beaucoup que leurs progrès fussent égaux dans leurs études. Adeline n'avait ni la pénétration d'esprit, ni la conception prompte de Virginie , qui apprenait avec une extrême facilité ; de là , la jalousie , lenvie , la haine de sa cousine contre l'orpheline. Celle-ci apprit I. 8.

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successivement tout ce qui constitue une bonne éducation , tandis que mademoiselle Dumoulin , sans cesse dérangée par quelques fantaisies, et qui, d'ailleurs, n^imait rien de ce qui demandait un peu d'application, parvint à peine à se mettre dans la tête les premiers éléments de la grammaire et à écrire passablement. Quant à ses lectures, jamais sa mère ni sa gouvernante ne purent lui faire entendre que le vrai moyen de connaître l'histoire , c'est de lire le meilleur ouvrage sur cette matière. On avait souscrit, dans ce but, à l'excellente Histoire de M. le comte de Ségur; mais dès qu'Adeline ouvrait un volume , elle se mett<iit à bâiller; elle préférait les contes de fées. 11 n'en était pas de même de Virginie , qui savait par cœur tout ce qu'a écrit M. de Ségur, dont elle avait fait des analyses assez longues , ôt un résumé général en forme de table -chronobgique. Virginie sut aussi dessiner

en très-peu de temps. Déjà, elle avait lait à deux crayons les portraits de ses bicn- }aïteurs , et même celui de l'envieuse et jalouse Adeline; ils ornaient la salle i\ manger de M. Dumoulin. Ces portraits désespéraient sa cousine , qui ne lui pardonnait pas d'avoir des talents , quand elle-même en était privée. Adeline ne pouvait cacher la mauvaise humeur que lui donnaient les petits triomphes de sa parente ; et sa mère , fatiguée de ses plaintes journalières contre l'orpheline , ne put s'empêcher enfin de lui exprimer tout le chagrin qu'elle en éprouvait.

« C'est plus fort que moi , lui répondit Adeline. Je ne puis la souffrir ; je la hais à la mort.

— 3Iais pourquoi ? demanda sa mère.

Que t'a fait cette pauvre enfant , qui est toujours pleine d'égards , d'attentions pour toi?... Elle te prouve son amitié, son attachement , par tous les petits services qu'elle semhle heureuse de te rendre...

— Vous le croyez , maman? Vous ne voyez pas que Virginie, sous ces dehors affectés de modestie , d'amitié , cache le cœur le plus ambitieux !...

— Comment cela , ma fille ? à moins que tu ne veuilles parler de l'ambition qu'elle a de te plaire , de se faire aimer de toi?... Son premier soin est de chercher à toucher ton cœur qui la repousse?... Ce n'est point sa faute si tu n'as pas aussi bien profité des leçons que vous avez reçues ensemble des mêmes maîtres.

— Comment voudriez-vous , maman , répond la petite envieuse , que j'eusse appris comme Virginie?... tous les soins , toutes les attentions des professeurs se sont fixés constamment sur elle , tandis qu'ils négligeaient de m'enseigner avec patience...

— On voit , ma chère, l'envie et la jalousie percer dans tout ce que tu dis de Virginie.... Je me rappelle cependant que ta maîtresse de pension m'a enga-

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géeà te retirer de chez elle, parce que ton peu d'application , ton indocilité , lui donnaient trop de tourments; et qu'elle n'a consenti enfin à te garder qu'à cause de ta cousine qui la dédommageait par son assiduité et ses progrès ; cela aurait dû exciter ton émulation, et non ta jalousie. Plutôt que de te plaindre sans cesse de Virginie , imite-la , ma lille ; tu n'as encore que quatorze ans, prends une bonne résolution , et remets-toi sérieusement au travail. Tu ne manques pas de dispositions , cultive-les avec courage.

Madame Abel , cette excellente amie, qui t'aime comme son enfant , qui gémit de voir ton éducation manquée, te secondera de tous ses efforts, et te dirigera à merveille.

— Je suis trop âgée, maintenant, maman , pour reprendre mes études comme une petite fille ?

— Orgueil mal placé.

— D'ailleurs , maman , n'en sais-je pas assez ?

— Alors ne te plains pas des talents de ta cousine ; et , en toute occasion , ne montre donc plus, à son égard, une jalousie aussi basse que ridicule.

— Mais en vérité , maman , c'est aussi bien humiliant à mon âge ! Virginie se uiontre-t-elle avec moi en société , soit qu'elle touche du piano ou qu'elle prenne sa harpe , soit qu'elle parle ou qu'elle chante, tous les compliments, tous les honneurs sont pour elle : peut-on rien voir de plus mortifiant !...

— C'est aussi là , ma fille , dit madame Dumoulin avec douceur , tout ce que possède la pauvre orpheline. Songe donc que son éducation est sa seule fortune ; que son père et sa mère , dont die fut privée presqu'au berceau , ne lui ont rien laissé....; que sans nous , sans nos bienfaits, Virginie serait fort

malheureuse?.... Au lieu que loi, aimée, chérie de tes parents....

— Je vous comprends, reprit Adeline un peu cahnée, mes avantages sont plus grands que les siens ; la fortune, d'ailleurs, qui m'attend, me dédommagera assez de ces tribulations momentanées, et compensera les petits talents qui me luanquent. Je sais bien que je ne suis ni une musicienne, ni une savante, qu'il me faudrait même beaucoup de choses encore pour être parfaite ; mais, entin, je ne pense pas être déplacée nulle part ; n'est-il pas vrai, maman, ajouta-t-elle en appuyant sur le mot, que je ne suis déplacée nulle part ?

— Sans doute, ma fille, » répondit la mère en hésitant.

Adeline reprenant : a Ma figure, ma tournure.... Je me mets toujours à ravir!.... Ensuite, ne sais-je pas bien ce

que je vaux? On ne peut pas dire que

je sois une imbécile?.... Je cause quand

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il le faut tout comme une autre. II est vrai que je ne parle pas d'histoire, de géographie, de littérature, toutes sciences faites pour les hommes. Quand je vais à l'opéra, j'ai d'autres moyens de succès; je m'entretiens fort bien de la pièce que l'on joue, ayant soin de lire à l'avance le programme.... Eh! croyez, maman, que je distingue parfaitement la bonne musique de celle qui ne l'est pas; car le goût vaut mieux que la science. La musique qui m'ennuie est assurément toujours la plus mauvaise....

» Au surplus, maman, de quoi une demoiselle doit-elle raisonner ? De choses qui tiennent à son sexe, n'est-ce pas ? Tu sais si je me connais en chapeaux , en étoffes propres à nos parures? Personne n'a plus de goût que moi pour tous les chiffons en général. Tu me consultes quelquefois toi-même , maman, sur le choix de tes robes; à ce

sujet, tu t'es souvent trouvée assez bien de mes conseils.

— Tout cela ne suffit pas, ma bonne amie. Je te le répète ; remets-toi au piano, étudie-le fréquemment ; essaie de reprendre le dessin ; et, au lieu des Mille et un jour, que j'ai trouvés dans ta chambre, lis un bon ouvrage de morale ou d'histoire; cela te convient mieux.

» ^îadame Abel, dont tu connais l'amitié et la patience , sera charmée de te voir raisonnable et studieuse ; elle te fera participer aux leçons de Virginie; suis les dictées qu'on lui fait faire tous les jours. Ton père et ton frère Alphonse en sont enchantés !

— Ah! je le crois bien, surtout mon frère Alphonse.... Alphonse ! qui loue indistinctement tout ce qu'elle fait !.... qui la trouve charmante !.... et qui me le dit encore !.... Oh ! laisse-le faire, mon frère Alphonse , bientôt...

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— Que veux-tu dire ? demande madame Dumoulin avec humeur.

— Je veux dire... que je ne puis me résoudre à rien apprendre avec cette petite présomptueuse, cette fausse savante , dont mon frère est angoué...; mon amour-propre en souffrirait trop.

— Dis plutôt ta jalousie.

— D'ailleurs, maman, quel avantage retirerais-je de ces dictées de madame Abel, qui roulent sur toutes sortes de sujets ? Figure-toi , maman, que tantôt ce sera à une vieille dame éloignée qu'elle donnera des nouvelles de la capitale, et qui sera chargée de lui adresser des détails sur la vie qu'on mène en province, sur les productions qui font la richesse du pays.... Toutes choses fort ennuyeuses auxquelles on doit répondre, en se mettant à la place du personnage mis en scène, dont il faut emprunter le style. Une autre fois, ce sera à un ami de la maison, au nom de

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mon père, qui, par exemple, se promène en Italie. On le priera de nous donner l'itinéraire de son voyage; de nous parler de tout ce qu'il y verra

de curieux et d'utile 11 faut encore

se mettre à la place du voyageur et écrire pour lui quand je suis si maladroite qu'il me serait impossible de trouver une seule ligne à répondre pour moimême. . .

— Et comment fait donc Virginie?

— Eh ! le sais-je? Elle prend les livres qu'elle lit... , ensuite elle écrit... Elle prétend que cela l'amuse , l'instruit. . . Pour moi , je sais bien que , s'il me fallait faire comme elle , cela m'ennuierait

à la mort D'ailleurs , Virginie a de la

facilité ; moi, je n'en ai pas ; et puis,

je le confesse encore , il me serait* impossible de travailler quand elle est là. »

^îadame Dumoulin vit combien il lui serait difficile de changer les sentiments

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d'Adeline pour sa cousine; sa fille consentit à se trouver aux leçons de niadame Abel , même à y prendre part , pourvu que sa mère y assistât ; ce qu'elle promit.

C'était beaucoup que d'avoir obligé Adeline à suivre les leçons de la gouvernante et de ses maîtres.

La bonté de Virginie ne se démentit point. Son envie de voir sa compagne satisfaire ses parents , était un motif si puissant pour elle, que la pauvre enfant se plia à tous les caprices de sa cousine pour lui complaire , et poussa la complaisance jusqu'à recommencer ses études , afin de ne paraître pas plus avancée qu'elle. Virginie ayant montré dans cette circonstance combien son "cœur était bon , en faisant remarquer à Adeline , sans blesser son amour -propre, la manière dont elle devrait s'y prendre pour réussir , qu'enfin , l'orgueil de la jeune personne par-

lant plus haut que sa jalousie , lui fit sentir qu'il était honteux à son âge de ne rien savoir; ce qui l'excita à travailler pendant quelques jours avec ardeur. Sa mère, d'ailleurs, était là, qui l'encourageait par sa présence.

Enfin Adeline . stimulée de toutes les manières , se livra un peu à l'étude de l'histoire et de la géographie; elle reprit ses crayons , et Virginie , pour l'encourager, faisait comme elle.

Pour lui donner le goût du piano , que depuis long-temps mademoiselle Dumoulin avait abandonné , on l'engagea a jouer des cont re - danses ; Virginie lui en apprit, en joua devant et après elle , assurant que l'exécution d'Adeline valait bien mieux que la sienne. On réussit enfin a obtenir de son indolence quelque application ; et les complaisances continuelles de Virginie adoucirent pour un temps l'envie qu'inspiraient à Adeline les talents de sa jeune

rivale , et l'attachement que son caractère égal et bienveillant obtenait de tout le monde.

Cependant , comme on connaissait la jalousie qu'Adeline avait conçue contre l'orpheline , on s'abstenait de téndoigner devant celle-là tout l'intérêt que celle-ci inspirait.

Madame Abel était la douceur même.

Ses leçons , toujours données avec une patience admirable , charmaient ses jeunes élèves.

Comme nous l'avons dit , Virginie se trouvait fort avancée dans le dessin. î;on amitié pour sa bonne gouvernante lui inspira le désir de faire son portrait à l'huile, elle lui en lit cadeau à sa fête. Certainement ce n'était pas un chefd'(Euvre, mais la ressemblence y était.

Ce tableau se trouvait placé dans la chambre de madame Abel , à côté d'un vieux portrait de l'un de ses ancêtres , portrait dont elle faisait le plus grand cas,

quoique la peinture en fiit presque effacée par le temps.

Adeline n'aimait pas assez sa cousine pour louer son travail; mais le portrait était fraîchement peint ; la couleur brillante du vernis nouvellement étendu sur la toile , avait un certain éclat ; et le cadre qui l'entourait se trouvait doré ; c'en fut assez pour l'ignorante Adeline : elle prononça que le vieux tableau n'avait aucun pris , tandis que le nouveau pouvait avoir une certaine valeur.

« N'oilà , ma chère élève , répondit la sage gouvernante , comment , en se hâtant de porter un jugement sur des choses que Ton ne connaît pas, on risque de se tromper. Vous allez vous en convaincre davantage si vous voulez écrire , avec >'irginie , la fable que j'ai préparée pour la dictée d'aujourd'hui. »

Adeline , curieuse de connaître cette

fable , s'assit au bureau avec sa cousine , et madame Abel commença ainsi :

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