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contente modestement des plus mauvaises. Si on l'oublie , et qu'on l'attache un peu loin de l'endroit où est sa nourriture , il prie son maître le plus pathétiquement qu'il lui est possible , de se souvenir de lui.
» Or , il est juste qu'il vive. Sa harangue faite, il attend patiemment l'arrivée d'un peu d'herbe, d'un peu de son, de la moindre chose; il n'est ni gourmand ni friand , quoiqu'il ait la bouche grande et se fasse entendie d'une manière trèséclatante. 11 est fort délicat silP l'eau, il ne veut boire que de la plus claire , et qu'aux ruisseaux qui lui sont connus. 11 boit aussi sobrement qu'il mange, et n'enfonce point du tout son nez dans l'eau, par la peur, que lui fait , dit-on . l'ombre de ses longues oreilles.
» A peine a-t-il achevé son repas à la hâte , qu'on peut le charger de nouveau , et qu'il se remet en marche sans réplique ni murmure.
DE MA FILLB. 215
h Comme on ne prend pas la peine de l'étriller , il se roule souvent sur le gazon, sur les chardons , sur la fougère , et , sans se soucier beaucoup de ce qu'on lui fait porter , une belle dame seraitelle sur son dos , il se couche pour se rouler, toutes les fois qu'il croit le pouvoir, et semble par là reprochera son maître le peu de soins qu'on prend de lui; il ne se vautre pas comme le cheval dans la fange et dans l'eau ; il craint même de se mouiller les pieds , et se détourne pour éviter la boue. Dans sa jeunesse il est gai, assez joh, Léger même. 11 est susceptible d'éducation , et on en a vu employés dans les spectaclesà des tours d'adresse qui demandent de lintelligence.
» Vous voyez que tous les ânes ne sont pas des sots.
» Mais lorsqu'il arrive à la vieillesse , ou qu'on le maltraite , il devient lent , indocile et têtu,
» Quoique battu par son maître , il
s'attache à lui ; il le sent de loin et le distingue de tous les hommes. 11 reconnaît aussi les lieux qu'il a coutume d'habiter ; les chemins qu'il a fréquentés ; il a les yeux bons, l'odorat admirable; ii a l'ouïe très-fine et les oreilles d'une belle longueur ; lorsqu'on le surcharge , il le marque en inclinant la tète et baissant ses oreilles.
» Lorsqu'on le tourmente trop , il ouvre la bouche et retire ses lèvres d'une manière très-désagréable , ce qui lui donne l'air moqueur et dérisoire.
Comme il n'aime pas À être serré , une de ses malices est de gonfler son ventre lorsqu'on veut le sangler, de sorte qu'au grand étonnement de la personne qui le monte, au bout de quelques pas elle sent tourner la selle qu'elle croyait bien assurée , et fait une de ces chutes dont on rit plus qu'on ne s'en inquiète.
» Si on lui ouvre les yeux , il reste immobile.
» Le cheval hcunil et l'âne brait ; ce qu'il exécute par un grand cri très-long, désiigréable , discordant.
» l-es plus belles races d'ânes sont en Egypte, et surtout en Arabie. C'est là qu'ils ont le poil poli , la tète haute et le pied léger.
» Voilà certainement des qualités estimables.
» Voyons à quoi l'àne est propre maintenant.
» L'àne est communément le serviteur, le compagnon du pauvre campagnard ; on l'emploie à tout : c'est lui qui porte les fumiers que l'on répand sur les terres , les productions du laboureur et du jardinier, dans les marchés, doù il revient chargé des provisions nécessaires au ménage. Cet animal est une espèce de providence pour les gens pauvres des environs de Paris. On les voit par troupes à Montmorency, à Sceaux et à Auteuil , les jours de fête , attendant la I. 10
218 DÉLASSEASENTS
mcKleste ouvrière endimanchée , l'élégante habitante de la Chaussée-d'Antin , auxquelles on les loue pour faire des promenades dans la campagne. Ces animaux sont ordinairement accompagnés d'un enfant qui les suit et les ramène à leur maître , lorsque les promeneurs n'en veulent plus.
» Ces ânes ont le pied si sûr, qu'ils passent avec assurance et sans accident dans les plus petits sentiers. Celui que je montais pour ma part, quoique entêté comme je l'ai dit , était d'une adresse admirable.
» Nous arrivâmes à Aubonne, et nous nous y arrêtâmes pour laisser souffler nos pauvres montures. Nous descendîmes chez M. Arnoux, maire de l'endroit, ami de M. Dumoulin : sa femme et lui nous firent mille amitiés, et nous obhgèrent à prendre des rafraîchissements dans leur joli parc, qui est en face de leur charmante petite maison ;
nous prîmes quelque repos, et goûtâmes, au millieu d'une verte feuillée, le frais parfumé des arbres de toute espèce qui ornent cet endroit délicieux. Au- Ixtnne est renommé par des souvenirs qui s'attachent à des personnes célèbres , comme madame d'Houdetot. J.-J. Rousseau , la maréchale de Luxembourg , plus anciennement les connétables de Montmorency.
» Monsieur et madame Dumoulin avaient donné ordre à leurs domestiques de nous attendre à Montmorency, chez Leduc, au Clieval Blanc (l).Xous y avons dîné , après quoi le soir nous sommes allés sous les châtaigniers, où les fils de M. Dumoulin nous ont fait danser jusqu'à dix heures ; enfin, nous
(Ij Cette enseigne a été peinte il y a vingt - cinq à trente ans , par le baron Gérard , dans nne partie qu'il fil à Montmorency avec des jeunes gens , ses camarades , tous élèves , comme lui , à cette époque , du grand et célèbre David.
2t0 DÉL.SSEME«TS
^mmes revenus à Paris. Voilà, bonne rr Ve^pos. vra. de not. 30u.n.e
où le i>la.sir d'Mre avec vous au m «eudesper— .u.™eson^^^^^^^^^^
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vants. Enfin, sa maladie fit des prog
DE SÎA FILLE. '12i
rapicios, (jue Ion craignit bientôt pour sa vie.
Virginie, dans cette circonstance, ne démentit point son caractère de bonté.
Elle ne quitta pas sa cousine un seul instant pendant plus d'un mois que celle-ci demeura alitée.
C'était Virginie qui lui présentait les breuvages qu'on ordonnait, qui la soulevait dans son lit; qui, prompte à saisir ses goûts, ses caprices même, épiait ses mouvements, et y satisfaisait avec une constance , une patience admirables. Adeline cependant ne lui adi essai t pas un mot de remercîments. La pauvre orpheline soignait, aimait une ingrate , elle ne le savait que trop ; mais son bon cœur ne se démentait point.
EnOn. Adeline surprise, étonnée des soins assidus de Virginie . de sa constance à prévenir ses moindres désirs, lit un retour sur elle-même.
222 DELASSEMENTS
Tout entière au silence de ses réflexions , la jalouse Adeline compara sa conduite à celle de sa cousine , et fut obligée de s'avouer combien elle était injuste envers l'excellente Virginie. Celle-ci, dans un des moments où sa parente avait un redoublement de fièvre , tenait une de ses mains dans les siennes.
La malheureuse Adeline était en délire. Dans cette crise pénible qui agite un malade , et le fait déraisonner , elle accusait Virginie de lui enlever l'affection de ses parents, de ses amis; de forcer tous les cœurs à l'aimer, quand elle n'obtenait que de froides politesses. « Eh quoi ! s'écriait-elle , seraije toujours dédaignée , tandis que ma rivale sera constamment aimée? Non ! Je
ne. puis la souffrir ! Ma mère même
l'aime mieux que moi Ses prévenan*
ces. . . ses attentions tout en Virginie
n'est que fausseté. ...»
Pendant cette crise , l'orpheline pleurait Les mains d'Adeline étaient arrosées de ses larmes. . . . Madame Dumoulin , présente à cette scène qui excitait sii sensibilité, ne pouvait retenir les siennes. . . .
Knfin , la malade , accablée , ne fit plus aucun mouvement. Absorbée par la fati^e , elle sembla vouloir s'endormir. Elle reposa en effet quelques instants. Réveillée bientôt, plus calme, ses yeux mourants rencontrèrent ceux de l'infortunée Virginie. . .
» Virginie , lui dit-elle avec un accent concentré, est-ce que tu m'en voudrais?
— Moi. vous en vouloir! Oh! ma cousine ! > Et ses pleurs redoublèrent ; les mains de la malade en furent de iK)uveau inondées « Moi ! qui donnerais cent fois ma vie pour sauver la vôtre ! . . .
— H est donc vrai que tu m'aimes,
224 délasseme>ts
/iialgré mes injustices à ton égard ? ... »
Elle prononça bas ces derniers mots, qui semblèrent expirer sur ses lèvres. Sa mère s'approcha.
« Calme-toi , ma fdle ; vois quel intérêt tu inspires à cette pauvre enfant. Depuis plusieurs semaines elle ne t'a pas quittée. C'est Virginie qui t'a constamment servie et soignée. Voilà quinze jours que , sans cesse auprès de toi , elle n'a voulu ni se déshabiller ni se coucher. . . »
Adeline, touchée, confondue, s'écrie :
« Oh ! pouvoir de la vertu ! Virginie ! . . . et je pourrais encore la haïr!... Je seraig un monstre ! Non , ma cousine , je
ne suis plus ton ennemie Je t'aime
aussi , et ma conduite future te le prouvera. »
Les jeunes personnes restèrent longtemps dans les bras l'une de l'autre, ^ladame Dumoulin fut obligée d'employer tout son ascendant pour les se-
parer. Elle craignait avec raison que des émotions aussi fortes ne devinssent dangereuses pour l'état de sa fille. Celleci , une fois guérie de sa funeste jalousie, recouvra bientôt la santé. Eclairée par sa raison , elle rendit justice à Virginie , sans envier ses talents et ses excellentes qualités. Au lieu de la jalouser davantage, elle lit en sorte de limiter, et y réussit; tant il est vrai qu'avec de la persévérance et la résolution de bien faire , on finit par remplir le noble but que l'on s'est proposé ! Les deux cousines vécurent depuis dans une union parfaite , et leurs parents s'en applaudirent parce qu'elle faisait le bonheur de tous.
iO.