LES DEUX SOEURS
11e>uiette et Lucie étaient sœurs; leur père , l'un des magistrat» de Bordeaux les plus eslimés, les avait depuis peu retirées de pension. L'une était âgée de quinze ans, et l'autre de seize. La position sociale du magistrat, quoique peu fortuné, l'obligeait à une certaine représentation.
Veuf depuis plusieurs années , M. de Valbonne se reposait sur sa mère , âgée
DE »À FILLC. :^27
et presque infirme , du soin de sa maison et du soin plus important de surveiller ses filles , qui faisaient toute sa consolation depuis qu'il avait perdu son épouse.
Henriette, l'aînée, avait les traits , la taille et les grâces de madame de Vall)onne, mais ne lui ressemblait pas au moral. Elle ne songeait , du matin au soir, quà sa toilette. Il lui fallait des robes nouvelles tous les jours; et ses petites prodigalités allaient jusqu'à la profusion, sans qu'elle s'inquiétât jamais si les moyens de son père pouvaient les lui permettre.
i-ude, sa cadette, montrait un caractère tout opposé. Moins jolie que son aînée , elle rachetait ce que la nature lui avait refusé du côté de la figure , par un excellent caractère et mille qualités aimables et solides. Autant sa sœur était prodigue, autant Lucie était ménagère ; aussi Henriette lui reprochait sans cesse d'affecter une économie parcimonieuse .
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et cela , disait-elle, pour critiquer sa conduite.
Enfin, les deux sœurs n'étaient d'accord que lorsque Lucie cédait à Henriette; et Lucie, qui aimait la paix, cédait toujours.
M. de Valbonne , aussi bon père que magistrat intègre, avait une préférence marquée pour son Henriette , dont il louait sans cesse les grâces, la jolie tournure, la parure élégante, tandis qu'il délaissait la pauvre Lucie. Cependant c'était Lucie qui, par son esprit d'ordre , son économie et sa surveillance , sans affectation ni hauteur à l'égard des domestiques, rendait la maison agréable à son père; il y voyait, par elle, constamment régner l'union , la paix et l'abondance, sans profusion. Mais Henriette savait si bien se conduire avec M. de Valbonne , et avoir pour lui ces petites prévenances si flatteuses et si attrayantes , qu'Henriette sut usurper toute sa
tendresse. La pauvre Lucie n'aimait pas moins l'auteur de ses jours ; mais le respect et la modestie lui inspiraient plus de réserve , et donnaient à ses caresses même un air timide et embarrasse. Aussi , quoique excellent père , M. de Valbonne, ébloui des beaux dehors de sa fille aînée, remarquait à peine la cadette; cependant c'était sur cette dernière que roulaient tous les soins de la maison. A la vérité la grand'mère exerçait bien une surveillance morale sur la tenue du ménage de son fils ; mais comme sa faible santé ne lui permettait pas d'y donner elle-même toute son attention , Lucie , dont elle connaissait l'ordre et l'exactitude , la suppléait à merveille , et tout allait au mieux. C'était aussi Lucie qui écrivait les dépenses et les réglait , tandis qu'Henriette ne s'occupait que de toilette.
î»a grand'mère avait-elle la migraine , se trouvait-elle retenue dans son appar-
tement par une indisposition Lucie
ne la quittait pas; attentive à saisir, à prévenir ses goûts, tantôt elle la distrayait par la lecture d'un livre qu'elle savait devoir lui plaire ; tantôt elle donnait carrière à son petit babil , que la grand'mère, qui aimait à la faire jaser, excitait adroitement.
Toutefois n'allez pas croire que Lucie , dans ces innocentes conversations, qu'elle n'amenait que pour amuser sa bonne grand'mère , y mêlât jamais aucune médisance Ses récits étaient toujours
vrais et souvent fort enfantins. La grandmère souriait; Lucie la croyait satisfaite, elle était contente.
Dans son moment de récréation , Henriette ne manquait pas de prétexte pour se dispenser de rester auprès de madame de Valbonne : c'était une parure à arranger pour une soirée où elle devait aller avec son père, tandis que sa sœur tiendrait compagnie à la bonne-maman ; ou
bien une sonate à quatre mains à étudier sur son piano , avec son maître , et qu'elle devait joueF à la prochaine soirée du magistrat.
Lucie , indépendamment des mêmes devoirs qu'elle avait aussi à remplir , était encore chargée de la surintendance de la maison , et néanmoins trouvait du temps pour tout , sans jamais négliger son aïeule. Aussi madame de Valbonne ralTectionnait-elIe beaucoup.
Cependant indulgente , comme toutes les grand'mères , elle disait quelquefois à ses amis , qui lui faisaient remarquer la différence des caractères de ces petitesfilles : € Nous ne nous faisons point nousmêmes. Henriette est jolie , grande , bien faite : on le lui dit peut-être trop souvent. Cette jeune personne aime la parure ; c'est de son âge. Elle est un peu coquette , ne l'avons-nous pas toutes été dans notre bel âge? Elle tire quelque
232 délvssements
vanité de ses talents..., quelle est celle de nous qui n'en a fait autant?
» Trouvez^moi , ajoutait-elle , aujourd'hui , une jeune personne de seize ans , parée de toutes les grâces de la jeunesse , des avantages d'une brillante éducation , et qui ait avec cela beaucoup de modestie.... Comme ce phénix est rare , soyons indulgents.... L'important, c'est qu'Henriette ne soit point inconséquente , et que sa conduite soit digne de sa naissance et de ses parents.
— » Mais, lui répondait-on, pourquoi Lucie , qui a une année de moins , paraîtelle si raisonnable, tandis que sa sœur est si légère?
— » Oh ! pour celle-ci, observait la grand'mère , la nature en a fait un être à part. Cette petite fille est au-dessus de son âge. Il y a en elle deux personnes : l'une toute raisonnable lorsqu'il faut s'occuper de choses sérieuses; et l'autre
tout enfant lorsqu'il s'agit de quelques instants de récréation : aussi , voyez-la jouer , habiller les poupées de la fille de ma femmc-de-chanibie , courir, sauter! le moment d'après, régler un compte avec la cuisinière ; la questionner sur le prix des objets qu'elle achète; lui recommander la propreté , l'économie... A l'entendre , on croirait que c'est une ménagère consommée. Ce qu'il y a de plus remarquable dans la conduite de cette chère enfant , c'est qu'on ne la voit négliger . ni les travaux auxquels elle doit se livrer pour terminer son éducation , ni les soins qu'elle s'est fait une loi de me prodiguer , ni la surveillance active par elle exercée en mon nom, sur l'emploi du temps de chacun de nos domestiques. Son zèle et son intelligence suffisent à tout. Voyez-la , le soir, au salon, si on l'encourage à parler; à ses réponses sensées , mais enfantines , on ne se douterait pas que c'est Lucie qui , dans la
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journée , a présidé aux arrangemenU de la soirée. »
M. de Valbonne, tout occupé de ses devoirs de magistrat , ne songeait peutêtre pas assez à ceux qu'il avait à remplir comme père de famille ; sans cela , il aurait remarqué que son Henriette , outre son goût dominant pour la parure , était passablement vaine ; mais comme on connaissait son faible pour sa fille , il arrivait assez souvent que les plaideurs ne croyaient pas trouver de meilleur avocat auprès de lui que mademoiselle Henriette, et ils la priaient de se charger de leurs mémoires. La jeune personne , très-ûère de cette déférence , faisait la petite protectrice; quelques mots flatteurs sur ses grâces , sur ses talents , sur la tendresse que son père avait pour elle , la décidaient en leur faveur, et le magistrat trouvait sur son bureau , en revenant du palais , les papiers des solliciteurs qu'elle ne
DE MA FIULE. 235
manquait pas d'appujer de son éloquence.
Tandis qu'Henriette accordait ainsi des audiences dans les moments qu'elle ne donnait pas à sa toilette , Lucie s'occupait d'études utiles , du ménage ou de sa grand'mère. A table, Henriette, en sa qualité d'aînée , s'accoutumait à servir ; elle découpait avec grâce un poulet ou une perdrix y offrait de même d'un plat de crème , etc. , et savait à propos présenter à son père ce qu'il aimait. Les attentions de sa fille aînéô la lui rendaient encore plus chère > et lui fermaient les yeux sur ses dépenses inconsidérées , et l'espèce de protection qu'elle accordait aux plaideurs qui venaient se recommander à son intérêt , en flattant sa vanité.
Lucie , toute différente de sa sœur , an lieu de se présenter en grande parure à la table de son père (à moins qu'il n'y eût des étrangers), s'y mon-
trait en modeste ménagère, simplement vêtue en tablier noir, donnant le bras à sa vénérable aïeule, qu'elle plaçait avec complaisance sur son grand fauteuil , et de laquelle , pendant tout le repas , elle s'occupait avec un tendre respect : c'était Lucie qui lui versait à boire , qui lui coupait son pain, qui avait soin , lorsque sa sœur voulait bien lui permettre de servir un plat , d'en od'rir d'abord à la grand'maman. Lucie pensait avec raison que M. de Valbonne ne saurait trouver mauvais que sa mère fût servie avant lui. Quand on sortait de table , si la grand'mère était en état de passer la soirée au salon , la bonne Lucie l'y accompagnait; elle avait l'attention de placer sous ses pieds un tabouret , et de lui présenter un écran pour qu'elle garantît son visage de la trop grande ardeur du feu.
Si quelques amis étaient invités , pendant que son père s'entretenait
d'alTaires graves avec eux , Lucie faisait la partie de madame de \'albonne , tandis qu'Henriette s'occupait de quelques chiffons.
Le magistrat était bon père , il aimait bien ses deux filles. Mais, fort occupé de son état, il avait besoin de distraction, et il en trouvait davantage dans l'humeur enjouée d'Henriette que dans l'entretien un peu froid de Lucie. Les petites prodigalités de sa fille aînée, surtout quand on lui présentait ses mémoires , lui déplaisaient sans doute ; dans le moment même il s'en fâchait ; cependant, comme Henriette avait le talent de le flatter, il pardonnait volontiers à cette enfant qu'il aimait , dont la gaîté le déridait. Lucie , qui ne demandait jamais rien . ne donnait pas. de semblables sujets de mécontentement; mais Vt. de Valbonne lui trouvait un air toujours triste; et , comme Henriette s'emparait de son père aussitôt qu'il rentrait du
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palais, ou que les affaires lui laissaient le moindre loisir , la bonne Lucie le lui abandonnait par amitié , par un yéritable dévouement. Elle aurait craint de ravir une caresse destinée à sa sœur, ou de lui donner le moindre sujet de jalousie.
Pour l'entretien de ses filles, M. de Valbonne avait fixé par mois une somme qu'il leur payait régulièrement , car le magistrat était l'exactitude même. Lucie ne dépensait pas tout son revenu, elle avait de jolies économies , quoiqu'elle fût mise convenablement , tandis que sa sœur, au contraire, faisait des dettes que le papa acquittait malgré ses petites fâcheries. 11 prêchait souvent ; mais comme il payait toujours, ses remontrances n'aboutissaient à rien.
Nous avons dit que mademoiselle Henriette aimait à donner des audience»
aux plaideurs qui venaient solliciter la
bienveillance de son père. Depuis quelque temps il s'en était présenté un, qui parvint à se faire écouter avec bonté par le magistrat. Son affaire ne devait pas être appelée de long-temps.
Elle avait besoin d'être soigneusement instruite et mûrement examinée ; malgré toute l'intégrité de M. de Valbonne et l'équité de la cause du plaideur, celui-ci ayant remarqué la tendresse du magistrat pour sa fille aînée , crut son procès jugé, gagné même, s'il parvenait à se ménager la protection de la jeune personne.
Plusieurs fois on l'avait reçu avec po litesse dans la maison du magistrat, en son absence. Mademoiselle Henriette ayant bien voulu l'écouter avec bonté, le plaideur crut pouvoir lui confier ses peines et ses chagrins comme à une personne raisonnable ; il avait su étudier et reconnaître son caractère ; enfin, en flattant sa vanité , il en obtint la
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promesse «aque son père serait instruit de tout ce qui concernait son affaire , et qu'elle mettrait son mémoire sous ses yeux. Il s'agissait aussi de faire avancer la cause.
La première fois qu'Henriette en parla à M. de Val bonne , il fronça le sourcil , et lui demanda avec humeur de quoi elle se mêlait.
« Mais , lui dit -elle, ce monsieur a
l'air si honnête ! C'est un père de
famille.
— -Qu'en savez-vous , mademoiselle ?
— Mon père , il me l'a dit. D ailleurs , il vient de bien loin. 11 y a long-temps , dit-il , qu'il attend la décision de son procès , que Ion retarde toujours.
— Ce n'est pas votre alFaire , mademoiselle.... Occupez-vous de voschilïbns , et non de la justice , qui doit être impartiale pour tout le monde.
— Mais , cependant , papa . qiiand on peut rendre un service.
Heniiet'e , voyant son père froncer de nouveau le sourcil . n'osait pas continuer la conversation , qui avait lieu pendant que M. de Valbonne était à son bureau et écrivait. Elle y aperçut le mémoire de son protégé , auquel on avait fait quelques remarques , puisque plusieurs feuillets paraissaient plies. Elle le prit et continua timidement :
a Voici le mémoire de ce pauvre monsieur ; Tavez-vous lu , mon papa ?....
— M Je vous ai déjà dit, mademoiselle, que les affaires de la justice ne vous regardaient pas , et que.... »
Henriette empêcha son père d'achever en lui mettant la main sur la bouche.
« Ah ! papa ! il est si doux d'être utile!.... Vous qui êtes si bon , si bienfaisant !.... vous ne pouvez refuser de tous intéresser à un homme qui parait malheureux que vpus pouvez sauver ,
peut-être . comme il le dit , en avan- I. 11
242 DÉLASSEMEINTS
çant son alFaire Ah ! mon petit
papa »
Et Henriette l'embrasse.
« Allons , je vous en prie , Saites quelque chose pour ce monsieur , qui demeure bien loin d'ici qui a laissé
sa femme et ses enfants dans l'inquiétude
— » Taisez-vous , petite folle ! lui répond le magistrat , en la repoussant doucement ; laissez-moi travailler. Vous voyez bien que le mémoire est sous mes yeux. Je l'examinerai...; je verrai ce qu'on peut faire.... »
A ces mots , Henriette ne se possède pas de joie.
M. de Valbonne va au palais.
Le solliciteur adroit saisit le moment où le père est parti , et arrive pour demander à sa protectrice des nouvelles de la négociation. Elle lui conte avec naïveté ce qui s'est passé.
Le plaideur prévoit dès lors que le
magistrat . sollicité par sa fille , avancera la mise au rôle de son a (Taire , et qu'il s'y intéressera.
En causant avec la jeune personne , il découvre adroitement ses goûts pour la toilette. 11 apprend même qu'Henriette doit . sous quelques jours . (Ire dun grand bal , et que rien ne pourrait la rendre plus heureuse qu'une certaine parure que la fille du magistrat désigne sans réflexion , et sans croire qu'elle ait manifesté l'intention de la posséder.
Le plaideur croit sa partie gagnée ; prompt îx saisir l'à-propos , il va commander chez un marchand en réputation . ce qu'il pense pouvoir envoyer à mademoiselle Henriette à l'insçu de son père , sans blesser leur délicatesse ; tant la conduite inconsidérée et la vanité de la jeune personne , dans cette circonstance, ont donné lieu de croire au plaideur que son présent sera bien reçu .
24i DÉLASSEMENTS
Cependant le magistrat examina le mémoire du protégé de sa fille. Comme la cause était juste , que depuis trèslong-temps elle aurait dû être appelée , il lui fit accorder un tour de faveur.
liH fjcçosa (l'iBBa père»
Henriette et Lucie étaient invitées avec leur père à une grande soirée où devait se rendre tout ce qu'il y avait de distingué dans la ville. Un bal magnifique était la conséquence obligée de cette réunion. Déjà toutes les jeunes personnes s'occupaient de leur toilette avec l'ardeur et l'émulation de leur âge , chacune désirant effacer ses compagnes. Henriette songeait aussi à la sienne ; mais elle était triste et rêveuse. Elle pensait que ses prodigalités avaient épuisé ses finances , et même son crédit. Les sommes qu'Henriette devait à la couturière , à la marchande de modes , et à d'autres marchands , formaient un
total si considérable . qu'elle nosait plus rien leur demander dans la crainte d'essuyer l'aiïront d'un refus. La sœur de Lucie craignait aussi qu'une nouvelle dépense ajoutée encore à l'arriéré ne fàchàt tout de bon son père. C'est dans un de ces moments de rêveries et de pénibles réflexions , que notre plaideur s'était un jour présenté à Henriette, qui lui confirma ce qu'il avait appris au greffe du tribunal, que sonaiîaire allait passer. Ayant remarqué le chagrin de sa protectrice , il en chercha et découvrit facilement la cause et le remède. Plus sage , plus économe et plus prévoyante , Lucie n'avait pas fait comme Henriette : elle commanda à son insçu , une des plus jolies robes de bal qu'on pût voir. Les parures qui devaient l'accompagner étaient aussi très-élégantes , de bon goût et parfaitement assorties.
Les deux sœurs, ce jour -là, seraient mises de même.
2i6 délassemem-s
Lucie , voulant faire une surprise à son aînée au moment où elle s'habillerait pour la soirée, ne confia son projet à personne , pas même à sa bonne grand'mère , pour laquelle elle n'avait jamais eu de secret.
Plus on approchait de la soirée si désirée, plus Henriette était pensive.
Lucie, malignement, n'avait pas l'air de s'en apercevoir. Quant au magistrat , tout entier aux devoirs de sa place , il ne remarqua point la tristesse de sa fille aînée, qui, d'ailleurs, se contraignait devant lui.
Le grand jour est arrivé : Lucie, gaie comme jamais elle ne le fût peut-être , venait de passer dans sa chambre , où sa couturière l'attendait avec les parures des deux demoiselles. Lucie, le cœur palpitant de joie , se fait habiller à la hâte; car elle était impatiente de paraître chez sa saur pour lui demander son avis sur la couleur et le bon
goût de ses ajustements . surtout pour jouir de sa surprise, de son eiiibarrasa la vue de la même toilette qu'elle lui offrira , et qui est là toute préparée.
Henriette au dîner , feignit un trèsgrand mal de tête , et prévint que son indisposition ne lui permettrait pas d'allei' à la soirée. Son père et sa grand'mére lui Grent la guerre sur cette indisposition de commande , ils exigèrent qu'elle s'habillât pour neuf heures précises , heure à laquelle M. de Valbonne devait conduire ses filles au bal.
Quant à Lucie , on ne lui avait point vu encore un air aussi satisfait. Son père en fit l'observation et l'en félicita.
l'endant que Lucie s'habillait , et que la pauvre Henriette, restée seule dans sa chambre , retournait tristement , les unes après les autres , toutes les robes de son armoire , parmi lesquelles la fille du magistrat ne pouvait se résoudre à en choisir une pour la
soirée, voilà la femme -de -chambre de sa grand'mère qui accourt tout essoufflée , portant un grand carton à la main.
a Mademoiselle , voici ce que l'on vient d'apporter, en me recommandant bien de vous le remettre à l'instant même. Le commissionnaire a insisté pour que je ne perdisse pas une minute à vous le présenter, en observant qu'il était en retard.
— » Voyons , voyons , » répond avec empressement Henriette, dont le cœur bat très-fort; et elle ouvre le carton.
a Oh! la belle robe! oh! la jolie parure! quel goût exquis!... » Et aussitôt le tout est étalé sur sa petite commode, sur son lit...
» C'est sans doute un cadeau de M.
votre père , mademoiselle; comme il est bon! il n'en fait pas d'autres. Devant vous conduire ce soir , avec mademoiselle votre sœur , dans la plus
belle assemblée de Bordeaux , il a voulu que vous fussiez la mieux mise.
Allons . allons , mademoiselle , ne perdons point de temps , vite , habillezvous. »
Ilenriette , ivre de joie, se met à sa toilette , que la complaisante femme-dechambre hâte de tout son pouvoir.
Lucie était prête; ses ajustements d'un goût modeste , mais élégants, ne laissaient rien à désirer. Elle veut jouir de la surprise de sa sœur. Elle dit à su couturière d'attendre dans sa chambre et de ne se montrer avec les objets destinés à Henriette que lorsqu'elle l'enverra chercher.
Lucie, parée et toute rayonnante de joie , se présente chez son aînée.
« Comment me trouves-tu , ma sœur?
lui demande-t-elle ^n entrant.
— » Et moi? réplique Henriette. »
Lucie reste muette de surprise à l'aspect de la mise recherchée d'Henriette , I. 11.
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dont la robe, dans le goût le plus' moderne, se trouve d'une couleur différente de la sienne et d'un plus bel éclat.
« Tu te désolais ce matin, ma sœur, dit Lucie , avec un peu de confusion , songeant alors k l'inutilité du présefit qu'elle voulait lui faire. , . , et ce soir te voilà plus brillante que jamais.
— D 11 est vrai . Lucie , répond Henriette , avec un air de négligence où perçait quelque peu d'orgueil, qu'il y a une providence pour moi.
— » Et cette providence , reprend la femme-de-cliambre , c'est votre père , mesdemoiselles ; car il n'y a point au monde de meilleur père que le vôtre. »
Dans ce moment , M. de Valbonne entre chez Henriette.
« Hé bien , paresseuse , lui dit-il , pas encore prête ? . . . Sais-tu qu'il est neuf heures et demie? »
Henriette , ravie de le voir, lui saute au cou avec confiance.
« Oh , mon cher papa , que je vous remercie de votre aimable attention !
quelle jolie robe vous m'avez envoyée là ! que de belles choses l'ont accompagnée !
• — y Moi? répond le magistrat, avec *un air soucieux , je n'ai rien envoyé
— » Comment , mon papa , ajoute Henriette en folâtrant, cette robe, ces beaux ajustements ne viennent pas de vous ?
— » Allons, mademoiselle? reprend le père en courroux , cessons le badinage ; encore une nouvelle folie qui vous sera passée par la tête. Cette robe, suivant toute apparence, ces colifichets et cette parure , ajoute-t-il , en prenant sur la cheminée un collier et des bracelets, sont d'un prix qui passe toute mesure. Je vous préviens que je ne les payerai pas ; et , dussiez-vous ne pas aller au bal ce soir , j'exige que vous les renvoviez à l'instant même
aux faciles marchands qui vous les ont fournis. »
Henriette , que ces paroles confondent , se soutient avec peine. Une sueur froide s'empare d'elle , et une pâleur soudaine vient couvrir son visage.
« Si ce n'est pas vous , mon papa , qui m'avez tout à l'heure adressé ces objets, qui donc a pu me les envoyer? »
Le père regarde flxement sa fille avec des yeux étincelants de colère , pendant que sa sœur baisse les siens , dans un morne silence.
La femme-de-chambre est aussi fort mal à son aise , et ne sait quelle contenance tenir.
« Ah ! mon père ! s'écrie Henriette , en se jetant tout à coup à ses pieds , et avec l'accent du désespoir , je suis bien malheureuse !
— » Que voulez-vous dire ? » réplique le magistrat avec indignation , encore
plus agité , et en repoussant sa fille.
La femme-de-chambre , qui a eu le temps de se recueillir , avoue ingénuement à ^I. de Valbonne comment on lui a remis le carton , comment elle l'a apporté à sa Hlle Elle ajoute qu'elle n'a
pas douté un seul instant , avec mademoiselle Henriette, à la vue de ces ajustements, quils ne fussent un présent de son père. . .
X ces mots , le magistrat , qu'une pensée pénible vient attrister , n'en relève pas moins sa fille en pleurs , qui se dé" pouille à la hâte des vêtements dont elle s'était si inconsidérément parée il n'y a qu'un instant, et les jette avec dédain sur son lit, en se désolant , toutefois, de manquer une soirée où elle se promettait tant de plaisir.
Pendant que ces choses se passaient , la femme-de-chambre était allée prévenir la couturière, qui vint à linstant étaler aux yeux étonnés d'Henriette et
de son père ce que le bon cœur et la prévoyance de Lucie destinaient à sa sœur.
« Tiens , ma sœur , lui dit Lucie , j'ignore d'où te sont venues les parures que tu viens de quitter , mais je puis t'assurer que depuis long-temps cellesci ont été commandées par moi, et acquittées sur mes épargnes. Je voulais ce soir t'en faire la surprise, lorsqu'en te voyant déjà avec ces vêtements nouveaux, que je croyais t'a voir été envoyés par notre père, je m'affligeais secrètement de ne pouvoir t'oiïrir , en cette circonstance , ce faible gage de ma tendre affection.
— » Enfant généreux! s'écrie M. de Valbonne , en pressant Lucie contre son cœur.
— D Ma chère sœur ! » lui dit Henriette, en mouillant son visage des larmes de la reconnaissance.
Malgré le chagrin que M. de Val-
DK MA FILLE. 255
bonne éprouvait pour ce qu'il appelait, en lui-même, lalTront qu'on lui faisait, en adressant à sa fille un cadeau qui devait lindigner contre son auteur, il lit remettre dans le carton qui les avait contenus , tous ces indignes présents ; mais, réfléchissant qu'il ne fallait pas vis-à-vis de ses enfants avoir l'air d'y attacher une importance trop sérieuse, et ne voulant pas, en bon père, les priver des amusements faits pour leur âge , il exigea qu'Henriette s'habillât sur-le-champ. Les deux sœurs vêtues de même, parées d'ajustements semblables, furent trouvées charmantes au bal.
Le lendemain, le prudent magistrat sut si bien faire parler sa fille Henriette sur les visites du plaideur en faveur duquel elle s'était particulièrement intéressée, qu'il ne put douter que les parures qu'elle avait reçues ne vinssent de lui. En père sévère et ten-
dre tout à la fois, il fit remarquer à Henriette combien son goût pour la toilette et ses prodigalités pouvaient être dangereux, puisqu'ils avaient donné lieu à une action humiliante de la part de la fille d'un magistrat, qui ne pouvait , sans compromettre l'honneur de son père et le sien , recevoir les dons d'un plaideur qui doit obtenir justice de son bon droit et non Tacheter.
Henriette sentit à merveille toutes les raisons de son excellent père. Elle promit désormais de cesser d'être prodigue, de suivre en tout l'exemple de sa sœur, et elle tint parole.
Quant au plaideur inconsidéré , M.
de Valbonne le fit prier de venir le trouver, après lui avoir fait reporter ce qu'il avait eu Timprudence d'envoyer à sa fille à son insçu. Sans lui adres3er d'autres reproches, il lui dit :
« Monsieur, vous êtes père; je le sais.
» Avez-vous des filles ?
— » J'en ai une, monsieur,
— a lié bien ! pensez-vous qu'il fût convenable qu'elle reçût des ajustements d'un autre que de son père ou de son mari?...
— » Monsieur ! mon intention !... » En s'inclinant : « Je rougis de ma faute !....
— » C'en est assez, u
Il ajouta, en le congédiant: «Votre cause sera appelée demain ; elle est juste, vous avez tout espoir. »
Le solliciteur voulait se jeter aux pieds du magistrat intègre , qui l'en empêcha avec bonté.
En effet le lendemain son procès fut jugé et il le gagna.
Le magistrat dont il est question ici
vit encore à Bordeaux , où il est chéri
et respecté ; et ses deux filles sont des
modèles de bonté, de vertus et de grâces.