‹ Délassemens de ma filleChapitre 20 sur 20 · I. iï · texte numérisé non relu

I. iï

» Les armes des fourmis sont les pinces ou mandibules , un aiguillon semblable à celui des abeilles , et le venin qui l'accompagne , liqueur acide contenue dans leur abdomen , qui est capable de causer une légère irritation h la peau. Nous avons dit que les mâles n'avaient point d'armes ; les femelles en ont ; mais elles se cacbent aux moindres alarmes : les ouvrières seules travaillent et combattent.

» Plusieurs espèces manquent d'aieuillon. Celles - là déchirent l'ennemi avec leurs pinces, et , recourbant leur abdomen vers leurs bouche, tâchent de verser en même temps leur venin dans la plaie.

» Quand les fourmis ne peuvent joindre l'ennemi, toutes se dressent sur leurs pattes de derrière, font passer leur abdomen entre leurs jambes, et lancent en même temps une pluie de venin qui répand une odeur presque sulfureuse.

» Dans les combats particuliers , les fourmis se saisissent par les mandibules , se poussent, se piesscnt, se dressent pour darder leur aiguillon , ou lancer leur venin; elles se renversent, cherchent à s'entraîner prisonnières.

» Les armées des fourmis fauves sont innombrables, la mJlée s'étend parfois sur une surface de six pieds de long, et deux de large. Et dans cette mêlée , où des milliers dindividus de même espèce et tout pareils se confondent , rarement une fourmi prend un ami [X)\iv un ennemi , et encore est-elle presque aussitôt détrompée. Cependant la fureur des combattants est e\trOnie; ils se présentent toujours les pinces ouvertes, et ne sont occupés qu'à chercher des adversaires. Après la bataille, la terre reste jonchée de cadavres. Ainsi se passent les choses entre fourmis d'égales forces ; mais quand une grande attaque une petite , elle tâche de la

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surprendre et de l'étrangler d'un coup de pinces ; la petite cherche d'un côté à s'accrocher aux pattes ou aux antennes de son robuste adversaire, et de l'autre côté à s'attacher aux plantes pour n'être point emportée , jusqu'à ce qu'il lui vienne du secours. Quand plusieurs petites fourmis combattent une grande .

elles lui saisissent et lui fixent les pattes contre terre, l'inondent de venin, et lui donnent ainsi la mort.

» Les sanguines , attaquées par les fauves , placent des embuscades pour enlever et tuer les ennemis qui s'écartent. Mais quand le corps entier approche , elles envoient demander à la fourmilière des secours qui arrivent en toute hâte. On conçoit néanmoins qu'avec un courage et des armes égales, l'avantage définitif reste à la plus grande espèce ; à grandeur égale , l'aiguillon décide la victoire , et quelquefois après une seule bataille ; mais quelquefois

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aussi, après de longues guerres, les peuplades vaincues abandonnent leurs foyers , et vont s'établir ailleuis.

B Je t'ai parlé , ma iille, des fourmis des contrées méi idionales qui détruisent les rats; il y en a de bien auticment redoutables dans les forêts de la Guyanne. Elles sont noires, et de la plus grosse espèce. Leurs nids pyramidaux ont de quinze à vingt pieds d'élévation sur trente à quarante de base. Lorsqu'un habitant rencontre dans ses défrichements une de ces forteresses, il faut qu'il abandonne son établissement, ou qu'il fasse un siège en règle ; c'est-à-dire , qu'on entoure la fourmilière d'une tranchée remplie de bois sec , auquel on met le feu sur tous les points à la fois; ensuite on attaque le fort à coups de canon.

Ainsi culbutées avec leur nid. les fourmis sortent elTarées et fuiieuses, et périssent dans les flammes ; mais si un homme s'avisait d'attaquer le nid avec

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un bâton ou une pioche, il serait promptemenl dévoré.

» Il y a une autre espc^cc de fourmis blanches, qu'on ne voit qu'en Amérique, et qu'on appelle tcrmilc ou terme , q^\ vit aussi en société. Les voyageurs rapportent les choses les plus merveilleuses sur cette espèce de fourmis , dont les nids sont en pain de sucre de dix à douze pieds , sur leurs galeries souter- 1 aines, sur leur grand, nombre , sur la fécondité de leur reine, qui, en peu de jours, pond jusqu'à quatre-vingt mille <Tufs; sur leur organisation républicaine et militaire, et sur les dé2;àts immenses qu'elles font. Tout homme ou animal qui succombe à la fatigue près d'une de ces terribles fourmilières, est perdu ; en peu d'instants il est dévoré jusqu'aux os.

Les rois noirs livrent aux fourmis les coupables de haute trahison , comme au supplice le plus horrible qu'ils puissent imaginer.

DE MA riLLE. 319

» î es fourmis n'ayant pas de magasin conune les abeilles, il faut que celles qui sortent rapportent de la nourriture à celles qui gardent le nid. Cette provision consiste en quelques insectes ou débris d insectes, de ver ou de quelque animal mort, et en un suc qi.e les fourmis rappoi lent dans leur estomac et dégorgent dans la bouclie des gardes qui le leur demande en les touchant d'une certaine manière avec leurs antennes.

Celles qui apportent ce suc font aussi comprendre; et toujours par le moyen de leurs antennes, qu'elles désirent s"en débarrasser. Ainsi , nous voyons aux fourmis trois moyens de communication : elles frappent de leur tète le corselet de leurs compagnes, elles s'entendent par le froissement de leurs mandibules , et par le tact des antennes. Ce dernier 01 gane . composé de plusieurs pbabmges llexibleset très-sensibles, est Le ulus fiivorcble à cet usaçe..

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» Voici une coutume qui , pour ainsi dire , rapproche les fourmis de l'espèce humaine : elles ont des troupeaux dont elles tirent une liqueur qui fait leur principale nourriture ; elles savent traire ces troupeaux, et les parquer l'hiver dans leurs fourmilières; elles se les disputent ; elles se les enlèvent à force ouverte. Ces troupeaux sont les pucerons et les gallinsectes que nourrissent par milliers une infinité de plantes. Ces insectes enfoncent leurs trompes dans les tiges nourricières. Ils ont sur le dos un orifice par lequel sort, en forme de gouttelettes limpides, un suc que les fourmis aiment beaucoup. Aussi voit-on toujours des fourmis errer sur les plantes habitées par les pucerons. Elles y attendent ces précieuses gouttelettes dont elles se régalent; mais le plus souvent elles en hâtent la sortie en caressant de leurs antennes le corps du puceron , que cela paraît r{'-jouir, et qui leur donne son nec-

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tar. La fouraii qui l'attend est disposée à le recevoir et le reçoit e'cctivenient dans sa bouche. Cette opération est agréable aux pucerons ; car ceux qui , ayant des ailes, pourraient s'y soustraire , s'y soumettent volontiers.

» Les fourmis im.'sses , qui n'ont pa? deux lignes de loni^ueur et ne sortent presque pas de leur nid, y renferment et y soignent les pucerons qui les nourrissent. Elles portent d'une place à l'autre ces insectes , souvent plus gros qu'elles; elles les déposent sur les racines de gramen , qui plongent dans la fourmilière et dont ils pompent la substance. Mais souvent des étrangers s'insinuent furtivement ou de vive force dans la fourmilière , et enlèvent les précieux pucerons qu'on cherche à leur reprendre ; et , de ces vols , naissent parfois de grandes guerres.

» La fourmi jaune et quatre ou cim.^ autres espèces savent donc conduire et I. 14.

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enfermer dans leurs habitations des pucerons qu'elles n'ont garde de manger , mais dont elles tirent une nourriture précieuse. Elles font peut-être mieux encore : souvent elles ne déplacent pas les pucerons, mais elles bâtissent autour d'eux, sur la branche qui les porte, une loge de grandeur convenable pour les enfermer et les mettre à l'abri de toute attaque. Ainsi on a vu , autour dune tige tithymale , une petite sphère bâtie en terre par les fourmis bniiîes , dont le troupeau de pucerons couvrait la portion de tige servant d'axe à celte sphère. On a encore trouvé une tige de chardon que des fourmis rousses avaient enveloppée d'un cylindre creu^ , long de deux pouces et demi, et large d'un pouce et demi. Cette tige était aussi garnie de pucerons, et les fourmis rousses habitaient le cylindre avec leurs hii-ves. On a remarqué plusieurs tiges de tithymales s'élevant du centre d'une fourmilière de

LE MA FI- Lr. 323

fourmis brunes. Cliaque branche, peuplée de pucerons, présentait quelcjucs petites loges longues où les fourmis venaient chercher leur nourriture. Lors- (ju'on détruisit une de ces cases, les fourmis se hâtèrent d'emporter les pucerons au fond de leur nid; mais le lendemain eîles reconstruisirent la case, et y rapportèrent leur bétail.

M Les fourmis ne s'engourdissent l'hiver qu'au deuxième degré de Iléaumur.

Dans cette saison elles mangent fort peu , et le suc fourni par les pucerons, qui s'engourdissent et se réveillent exactement à la même température, constitue toutes leurs ressources. Les espèces cjui n'ont point lart de rentrer cette sorte de bétail , connaissent les endroits où elles peuvent du moins le trouver.

» A l'abri de leurs toits épais, les four- Hiis n'éprouvent le froid que par degré. Ouand il devient rigoureux , elles s'entjassent, elles s'accrochent ensemble,.

324 dél:'.ssljie?<ts

sans doute pour se réchauTer. On a pu voir combien les pucerons étaient nécessaires à la subsistance des fourmis; aussi elles en soignent les œufs en automne comme les leurs propres , et , presque en naissant, les petits les payent de leurs peines en leur donnant la liqueur qui les nourrit.

» ai y a des fourmilières mixtes, c'està-dire où se trouvent réunies diverses espèces. Cette réunion paraît produite par l'instinct particulier des fourmis appelées roussâUes , légionnaires ou amazones. Ces amazones, de couleur rousse, longues de trois lignes , armées d'un aiguillon , ne paraissent avoir de penchant que pour la paresse et la guerre. Elles connaissent toutes les fourmilières des environs et qui appartiennent à d'autres espèces. Elles vont en force les envahir, non pour s'y établir, non pour les détruire, ou pour tuer ou emmener prisonniers les habitants, mais seulement

pour enlever les oeufs des ouvrières. Ce sont sur tout les noires cendrées quelles attaquent de préférence et presque exclusivement ; ces dernières ont les pinces plus fortes , mais elles sont plus petites que les amazones, et manquent d'aiguillon, îes amazones, habituellement retirées au fond du nid, ne sortent pas avant deux heures ni après cinq ; encore faut-il que le temps soit beau et que le thermomètre de iléaumur marque au moins seize degrés îi l'ombre. xVvant d'entrer en campagne, on détache quelques fourmis , qui vont isolément reconnaître les chemins et le but de l'expédition. A leur retour, les amazones sorties de la fourraihère semblent se communiquer leurs idées en se touchant avec leurs mandibules et leurs antennes. Enfin , toutes prévenues , elles partent en corps d'armée sur environ dix de front , et une profondeur qui est quelquefois de dix pieds; elles marchent droit au but. «an*

H26 cÉL\ssE>ir>;Tff

cJief apparent; toutes cherchent à se devancer; celles qui y parviennent tournent vers les flancs de la colonne pour regagner, par une contre-marche, la queue , d'où elles repassent à la tète , quand celles qui les précèdent reviennent successivement à la queue ; cesî l'ordre de marche. Arrivées à la fourmilière qu'elles yeuleîit envaliir, elles s'y précipitent par toutes les entrées, renversent les gardes , pénètrent jusqu'aux larves, les enlèvent et les emportent à la course, pour ainsi dire, à la débandade, jusqu'à leur nid, où. les reçoivent les auxiliaires, dont nous parlerons tout-à- Iheure. Ouelquefois l'ennemi, prévenu à temps par les sentinelles, les vient attendre un peu en avant de la cité , où elles n'entrent qu'en culbutant ou poussant les noires cendrées devant elles.

(Juelquefois aussi elles se présentent en. trop petit nombre, et sont refoulées au loin ; mais elles reviennent avec des ren-

foîls. Cl alors les noires cendrées ayant eu le temps de murer leurs portes , de doubler les gardes de toutes les avenues intérieures, il faut arracher les barricades et battre les gardes avant d'arriver aux /(H\>c.-,\ objet de l'invasion. les noires cendrées , qui savent l'intention des envahisseurs ; entassent ces larve»

précieuses tout au fond de la fourmilière , et disputent tous les passages; quelques-unes même, durant la mêlée, les emportent au loin.

D Rarement les amazones se trompent de chemin; quand cela leur arrive , qu'elles reviennent sans butin, les auxiliaires, mécontents, les reçoivent fort mal, les maltraitent et les renvoient à une autre tentative. Souvent aussi elles font coup sur coup plusieurs expéditions heureuses. Alors les auxiliaires les caressent et les déchargent; elles repartent aussitôt; mais quand elles iCAiennent pour la der-

328 délasse?,:e?(ts

nière fois , elles rentrent elles-mêmes le butin, qui semble une espèce de passe-port sans lequel on leur disputerait peut-être le passage. Elles vont ainsi piller successivement toutes les fourmilières des noires cendrées du voisinage; elles n'ont garde de les détruire , elles ne tuent môme qu'à leur corps défendant; mais les noiies cendrées, que désolent ces invasions toujours imminentes et si funestes à leurs lar-- -i'es , prennent souvent le parti d'émigrer.

» La fourmilière habitée par les amazones appartient à leur espèce , car on y trouve leurs trois castes : milles , femelles et ouvrières. Les màles et les femelles sont réduits, comme ceux des autres espèces, à un rôle presque passif. Les ouvrières seules sont guerrières et pillai des. Elles composent la caste forte et intelligente de leur espèce; mais on ne leur donne le nom d'ouvrières que

EE SiA FILLE. 329

par analogie; car elles ne travaillent pas du tout.

» Gn a vu que l'objet de toutes leurs invasions était la conquête des larves.

Ces larves conquises ne servent point à la nourriture, mais à l'augmentation de la population. Les auxiliaires , qui soignent déjà celles des fourmis amazones , soignent encore celles que l'on apporte ; les premières perpétuent la population guerrière , les secondes la population industrieuse; et, comme ce sont principalement et presque uniquement des larves de noires cendrées que recherchent les amazones , leurs auxiliaires sont des noires cendrées enlevées sous la forme de larves aux fojers paternels, et devenues fourmis dans la horde conquérante où elles s'habituent. Elles exercent leur industrie, elles con>trui;ent , elles réparent, agrandissent la fourmilière; elles soignent les puceron" , les petits , les

330 DLLASSEtîENTS

mâles et les femelles ; elles les nourrissent , et elles nourrissent aussi les amazones elles-mêmes, qui s'habituent tellement à recevoir de leur bouche la nourriture nécessaire , cjue , si on les sépare de ces auxiliaires, elles se laissent périr de faim à côté des fruits et du miel qu'on leur donne. Dans le nid elles marchent sur les larves , même sur celles de leur espèce, sans y faire la moindre attention; en un mot, elles reçoivent la becquée , reposent et ne paraissent propres qu'aux expéditions, où elles portent une ardeur et une vélocité incroyables. les auxiliaires leur témoignent beaucoup d'alicction et de zèle , et aux premiers coupsd'œil , semblent leurs esclaves ; mais les auxiliaires les gourmandent après une expédition sans butin. Ces auxiliaires décident les émigrations générales , prérogatives importantes qui repoussent toute idée d'esclavage. Tou-

lE MA FILLE. 33f

jours est-il que les amazones composent une caste guerrière qui ne fait rien que la guerre, et que les auxiliaires, qui ne s'occupent que du ménage et des travaux . les servent dans l'habitation.

In chose peut-ôtre seule empêche que les auxiliaires ne soient de véritables esclaves dans la cité des amazones; c'est le besoin impérieux , ou le goût exclusif de celles-ci pour la liqueur que les autres leur dégorgent dans la bouche , et dont elles font leur unique nourriture. Soit que cet aliment ait pour elle un attiait invincible, r,oit qu'accciillîmccs» s'çn ypnaîtrc. elles deviennent incapables d'en recevoir aucun autre, elles se trouvent par là dans la dépendance des ouvrières, qui, d'esclaves , peuvent ainsi devenir en quelque sorte maîtresses.

» Dans cc! taines fourmilières mixtes , les amazones choisissent pour auxi-

332 dÉlassemeivts

liaires les mineuses^ aussi industrieuses que les noires cendrées , mais plus grandes et plus capables de concourir à la défense du nid quand il est attaqué. L'enlèvement des larves des mineuses coûte aux amazones plus de travaux et plus de périls; les cités à envahir sont défendues, non pas avec plus de courage , mais par une population plus robuste ; la victoire , plus disputée , coûte plus de monde aux assaillants; ils ont plus de peine à forcer les passages mieux gardés. Quand ils emportent leur butin, ils sont obligés de faire

Us marchent en bataillons carrés , toujours harcelées par les mineuses, qui les suivent fort loin , tâchant toujours de ressaisir les larves.

» Dans toutes ces expéditions , les amazones ont bien soin de ne prendre que des larves d'ouvrières ; les mâles

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et les femelles, paresseux comme ellesmêmes , leur seraient inutiles, et il ne leur faut que des travailleurs.

M L'inertie des amazones ne vient pas de leur incapacité , mais de leur paresse et de leurs habitudes. Quand une femelle amazone fonde une colonie, il faut bien qu'elle soigne elle-même et nourrisse ses petits, qui doivent travailler tant qu'ils sont seuls ; mais quand ils sont assez nombreux et assez robustes pour enlever les larves qui leur donnent des auxiliaires , ils se laissent ou se font servir , et bientôt ne sont plus propres qu'à la guerre. Ceci n'est pour^ tant qu'une conjecture, à la vérité trèsprobable, mais qu'il faudrait que l'expérience vérifiât.

» Quoique le temps soit beau et la température élevée, les amazones ne se mettent point en campagne avant la métamorphose des mâles. Si quelquesunes entreprennent de sortir isolément,

334 délasseve.>ts

les ouvrières les arrêtent et les ramènent dans l'intérieur du nid.

» Les sanguines enlcYent aussi les nymphes des noiies cendrées- et des mineuses pour se procurer des auxiliaires. Les sanguines sont éminemment carnassières; elles dévorent même des fourmis qu'elles surprennent. Aussi sont-elles bien plus redoutées que les amazones. Elles procèdent à leurs expéditions suivant une autre tactique.

D'abord, comme les amazones, elles marchent droit au but , sans doute bien connu et G&é d'avance; mais elles s'y rendent par pelotons. En arrivant , l'avant-garde se disperse autour de la place comme pour la reconnaître. Les noires cendrées se donnent ausi-itùt l'alarme jusqu'au fond du nid, et au lieu de cacher leurs larves dans les cases les plus profondes, comme à l'approche des amazones , elles les apportent à la surface extérieure et sur

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le côté opposé à celui doù viendra l'atlaquc , aliii qu'en cas de défaite elles puissent les emporter au loin. Cependant elles s'apprêtent à soutenir l'assaut; les sanguines dépêchent des courriers à leur cité pour appelerdes renforts, et ces courriers se succèdent jusqu'à ce que toute leur armée soit successivement arrivée.

» Les noires cendrées , comme pour profiter de la faiblesse numérique de l'ennemi , attaquent les premiers pelotons arrivés; mais ceux-ci refusent le combat en gagnant le plus de temps qu'ils peuvent. Lorsqu'enfm les sanguines se trouvent assez nombreuses , elles attaquent à leur tour et avec impétuosité. Les noire-; cendrées se défendent vigoureusement; mais le terrible aiguillon des sanguines leur donne la victoire; elles poursuivent le» noires cendrées fuyant avec leurs nymphes, et les leur disputent; d'autres s'emparent

330 DÉLASSEME>iTS

du nid, et s'y établissent en force. Quand une fois la cité est prise par les sanguines, les noires cendrées n'y reviennent plus. Ces dernières commencent alors à transporter, de la fourmilière conquise à la leur, tout ce qu'elles trouvent à leur convenance.

» Ce déménagement , cette espèce de sac , qui s'opère par des détachements, tandis que d'autres gardent la place , dure quelquefois plus d'un jour. Il arrive aussi que les sanguines l'interrompent et transportent au contraire tout l'attirail de leur fourmilière dans la conquête où elles viennent s'établir.

» Les sanguines pillent de même les cités des mineuses , et s'avisent aussi d'enlever à la fois des larves de noires cendrées et de mineuses , de sorte que leur fourmilière contient alors trois espèces.

» Ainsi, comme tu le vois, ma fille, les fourmis excellent à construire les

DE MA FItLE. 337

habitations les plus convenables k\w:

espèce ; elles soignent et nourrisseni leurs petits avec autant d'intelligence que de sollicitude; elles vivent fraternellement dans leurs cités , elles s'entr'aident; elles se secourent; elles apportent des vivres à celles qui gardent le nid , elles compatissent aux soulTrances de leurs sœurs , elles entreprennent de les panser , elles ont un^.

sorte de langage par le tact , elles s'entendent pour les travaux , pour la défense et l'attaque; elles savent entretenir et parquer des troupeaux d'insectes K dont les sécrétions les nourrissent; si elles ont le malheur de faire la guerre , elles la font avec intelligence et courage r ces guerres leur procurent sinon des esclaves, au moins des domestiques nombreux , vigilants et assidus, qui deviennent , pour ainsi dire , les enfants de la maison. Que de merveilles pour l'instinct d'un si chétif in- I. 15

sccte ! et que de leçons de morale nous pouvons tirer de l'histoire de ces industrieux animaux ! i>

Quand M. Aubry eut fini de parler, Pauline enchantée lui dit : « Mon papa , vous me reprochez toujours d'être curieuse; ne mh-je pas bien excusable de l'avoir été dans cette occasion , puisque ma curiosité m'a valu la plus intéressante leçon ?

— » J'avoue , ma fille , que si le vilain défaut que je te réproche avait toujours pour but ton instruction , je serais le premier h te le pardonner; ce ne serait pltTs même un défaut. Mais lorsque tu t'approches furtivement pour écouter deux personnes d'un âge mûr, qui s'entretiennent ensemble, et désirent n'être ni entendues, ni interrompues; lorsque je suis dans mon cabinet à m'entretenir d'aflaires graves avec des étrangers , et que tu viens doucement en entr'ouvrir la porte, et

passer la tête en prêtant l'oreille, pour savoir ce que nous disons , crois-tu que cette curiosité i^oit aussi innocente que celle que tu m'as montrée au sujet des fourmis ?

— D ?«Ion papa , quand je veux savoir ce que Ton dit, c'est toujours dans le but de m'instruire.

— » Oui, de t'instruire de choses qui ne te regardent pas , et que tu dois ignorer ; alors , il y a au moins indiscrétion de la part. Ce défaut est aussi répréhensible que celui. du mensonge.

Quand on sait qu'une jeune personne a cette vilaine habitude, on la fuit comme la peste. Dis-moi, Pauline, supposons que tu aies ce que tu appellerais un secret à confier à une de tes petites amies ; supposons qu'au moment où tu voudrais lui faire ta confidence , elle se trouvât au milieu de .'es compagnes ; tu la prendrais à part , n'est-ce pas? et vous vous élcigneriess

un peu pour qu'on n'entendît point >otre conversation. Serais-tu bien aise alors de voir une jeune indiscrète s'approcher furtivement pour vous écouter? et ne trouverais-tu pas que ce serait un procédé honteux, indigne d'une demoiselle bien élevée ?

— » Assurément, mon papa, je le trouverais très-mauvais.

— » Tu viens de prononcer ta condamnation. Pourquoi donc voudrais-tu que l'on tolérât en toi ce que tu blâmes dans les autres? »

Pauline baissa les yeux , et promit d'être moins indiscrète à l'avenir. Mais , sans une forte leçon , il est difficile de se défaire tout d'un coup d'une mauvaise habitude long-temps conservée.

C'est ce qui arriva à Pauline. Jamais on ne pouvait causer sans être obligé d'éviter sa présence ; toujours elle vous épiait; les domestiques, les étrangers, tous les membres de sa famille étaient

DE MA FILLB. 341

tour à tour l'objet de ses investigations et de sa curiosité. Elle ne faisait autre chose que d'espionner toute la maison. Monsieur et madame Aubry, qui virent les conséquences d'un aussi fâcheux défaut , résolurent d'en corriger leur fille.

M. Aubry fît part de son projet à un de ses amis. Celui-ci s'entendit avec deux sœurs de Pauline et l'un de ses frères, qui, pour le moment , était avec eux à la campagne, ifs affectèrent , pendant plusieurs jours, de parler bas en présence de Pauline, et en la regardant , comme s'il se fut agi d'elle dans leurs entretiens.

In jour, ils se promenaient ensemble dans les allées du bois. Pauline . poussée par le désir de savoir ce qu'ils disaient, les suivit , un livre à la main , faisant semblant de lire , mais ne songeant au fond qu'à les écouter. Enfin les quatre interlocuteurs entrèrent dans un bcs- I. 15.

342 DELASSEMENTS

quet écarté , qui laissait , derrière une charmille, assez d'espace à un indiscret pour s'y glisser et entendre leur conversation. C'est ce que ne manqua pas de faire la jeune Aubry. Elle alla bien vite s'établir dans cette cachette. Son frère , bien assuré qu'elle y était , commença la leçon. « Que voulez-vous , dit-il à l'ami de son père , cette petite curieuse ne se corrige point ; tout au contraire , elle espionne plus que jamais tout le monde.

— ■ » C'est un malheur, répondit l'ami de M. Aubry , mais aussi c'est votre faute si elle n'est pas corrigée.

— » Comment cela ? reprend un€ des sœurs.

— » Sans doute, mademoiselle, répliqua l'ami; quand un enfant montre des dispositions à un vice quelconque , on l'isole d'abord de toute société , même de celle de ses parents : c'est une branche morte d'un arbre fécond; il faut 1 ^

la retrancher, de peur qu'elle ne gâte les autres branches et ne nuise au tronc lui-même. J'ai entendu des choses horribles de votre sœur Pauline.

— » Vraiment ! se dit celle-ci dans sa cachette; écoutons.

— «Votre sœur, reprend l'ami , est détestée de tous ceux qui la connaissent. C'est une peste publique ; dans^ le village, il n'y a pas jusqu'aux petits enfants, à qui j'ai entendu dire que, lorsqu'ils la rencontrent, ils l'évitent pour aller jouer hors de sa vue , dans la crainte qu'elle ne vienne écouter ce qu'ils disent et les fasse gronder. Enfin , les pères . les mères , les enfants, ne jettent qu'un cri contre elle, et tout le monde s'étonne avec raison que monsieur votre père ne l'ait pas remise dans une pension loin d'ici , avec une recommandation sévère... »

A ces mots, Pauline sent son cœur défaillir....

Sa sœur reprend : « Puisqu'il faut vous le dire, monsieur , le parti en est pris; papa et maman sont décidés à l'envoyer à deux cents lieues de la maison , dans une pension de province , d'où elle ne reviendra que lorsque nous aurons acquis la certitude qu'elle est tout à fait corrigée... »

Pauline ne peut en entendre davantage ; le cœur gros de soupirs, et fondant en larmes , elle se montre tout à coup et s'écrie : « Je suis corrigée, ma

sœur ! je le suis ! Je t'en supplie,

parle pour moi, afin que je n'aille point dans cette vilaine pension !.... 0 ma sœur !.... » Elle se jette dans ses bras.

Celle-ci la repousse d'abord légèrement , et lui dit : « Comment veux-tu que je parle pour toi ? Jamais tu ne cesseras d'être curieuse. Tu le vois bien toimême , puisque tu nous écoutais encore.

— » Cela est vrai, ma sTur, mais cela ne m'arrivera plus.

— » Tu le crois ?

— )> Dis à papa qu'il suspende sa résolution, et tu verras si je ments.

— » Allons, reprirent Tami de M. Aubry. le frère et son autre sœur, il faut voir l'effet de cette promesse et intercéder pour elle.

— » Pauline, reprit son frère, puis-je me rendre caution de ta conduite future? Je te donne quinze jours pour te corriger entièrement. Si pendant ce temps tu n'épies ni n'écoutes personne indiscrètement , je te promets d'avance que nos parents t'accorderont ta grâce pleine et entière.

— » Sois ma caution, mon frère, sois ma caution, répond Pauline en pleurs, tu verras que je ne serai plus ni curieuse ni menteuse. »

Eneiïet, Pauline tint parole ; elle sentit qu'une curiosité déplacée ne mène à rien de bon, et s'en tint désormais à ces questions qu'elle adressait à son

père sur les objets qui tenaient à son instruction. Peu à peu l'habitude lui rendit facile et naturelle cette sage réserve; et M, Aubry, pour l'en récompenser, la menait souvent avec lui dans ses promenades, où elle apprit une foule de choses intéressantes ; ce qui lui donna le goût des occupations utiles, celui de la lecture et du travail, et en fit, avec le temps, une jeune personne aimable , sinon parfaite , au moins fort agréable à ses parents et à tous ceux qui les fréquentaient. C'est ainsi qu'un défaut peut s'effacer avec de la patience et une ferme résolution de s'en corriger.

FIN 'ÙV PREMIEn VOLUME.

TABLE DES ]\ÏATÏÉKES

Dl PREMIEll VOLUME.

Avis DE l'auteur sur cette d« édition. Pag. j

DEDICACE SEUVAM D'INTRODUCTION. Hj

Valentine, ou les Avantages de l'Éducation. 1

— Bonté vaut mieux que Beauté. 10 Amacle , ou la petite Savante. 2Zi

— De l'Exorde. 38

— De la Narration. id.

— L'approche de l'Hiver. ."A

— Sur le Sel. Al HORTENSE ET Aglaé , OU Orgueil et Mo-

d*îstie. 67

— La Curiosité indiscrète. 8S

Les TROIS JEUNES SOEURS VOYAGEUSES, OU la

Présomption , l'Avarice et la Candeur. 9A .

— Première lettre. Saint -Etienne. lOA

— Salnt-Chamond. 108

— Saint-Etienne. 111

— Deuxième lettre. xMontbrison. 120

348 TABLE DES BIATIERES.

— La Maison de M. Dalard. iiii LÉONTINE, ou un Bienfait n'est jamais

perdu. 150

— Le Ciiien courageux. 165 Adeline eï Virginie , ou les dangers de

l'Envie et de la Jalousie. 175

— Les deux Tableaux. 192

— La Partie de campagne. * 203

— L'Abbaye de Saint-Denis. 208

— Histoire de l'àue. 212

L'ÉCONOME ET LA PRODIGUE , OU leS deuX

Sœurs. 22f>

— La Leçon d'un père. 2/j/i Pauline , ou la petite Curieuse. 258

— La Roche-Guyon. id.

■ — Histoire des Fourmi;--. 268

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