Deleytar
L'hiver de 1732 avait été très-froid et les gelées fréquentes. Vers la lin du mois de janvier de cette année, une assez grande foule s'était amassée au bas du Pont-Neuf, à l'angle de la rue Dauphine et du quai des Augustins, à Paris.
Rien n'était et n'esl encore malheureusement plus commun que le triste spectacle qui rassemblait ces oisifs. Le pavé, rendu très-glissant par le givre et le verglas , ne donnant aucune tenue aux chevaux, un de ces animaux, attelé à une grosse charrette pleine de bois, ne pou-
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vait parvenir à faire avancer d' un pas cette pesante voiture. Le charretier, homme grand et vigoureux, vêtu d'une blouse bleue, à l'air dur et grossier , accablait ce cheval de coups de fouet, le frappant tantôt sur la tête, tantôt sur le corps, avec une impitoyable brutalité.
Renâclant, souillant, le pauvre cheval s'épuisait en efforts si continus, que, malgré le froid, il était inondé de sueur et blanc d'écume. Tantôt , se jetant avec une sorte de furie dans le collier , il y donnait si vigoureusement que des étincelles jaillissaient sous ses fers ; tantôt, sans être découragé par ces énergiques mais impuissants essais , il reculait de quelques pas pour reprendre son élan ; puis , rassemblant de nouveau toutes ses forces , il tentait encore, mais toujours en vain, de mettre en mouvement cette lourde voiture. Deux fois il s'abattit sous son pesant harnais, deux fois ses genoux touchèrent le pavé glissant, et deux fois le charretier, redoublant de coups et d'imprécations, le releva eu le secouant si rudement par son mors , que la bouche du malheureux animal était toute saignante.
Une troisième fois, enfin, après un dernier cl violent effort lente avec l'énergie désespérée de la douleur, le cheval tomba sur ses genoux ;
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mais une (le ses jambes s' engageant sous lui , il ne put se redresser et resta renversé sur le côté, tremblant, baigné de sueur, et l'œil attacbé sur son maître.
La rage de celui-ci fut alors à son comble : après avoir cassé son fouet sur la tête du cbeval , qui, abattu dans les brancards, pouvait à peine remuer, et allongeait en gémissant son cou sur le pavé , le charretier, par un odieux raffinement de méchanceté, se mit à donner à sa victime de furieux coups de pied dans les naseaux.
Les témoins de ce spectacle barbare le contemplaient avec une curiosité cruelle ou une apathie slupide ; les plus bumains proposaient tout bas d'aider à dételer le cheval, mais aucun n'osait reprocher au charretier la férocité de sa conduite.
Cet homme devait pourtant se porter à un nouvel excès de méchanceté ; voyant que , malgré les coups affreux qu'il lui donnait, son cheval, écrasé sous le poids de sa charrette , ne pouvait parvenir à se relever, cet homme, avisant une botte de paille accrochée derrière sa voilure, en arracha une poignée, la tordit en forme de torche, et, tirant un briquet de sa poche, se disposa, avec la plus impitoyable
cruauté, à faire souffrir une autre torture à ce malheureux: animal, disant aux spectateurs, assez lâches pour le laisser faire : « Je vais griller cette rosse-là... ça la fera peut-être se relever. »
A ce moment un homme passait : voyant cette foule, il s'arrêta.
De taille moyenne, assez âgé, assez replet, il portait une longue et vieille houppelande grise, garnie de larges boutonnières tressées de laine de couleur pareille ; un chapeau plat et triangulaire cachait à peine le sommet de sa tète , couverte de cheveux gris sans poudre ; sa figure douce, riante et bonne, était encadrée dans une large cravate de batiste dont les bouts retombaient sur sa veste, à peu près comme le rabat d'un prêtre. Mais dès qu'il vil le charretier approcher sa torche enflammée du cheval avec tant d'inhumanité, l'homme dont on parle lit un geste d'horreur; sa physionomie exprima tout à coup la plus douloureuse compassion : aussi , ne pouvant sans doute supporter plus long-temps cette scène cruelle, il se détacha du groupe , et tira résolument le charretier par la manche de son sarrau.
Les autres spectateurs de cette scène ressentirent un mouvement d'intérêt et d'effroi, en
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voyant la témérité de cet étranger, car son âge et son extérieur paisible offraient un singulier contraste avec la taille athlétique et l'air emporté du maître du cheval.
Le quaker, car l'homme à la houppelande appartenait à cette secte religieuse , qui professe, on le sait , les sentiments les plus généreux et les plus pitoyables pour les animaux ; le quaker, s'approchant donc du charretier , le saisit assez vigoureusement par le bras.
Aussitôt celui-ci se retourna d'un air menaçant, et s'écria en brandissant sa torche : « Qui est-ce qui me louche ainsi ? C'est vous?
— Ami , — dit le quaker d'un ton calme et doux en montrant au charretier quinze louis étalés dans sa main , et le tutoyant , selon les habitudes de sa secte; — ami, veux-tu me vendre ton cheval quinze louis ?
— Hein ! — reprit le charretier , croyant qu'on le voulait railler.
— Je t'offre quinze louis de ton cheval : veux- 1 11 me le vendre, ami ?
— M' acheter mon cheval? quinze louis?
quinze louis d'or? — répéta le charretier en éteignant sa torche sons son large pied, et regardant d'un œil cupide et stupéfait la somme que le quaker lui offrait toujours.
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— Quinze louis , ami , — dit le quaker de sa voix douce et posée.
— Et pourquoi diable voulez-vous m' acheter mon cheval ?
— Que t'importe ? veux-tu me le vendre ? » Les spectateurs de cette scène commençaient
h. y prendre un assez vif intérêt , bien que le plus grand nombre ne comprît pas le mouvement de compassion du quaker, qui, prévoyant sans doute l'inutilité de ses observations, croyait agir selon l'esprit pieux et compatissant de sa secte en arrachant une créature de Dieu à un aussi cruel traitement. Une autre raison que nous dirons plus tard, était d'ailleurs venue aider encore à la généreuse impulsion du quaker.
• — Mais qu'est-ce que vous allez faire de mon cheval sans la charrette ? — reprit le charretier.
— Si tu me vends ton cheval , ami , tu vas d'abord décharger la voiture, dételer ce pauvre animal, l'aider doucement à se relever, puis le conduire à son écurie, où je t'accompagnerai... Là, je te dirai mes intentions.
— Mais ma charrette et mon bois ?
— Quelqu'un y veillera ici , ami , jusqu'à ce que tu aies emprunté un autre cheval. Je payerai
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encore, s'il ic faut, quelque chose pour cela,
— Quinze louis d'or! — reprit le charretier, qui ne pouvait croire à cette bonne fortune; — et c'est du bon or ?...
— Prends un louis au hasard, ami; entre dans une boutique , et tu demanderas s'il est bon. r.
Le charretier suivit ce conseil, alla faire vivifier son or, et revint tout joyeux en disant : « Tope ! le marché est fait, mou bourgeois ; il n'y a plus à s'en dédire, au moins?
— Sans doute, — reprit le quaker ; — mais aide-moi tout de suite, ami, à dételer cet animal, qui souffre beaucoup, ainsi abattu sous celte lourd;' charrette.
— Ah çà ! maintenant que c'est marché fait, pourquoi diable nfavez-vous acheté si cher une rosse pareille? car c'est une fieffée rosse que mon cheval : vous ne savez peut-être pas ça, — dit le charretier.
— Maintenant je t'apprendrai, ami, que c'est pour l'arracher à ta méchanceté que je t'ai acheté celte pauvre créature de Dieu. »
Le charretier regarda le quaker d'un air stupide, haussa les épaules, examina de nouveau les pièces d'or, et ne pouvant comprendre cette compassion, il se mit, en sifflant joyeuse-
ment, à dételer son cheval, persuadé qu'il parlait à un fou.
Il est vrai de dire que la foule, tout en partageant à peu près l'opinion du charretier sur le quaker, se prêta fort obligeamment à aider ce dernier, qui, déchargeant sa charrette, dégagea le cheval.
Le pauvre animai saignait de tous cotés ; les ferrures de son pesant harnais et les lourds brancards de la charrette l'avaient en plusieurs endroits écorché à vif; et telle était la terreur que lui inspirait encore son maître, qu'au moindre mouvement de celui-ci il reculait, tressaillait , se jetait brusquement de côté , comme s'il eût craint à chaque instant d'être de nouveau battu.
« Maintenant, ami, allons chez toi conduire ce cheval à son écurie, - — dit le quaker.
Et le charretier, le quaker et le cheval descendirent le quai suivis de quelques oisifs.
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