LE RÉCIT
On a dit qu'une raison particulière avait encore affermi la compatissante résolution du quaker lorsqu'il s'était décidé à acheter ce cheval si brutalement trailé par le charretier. En effet, le matin même de ce jour, des lettres de Londres lui avaient appris que, selon son plus ardent désir, sa fille venait d'accoucher d'un fils : voulant donc, pour ainsi dire, remercier le riel de celte heureuse nouvelle par une bonne action , le quaker n'avait cru pouvoir mieux réussir qu'en exécutant d'une manière si généreuse un des plus charitables commandements de sa secte.
Le quaker suivait donc son guide ; de temps à autre il caressait l'encolure maigre et décharnée du cheval, en considérant avec une sorte de satisfaction douce cette victime qu'il venait d'arracher à une si malheureuse condition.
\h çà! mou bourgeois, vous avez l'air
10 ltLI.KV l'Ait.
d'un brave homme, — dit le charretier au quaker, — je ne veux donc pas vous tromper; et maintenant qu'il n'y a plus à se dédire pour notre marché, je dois honnêtement vous avertir que vous venez d'acheter là , non-seulement une rosse, mais encore le plus vilain animal du monde, et si hargneux, si traître et si méchant , qu'avec moi il voyait plus souvent le manche de ma fourche que son picotin d'avoine, et c'est si fort que le plus souvent je n'ose lui donner à manger qu'au bout dune pelle...
— Etait-il donc ainsi méchant lorsque vous l'avez acheté, ou bien est-il devenu vicieux chez vous ? — demanda le quaker.
— C'est-à-dire, voyez-vous, il a commencé à faire le câlin avec moi. Je l'avais acheté pour le hou marclié, vingt écus... c'était pour rien, n'est-ce pas"? enfin, je l'ai donc mis à ma charrette. Quand la charge n'était pas trop lourde, ou plutôt quand il était dans ses beaux jours, le gredin ! ça allait encore; mais quand ça lirait trop , comme ce matin , par exemple , il jouait le même jeu , c'est-à-dire qu'il faisait la frime de donner ferme dans le collier, et qu'il y donnait mollement ; alors, moi, je commençais à le tambouriner à coups de fouet, comme