‹ DeleytarChapitre 3 sur 30 · LE REGIT · texte numérisé non relu

LE REGIT

vous avez vu , et pas mollement... mais vous allez voir quel gueux sournois ça fait. Il a d'abord eu la fausseté de recevoir ça en douceur et sans me rien rendre ; mais à la longue, croiriez-vous , mon bourgeois, que celte méchante bète a fini par avoir assez de connaissance pour me garder rancune des roulées que je lui appliquais? et qu'il ne se gênait pas pour m* allonger de temps en temps un coup de pied en dessous quand je l'attelais ouïe dételais ? alors, moi, dès que j'ai vu ça, j'ai trouvé un fameux moyen de l'empêcher de me donner des coups de pied quand je le dételais... allez !

— Lequel , ami ?

— Je ne le dételais plus du tout.

— Comment se couchait-il ?

— Il ne se couchait pas.

— \i la nuit ni le jour ?

— Ni la nuit ni le jour; je l'entrais sous un hangar avec ma charrette, il y passait la nuit sur ses jambes, et puis le jour il travaillait pour se les dégourdir.

■ — Comment, ami, tu privais ainsi sans pitié ce malheureux animal du sommeil!

— Lui! laissez donc! il était bien Irop malin et trop fatigué pour ne pas dormir. Est-ce

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qu'il ne s'était pas habitué à dormir tout debout '?... Seulement , comme à la longue il aurait peut-être ru la méchanceté de tomber malade, le dimanche, je laissais le moricaud le dételer; alors c'était une vraie fête pour le moricaud, le cheval et son chat.

— Que veux-tu dire, ami ?

— Oh! c'est une fameuse histoire, allez, mon bourgeois ! et qui prouve bien qu'il y a des hommes plus bètes et plus sauvages que les bètes : car pour le chat, c'est son état, c'est tout simple, je lui pardonne; mais le moricaud, ea n'a pas l'air croyable.

— Je ne le comprends pas, ami.

— Figurez-vous donc, mon bourgeois, que j'ai un chat, mais un chat de gouttière, laid comme un monstre; eh bien! est-ce qu'il ne s'est pas entiché de celte rosse-là !

— De ton cheval?

— De mon cheval ! Hein ! ea parait-il possible, un chat aimer un cheval? Que le moricaud soit comme un idiot après le cheval, ea se eoneoit, parce que c'est un homme et qu'ils sont du même pays; mais un chat! c'est à ne pas croire? et pourtant, dès que le cheval arrive... vous allez, d'ailleurs, voir cette comédielà , le chat saule sur la charrette, et de là sur

LE RECIT, l-'i

le dos du cheval , on faisant fie tels ron-ron qu'on croirait entendre un lambourde basque. Mais le beau de l'affaire, c'est que le gredin de cheval a l'air de le reconnaître aussi; il hennit, il appelle, et tout de suite la bêle de chat arrive, saute sur le tonneau où je mets l'avoine, et alors le cheval fait comme s'il le caressait du bout de ses lèvres, et il le lèche î l'imbécile... il le lèche! enfin, vous allez voir ca. Je vous dis , mon bourgeois , que c'est pis qu'à la foire Saint-Germain, et qu'on gagnerait sa vie à les montrer, le chat , le cheval et le moricaud ! »

Le bon quaker s'étonnait, avec assez de raison, de cette affection singulière d'un cheval pour un chat; mais ceci étant un des faits de cette histoire, on l'admettra sans le discuter.

« Où as-tu acheté ce cheval? — demanda le quaker au charretier.

— A un des cuisiniers du roi; car telle que vous la voyez, la rosse vient de chez le roi, rien que cela ! »

A ces mots , le quaker étonné regarda le charretier, puis le cheval; mais dans le misérable extérieur de ce dernier, il ne vit rien qui se ressentit de son ancienne et royale condition. Pourtant sa curiosité s' éveillant davantage, il

I i D E LE Y t A n.

pria le charretier de lui raconter comment ce cheval était tombé en sa possession.

« C'est tout simple, ce cheval-là était chez le roi employé aux fourgons de la bouche qui font le service de Paris à Versailles ; mais il était si méchant , si méchant aux autres chevaux, surtout quand il y avait des juments pour le regarder (car, révérence parler, mon bourgeois, vous saurez que ce cadct-là se donne les airs d'être Entier); il était donc si méchant, qu'on ne pouvait en venir à bout. Lassé de cela, le contrôleur de la bouche a un beau jour ordonné de vendre l'animal; mais comme, bien entendu, personne ne voulait acheter ce bon sujet, tant on connaissait son gentil petit caractère, et qu'il mangeait plus qu'il ne valait, on l'a donné à un des cuisiniers du roi pour s'en débarrasser, à condition qu'il le nourrirait. Bon, voilà mon cuisinier tout faraud d'avoir un cheval pour la nourriture ; mais qu'est-ce qui est arrivé ? c'est que c'est le cheval qui a manqué manger le cuisinier : car, un jour, il vous a pris le gàte-sauce par le milieu des reins, et lui a enlevé une grosse bouchée de culotte et la peau avec; alors mon cuisinier , piqué au vif, n'a plus voulu jamais se renconlrer avec le cheval, .le connais l'aide de ce cuisinier; il m'a parlé

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