L A V E X (J E AN C E
L'année 18 12 commençait. — Depuis vingtquatre ans, Khamco était morte; et pourtant Kardiki, et ses mosquées de marbre, et ses brillants minarets, et ses remparts de granit, et ses
tours à meurtrières étaient encore debout. Soixante-douze beys, grands vassaux de l'empire ottoman, y tenaient garnison, et le neveu du sultan , son neveu favori , les commandait. Depuis vingt - quatre ans , Khamco était morte; mais depuis vingt-quatre ans, chaque jour, Ali de Tebelen avait fait un pas vers Kardiki... Ignorant le danger qui les menaçait, du liant de leur citadelle, les Kardikiotes avaient vu chaque jouf la domination du vizir s'étendre, s'avancer... et cerner leur territoire , comme la mer, qui gronde et qui monte, enserre peu à peu de sa ceinture perfide le rocher qu'elle envahit. Mais pourquoi si tardive l'heure de la vengeance ? Parce que hardi ki était la capitale du pachalik du neveu favori du sultan; parce que le jour où Ali de Tebelen aurait osé attaquer cette place, le divan eût résolu la perte du satrape ; parce que s'emparer de Kardiki, seul refuge, dernier siège du pouvoir impérial en Epire, en tipire où le vizir de Janina régnait déjà presque en roi , c'était pour Ali se déclarer indépendant et en rébellion ouverte contre son maître; c'était enfin se faire mettre «au ban de l'empire comme grand vassal révolté!
Aussi, afin d'envelopper sûrement Kardiki, Ali de Tebelen sut pendant vingt-quatre ans
2W DELEVTAR.
dissimuler ses projets. Toute sa politique tendit à isoler peu à peu ce pachalik de ses annexes, et à le cerner par l'acquisition ou l'envahissement progressif des districts environnants, afin de se rendre complètement maître de sa proie. Mais en s' emparant ainsi de tous les beyliks de l'Kpire, en forçant leurs pachas de venir à sa cour souveraine de Janina et à se reconnaître ses feudataires, jamais la soumission du satrape envers le sultan n'avait semblé plus profonde, jamais les impôts qu'il percevait pour la Porte n'avaient été plus scrupuleusement envoyés au divan.
Frappé des ressources pécuniaires qu'il tirait de l'Kpire depuis que la main toute- puissante d'Ali s'était appesantie sur cette contrée, presque indifférent aux usurpations successives du pacha, le sultan s'était contenté de faire occuper par son neveu le point militaire deKardiki, ne pénétrant pas le but des manœuvres d'Ali de Tebelen, ne prévoyant pas qu'un jour, lorsque le vizir, levant enfin le masque, attaquerait cette place, il deviendrait impossible à la Porte delà sauver ou de la secourir.
En effet, en 1812, époque a laquelle se rattache ce récit, toute communication entre Constantinople et Kardiki était devenue impossible.
Ali de Tebelen se trouvait alors maître absolu des Albanies, des défilés, des frontières, maître absolu d'une armée de 15,000 hommes, maître absolu d'un revenu annuel de 12 millions, qui lui permettait de tenir une cour souveraine.
Le moment de la vengeance jurée à khamco mourante était donc venu pour Ali.
Alors âgé de soixante-deux ans, il résidait à Janina. Invisible au fond de son sérail, il donna l'ordre et le plan de campagne, et au mois de février de la même année (mois anniversaire de la mort de Khamco), ses généraux durent marcher sur Kardiki et Argyro-Caslron, cette dernière ville étant, pour ainsi dire, la clef de la première.
Marcher sur Kardiki ! la seule ville impériale des Albanies! la ville occupée par soivantedouze beys grands vassaux de la couronne! Kardiki résidence du neveu du sultan! c'était un bien grand crime sans doute; mais le vizir avait parlé, il voulait enfin venger, peut-être au péril de sa vie, l'outrage fait aux siens,... avait parlé, et on avait obéi...
Servies par leur position presque inaccessible, ces deux places se défendirent intrépidement ; mais le neveu du sultan fut tué, et leur capitulation fut forcée, l'ourlant les Kardikiotes
2'»S DELEYTAR.
ne se rendirent que lorsque leur position fut complètement désespérée, lorsque la soif et la famine commencèrent à décimer les habitants. Ces extrémités ne s'étaient pas fait attendre ; car les fontainiers et les sapeurs de l'armée d'Ali eurent bientôt détruit les aqueducs qui conduisaient l'eau nécessaire à ces villes, bâties sur la cime des rochers , et un étroit blocus empêcha les provisions d'arriver. Néanmoins les Kardikiotes ne prévirent pas tout d'abord le sort qui les attendait; ne regardant l'agression d'Ali que comme une conséquence de ses autres envahissements , ils pensèrent que le but du vizir était de compléter sa souveraineté par cette dernière usurpation. D'ailleurs, comment eussent-ils songé à l'outrage fait à sa mère et à sa sœur un demi-siècle avant ces événements? La presque totalité de la génération existante n'était-elle pas étrangère à ce forfait ? Ce qui contribuait à rassurer encore cette population sur les suites de cette conquête du pacha d'Epire, c'est que , lors de la reddition de la ville, les lieutenants d'Ali avaient donné les ordres les plus sévères pour que les personnes et les propriétés fussent scrupuleusement respectées. Le traité suivant lait foi de ces dispositions pacifiques :
« Mustapha-Pacha, Selitn-Bey Goka, issu de la première tribu des Guègues, et soixantedouze beys, cliefs des plus illustres phares des Skipetars, tous mahoiuétans et grands vassaux de la couronne, se rendront librement à Janina, où ils seront traités et reçus avec les honneurs dus à leur rang. — Ils y jouiront de leurs biens, et leurs familles seront respectées. — Tous les habitants de Kardiki seront , sans exception , considérés comme les plus fidèles amis d'Ali, pacha de Janina , qui prendra la ville sous sa protection spéciale. Personne ne sera recherché ni molesté pour faits antérieurs à l'occupation... *. »
De part et d'autre , ce traité fut solennellement juré sur le Coran, et les troupes d'Ali occupèrent tous les quartiers de la ville.
Pourtant, épouvantés de ces mesures, dont la mansuétude apparente contrastait si étrangement avec la férocité habituelle d'Ali de Tebelen , — Méhemet-Bej Goka et sa femme aimèrent mieux se donner la mort (pie de se lier à la parole d'Ali et de se rendre à Janina. Plus confiants , les autres beys partirent sous bonne escorte pour la résidence du vizir. Leur
1 Poaquciillc.
ibO DELEYTAR.
route fut une fête perpétuelle ; dans chaque ville, d'après les ordres d'Ali, ils étaient reçus au son des instruments de musique et par les cris joyeux des populations. En arrivant à Janina , les trompettes et les timbales résonnèrent. Portant des corbeilles de fleurs, prémices du printemps, accompagnées de joueurs de lyre, des chœurs de jeunes filles rappelant les théories antiques vinrent à la rencontre des prisonniers en chantant la naïve chanson des Hirondelles.
Ali, splendidement vêtu, souriant, l'œil serein , s'avança trois pas à la rencontre des beys, embrassa tendrement les plus qualifiés , en leur disant qu'il les regarderait désormais comme étant de sa propre famille. Qu'il avait été jaloux, mais tendrement jaloux de voir Kardiki si longtemps en dehors de son gouvernement, cette ville ayant , comme les autres possessions du sultali , droit à la protection, à l'amitié du vizir. — « Mais puisque le bon- » heur de cette ville a voulu qu'elle vienne se ; ranger sous ma loi, — ajouta le satrape avec » le plus séduisant sourire, — je veux la traiter 5) désormais en enfant ingrat , mais chéri... » qu'on aime, qu'on adore d'autant plus qu'on » s'en est trouvé plus longtemps séparé. »
Complètement rassurés par ces semblants perfides, les heys n'hésitèrent plus à se rendre dans le château du Lac où leur étaient préparés de splendides logements... Mais, une fois entrés dans ce sombre séjour, ils y furent massacrés, et leurs corps donnés en pâture aux poissons.
Quoique cette épouvantable exécution dût déjà faire mettre Ali au ban de l'empire, il n'en pressa pas moins son départ pour Kardiki, toujours occupé par ses troupes.
La veille de ce voyage, il reçut une lettre de sa sœur Kaïnitza retirée à Liboovo, où elle avait appris la prise de la ville.
Vous l'avons dit, une sanglante fatalité semblait s'appesantir sur cette Camille, digue par ses forfaits d'égaler celle des Atrides. Khamco morte, Kaïnitza, pour obéir à son frère et servir sa politique, qui tendait toujours à se rapprocher de Kardiki par ses envahissements ou ses alliances, Kaïnitza avait épousé sans amour, et seulement pour servir les vues sanglantes et vengeresses de son frère, Soliman , bey de Itérât, voisin et ancien allié des Kardikiotes, contre lequel Ali nourrissait depuis longtemps une haine profonde et cachée.
Ainsi agissait toujours Ali. 11 commençait par
s'attacher d'abord étroitement ses victimes par les liens de l'affection ou du sang, afin de pouvoir les frapper plus sûrement.
Après deux ans de mariage, Soliman, époux de Kaïnitza, fut poignardé par son frère à lui, Ismaël... et par ordre d'Ali; kaïnitza épousa le fratricide, qui devait à son tour périr sous les coups du satrape. Ce fut ainsi qu'Ali devint maître des possessions des deux frères ; héritage que lui abandonna sa sœur, qui participait ou du moins se prêtait à tant de crimes avec une féroce insouciance, ne voyant dans ces exécrables meurtres que le moyen d'assurer la vengeance jurée sur la tombe de Khamco.
Mais Kaïnitza, aussi impitoyable envers ses époux que khamco l'avait été pour Vely-Bey, comme sa mère, ressentait pour ses enfants une sorte d'amour sauvage et frénétique, une sorte de tendresse de lionne qui s'exaspérait chez celle en une manie furieuse. Aussi, qu'on juge de sa rage lorsqu'elle vit périr à la fleur de leur âge les trois enfants qu'elle avait eus de ses deux mariages ! Le dernier de ses fils, Aden- Bey, était mort environ deux mois avant la prise de kardiki.
La douleur de kaïnitza n'eut plus de bornes, et se révéla par des marques d'une folie sau-
vage. Los médecins qui n'avaient pu soustraire
son fils à la mort, furent empalés. Par deux fois elle se précipita dans un lac, mais elle en fut retirée à temps. Par deux fois elle voulut mettre le feu à son palais pour s'ensevelir, elle et ses femmes, sous ses décombres; mais, renonçant à ses projets de suicide et d'incendie, elle lit mettre en pièces les glaces et les ornements de son sérail, fit peindre en noir les vitres des fenêtres, brisa à coups de marteau tous ses diamants, toutes ses pierreries, ainsi que celles qui avaient appartenu à son fils ; fit tuer tous les chevaux, égorger tous les esclaves d'Aden- Bey. Puis, vêtue d'un sac , elle ne voulut plus désormais se coueber que sur de la cendre , au milieu «le son sérail dévasté...
Ce fut au milieu de ce paroxysme d1 effroyable douleur qu'elle apprit la prise de Kardiki. Klle écrivit aussitôt à Ali :
« Je ne te donnerai plus le titre de vizir, ni le nom de frère, si tu ne gardes pas la foi jurée à notre mère sur ses resles inanimés. Tu dois, si tu es le fils de Klianico, tu dois détruire Kardiki, exterminer ses habitants, et remettre ses femmes et ses filles en mon pouvoir, afin d'en disposer à ma fantaisie. Qu'elles périssent toutes, je ne veux plus coucher que sur des matelas
remplis de leurs cheveux. Maître absolu des Kardikiotes , n'oublie pas les outrages que nous avons reçus d'eux aux jours de notre humiliante captivité '. »
Le lendemain du jour où il reçut cette lettre, le 19 février 1812, Ali se mit en route. Il devait, en allant à Kardiki , s'arrêter à Liboovo pour y voir Kaïnitza. AI. Pouqueville, consul de France à Janina, ayant à parler à Ali, se rendit au palais. Depuis le malin les troupes défilaient, les bagages sortaient du sérail , et les pages , armés de toutes pièces, n'attendaient plus que l'ordre de monter à cheval.
Arrivant aux appartements intérieurs du palais, le consul de France se fit annoncer. Le rideau de brocart qui cachait la porte se leva, il entra, et vit Ali pacha dans une attitude pensive. Ses traits étaient toujours d'une grande majesté, sa barbe blanche tombait à flots sur sa large poitrine; coiffé d'un bonnet de velours violet, brodé d'or, le vizir portait un manteau écarlate et était chaussé de bottes de velours cramoisi. Appuyé sur sa hache d'armes, assis les jambes pendantes au bord de son sofa, il fit signe au consul de s'approcher, et à son divan alors assemblé de s'éloigner.
1 Lettre textuellement citée dans Pouqueville.
LA VENGEANCE. 2o.",
Suivant l'étiquette, le consul se plaça à sa droite; alors Ali, semblant sortir d'un songe, attacha longtemps ses regards sur ceu\ de renvoyé français, prit affectueusement une de ses mains dans les siennes, et lui dit d'une voix empreinte d'une profonde tristesse en levant au ciel ses yeux humides de larmes * : « Croismoi , mon fils, oublie tes préventions contre moi; je ne te dirai plus de m' aimer; je veux t'y forcer en suivant un système oppose à celui que j'ai mis jusqu'ici en pratique. Ma carrière est remplie, et je vais terminer mes travaux en montrant que, si j'ai été terrible et sévère, je sais aussi respecter l'infortune et l'humanité. »
Stupéfait de ce langage si nouveau dans la bouche d'Ali, le consul hésitait à le croire, et sa physionomie trahissait ce doute, lorsque le satrape continua avec un accablement douloureux, et comme s'il eût été brisé par un remords profond : — « Hélas ! mon fils ! le passé n'est plus en mon pouvoir, j'ai versé tant de sang que son flot me suit, et je n'ose regarder derrière moi. »
A cet aveu, qui vint lui rappeler tous les forlaits d'Ali , le consul, par un mouvement d'hor-
1 Celle conversation esl aussi texUiellciueni rapportée par M. I'ou- ((uevillé.
2S6 DËLEVÏAR.
reur involontaire, voulut retirer sa main des mains d'Ali , mais celui-ci le regarda avec une expression si douloureusement désespérée que le Français ne repoussa pas le vizir. « Oh ! crois-moi, mon fils, — reprit Ali d'une voix vibrante d'émotion, — j'ai désiré la fortune, et je suis comblé de ses dons ; j'ai souhaité des sérails, une cour, le faste, la puissance, et j'ai tout obtenu; si je compare la maison de mon père à ce palais brillant d'or, d'armes, de tapis précieux, je devrais être au comble du bonheur, ma grandeur éblouit le vulgaire. Tous ces Albanais prosternés à mes pieds envient l'heureux Ali de Tebelen ; mais, si on savait ce que coûtent ces pompes, je ferais pitié!... J'ai tout sacrifié à mon ambition; je ne suis en- • touré que de ceux dont j'ai égorgé les familles... mais éloignons ces tristes souvenirs , mes ennemis sont en mon pouvoir ; je prétends les asservir par mes bienfaits. Je veux que kardiki devienne la fleur de l'Albanie , et je me propose d'y passer mes vieux jours. Voilà les derniers projets que je forme... .le ne te propose pas, mon cher fils, d'être du voyage que j'entreprends; et, comme je serai bientôt de retour, nous descendrons à Prévésa pour y passer les premiers beaux jours du printemps» Ecris ,
LA VENGEANCE. 2b"f
je t'en prie, ce que je viens de le dire à (ou ambassadeur , car nies ennemis ne manqueraient pas de me calomnier à Constantinople , et il est bon que la vérité devance leurs dénonciations l. »
Celte conversation terminée , le vizir se sépara du consul et monta en voiture.
Deux jours après son départ de Janina, Ali arriva sur le territoire de Liboovo, lieu de résidence de Kaïnitza. Le vizir trouva sa sœur dans le découragement le plus sombre et le plus farouche. Il resta longtemps enfermé avec elle. On ne sut rien de leur mystérieux entretien, mais la douleur presque furieuse de Kaïnitza parut beaucoup adoucie. Les ornements du sérail furent replacés ou reconstruits à la hâte , et elle donna une fête splendide à son frère, qui le lendemain continua sa roule vers Kardiki , escorté de ses palikares et de Micbaël , qui, arraché par Ali au sort affreux que lui réservait le bektadji, était devenu , sous le nom d'Anastase Yaïa, un des séides les plus féroces du vizir.
Jamais Ali ri avait été plus riant et plus «jai. — La route de Liboovo à Kardiki était char-
1 Pouqueville i Héyénévation de ta iirèce', vol. I, p. '^û
258 dklevtar.
mante ; on cuirait dans le printemps d'Epire... les prés se couvraient d'un trèfle tendre et vert, des bancs d'anémones, de jacinthes et de narcisses embaumaient l'air... les amandiers se couvraient de leur neige odorante. La feuille (ardive des grenadiers commençait à poindre, l'arbre de Judée se couronnait de pourpre. Les blanches cigognes arrivaient empressées , car mars élait venu... mais non les hirondelles, mais non les huppes , mais non les cailles frileuses qui, sous le soleil ardent du tropique, attendaient avril... Pourtant, quelques rossignols impatients, abrités sous des touffes de myrtes et de lentisques, devançaient ce dou\ mois, et leur voix pure et solitaire soupirant déjà semblait défier les chanteurs ambulants qiii; sur la lyre d'Albanie, vont dire de pillage en village la chanson des violettes et la chanson des hirondelles.
Le surlendemain , Ali arriva enfin à Chendrya , château-fort bâti au faite d'un rocher et peu éloigné de la rive orientale du Celydnus, d'où l'on domine au loin, se déroulant eu immense panorama ; la vallée de Drvnopolis, la Ville de Kardiki, la sauvage entrée des noirs délilés Anligoniens, les échelles gigantesques de Moussuna et les plaines fertiles de l'Argyriiie.
Dès le malin Les hérauts d' armes d'Ali , vêtus de pourpre, portant de* clairons à banderoles de soie, étaienl montés à Kardiki pour y porter de sa pari la promesse d'un pardon el d'une amnistie générale. En conséquence, le vizir mandait à tous les Kardikiotes, hommes el enfants, depuis l'âge de div ans jusqu'à l'extrême vieillesse , de se rendre devant le château de Chemina , afin d'y entendre de la Couche du \izir Y acte qui les rendait eu bonheur.
Quoique le sort des l)r\, s fût encore ignoré, la férocité d'Ali ei ses Tonnes doucereuses étaienl si universellement redoutées;, que celle population, sans prévoir le sort qui l'attendait, reçut cet ordre avec tous les signes de la plus grande terreur. Les femmes, qui, par l'ordre du vizir, restaient à kardiki, éclataient en san- «•lofs , les hommes en imprécations. Plusieurs mères prirent leurs enfants dans leurs bras et se précipitèrent du haut des rochers de Kardiki dans le Celydnus. Enfin il fallu! obéir, 1 1 Ions les habitants mâles de la ville se rendirent dans une plaine située an pied du château de Chendrya , OÙ se trouvait le vizir entouré de quatre mille palikares , armatoles et mirdites. Les principaux de la ville voulurent se jeter
260 DELEVTAR.
aux pieds du vizir ; mais celui-ci ne leur en laissa pas le Lemps, embrassa affectueusemeul les plus âgés, les appela les bien-aimés de son cœur, ses bons pères, leur parla de l'ancien et bon temps de l'Epire, de ces jours où lui, Ali, disputait aux plus jeunes et aux plus agiles des Phares, voisins de Tebelen, le prix de la course, de la lutte et du tir, prix que sa mère Kbamco distribuait, placée derrière une fenêtre du sérail. Il leur parla encore des Klepbtes renommés de ce temps-là, dont le nom portait la terreur dans la plaine ; mais de sa mère, mais de sa sœur, mais de l'outrage fait à sa famille... Ali ne dit pas un mol.
Employant enfin les ebarmes irrésistibles de sa séduction habituelle, le visir rassure ces malheureux , les attendrit , calme leurs craintes , puis il les interroge avec sollicitude, s'enquierl de leurs besoins, de ceux de la ville, qu'il voulait, disait-il, voir florir plus belle qu'aucune ville d'Albanie. Il leur parle encore des routes qu'il voulait faire percer, de la reconstruction des aqueducs; enfin, après avoir complètement abusé ses victimes, il les congédie, en les priant d'aller l'attendre dans un caravansérail voisin où il allait se rendre , afin de s'entendre avec
eux pour réaliser les promesses qu'il leur a faites au sujet des embellissements de Kardiki, el de la réduction des impôts.
Ce caravansérail formait une sorte d'immense cour carrée, dans laquelle une seule porte donnait accès. — Des murs très-épais s'élevaient en terrasse et l'entouraient de trois côtés. La quatrième clôture se composait du bâtiment d'habitation du caravansérail.
Le soir au coucher du soleil, toute la population mâle de Kardiki entra dans cet enclos. Aussitôt la porte fut Fermée et solidement barricadée.
Ali descendit alors des hauteurs de Chendrya dans son magnifique palanquin, porté par ses Valaques. Arrivé au bas de la montagne, il monta dans sa calèche ornée de coussins de brocarl d'or et de châles cachemire précieux. Mollement étendu dans sa voiture, couvert de pelisses, ayant ordonné à son cocher de se rendre près du caravansérail, il en fit le tour, et bien certain qu'aucun des Kardikiotes ne pouvait s'échapper, il s'arrêta tout à coup, se leva, la carabine à la main, et se tournant du côté de ses troupes, il prononça le mol vras lue' ' ru montrant le caravansérail du bout de son arme.
■2e,2 DELIYTAB.
Mais les Albanais refusèrent nettemenl, par l'organe fie leurs chefs, de commettre ce massacre révoltant. Ali s1 élan t tourné vers ses milices chrétiennes, essuya de leur part le même refus. Le vizir, toujours impassible, étouffa deux ou trois bâillements convulsifs qui élaient chez lui le symptôme d'une colère aussi terrible que contenue... sourit... et donna Tordre meurtrier à Alichaèl-Anastase Vaia, qui commandait les toebadars, sorte de milice composée des tribus les plus féroces des (iuègues.
Michaël baissa la tète en signe de soumission, et à la tète des toebadars monta sur le mur, et In fusillade commença.
Le carnage dura jusqu'au soir.
Le soleil couché, il ne restait plus un Kardikiote, homme, vieillard ou enfant.
Ce que le mousquet avait épargné, la hache et le sabre l'avaient achevé.
Les femmes et les jeunes tilles avaient été laissées à Kardiki. C'était la part de vengeance réclamée par Kaïnitza; après avoir été livrées
aux outrages des soldats, plus de neuf cents
d'entre elles lurent conduites à Liboovo.
La fille de Khamco ordonna qu'on coupai leurs chevelures, e( elle en fit remplir un immense matelas de soie.
Puis, assise sur ce trophée, elle lit veuir les victimes devant elle, et les faisant agenouiller, elle prononça cet arrêt répété par les prieurs publies :
.. Malheur à quiconque donnera asile, des vêtements ou du pain, aux femmes, aux filles et aux enfants de hardiki ; ma voix les condamne à errer dans les forets, et ma volonté les dévoue aux bêles fauves, dont ils doivent être la pâture quand ils seront anéantis par la faim1 . »
Ivant son départ de Kardiki , Ali avait ordonné de dépouiller les morts et de charger plusieurs immenses radeaux de leurs cadavres, afin que ces trains de bois, sortes de champs de carnage mouvants , entraînés par le Gelydnus dans le lil du Voioussa, traversassent ainsi nresqae toute l'Albanie, et que ce terrible
i PouqueviMe , Wégénération A /« Grèce, \<<\- I. y- il'1
exemple de sa vengeance glaeàl d'effroi les
peuplades de l'Epire depuis Tebelen jusqu'à T Adriatique.
Voulant enfin perpétuer le souvenir de cette effroyable vengeance , Ali avait fait élever une table de marbre noir au milieu de la cour du caravansérail de Cliendrya , marbre sur lequel f inscription suivante se lit encore de nos jours :