‹ DeleytarChapitre 7 sur 30 · SC II A M KT AU 11 A · texte numérisé non relu

SC II A M KT AU 11 A

Loujours être incertain , je ne dois jamais cesser de le partager : car, enfin, Dieu n'a pas voulu que Scham fût toujours malheureux, puisqu'il l'a doué d'une balzane au pied droit de derrière ; de même qu'il n'a pas voulu qu'il fût toujours heureux, puisqu'il l'a affligé d'un épi au poitrail. Dieu seul est grand , sa loi est sa loi!

Pourtant, malgré son habitude de résignation stoïque auv décrets de la Providence , quelquefois, en voyant par quelles phases dégradantes Scham était descendu jusqu'à tirer l'ignoble charrette du portefaix, Agba perdait tout espoir. Alors, dans son découragement, il considérait avec amertume l'heur de la balzane comme passé, et tremblait en pensant que le fatal épi allait peut-être seul réagir sur la destinée de Scham.

En effet, avant de venir en France, qu'avaitil manqué à la glorieuse destinée promise à Scham par son bon destin?

Scham, ce lier descendant de tant d'illustres ancêtres, n'avait-il pas été traité par le bey avec cette affection si touchante des Orientaux pour leurs chevaux ? Scham n'avait - il pas mangé forge ou le doura dans la main de son mailic, et souvent bu le lait mélangé de maïs,

it) 1) E L E V T A IL

dans une auge de marbre blanc? Scbam navait-il pas bondi, bien lier , sous ses caparaçons de tigre ou d'angora? n'avait - il pas joyeusement secoue les bouppes de soie de sa bride pourpre et or, en couvrant d'écume l'acier de sou mors damasquiné d'argent? \e s'élait-il pas mille fois lancé rapide et impétueux aux courses du désert, dont toujours il remportait le prix, tandis que d'autres fois de nouveaux triomphes l'attendaient au jeu du djérid , jeu martial, noble image de la guerre, où Scbam brillait encore par sa souplesse\ sa grâce et sa dextérité, comme il avait déjà brillé, parmi les sables sans lin du désert, par sa vitesse prodigieuse ? Puis , aussi bon , aussi soumis qu'ardent et courageux, lors des excursions du bey, le soir, à l'heure du repos , lorsque la caravane était paisiblement abritée sous un bouquet de palmiers, etqueTes étoiles scintillaient dans le sombre azur de ce ciel d'Orient, Scbam n'avait-il pas bien des fois soulevé la tente verte et rouge pour venir lécher les mains de son maître endormi? Scbam n'avait—il pas enfin voluptueusement régné en sultan sur les plus belles et les plus hères Cavales du bey, destinées à perpétuer ainsi la race illustre et sans tache (\va rois du jarret ?

L'HOMME, LE CHEVAL ET LE CHAT -2ï»

Oucl bonheur nouveau pouvait donc prétendre le pauvre barbe, dans cette terre de France, froide et maudite? pensait Agba...

Mais revenons au charretier et au quaker, qui arrivèrent bientôt à l'écurie de Seliam , où ils trouvèrent le muet et son chat fidèle.

l'homme, le cheval et le chat.

Le charretier habitait le fond d'une espèce de masure située rue Guénégaud; la cour était petite et sombre, de hautes murailles interceptaient l'air et le jour; à droite, on voyait un puits humide et verdàtre ; à gauche, un hangar lon<{, étroit, abrité par un auvent couvert de tuiles et de mousses. C'est au fond de ce hangar que se retirait habituellement Agba. Il j était alors; le charretier l'aperçut, et s' adressant au quaker :

«Tenez, — lui dit-il, — voilà le muet; j'étais bien sur qu'il serait là à m1 attendre avec sou chat.

;U) DELEYTAK.

Le quaker regarda, et vit en effet Agba immobile , pensif, et sans doute absorbé dans ses rêveries, car il n'avait rien entendu.

Ce .Maure paraissait avoir trente ans environ ; il était petit , maigre, frêle, et vêtu des restes d'un costume oriental en lambeaux ; sa physionomie basanée avait une expression de finesse, de douceur et d'intelligence remarquable; son nez était droit et bien formé ; sa barbe noire , frisée , mais peu touffue ; ses pommettes saillantes et ses joues creuses ; un petit turban , jadis blanc, entourait son front brun et doré comme un bronze florentin. Agba , accroupi sur ses talons, était presque entièrement enveloppé dans un caban à capuchon fait de poil de chameau , étoffe grossière de couleur noirâtre , dont les plis roides et lourds tombaient sur les pieds du Maure , qui étaient nus malgré le froid. In chat gris-cendré rayé de blanc , que le muet tenait pressé contre sa poitrine , et qui semblait doucement sommeiller, réveillé par le bruit , fit un mouvement qui vint arracher le Maure à ses réflexions , car il tressaillit et regarda le nouvel arrivant avec une sorte d'inquiétude. Mais aussitôt que le muet eut entendu le bruit des chaînettes du harnais et les pas du cheval, se levant brusquement, il alla

aussitôt vers la porto de la cour pour fâcher d'apprendre la cause de ce retour inattendu.

Mais quel fut l'étonncmenl d'Agba lorsqu'il vit Seliam dételé de sa charrette , Scham que son maître paraissait traiter avec une certaine douceur, au lieu de le brusquer à son accoutumée, en lui faisant traverser le passage obscur, étroit et glissant qui communiquait de la rue à la cour et au hangar! Quant au chat, il fut en deux sauts sur le dos de Scham, qui, pour la première fois , parut presque insensible aux caresses de son ami , tant il semblait lui-même étonné du changement de manières de son maître.

D'un air inquiet, le Maure promenait alternativement ses yeux vifs et perçants du cheval au quaker, et du quaker au charretier ; puis, remarquant la ligure douce et bonne du premier, qui, de temps à autre, caressait Scham, Agbaeut malgré lui une lueur d'espoir en pensant que la fatale puissance de l'épi allait peutêtre céder à son tour devant l'heureuse influence de la balzane.

Rien d'ailleurs de si touchant que l'expression de contrainte et d'intérêt profond qui animait les traits du muet pendant qu'il examinait Scham avec l'attention la plus tendre et

■M DELEYTAR.

la plus scrupuleuse. Mais tout à coup il s'agenouilla , joignit les mains d'un ait* désespéré ,

et lanra sur le charretier un regard de haine rapide comme l'éclair... mais terrible...

Agba venait de s'apercevoir que Scham était affreusement couronné... car, clans ses deux chutes sur le pavé , les genoux du malheureux cheval avaient été entamés jusqu'au vif. \oyant ces deux plaies saignantes, le Maure baissant la tète sur sa poitrine avec accablement, laissa retomber ses deux bras sur ses cuisses. Pour lui , et selon les idées des Orientaux, voir Scham couronné, c'était le comble du malheur et de la dégradation.

Le quaker ne pouvant surmonter l'émotion que lui inspirait cette scène, jouissait d'avance de la douce surprise qu'il allait causer à ce pauvre Maure.

— Entend-il le français ? — demanda-t-il au charretier.

— Très-bien, mon bourgeois; oh ! pour certaines choses, c'est un gaillard qui n'est pas si bête qu'il en a l'air.

— Ami, — dit le quaker au muet avec un accent rempli de bienveillance et de douceur, — veux-tu dételer ce cheval, le panser et lui donner à manger ?

Le Maure était tellement absorbé par sa douloureuse contemplation , qu'il fallut que le quaker répétât sa question, et le frappât doucement sur l'épaule pour attirer son attention.

En entendant la demande du quaker, Agba secoua tristement la léte, fit le salut oriental en baissant le front, et d'un regard où brillaient deux grosses larmes, il montra le charretier avec une expression de crainte et de colère mal contenue.

« Va, va, tu peux l'emmaillottcr à ton aise, ta rosse, — dit le brutal, — elle ne m'appartient plus, elle est à ce brave homme. Puis, s' adressant au quaker : — Ah eà! mon bourgeois, je vais m'occuper de chercher un autre cheval. Merci du marché, bien du plaisir je vous souhaite. Si vous n'avez pas d'écurie, je vous prêterai le hangar en attendant; » et saluant le quaker, il disparut.

Le Maure n'avait pas d'abord paru comprendre les paroles du charretier, mais lorsqu'il le vit s'éloigner, et que le quaker lui eut réitéré la même assurance, il se jeta à ses genoux, prit le pan de sa houppelande, qu'il baisa avec respect, et poussa dans sa joie quelques sons sourds et inarticulés, seul langage que put faire entendre celte pauvre créature»

« Relève-toi, relève-toi, ami, — dit le quaker, — c'est devant Dieu seul qu'on se prosterne; soigne bien ce cheval, il est à moi; désormais tu ne le quitteras plus, si tu veux me servir et me promettre de te conduire comme un bon et fidèle serviteur. •

A ces mots, joignant avec force ses deux mains tremblantes d'émotion, et le regardant avec des yeux stupéfaits et encore agrandis par la surprise, Agba, les lèvres entr1 ouvertes, tressaillant de joie, se jeta encore aux genoux de l'Anglais ; puis, au risque de renverser cet excellent homme, peu habitué aux formes de soumission et de respect des Orientaux, Agba, dans son transport, prenant le pied droit du quaker, se le posa respectueusement sur le front, voulant témoigner ainsi à. son nouveau maître qu'il prenait l'engagement sacré de le servir toute sa vie comme l'esclave le plus dévoué.

« Bien , bien, bien, — dit le quaker en trébuchant et s' appuyant à propos sur un des montants du hangar; — je te le répète, un homme fait à l'image d'un autre homme ne doit pas s'agenouiller devant lui. Sois honnête, tidèle, et tu m'auras payé ce que j'ai fait pour toi. Mais donne tes soins à cette créature... elle

en a besoin car elle a bien souffert »

Agba, se relevant aussitôt, dépouilla son caban, et, mettant à nu ses bras grêles mais nerveux, il s'approcha de Scham, qu'il considéra un instant avec une expression de bonheur profond, et pour ainsi dire possessif.

Puis il commença à débarrasser le cheval de ses grossiers harnais, avec une sorte de frénésie ; le pesant collier recouvert d'une épaisse peau de mouton bleue, la lourde sellette de bois point à clous de cuivre, la bride de cuir brut , le mors de fer rouillé furent bientôt jetés dédaigneusement au loin par Agba.

Prenant alors, dans Tune des poches de son caban, une sorte de gants de crin qui n'avaient qu'un pouce, et enveloppaient le reste delà main, le muet se prépara à panser Scham à la façon des .Maures de Tunis, qui n'emploient jamais l'étrille, dont le mordant mettrait bientôt à vif la peau fine et soyeuse de leurs chevaux de pure race.

Scham, ainsi mis à nu, put être mieux examiné par le quaker.

(l'était un cheval bai-brun très-foncé, haut de quinze paumes, et qui avait, on l'a dit, une petite balzane à la jambe droite de derrière.

La maigreur de Scham était effrayante; les

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os saillants semblaient percer sa peau naturellement si fine et si délicate, quelle avait été presque partout blessée par le contact du lourd collier et des brancards ferrés de la charrette. La poussière et la fange qui couvraient le pauvre animal rendaient terne et mate la couleur de sa robe, autrefois si vive et si brillante. Enfin, sa crinière était mêlée, poudreuse, touffue, hérissée.

Pourtant, oubliant cet état d'incurie et de misère, un connaisseur n'eût songé qu'à admirer la charpente osseuse de Scham, tant elle était remarquablement belle. Envoyant sa poi- Irine profonde, sûr indice de la puissance des poumons, il eût deviné que Scham devait fournir sans peine et sans gène une course rapide et de longue haleine, l'aspiration précipitée de l'air lui devenant facile avec de si vastes organes. Quant à la vitesse de Scham, elle devait être prodigieuse, à en juger du moins par sa construction et par la force de ses membres , de proportions si accomplies qu'on ne pouvait songer aux dégradants stigmates qui marquaient ses genoux. Ses larges jarrets surtout, secs, plats et singulièrement descendus, semblaient être les ressorts d'acier de ces membres de fer; car Scham se révélait surtout par leur incom-

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parable beauté, comme un des plus illustres descendants des rois du jarret.

Seulement, comme rien n'est absolument complet dans la création, ces gens chagrins et jaloux, toujours prêts à épier l'imperceptible tache du plus beau diamant, ou à chercher une ride sous un sourire, eussent remarqué sans doute que, malgré la légèreté sans pareille de son encolure, la tète de Scham manquait peutêtre de grâce dans son attache, et était un peu longue ; mais qu'importe ? malgré cette imperfection à peine sensible, cette tète n'était-elle pas remplie de caractère et d'accent? Son large front, ses grands yeux bien sortis, avec leurs prunelles couleur de topaze brûlée, et leur étincelle de lumière; tout, enfin , jusqu'à ses naseaux saillants et ouverts qu'il agitait continuellement, ne donnait-il pas à ce barbe la physionomie la plus fiere, la plus sauvage et la plus intelligente ?

Cependant, à force de brosser Scham avec ses gants de crin, Agba semblait le sortir de ses limbes et le transformer ; à mesure que la lange et la poussière tombaient, la robe du barbe apparaissait de plus en plus noire, et marquée çà et là de feu. Alors Agba prit une espèce de gants faits d'un velours très-épais, et

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destinés à lisser, à coucher le poil; mais en vain Agba déploya sa patiente adresse : tel avait été l'état de misère et de malpropreté où avait langui le pauvre cheval, qu'au lieu de devenir soyeuse , douce et unie comme un satin noir nuancé de reflets fauves et bleuâtres, la robe de Scham resta rude et terne. Néanmoins le cheval n'était déjà plus reconnaissable : sa fine et longue crinière noire, soigneusement lavée par Agba, ondulait légèrement sur son cou; et sa queue, véritable panache de soie, tomba bientôt de sa large croupe comme une pluie de jais.

Sans doute les traces de ses souffrances passées existaient encore; mais on devinait toujours dans ce barbe une telle noblesse, une telle pureté d'origine, que le bon quaker, tout étranger qu'il était à ces connaissances, en fut vivement frappé. Aussi finit-il par se dire : « Lorsque la pauvre bète sera engraissée, quoique couronnée, elle pourra faire une bonne haquenée pour mon gendre le ministre. Ce cheval parait doux et paisible comme un agneau , les mauvais traitements seuls l'avaient aigri. Allons, je le vois, Dieu aura voulu que ma bonne action me fût profitable ; aussi je désire en faire une autre plus méritoire en tirant ce pauvre muet de la misère : un homme capable d'un tel attachement

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pour mi cheval doit avoir un bon cœur; ce serait trop cruel de les séparer, et j'en serai quitte pour une bouche de plus à nourrir à liurry-Hall. »

Le quaker agit ainsi qu'il avait résolu , il est inutile de dire la joie d'Agba remettant au cou de Scham ses amulettes et sa généalogie , croyant cette fois la maligne influence de l'épi à tout jamais passée, et ne s' attendant plus qu'à voir Scham arriver au faite des grandeurs an noncées par la balzane.

Ce fut bercé par ces ambitieuses espérances qifAgba partit pour l'Angleterre à la suite du quaker, qui voyageait à petites journées.

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