BURR Y-HALL
liurry-Hall, demeure du quaker, était une champêtre et délicieuse; habitation située h quinze milles de Londres, sur les bords de la Tamise. Devant la maison, élevée à mi-côte, un vaste lapis de gazon ras et uni comme du
velours, et çà et là coupé par des massifs de grands arbres, descendait jusqu'au bord de la rivière. Derrière le logis du maître était un assez grand bois de chênes traversé par une allée sinueuse qui conduisait aux écuries et aux bâtiments d'exploitation d'une petite ferme que le quaker faisait valoir. Ces dépendances, bâties en briques, et recouvertes de rosiers, dé lierres et de chèvrefeuilles, avaient un aspect si pittoresque qu'elles pouvaient servir de point de vue comme autant de charmantes fabriques.
C'est dans ce calme et riant asile que Scbam' avait été amené par sa bonne étoile.
Au lieu du hangar obscur, de l'écurie sombre et fétide de la rue Guénégaud, Scbam habitait seul une grande box, proprement blanchie à la chaux et pavée de briques qui disparaissaient presque entièrement sous une épaisse litière. Deux fenêtres, garnies de persiennes vertes, l'une au midi, l'autre au nord, aéraient ou récbauffaient tour à tour cette écurie, dont la mangeoire de bois de chêne bien luisant et le râtelier de fer poli étaient toujours abondamment pourvus. Enfin le chat lui-même, qui avait suivi Agba et Scbam , et que les gens du quaker avaient appelé Grimalkin, possédait une petite niche de bois peinte en vert, d'où il
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pouvait à son aise voir son ami, et d'un œil vigilant épier les souris, auxquelles il faisait une guerre acharnée.
Ce n'est pas (oui ; le bon quaker, par égard pour Y affection qui unissait Scham et Agba , avait fait construire pour ee dernier une petite chambre au-dessus de la box, et au moyen d'un large carreau le Maure pouvait à chaque instant voir son cheval favori.
En un mot, l'homme le cheval et le chat avaient subi une sorte de transformation depuis leur arrivée dans cette maison calme et abondante ; la fourrure épaisse et lustrée de Grimalkin annonçait la quiétude et la santé : aussi, à le voir si gras, on devinait sans peine que la guerre aux souris n'était pour lui qu'une simple distraction, qu'une chasse récréative et désintéressée.
Agba avait quitté ses haillons africains, sa barbe et son vieux turban, pour des culottes de daim, dr* bottes à revers, une veste de panne et un chapeau de feutre; sa figure était ronde, pleine, et bien que les gens de sa race ne deviennent jamais fort obèses, il avait acquis une rotondité fort respectable.
Quant à Scham, il était méconnaissable; non qu'il eût très-engraissé , car ses formes,
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naturellement saillantes, nerveuses et accusées, ne pouvaient pas se surcharger d'embonpoint; mais le repos, les soins d'Agba et une excellente nourriture avaient rendu à sa robe tout son éclat.
Son cou, ses épaules, ses hanches et sa croupe étaient d'un noir tellement vif, brillant et satiné, que la lumière y miroitant, s'y brisait en mille reflets, tandis que de larges feux d'un fauve sanguin doraient ses flancs, le tour de ses yeux et de ses naseaux; enfin, la divine balzane , objet particulier des soins reconnaissants d'Agba, mêlant sa blancheur argentée aux nuances rose et couleur de chair du pied et du paturon, s'arrêtait brusquement au bas de la jambe, qui semblait dure, noire et polie comme de l'ébène.
Aux yeux du vulgaire, une seule, une imperceptible tache déparait, annihilait même toutes ces rares perfections : c'était un petit bouquet de poils blancs que Scham portait à chaque genou depuis qu'il s'était couronné sur le pavé de la rue Dauphinc.
Kn vain Agba avait voulu teindre en noir ce s marques infamantes ; le quaker s'y était formellement opposé, regardant cette dissimulation comme une sorte de mensonge.
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Telle était l'existence heureuse et paisible d'Agba, de Scham et de Grimalkin, environ six mois après leur départ de France.
Mais, malgré ces dehors en apparence si fortunés, un orage grondait sourdement autour de ces trois êtres qui s'entendaient si bien ; car, il faut le dire, malgré l'inépuisable mansuétude du quaker, malgré son attachement pour Agba, la conduite sauvage, violente et désordonnée de Scham, à qui la vigueur était revenue avec la bonne nourriture et les soins, avait enfui mis à bout la patience du saint homme. Mais, ainsi que les gens de sa secte , mettant dans toutes les actions de la vie une sorte de solennité sentencieuse, le quaker n'eût pas voulu agir plus injustement envers un animal qu'envers un homme ; aussi ne fut-ce qu'après une sorte d'enquête minutieuse et impartiale des faits et délits reprochés à Scham, que le maître de Bùrry-Hall se décida à faire comparaître devant lui et les siens , le pauvre Agba : non que ce dernier eût donné le moindre mécontentement au quaker, mais parce le Maure pouvait seul servir de défenseur au barbe.
Or, au commencement du mois d'août 1732, le quaker, assis dans son parloir avec sa fille,
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son gendre, le révérend dèeleur Harisson , el M. Roggers , propriétaire de la taverne du Lion-Couronné, intime ami de la famille ; le quaker attendait Agba, que mistress Kokborn, femme de charge, avait été quérir.
La physionomie austère et grave des acteurs de cette scène domestique lui donnait encore un aspect plus solennel. IV une beauté froide et sérieuse, la fille du quaker, jeune femme de vingt-cinq ans environ, vêtue, selon la simplicité de sa secte , d'une longue robe grise à manches justes, et d'un fichu de batiste croisé jusqu'au cou , berçait son enfant sur ses genoux ; son mari , le docteur Harisson , placé près d'elle et vêtu de noir, lisait attentivement la Bible; tandis que le quaker conversait à voix basse avec AI. Roggers, grand homme sec, vigoureux, entre deux âges, portant une petite perruque noire qui donnait encore à ses traits sévères une expression plus dure; joignez à cela un menton osseux et saillant qu'il enfouissait parfois dans une haute cravate, un long habit d'un rouge brun à boutonnières d'argent, une veste de basin brodée en couleur, des culottes de peau, des bottes à revers, et des éperons d'acier à chaînettes, et vous aurez le fidèle portrait de M. Roggers, reconnu d'ailleurs pour
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un des meilleurs et des plus hardis cavaliers des trois royaumes.
Prévoyant le but de son message, ce fut avec une joie secrète que mistress kokborn, la femme de charge, alla prévenir Agba que son maître l'attendait dans le parloir. Il faut le dire, Agba était l'objet d'une sorte d'horreur dans celte maison; car les gens du quaker ne partageaient pas sa tolérance, et à l'insu de cet excellent homme ils traitaient le pauvre Agba comme un juif, un relaps, un hérétique, un paria. Mais le Maure ne pouvait ni n'avait jamais voulu se plaindre ; insouciant de ces méchancetés , heureux de vivre avec Scham et Grimalkin, il s'était fait, malgré ces tracasseries journalières, une sorte de paradis de sa petite chambre, d'où il pouvait non-seulement contempler son cheval tout à son aise lorsqu'il . lavait soigneusement pansé, mais encore faire « mille rêves d'or sur l'avenir brillant et glorieux qui attendait le barbe : car Agba, croyant plus que jamais à l'heureuse influence de 4a balzane , ne considérait le séjour de Scham dans la modeste habitation du quaker que comme une transition à de bien plus hautes destinées.
Ce fut donc de ce château de songes et d'illusions que le Maure fut tiré par la voix gla-
pissante de mistress Kokborn, qui lui cria que son maître l'attendait à T instant dans le parloir.
Malgré sa foi robuste dans l'influence de la balzane de Scham , Agba fut inquiet du sourire moitié moqueur , moitié dédaigneux que grimaça mistress Kokborn en lui indiquant la porte du parloir. Néanmoins, après avoir respectueusement frappé, il entra.
Aussitôt le révérend docteur Harisson ferma sa Bible , le quaker et M. Roggers cessèrent leur conversation, cl la fille du quaker se redressant sur son siège, prit elle-même un air encore plus grave.
Le pauvre Agba , après avoir timidement porté ses regards de l'un à l'autre de ces personnages, ordinairement si bienveillants pour lui , se sentit glacé par leur air imposant el presque sévère.
M. Roggers surîout lui causa une répulsion instinctive, et par deux fois le Maure baissa les yeux sous le coup d'œil fixe el pénétrant du maître de la taverne du Lion-Couronné , qui examinait attentivement Agba , et ricanait dédaigneusement tout en frappant le bout de ses bottes du manche de son fouet.
Ayant l'ait signe au muet de s'avancer, le