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quaker lui dit de sa voix douce et calme :
u Ami , je t'ai trouvé dans la misère et dans la peine, je t'en ai retiré. ■
Agba salua profondément, et mit avec effusion sa main gauche à son front et la droite sur son cœur.
« C'est vrai , tu as été reconnaissant , — dit le quaker, qui s'était habitué à comprendre la pantomine expressive d'Agba , — lu as été un bon et fidèle serviteur; aussi ce n'est pas de toi (pie j'ai à me plaindre, mais du cheval. »
Le muet se redressa et fit un signe d'élonncment.
« Ce cheval était bien malheureux, — reprit le quaker, — mais c'était une créature de Dieu, et j'ai dû en avoir pitié. .l'ai été compatissant pour lui, je l'ai amené dans ma maison, je l'ai surtout aimé parce que je l'avais délivré de sa triste condition le jour où j'ai appris que Dieu avait béni ma iille en me donnant un petit-fils, et que tout ce qui se rattache à ce souvenir fortuné m'est bien cher; mais comment le cheval a-t-il reconnu tant de bontés? »
Le muet regarda le quaker comme s'il ne l'eût pas compris.
.. Tant qu'il s'est ressenti de sa misère passée , il s'est montré doux et paisible ,
j'en conviens ; aussi je le destinais à servir de monture à mon gendre : et tu sais, ami, comment la créature a répondu à cette confiance , la première fois que mon gendre Fa monté! »
Le muet , après avoir regardé fixement le quaker, jeta vivement ses bras en avant, comme s'il eût voulu peindre le vol précipité d'une troupe d'oiseaux, et exprimer par ce geste que Scham avait couru très-vile.
Le quaker le comprit sans doute ainsi, car il ajouta : — Oui certes, la créature a couru très-vite ! et si vite, et d'une manière si folle et si désordonnée, que sans un marécage dans lequel mon gendre est heureusement tombé sans se blesser, et où le cheval s'est embourbé, il l'emportait peut-être encore à cinq ou six milles de plus... cela cst-il vrai, ami? »
Le muet fit un geste d'approbation , mais en même temps il porta l'index de chacune de ses mains aux deux coins de sa bouche.
— Oui, oui, je sais que tu m'as fait entendre que le mors étant mal choisi, mon gendre n'avait pu se rendre maître du cheval ; mais à la seconde épreuve ? mais lorsque toi-même tu as eu choisi le mors, celle créature indomptée, au lieu de poursuivre paisiblement son chemin , ne s'est-clie pas cabrée, en se dressant si brus-
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quement et si droit sur ses jambes de derrière, que mon gendre a heureusement pu quitter la selle en se coulant le long de la croupe, sans quoi peut-être la fougueuse créature se renversait sur lui ? cela est-il vrai, ami ?
Le muet fit un nouveau geste d'approbation ; puis après un moment d'indécision , et comme s'il eût été agité par une lutte intérieure, il regarda timidement le docteur Harisson en simulant un geste saccadé de la main gauche.
— Il fait entendre, avec raison sans doute, que j'ai eu la main trop dure, et que c'est ma faute si le cheval s'est violemment cabré, — dit généreusement le gendre du quaker.
— Soit, — reprit ce dernier; — mais lorsque nous convînmes avant de nous décider à regarder cet animal comme absolument indomptable, lorsque nous convînmes, dis-je, de le faire monter ci dresser par Tom Stag, le chasseur? Quoique Ton? Stag soit un des meilleurs écuyers du comté, chaque fois qu'il a tenté de réduire la créature n'a-t-il pas é(é jeté à terre par ses bonds détestables et forcenés? Enfin, lors du dernier essai de Tom Stag, furieuse de ne pouvoir le désarçonner, ne s'est-elle pas alors méchamment jetée contre un mur sans vouloir bouger, de sorte que Tom Stag, horriblement
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serre entre ce démon et la muraille, a poussé des cris terribles et a-t-il été bien obligé de lui céder? Ceci n'est-il pas vrai, ami?
— Et ajoutez que Tom Stag n'était qu'un oison, — dit Iloggers d'un air brutal en brandissant son fouet. — En deux séances , moi , j'aurais rendu et je rendrai ce vaurien de cheval souple comme un gant.
Le Maure jeta un coup d'œil sournois et méprisant sur M. Roggers, et baissa la tête.
— Enfin, n'est-il pas vrai, — reprit le quaker en s' adressant à Agba, — que Tom Stag a été huit jours au lit par suite de la malice de ce cheval ?
Le visage du muet, jusque-là timide et résigné, s'anima tout à coup; puis approchant brusquement et à plusieurs reprises ses talons l'un de l'autre , il fit de grands gestes de son poing droit, comme s'il eût frappé sur quelqu'un.
— Il veut dire, — reprit le quaker, — que Tom Stag éperonnait et battait continuellement le cheval, ce qui est vrai; mais les moyens de douceur étant épuisés en vain, ne f allai t—iî pas avoir recours à la sévérité pour dompter une créature que personne au monde ne peut parvenir à monter ?
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Le Maure posa son index sur sa poitrine en redressant fièrement la tète.
— Sans doute toi, toi seul , lu le montes, ce cheval, ami, et, quoiqu'il soit fougueux, tu le maîtrises; mais cela même prouve sa perverse malignité ; car, puisqu'il consent à se laisser guider par loi, puisqu'il l' obéit comme le chien à son maître, pourquoi se montre-t-U si rebelle cl si opiniâtre envers tous les autres? Lorsque pour la première fois mon gendre a voulu le monter, il ne l'avait pas battu; jamais il ne lui avait montré son fouet , ni fait sentir le fer de son éperon ; il lui a parlé doucement et bonnemenl, il Ta flatté, il la caressé ( l pourtant deux fois le cheval l'a jeté par terre au péril de sa vie. Enfin, ami, sois juste : puisje garder chez moi un cheval pour te servir à toi seul de monture?
Le muet baissa tristement la tèle.
— Et ce n'est pas tout encore, — continua le quaker, — car la créature se montre aussi malicieuse et aussi méchante avec les animaux qu'avec les hommes , n'a-l-elle pas presque entièrement arraché l'oreille à mon pony Litlc- Bryony sans que l'innocente et paisible bête l'ait jamais provoquée! Est-ce vrai, ami ?
Ee muet prit une feuille de papier blanc sur
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un pupitre placé près de lui ; et la montrant au quaker , il grinça des dents en secouant la tête pour exprimer la fureur.
— Jeté comprends : tu veux dire que ce démon n'aime pas les chevaux de couleur blanche, n'est-ce pas ?
Le muet fit un signe de tète aiïirmatif.
a Soit ; mais mon autre pony Black , qui est noir comme l'aile d'un corbeau , doux comme une colombe, et d'ailleurs si vieux, si vieux qu'il n'aurait pas la force d'être méchant : n'at-il pas été aussi poursuivi , meurtri , déchiré par la créature, cette fois où elle était sortie de sa box par ta négligence ! Qu'as-tu à répondre à cela ?
Le muet montra son chapeau, qu'il tenait à la main, et fit les mêmes gestes de fureur.
— Tu veux dire que la créature n'aime pas davantage les chevaux de couleur noire? Soit ; mais alors elle déteste donc tous les animaux de son espèce ? car il y a quinze jours, lorsque le révérend ministre irlandais Fitz-Patrick est venu ici sur sa haquenée baie , et que tu l'as rencontré , comme il s'en allait paisiblement après son dîner sur la roule de Richemond , qu'est-il arrivé? Ce démon de cheval que tu conduisais en main n'a-t-il pas malgré loi
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rompu sa longe, pour se précipiter comme un furieux sur la haquenée du ministre? \e s'estil pas dressé si violemment sur ses jarrets, que non-seulement il a mis ses pieds de devant sur les épaules du pauvre M. Fitz-Patrick , mais encore qu'il lui a, d'un coup de dent, arraché son chapeau et sa perruque , sans lesquels d'ailleurs le ministre était peut-être dangereusement blessé ? Enfin , malgré ton pouvoir sur la créature, ne fut-ce pas à grand'peine et avec l'aide de voituriers qui passaient, que l'on est parvenu à arracher de dessous ce démon le ministre et sa haquenée , qui fut elle-même cruellement mordue à la hanche? Est-ce vrai?»
Ici la pantomime du muet, se compliquant davantage, devint assez intelligible pour faire rougir mistress Harisson , la pudique fille du quaker.
En effet, après avoir exprimé d'abord la fureur à sa manière , Agba fit aussitôt un geste négatif pour exprimer que ce n'était pas par méchanceté que Scham avait poursuivi la haquenée du ministre , mais qu'il avait au contraire cédé à un instinct beaucoup plus tendre, instinct que le Maure tachait d'exprimer en caressant amoureusement le vide, et en souriant de l'air le plus gracieux qu'il lui fût possible.
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Mais la physionomie <lu quaker, toujours si placide et si bienveillante, prenant aussitôt une grande expression de sévérité, mit un terme à la mimique d'Agba. Il se tut donc et attendit en silence la fin de cet interrogatoire, qui ne lui présageait rien de bon ; pensant involontairement que la bénigne influence de la balzane allait peut-être de nouveau abandonner Scham, et que, malgré les amulettes, le mauvais sort de l'épi devait encore s'appesantir sur le barbe.
Mais bientôt , comme s'il se fut reproché sa sévérité passagère, le quaker ajouta d'un ton plus doux : « Il est impossible que le cheval reste plus long-temps à Burry-Hall ; je l'ai vendu le prix qu'il m'a coûté à mon ami M. Roggers, que voilà ; il veut bien s'en accommoder et espère le dompter ; tu le lui mèneras aujourd'hui à Londres. Mais je ne te renvoie pas pour cela ; je suis satisfait de toi, ami, tu es fidèle, intelligent ; si tu le veux, et je t'en prie, tu resteras dans ma maison ; sinon , je te donnerai une petite somme d'argent, l'attestation de ta probité et de tes bons services , et que Dieu te guide, ami, vers un meilleur maitre que moi," — ajouta le bon quaker avec un soupir et détournant la léle pour qu'on ne vît pas
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une larme lui venir aux yeux, car il aimait véritablement le pauvre Agba.
Il serait impossible de peindre l'expression de douleur cl de chagrin désespéré qui renversa les traits du Maure en entendant cet arrêt. Joignant ses mains, il se jeta au genoux du quaker d'un air suppliant ; puis, voyant l'inutilité de ses prières , il se tourna vers le docteur Harisson et sa femme , qui semblaient eux-mêmes Irès-émus. Mais les méfaits épouvantables cl l'inutilité absolue de Scbam étaient trop évidents pour que le quaker changeât de résolution ; aussi dit-il à Agba d'un ton ferme quoique un peu altéré par l'émotion : k Ami, ce que j'ai dit est toujours dit. Si tu veux rester à Burry-Hall , tu seras traité comme par le passé ; si lu me quittes , mistress Kokborn te comptera la petite somme que je t'ai promise. Quant au cheval, voilà i\l^ à présent son mai- Ire, — ajouta le quaker en montrant M. Roggers à Agba.
— El de par ce fouet bien cinglant, la créature verra qu'elle a bien trouvé son nui tire! » — dit M. Roggers d'un ton rude el bourru en brandissant sa boussine.
La volonté de Dieu est écrite là-haut, c'est donc au tour de l'épi maintenant ! î pensa le
Maure en quittant le parloir avec une amertume navrante.
Le soir même Agba avait conduit Scbam à la taverne du Lion-Couronne, et abandonné la douce et paisible existence deBurry-Hall, muni d'une petite somme d'argent que le bon quaker lui avait donnée, et suivi de Grimalkin.
Le Maure était résolu , quoique M. Roggers eût brutalement refusé ses services , à ne pas abandonner Scham, qu'il savait livré à un aussi médian t maître.