Ed. Gaiffe, p
INTRODUCTION XXXI
comme elle a naguéres fait en la Délie de Sceve, poëme d'autant riche invention qui pour le jourd'huy se lise, en laquéle fait tous les jours impression de ses agùes dens de chien, & trouve à reprendre en ces tant doctes epigrammes la rudesse de beaucoup de mos nouveaus, sans lesquelz toutesfois l'énargie dés choses contenues celée & moins exprimée, eut fait ignorer bonne part de la conception de l'autheur, laquéle avecques tout cela demeure encores malaisée a en estre extraite. » Sebilet est un chaud partisan de la Délie. A la même époque, François Habert, dans son Temple de Chasteté (1549), fol. Fi r°, parle de Scève en termes élogieux et le place presque au rang de Marot ' . Les envieux dont parle Sebilet furent peut-être Charles Fontaine et Jacques Peletier du Mans. Le premier en effet s'exprime ainsi, s'adressant à Scève :
Tes vers sont beaux & bien luysants,
Graves & pleins de majesté,
Mais pour leur haulteur moins plaisants :
Car certes la difficulté
Le grand plaisir en a osté.
Brief ilz ne quierent un lecteur,
Mais la commune autorité
Dit qu'ilz requièrent un docteur *.
Peletier est encore plus sévère dans son dizain intitulé : A un Poète escrivant obscurément, qui semble bien viser l'auteur de la Délie :
Tes vers obscurs donnent à maintz espriz En les lisant, fascherie & torment :
1. Lion aussi, ville plaisante & belle, Ne pourroit mieulx en louange florir Que délaisser de la semence d'elle Sève, duquel le nom ne peult mourir.
(Bibl. Nat. Rés. Y'. 1692.) C'était déjà en 1 s J 8 l'opinion de Dolet : « Gallic.-,e linguae primas partes tenuit nostra aetate Clemens Marotus... Maroti laudi proximus est Mauricius Scaeva. » Comment, linguae latinae tomus secundus, p. 403.
2. 1" livre des Epigrammes, à la suite de la Fontaine d'Amour (1546). Cité parChamard, Deffence et illustration, Paris, 1904, p. 183-184.
XXXII INTRODUCTION
Pource qu'on croit que tu les as escriz Pour parapres y faire le comment, Ou bien affin, Se je ne say s'on ment, Qu'en eux ne soit ta pensée choisie :
Or s'il y a fruit en ta Poésie, On le deust lire à clair sans commentaire : Mais si tu veux cacher ta fantaisie, Il ne faudroit seulement que te taire '.
Enfin, en 1549, dans sa Deffence, du Bellay J, sans nommer Scève, mais le visant certainement, déplore cette « obscurité aussi difficile à eclersir. . . aux plus sçavans comme aux plus ignares » . Le reproche portait juste, il faut le reconnaître ; et je ne vois guère que des Autelz*, le cousin de ce Pontus de Tyard qui sera le dernier à rester fidèle à la mémoire de Scève ■», pour
1. Peletier écrit en 1547 {Œuvres poétiques, fol. 89 r°). — Il revient en 1555, dans son Art poétique, sur la question de l'obscurité en poésie (chapitre intitulé Des vices de Poésie, p. 48 del'éd. de Jean de Tournes et Guill. Gazeau). Le premier vice de la poésie est l'obscurité, dit-il ; « car il n'i a point de diferance antre ne parler point e n'être point antandu ». Cependant Peletier n'est pas ennemi de la poésie : difficile, pourvu qu'elle reste intelligible. Il continue en effet, « Mes il i a manière de juger les obscuritez. Car si le Poète n'use point de moz trop loin cherchez, ni trop afectez, ni impropres : s'il n'ét point trop brief : s'il a suivi bon ordre (qui sont les poinz qui garanticet d'obscurité) : alors s'il n'ét antandù, ce sera la faute du Lecteur, e non pas de l'Auteur. Comme si pour quelque Fable aleguee par ateinte : si pour quelque neu de Filosofie mis par anrichicemant : si pour quelque histoere touchée par brief incidant : somme, si pour quelque bonne alusion, le Lecteur et tard à comprandre : qu'il s'an acuse, e non pas l'Auteur. » Peletier reprochait donc à Scève que son obscurité provint non de sa science, mais de son vocabulaire, de ses termes affectés et impropres, et de son manque d'ordre dans le développement. Peutêtre est-ce encore à lui qu'il pense, quand il ajoute (p. 49) : « E panse que le tans n'ét plus de ceus qui se delectet es choses obscures, pour prandre ocasion de se glorifier de les avoér comprises : ou pour s'an rejouir, non pas comme de les avoér aprises, mes comme de les avoér invantees. »