Bûche (J.), La Délie de Maurice Scève (Mélanges Brunot
2. On ne saurait, je crois, soutenir la thèse de l'irréalité de Délie; ce qu'on peut dire, c'est que, sous ce nom, Scève n'a pas chanté une femme, mais l'idéal féminin. Qu'il ait aimé P. du Guillet, c'est fort possible, même très probable d'après les vers de cette dernière ; mais il parle de plusieurs amours, dans la Délie. En effet, dans la préface de sa traduction de la Flamete de J. de Flores, il parle, en 15 36, de son « expérimentée tourmente d'amours », et se compare au « marinier en la naufrageuse mer d'amour », d'où il déclare qu'il s'est « eschappé ». Voilà donc un premier amour antérieur à 1536. En 1537, Visagier nous parle de Délie, que Scève chante nomine ficto (éd. de 1537, ^^^^ second amour. Enfin le dizain 224 de la Délie semble bien nous en montrer un troisième. Délie représente donc toutes les femmes que l'auteur put aimer, c'est-à-dire un idéal. Qu'on remarque d'ailleurs ce que Boyssonné écrit à Visagier au sujet d'une certaine Glaucia, dont ce dernier ne sépare pas le nom de celui de Délie (Daelia Rhodano, jam Glaucia nota Garumnae..., p. 90) : « Quae de Glaucia scribis, scis quid aliquando ad Christophorum Richerium scripserim, illam esse deam quae favere ingeniis ab Homero dicta est, Palladem scilicet, quam nos, ficto nomine, omni cura diligentiaqueperpetuocolendam duximus. » C'est évidemment une femme réelle, puisque Visagier déplore qu'elle ne soit pas née d'un sang illustre (nec claro sanguine nata) ; mais l'auteur de la lettre en parle comme si elle n'était qu'un prétexte à faire des vers. (Cf. Bûche, Rev. Lang. Rom., juillet 1894, Correspondance de J, de Boyssonné.)
INTRODUCTION
fâcheuse compagnie, dans des recueils érotiques et grossiers, où la licence est poussée jusqu'à la gravelure et l'obscénité. Il est représenté par deux pièces en 1 542 dans la Fleur de Poésie francoyse I, recueil d'inspiration gauloise et réaliste, alors que dans le recueil de 1534, les Fleurs de Poésie Jrancoyse, anthologie d'inspiration idéaliste, on le chercherait en vain*.
Ses relations avec les poètes contemporains de la première moitié du siècle nous apprennent peu de chose, et nous laissent fort embarrassés pour décider de ses préférences littéraires. Il est lié avec Marot et les amis de Marot qui fréquentent à Lyon : Charles Fontaine, François Habert, Charles de Sainte-Marthe, peut-être même Mellin de Saint-Gelays et Bonaventure des Périers 3 ; par son frère, l'humaniste Guillaume Scève, il connaît le groupe littéraire du Toulousain Jean deBoyssonné4, Jean Visagier (Vulteius), Antoine du MouHn, Nicolas Bourbon de Vandeuvre ; Etienne Dolet est son ami, ainsi qu'Antoine du Saix 5, peut-être Héroët^, et l'imprimeur Jean de Tournes. D'après leurs écrits et les éloges qu'ils lui décernent, Scève apparaît comme le chef aimé de tous les littérateurs et savants de Lyon, dès les années 1537 et 1538. Il est même apparenté à quelques-uns, tels que les frères de Vauzelles? et le bailli du Dauphiné, Guillaume