Delphes et son oracle
Dans cette brochure, nous condensons deux conférences où nous avons essayé de résumer. pour le grand public du Caire, à l’occasion des fêtes de Delphes, ce que nous connaissons d essentiel et de moins incertain, concernant le plus fameux sanctuaire de la Grèce antique, en soulignant les points qui intéressent plus particulièrement l'Égypte.
Nous avons. en outre, cru devoir profiter de l'occasion pour émettre une hypothèse nouveile, que nous espérons pouvoir bientôt défendre plus longuement ailleurs, sur la Colonne des Danseuses, l’un des monuments les plus intéressants que les fouilles françaises aient exhumés à Delphes.
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Ceux qui n’ont point eu le bonheur de visiter Delphes peuvent difficilement s'imaginer la beauté grandiose et sauvage du site où l'on accourait, de tous les points du monde antique, pour tâcher de pénétrer, grâce à Apollon, les mystères de J’avenir.
Perchée à 500 mètres d’altitude, dans un amphithéâtre sonore de rochers, au pied de la falaise abrupte et sombre des roches Phédriades, contrefort du Parnasse, Delphes entend mugir à ses pieds, dans un abîme, le torrent du Pleistos. (Fig. 1).
Apollon n'a pas été le premier maître de Delphes. Avant son arrivée, On y vénérait Gaia ou la Terre-mère et sa personnification, le serpent Python. De Ilà le nom de Pythô appliqué à la région de Delphes. D’après une étymologie antique, admise par certains linguistes bien qu’elle soit très incertaine, Pythô signifierait même “le lieu de la putréfaction,” c’est-à-dire celui où pourrit le corps du dragon, lorsqu'il eut été tué par Apollon. Suivant la légende, en effet, le dieu, après avoir mis à mal le serpent de Gaia, déposséda la déesse de son oracle mais conserva ses attributions prophétiques, un peu comme ces saints chrétiens qui enlevèrent leurs temples aux dieux païens mais gardèrent leurs vertus guérisseuses.
Apollon, lui, n’abusa pas de sa victoire: Gaia gardera toujours son sanctuaire dans l'enceinte sacrée. Et le dieu attachera à son propre nom l'épithète de Pythios, telle une dépouille du serpent vaincu. D'ailleurs, on montrait à Delphes le tombeau de Python: c'était l'omphalos, c’est-à-dire le nombril de la terre, car il marquait en même temps l'endroit où les deux aigles envoyés par Zeus pour déterminer le centre du monde, s'étaient rencontrés. Cet omphalos était en pierre, de forme à peu près demi-circulaire ou ovoïde et entouré d’un réseau de bandelettes. Une variante de la légende delphique le considérait non comme le tombeau de Python mais comme celui de Dionysos:
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Dionysos, en effet, avait à son tour tenté de faire subir à Apollon le sort de Gaia. Les dieux se disputaient alors tout comme les hommes et il leur fallait souvent lutter pour garder une position que des collègues plus jeunes et plus ardents leur disputaient volontiers. Apollon fut plus d’une fois menacé : il aura aussi à se défendre contre le terrible Héraklès qui essayera de lui enlever le trépied prophétique. On a vu non sans raison, dans cet épisode un souvenir de l'invasion des Doriens dont Héraklès était comme le symbole. Or donc, la lutte entre Apollon et Dionysos se termina par un compromis: il avait mis les deux rivaux à peu près sur un pied d'égalité dans le sanctuaire, si bien qu'on avait fini par croire, dans l'antiquité tardive, que Dionysos avait été maitre de Delphes avant Apollon. C’était aller un peu loin: on oubliait que Dionysos était entré assez tard dans le Panthéon grec, plus tard en tout cas que son adversaire. Ce qui est sûr, c'est que les deux cultes réagirent l’un sur l’autre : Dionysos, dieu exubérant, passa un peu de son enthousiasme à Apollon et celui-ci, dieu plus sage et complètement hellénisé déjà, tempérera la frénésie de son collègue et lui enlèvera ce qu’elle avait d’excessii.
Si lomphalos était bien considéré comme le tombeau de Dionysos, comme certains le prétendaient, on le peut comparer à la chambre voûtée, fÎlanquée de deux oiseaux, qui évoquent les aigles de Zeus, chambre personnifiant, en Égypte, la région souterraine où Osiris, le Dionysos égyptien, était censé enseveli et d'où il ressuscitait. Osiris, on le sait, fut de bonne heure, avant Hérodote déjà, identifié avec le dieu grec.
Si cette hypothèse était plausible, l’omphalos aurait été un symbole religieux transmis par l'Égypte à Delphes. Cette transmission aurait sans doute eu pour intermédiaire la Crète : sa situation géographique, le rôle capital joué par cette île dans la Grèce primitive autorisent cette supposition. Même les textes semblent attester la mainmise des Crétois sur l'oracle. Une des variantes de la légende d’Apollon fait arriver de Crète à Delphes sinon le dieu lui-même, qui pourrait bien être d’origine asiatique, du moins ses prêtres. Ils y auraient été amenés par Apollon, qui s'était métamorphosé en dauphin, en Crète et à Delphes. Même on avait, par une étymologie aventureuse, tiré le nom de Delphes de Delphinios, épithète d’Apollon-dauphin. En réalité, Delphes doit signifier “le creux,” la cuvette montagneuse où le sanctuaire était assis.
Que l'hypothèse qui donne une origine égyptienne à l’omphalos soit exacte, c'est douteux. L’omphalos pourrait bien avoir été un de ces
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fétiches de pierre, si fréquemment honorés dans la Grèce primitive. Ce fétiche, antérieur à l’arrivée d’Apollon, n'était pas le seul qui existât dans le temple: on y vénérait aussi la pierre que Rhéa avait donnée à dévorer à son divin époux Kronos, à la place de son fils Zeus, pierre que Kronos vomit ensuite. Il est certain que cette pierre de Kronos n’était pas un Simple objet de curiosité mais un véritable fétiche: on l’enduisait journellement d'huile et on le couvrait de laine brute les jours de fête. Les bandelettes qui entouraient d’un réseau l’omphalos d’Apollon montrent que c'était lui aussi un fétiche; aussi est-ce à tort qu’on a voulu récemment lui donner pour lointains ancêtres les “Koudourrous” babyloniens, bornes de domaines dont on conservait les duplicata dans les temples pour assurer la protection des dieux aux propriétaires. Ces bornes n'ont d’ailleurs, quoi qu’on en ait dit, qu'une ressemblance assez superficielle avec l'omphalos.
Au début, Apollon ne daignait rendre des oracles qu’une fois l’an; plus tard, il consentit à se laisser interroger en tout temps. Bien entendu, il ne répondait pas lui-même: c'était la Pythie qui lui servait de médium.
La Pythie était d’abord une jeune fille de Delphes, à qui l’on ne demandait que d’être de naissance libre et de conduite irréprochable. Mais comme son âge l’exposait à des outrages dont ne la garantissait pas toujours son caractère sacré, on la remplaça par une femme d’au moins cinquante ans. Même, à l’époque où l’oracle était à son apogée, il y eut deux Pythies aidées d’une assistante. Du temps de l'Empire, une seule suffira à l’oracle déchu. Encore avait-on LES peine à la recruter parmi les familles pauvres de Delphes.
La Pythie commençait par se purifier avec de l'eau de la fameuse fontaine de Castalie, voisine du temple. Ce sont les poètes latins qui ont attribué des vertus inspiratrices aux eaux de cette source : les Grecs se contentèrent de célébrer la pureté de ses ‘ondes argentées.” Elle était située en dehors de l'enceinte sacrée, dans la crevasse qui sépare les roches Phédriades. On y voit encore, taillés dans le roc, le bassin et la façade, façade autrefois recouverte d’un revêtement de marbre. (Fig. 2).
Après s’être purifiée, la Pythie buvait de l’eau d'une autre source, la source Cassotis: elle coulait sous le temple et ses vapeurs passaient pour favoriser l'inspiration de la prêtresse. Celle-ci faisait aussi des fumigations de myrrhe et de laurier et mâchait du laurier, et c'est avec une branche de laurier en main qu’elle pénétrait dans l’adyton, dans le “ saint des saints” du temple, pour monter sur le trépied prophétique placé au-dessus du “chasma,” de la crevasse sacrée.
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La laurier était l'arbre sacré de Delphes, comme le chêne l'était de l’oracle de Dodone. Il l'était déjà avant l’arrivée d’Apollon: la première prophétesse de Delphes, du temps où Gaia y régnait, se serait appelée Daphnis, nom tiré de celui du laurier. Et la nymphe Daphné ne fut-eile pas métamorphosée en laurier par sa mère Gaia qui voulait la soustraire aux entreprises d’Apollon? C'était aussi une couronne de laurier qu’on donnait aux vainqueurs des jeux Pythiques de Delphes.
Quant à la crevasse, il ne faudrait pas s’imaginer qu’il sortait de ses profondeurs des vapeurs ou des gaz qui contribuaient à donner à la Pythie l’extase prophétique. Les fouilles, qui ont complètement dégagé le temple et le sous-sol, n’autorisent point cette hypothèse. Ce n’est pas avant l’époque impériale que des écrivains comme Plutarque ont cherché dans les vapeurs et le courant d’air froid de la source Cassotis, l’explication physique de l'inspiration, alors qu’elle relève sinon de l’hystérie, du moins du domaine psychique.
En proie au délire sacré, la Pythie proférait des paroles incohérentes: un prophète les recueillait et les rédigeait, tandis que les exégètes se chargeaient de les expliquer. Ces oracles étaient d’abord remis aux consultants sous forme d’hexamètres. Mais, à partir de l’époque hellénistique déjà, on se contenta de la prose: des mécréants, tel plus tard Lucien se permettaient de relever les fautes de métrique et de souligner les faiblesses de la poésie oraculaire et contribuèrent sans doute à tarir la verve poétique des mandataires du dieu.
L’oracle était-il sincère? On se l’est souvent demandé. De la bonne foi de la Pythie, on ne peut guère douter, encore qu'elle ne fût pas toujours réfractaire à la corruption. Mais, si l’on exigeait de la Pythie qu'elle fût une femme dépourvue de connaissances spéciales et d’instruction, il n’en était pas de même des prophètes. Ceux-ci avaient en somme le rôle principal, étant donnée la grande marge laissée à l’interprétation, par l'incohérence des paroles de la Pythie. La sincérité de l’oracle devait dépendre, pour une bonne part, du plus ou moins de conviction des interprètes de la révélation divine.
Ceux qui venaient consulter l'oracle allaient d’abord faire leurs ablutions à la fontaine de Castalie. Puis ils sacrifiaient devant le temple une victime; les pauvres offraient une chèvre ou une brebis, les riches un bœui ou plusieurs. S'il résultait de l'examen de la victime que le sacritice était agréé par le dieu, le sort déterminait l’ordre dans lequel les consultants seraient admis à interroger l’oracle. C'était un privilège fort recherché que la ‘“ promanteia.” C’est ainsi qu'on appelait le tour de faveur dans la consultation de l’oracle. Les Delphiens l’accordaient