‹ Delphine de Sabran, Marquise de CustineChapitre 106 sur 310 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

pas plus désagréable que la majorité des prisons de Paris. Les prisonniers y jouissaient d'une certaine liberté, et on laissait à leur disposition pendant la journée un assez vaste jardin, où ils pouvaient prendre leurs ébats; mais à l'intérieur de la prison, la vie était peu réjouissante. « Ils étaient huit ou dix par salle, avec des fenêtres grillées, des grabats, quatre murailles bien noires; il fallait vaquer aux devoirs du ménage, faire les lits, balayer, assister aux différents appels, obéir à de féroces geôliers, toujours accompagnés de molosses. Le soir, à l'heure de la retraite, chacun rentrait chez soi, et les chiens couraient les corridors pour presser les paresseux (i). »

Delphine allait chaque jour passer de longues heures avec son mari dans sa prison. Elle lui témoignait beaucoup de dévouement et d'affection, et les dissentiments, qui les avaient séparés, paraissaient s'être singulièrement atténués.

Mais la légèreté de cœur de Delphine était infinie et incurable. Au lieu d'oublier le passé, et de se rattacher complètement à l'être charmant qui lui tendait les bras, elle ne put retrouver dans son âme les sentiments d'autrefois, et elle eut le triste courage de laisser son mari quitter la vie, sans lui donner les quelques jours de vrai bonheur auquel il aspirait.

(i) Dauban, les Prisons de Paris.

(2) Les principaux prisonniers enfermés à la Force ont été Francoeur, l'ancien directeur de l'Opéra, le duc de Villeroy, le fils de Sombreuil, Achille du Châtelet, le baron de Trenck, Charost de

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Elle-même s'est chargée d'exposer l'étrange état d'âme qui paralysait ses meilleures intentions.

Elle écrit à son frère :

« Pour Armand, depuis longtemps refroidis l'un pour l'autre pour de puissantes raisons, nous vivions chacun de notre côté ; nos derniers malheurs nous ont rapprochés; ma conduite, mon dévouement absolu à lui et à ce qui lui était cher Ta touché, et l'a rendu amoureux comme il ne l'a jamais été. Moi je n'ai que l'amitié la plus tendre, et rien de plus. Cela le désole, mais il est dit que je fuirai toujours le bonheur. A présent qu'il m'aime, je suis tout entière à un autre, d'esprit seulement bien entendu, mais enfin cela écarte de nous la paix et le bonheur. Te voilà au fait à présent ».

Le malheureux Armand était depuis cinq mois en prison; il supportait son sort avec une résignation stoïque et lui-même a raconté dans une note trouvée dans ses papiers comment il occupait sa triste vie :

« Je voyais peu de monde, je vivais retiré dans ma chambre au milieu de mes livres; la mort de mon père servait de prétexte à cette retraite, et mes compagnons se firent tous un devoir religieux d'en respecter la cause. Je me promenais deux heures le matin, deux heures le soir, causant peu, observant beaucoup. Ces hautes murailles, grossièrement charbonnées de gibets et de vers mélancoliques, ces verrous énormes, ces guichetiers ivrognes, ces infortunés qui dansaient sur

B(;thune, Lévis-.Mircpoi.x, Vergniaud, V.ilazé, etc. ^D.\UB.\.\, les Prisons de Paris.)

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