CHAPITRE XIII
qu'à nous revoir. Que serait la vie si nous perdions jamais cette espérance? Pour moi je n'y tiens que par cette seule idée. Elle m'aide à supporter ma terrible position, qui s'aggrave de jour en jour.
« Armand reste toujours où il est, sans espoir de l'en tirer. Nos biens sont séquestrés et nos paysans nous intentent un procès, prétendant que la terre de Guermange leur appartient (i). Ils le gagneront sans doute. Ainsi il est à croire que nous serons obligés de travailler pour vivre. Nous fondons depuis un an et ne vivons que de capital. Notre position présente nécessite des dépenses incalculables, et pour peu que cela dure, je ne conçois pas comment nous ferons !
« Mais nous avons éprouvé de si grands malheurs que les revers de fortune ne paraissent presque plus rien. Sans Astolphe, cela me serait parfaitement égal.
(( Ce qui me soutient au milieu de tant de maux, c'est l'espoir de nous revoir quelque jour. Votre lettre m'a percé l'âme. Quel rapport avez-vous avec votre cousine? Aucun. Elle était depuis longtemps bien autrement malade que vous. D'ailleurs, c'est une maladie accidentelle qui l'a tuée. Rassurez-vous donc, ma bonne mère, et n'affligez plus votre trop malheureuse fille. Conservez-vous pour pouvoir effacer un jour par vos caresses les maux qu'elle aura soufferts.
(i) La terre de Guermange, près de Sarrebourg, avait f'té donnée en dot à Armand de Custine ; elle comprenait un vieux rhàtrnu et six f<Tmes.
« Le pauvre Armand a été touché aux larmes de tout ce que vous m'avez écrit d'aimable pour lui; il me charge de vous parler de son affection, et de vous embrasser bien tendrement.
« Vous me ferez un véritable plaisir, ma bonne mère, en m'envoyant le portrait d'Elzéar. Posséder une œuvre de vous, et le portrait de mon Elzéar, que de biens à la fois ! Pensez que les moments de bonheur sont bien rares : vous avez là un moyen de m'en procurer un durable.
« Astolphe est à Paris, le lieu où il résidait n'était plus habitable. Il se porte bien et grandit beaucoup; on dit qu'il me ressemble. »
On se rappelle que Mme de Custine avait laissé son fils et Nanette aux soins de sa belle-sœur. La situation étant devenue très difficile aux Andelys, elle fit revenir Astolphe et sa bonne à Paris. La présence de son fils près d'elle lui apporta une grande consolation, mais Nanette qui était une originale, et qui n'entendait pas raillerie quand il s'agissait de ses maîtres, lui attira d'assez graves ennuis. Quand elle promenait l'enfant et qu'elle entendait crier des pamphlets contre « les traîtres Custine », elle ne pouvait contenir son indignation; elle injuriait les vendeurs de journaux, et au besoin les houspillait vertement ; elle s'attira plusieurs affaires très graves, qui auraient pu lui coûter cher. Malgré les remontrances de sa maîtresse et ses recommandations, elle recommençait toujours.
La Force, où Armand de Custine était enfermé, n'était