CHAPITRE XIV
de faire appel à ce sentiment pour essayer d'arracher Armand à son sort.
Ayant réuni tout ce que ses amis et elle pouvaient posséder d'or, soit trente mille livres (i), une somme énorme pour l'époque, elle les promit à la jeune fille si elle voulait favoriser l'évasion de son mari, et elle lui assura en outre deux mille francs de rente viagère. Louise accepta.
« Mon père n'était pas d'une grande taille, raconte AstolphC; il était délicat, il avait encore assez de jeunesse et une assez jolie figure pour qu'on pût l'habiller en femme sans attirer les regards. Il fut convenu qu'au jour indiqué, mon père prendrait les habits de sa femme dans la prison, que ma mère se costumerait comme la fille du geôlier, et que le prisonnier et la fausse Louise sortiraient ensemble, comme d'habitude, parla porte ordinaire. Cette évasion devait avoir lieu à la fin du jour, avant que les lampes ne soient allumées. »
La veille même du jour choisi, la Convention décréta la peine de mort contre quiconque favoriserait l'évasion d'un prisonnier politique.
Un peu avant l'heure convenue, Delphine arrive à la prison, elle trouve au bas de l'escalier Louise fondant en larmes : a Qu'as-tu, nia fille? » — « Oh! madame, venez le décider. Vous seule pouvez encore lui sauver la vie! Depuis ce matin, je suis à le supplier inutilement, il ne veut plus entendre parler de notre projet », et elle lui
(i) M. et Mme de Dreux-Brézé avaient envoyé 20000 livres.
dit à l'oreille : « Il a lu le journal. » Delphine devina le reste! Connaissant l'inllexible délicatesse du cœur de son mari, elle chancelle comme si elle le voyait déjà monter à i'échafaud : « Viens avec moi, Louise, tu auras plus de pouvoir que moi pour le vaincre ! » — Toutes deux entrent chez le prisonnier, et là commence à voix basse un dialogue tragique. « Tu ne veux donc plus te sauver? s'écrie Delphine, ton fils va donc rester orphelin, car je mourrai aussi, moi! » — « Sacrifier la vie de cette fille pour sauver la mienne ! c'est impossible ! » — « Tu ne la sacrifieras pas, elle se cachera et se sauvera avec nous! » — « On ne se cache plus en France, on ne sort plus de ce malheureux pays ; ce que tu demandes à Louise est plus que son devoir. » — « Monsieur, sauvez-vous, dit Louise, c'est devenu mon affaire à moi ! » — « Tu ne connais donc pas la loi décrétée hier! » Et il veut la lire : « Je sais tout cela, mais encore une fois, sauvez-vous, je vous en supplie, je vous le demande à genoux; j'ai mis mon honneur, ma vie, mon bonheur dans votre projet ! vous m'aviez promis de faire ma fortune, vous ne serez peut-être pas en état de tenir votre parole ; eh bien ! je veux vous sauver pour rien. Nous nous cacherons, nous émigrerons, et je travaillerai pour vous; je ne vous demande rien, mais laissezmoi faire. » — « Nous serons repris et tu mourras ! » — « Eh bien! si j'y consens, qu'avez vous à me dire? » — « Jamais! » — a Quoi ! reprend Delphine, vous pensez à elle, à cette noble Louise plus qu'à votre femme, plus qu'à votre enfant 1 )>