‹ Delphine de Sabran, Marquise de CustineChapitre 122 sur 310 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

mais par bonheur pas un ne songe à regarder sous le canapé.

Puis le président fait subir à Delphine un long interrogatoire; elle doit d'abord avouer qu'elle connaît Bertrand; mais quand on lui demande si elle n'a pas projeté de faire un voyage avec lui, si elle n'a pas fait acheter un cabriolet, si elle ne lui a pas remis un paquet contenant du linge, des bas, des mouchoirs, des souliers et d'autres effets à son usage personnel, elle répond hardiment que non, et qu'elle ne sait ce qu'on veut lui dire ; on lui présente alors les effets trouvés dans le cabriolet, mais comme elle a pris le soin de les démarquer, elle n'en reconnaît aucun ; on lui montre les souliers saisis, et Curt, un des commissaires, bossu et cordonnier de son état, est chargé de les lui essayer; malgré la résistance de Delphine, le petit bossu arrive à ses fins, et déclare que les souliers vont à merveille à la citoyenne, et sont évidemment faits pour elle. « Ils ne sont pas à moi », répond l'accusée avec un doux entêtement. Curt affirme de plus que les souliers sont en peau anglaise, ce qui est encore un crime à l'actif de Delphine. « C'est possible, répond la jeune femme, avec une logique amusante, mais comme je n'ai jamais rien fait venir d'Angleterre, vous voyez bien que ces souliers ne sont pas à moi. »

« Quel est ton cordonnier? » demande le président. — Delphine indique le cordonnier à la mode ; « Un mauvais patriote, s'écrie Curt. » — « Un bon cordonnier», réplique Delphine. — « Nous voulions le

mettre en prison, reprend le commissaire, mais il s'est caché, l'aristocrate! Sais-tu où il est? » — « Non, et je le saurais que je ne vous le dirais pas. »

Pendant tout cet interrogatoire, Delphine, pour cacher son trouble et avoir le temps de préparer ses réponses, avait pris du papier et un crayon, et elle dessinait sur ses genoux. Un des commissaires, désireux de voir son œuvre, passe derrière elle, et éclate de rire en voyant une spirituelle caricature, représen tant en charge le président et les commissaires dans l'exercice de leurs fonctions, et Curt, orné d'une formidable bosse, monté sur une chaise, et agitant désespérément le soulier, objet de la discussion. Le dessin est saisi aussitôt et joint aux pièces du dossier (i).

Après cet incident burlesque l'interrogatoire continue. Le président demande à Delphine si elle ne devait pas partir le soir même à neuf heures avec le citoyen Bertrand. Elle affirme que non. Le président lui fait observer qu'elle répond non à toutes les questions, même lorsque l'évidence est contre elle. Delphine, sans se troubler, réplique qu'on ne peut cependant lui demander d'altérer la vérité, que tout ce qu'on lui raconte est un pur roman auquel elle ne comprend absolument rien.

Devant l'obstination de l'accusée, dont ils ne peuvent obtenir le moindre aveu, les commissaires renoncent

(i) Quand Fouché occupa le ministère de la police, il fit retirer ce dessin des dossiers de la police et le rendit à Mme de Custine ; il est resté longtemps dans la famille, mais fut malheureusement ^garé dans un déménagement.

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