‹ Delphine de Sabran, Marquise de CustineChapitre 121 sur 310 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

de suites. Elle lui en sera infiniment obligée (i). »

En même temps elle prévenait Bertrand qu'il n'y avait pas une minute à perdre et qu'il fallait fuir au plus vite. Le départ fut fixé irrévocablement au 2 ventôse à neuf heures du soir et le rendez-vous donné à la barrière de la Maison-Blanche. Neuf heures du soir était l'heure la plus favorable, parce que l'on était en hiver, que l'obscurité était profonde et que c'était le moment oii le gardien prenait son repas. Delphine, qui ne voulait compromettre aucune des personnes de la maison, avait acheté une échelle de corde qu'elle devait attacher à la fenêtre de son salon pour laisser croire qu'elle avait fui à l'insu de tous.

Quant à Nanette, il était convenu qu'elle sortirait ostensiblement de la maison, comme si elle allait faire une course dans le quartier, mais elle aurait sous son bras Astolphe, dissimulé sous un vaste mantelet. Une fois hors de vue, les deux fugitifs gagneraient facilement la voiture de Strasbourg.

Malheureusement, ce plan si savamment échafaudé s'écroula par la dénonciation de la femme de chambre.

Bertrand, qui avait cru plus habile de partir de bonne heure de chez lui et d'attendre dans une auberge à la Maison-Blanche l'heure du rendez-vous, fut filé par la police et arrêté ; on saisit le cabriolet et le paquet de vêtements appartenant à Mme de Custine. Il eut cependant la présence d'esprit de chercher à pré-

(I) Arch. nat., F' 4658.

venir sa complice et Nanette ; il écrivit sur une carte à Goulas, cuisinier de Mme de Custine, ces quelques mots : « Je suis arrêté tout à l'heure » ; mais le billet fut intercepté.

Pendant qu'on arrêtait Bertrand, Delphine faisait sortir Nanette et Astolphe et leur départ s'accomplit le plus heureusement du monde, sans que personne l'ait remarqué.

Mme de Custine, pleine de confiance et d'espoir, s'était habillée en ouvrière modeste et attendait patiemment l'heure fixée pour le départ. Pour occuper ses dernières heures d'attente, elle revoyait sa correspondance; assise sur un canapé dans son salon près de la cheminée, elle triait tous les papiers, toutes les lettres qui se trouvaient dans un grand carton, et elle jetait au feu les pièces compromettantes, qui auraient pu nuire à des parents ou à des amis. Tout à coup elle entend frapper brutalement à la porte de l'appartement; elle sursaute, la peur la prend, elle referme le carton et l'envoie précipitamment d'un coup de pied sous le canapé, qu'une longue housse recouvrait jusqu'à terre. A ce moment la porte s'ouvre, et elle voit entrer, terrifiée, les membres du Comité de sûreté générale, et des hommes de la section armés de sabres et de fusils. On la saisit, on la fouille, et on trouve son faux passeport. Cette fois elle ne pouvait échapper à son sort.

Les commissaires bouleversent toutes les pièces de l'appartement, fouillent les armoires, les secrétaires,

Page 1