CHAPITRE XVIII
bien, je cours bien et je bois bien; — j'aime le vin. — Mes cheveux tombent bien sur mon front, et j'ai une petite queue de rat. — Je suis grandi et bien sage; écrivez-moi et ne soyez plus fâchée. — M. Tournai est un fou, il me fait rire en abondance. — Adieu, maman,, je vous embrasse de tout mon cœur. »
Mme de Sabran et Delphine ne purent retenir des rires immodérés en lisant cette épître naïve.
Après un assez long séjour à Zurich, où ils avaient goûté des joies délicieuses, il fallut songer à se quitter de nouveau, puisque Delphine, en dépit des supphcations de sa mère, s'obstinait à retourner en France. Il fut donc décidé que la jeune femme partirait pour Bâle^ et de là regagnerait Niederviller. Mme de Sabran, qui ne voulait quitter sa fille qu'à la dernière minute, loua une petite voiture, et la caravane prit tristement la route de Bâle. Les voyageurs descendirent encore à l'auberge de la Cygogne, et ils eurent le plaisir d'y retrouver Séguier qui, plus épris que jamais de sa jolie cousine, avait quitté son régiment pour venir lui dire adieu.
La veille du départ, Delphine apporta à sa mère une petite boîte soigneusement fermée; en même temps elle lui en remettait la clef, avec une lettre sous enveloppe, et elle lui faisait promettre de n'ouvrir l'enveloppe et la boîte qu'après son départ. C'est en vain que Mme de Sabran demanda quelques explications, Delphine s'obstina dans le plus complet mutisme.
Le lendemain, 20 septembre, tous étaient profon-
dément émus; Mme de Sabran, le cœur déchiré de voir s'éloigner une fois encore sa fille bien-aimée, ne pouvait cacher ses larmes. Quand arriva la voiture, qui devait emmener Delphine et la ramener dans sa dangereuse patrie, la pauvre mère éperdue se jeta dans ses bras, toutes deux sanglotaient, et elles eurent toutes les peines du monde à se séparer. Elzéar et Maurice n'étaient pas moins émus. Dans l'attendrissement des adieux, Delphine dit à Séguier : « Aimez bien ma pauvre mère, consolez-la, soignez-la comme son fils, •comme l'ami de sa Delphine; aimez bien Elzéar! » C'était plus qu'il n'en fallait pour laisser croire au jeune officier qu'il était aimé.
Aussitôt que la voiture se fut éloignée, chacun se retira dans sa chambre pour donner un libre cours à sa douleur. Vers le soir, Mme de Sabran fit appeler Elzéar et Maurice ; elle ne voulait ouvrir qu'en leur présence la boîte que sa hlle lui avait confiée.
Elle décacheta d'abord la lettre : Delphine lui disait, en termes charmants, qu'elle avait pu sauver du désastre de sa fortune quelques diamants, que c'était tout ce qui lui restait au monde, et qu'elle la suppliait de les accepter pour l'aider à vivre pendant son exil. Pour ne pas s'exposer à un refus, elle n'avait voulu faire connaître ses désirs qu'après s'être éloignée. La boîte contenait en effet tous les diamants de Delphine.
A cette lecture, à cette vue, tous, profondément émus par un procédé si délicat, fondirent en larmes.