‹ Delphine de Sabran, Marquise de CustineChapitre 154 sur 310 · CHAPITRE XVIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVIII

Elzéar, racontant cette scène émouvante, écrivait à sa sœur :

« Je n'avais pas osé reparaître devant la mère de peur d'irriter sa douleur par le contact de la mienne; j'obéis à son ordre et je vins. Nous nous embrassâmes, nous étions comme les deux lèvres d'une plaie vive qu'on cherche à rapprocher pour cicatriser la blessure, mais quand nous ouvrîmes cette boîte, l'admiration donna tout de suite à notre douleur un caractère céleste, qui lui fit perdre son amertume. Je l'avais prise d'abord pour la boîte de Pandore; il était naturel de penser qu'en nous quittant tu nous laissais tous les maux ; tout au plus pouvait-il se trouver au fond un peu d'espérance. Quelle fut ma surprise, lorsque j'en vis sortir les seuls diamants que tu avais pu conserver! Ces diamants étaient autant de miroirs de ton âme. Juge par là de ce que nous dûmes éprouver. . . Cette délicatesse de procédé, cette noblesse, cette sensibilité nous pénétrèrent d'admiration .. Nos pleurs recommencèrent. »

Dans son attendrissement Mme de Sabran remit à Maurice, en souvenir de Delphine, la boîte qui contenait les diamants.

Séguier resta deux jours à Bâle, partageant la douleur de ses amis, puis il partit rejoindre son régiment. Il n'avait pas caché à Mme de Sabran le sentiment violent qu'il éprouvait pour sa cousine.

Avant de retourner à Zurich, Elzéar et sa mère firent un petit voyage dans le pays, dont ils voulaient voir les curiosités ; mais leur véritable but était la célèbre abbaye

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d'Einsiedeln; Mme de Sabran, qui avait de la religion, autant du moins qu'en pouvait avoir une femme du dixhuitième siècle, avait fait le vœu, si Delphine échappait aux massacres de la Terreur, de se rendre au sanctuaire vénéré de Notre-Dame-des-Hermites, et d'y accomplir un pèlerinage.

Ils partirent donc, voyageant à petites journées, tantôt en carriole, tantôt à cheval, tantôt à pied; ils visitèrent Thun, Lauterbrunnem, le glacier de la Jungfrau, Grindehvald, Meyringen, enfin la célèbre abbaye de bénédictins d'Engelberg (i), où l'abbé, qui connaissait la romance de Mme de Sabran à sa fille, eut l'aimable pensée d'offrir à l'auteur un rosier magnifique.

Enfin le 2 2 octobre, ils arrivent à l'abbaye d'Einsiedeln, but de leur voyage, et ils descendent à l'auberge des Trois-Rois (Drei K'ônige).

L'abbaye de Notre-Dame-des-Hermites s'élève audessus du village d'Einsiedeln dans un vallon stérile, traversé pari' Alpbach. Fondée à l'époque deCharlemagne, •elle devint bientôt le pèlerinage le plus riche et le plus fréquenté delà Suisse; on y comptait jusqu'à 2 50000 pèlerins par an. En 1274 l'abbé fut élevé au rang de prince de l'Empire (2).

La chapelle de la Vierge, en marbre noir, se dresse au milieu de l'église, entièrement isolée; elle est entourée

(i) Près de Lucerne. Elle date du douzième siècle et fut fondée par le pape Calixte XI sous le nom de M^ns Angelorum.

(2) Le sanctuaire d'Einsiedeln est toujours au même degré l'objet de la dévotion .les fidèles, et pendant tout l'été l'affluence y €st considérable.

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