CHAPITRE XXIX
seront meilleurs que ceux qui sont passés, et ainsi cheminons-nous dans cette triste vie.
« Lorsque je ne sors pas de ma retraite, que je suis au coin du feu avec nos amis, j'oublie nos douleurs et la soirée passe comme un songe, mais lorsqu'il faut mettre le nez dehors, ce n'est plus de même; alors je pense à nos amis de Rome, à la bonne vie que j'y ai menée, ou à nos amis de Paris que je voudrais bien revoir, à toi, ma bonne petite mé, à qui j'ai tant de choses à raconter ! »
Plus les jours s'écoulent et plus les nouvelles deviennent troublantes. Le 18 avril, Delphine écrit encore :
« Nous sommes plus tristes, plus inquiets que jamais. Le cœur est dans un véritable étau et l'esprit abattu autant que le corps. Il y a vingt ans seulement que j'ai passé de plus tristes jours que ceux-ci.
« Nous vivons comme des ermites et ne sortons plus de notre trou ! Nous faisons d'autant mieux que personne ne s'en aperçoit ! On est bien sûr ici de ne pas laisser de vide derrière soi. Oh! Rome, Rome, que de regrets n'y avons-nous pas laissés, et n'avons-nous pas emportés !
« Nos santés sont comme elles peuvent. Uamz a. été malade et est encore souffrant de douleurs et de rhumatismes. Ce climat-ci est détestable pour les douleurs, pour|les dents, et pour tout, je crois.
« Adieu, je suis si! triste, si souffrante, si noire, si maussade, que je ne peux pas t'écrire davantage aujourd'hui. »
De temps à autre, pour n'en pas perdre l'habitude, Delphine charge sa mère de quelques commissions : une entre autres lui tient fort à cœur, car il s'agit de la fraîcheur de son teint. Le froid lui pèle le visage ; or l'on vend à Paris une certaine pommade de « iMme de Buonaparte », qui est souveraine pour la peau. Vite que sa mère lui en envoie un petit pot par un Suisse, M. de Chateauvieux, qui va revenir à Genève. Cela coûte dix ou douze francs le pot, mais il faut recommander qu'elle soit bien fraîche, et surtout la faire emballer de façon à ce que le porteur ne sache pas ce que c'est, « car ce serait la nouvelle de Genève » !
Le bon M. de Chateauvieux s'acquitte de la commission ; il vient voir Delphine, porteur du précieux petit pot; en même temps il lui donne des nouvelles de M. et de Mme de Boufflers. « Il ne tarit pas d'éloges sur le « petit père ». Il se rappelle de lui, de toutes ses grâces, et dit d'une manière charmante : « Mais il est « encore jeune, M. de Boufflers! » Lui, a quatre-vingtcinq ans. Conviens que c'est très drôle ; il a une politesse, une obligeance parfaites. Je n'aime plus que les gens de cet âge; il n'y a que ceux-là de vraiment aimables. »
Le froid, les préoccupations de santé, la tristesse de la vie, tout cela n'était rien encore; un bien autre souci allait frapper la malheureuse famille.
Elzéar, nous l'avons vu, était intimement lié avec Mme de Staël, et quand il n'était pas à Coppet, il entretenait avec elle une correspondance suivie. En avril 1813, cette correspondance fut saisie, et comme