CHAPITRE XXIX
Fouché n'était plus là pour protéger le frère de Delphine, le malheureux jeune homme fut arrêté et enfermé au fort de Vincennes par ordre de Savary.
Mme de Boufïlers, bouleversée par cette sévérité inattendue, redoutait toutes les catastrophes : elle voyait déjà son malheureux fils payant de sa vie l'imprudence de ses relations épistolaires. Elle fit inter venir tous ses amis, elle mit en œuvre toutes ses influences, mais tout fut inutile, Savary resta inflexible.
En apprenant le malheur arrivé à son frère, Delphine n'hésite pas un instant. Elle se décide, quoi qu'il lui en coûte, à confier Astolphe aux soins de Berstœcher et de Koreff, et elle part pour Paris pour soutenir le courage de sa mère dans la dure épreuve qui la frappe.
Elle y passe six semaines, multipliant les visites, les supplications ; enfin, par le maréchal Oudinot, avec lequel elle était liée, elle obtint la promesse qu'Elzéai serait bientôt rendu à sa famille. Elle partit donc à peu près rassurée, et rejoignit Astolphe à la fin de juin. Elle trouve son fils malade, installé chez ses amis Odier, qui, en son absence, l'ont aimablement recueilli et le soignent de leur mieux. C'est une fenêtre en coulisse qui a été la cause de tout le mal : elle n'était pas assez relevée et, en se retirant de la fenêtre, le jeune homme s'est frappé fortement le haut de la tête. Quelques jours après, il était pris d'une fièvre violente. Pour comble de malheur, Koreff était à Berne, malade lui aussi. Astolphe est très changé, pâle, maigri, et il a encore de la fièvre tous les soirs. Mme de Custine
annonce à sa mère ces fâcheuses nouvelles, et elle termine sa lettre par ces lignes désolées :
« Je suis triste à la mort, fatiguée, malheureuse de t 'avoir quittée, de ne savoir rien de toi ! Enfin, tu ne peux te faire l'idée de ma tristesse. Je ne t'écris qu'un mot aujourd'hui. Quand donc le sort se lassera-t-il de me persécuter ? Donne-moi souvent de tes nouvelles. Oh! bien souvent, je t'en conjure.
a Ne dis pas à Nanette qu'Astolphe est malade. Dislui que je suis arrivée heureusement, et que je lui écrirai par le premier courrier. »
Le lendemain elle écrit, comme elle l'a promis, à la chère Nanette, mais par une touchante sollicitude elle ne lui parle pas de l'état d'Astolphe; elle veut lui épargner tout souci, tout chagrin. L'attachement immuable qu'elle témoigne à cette vieille servante, qui est devenue l'amie de la maison, n'est-il pas touchant?
« Genève, ce 6 juillet (i).
« Nous sommes arrivés à bon port, Nichette. J'ai remis ta lettre à ton fieu, il te répondra bientôt; il a été bien heureux de notre retour. Nous resterons quelques jours ici et ensuite nous irons à Berne, où tu m'écriras sous le nom de Vami, poste restante.
« Donne-moi bien de tes nouvelles, de celles de ma mère. Soigne-toi bien et espère que nous nous rever-
{i) A Mlle Nanette Malriat, rue de Miromesnil, n" 19, faubourg Saint-Honoré, à Paris.