CHAPITRE XXXI
gens partirent gaiement pour Vienne à la fin d'octobre.
A peine à Vienne, Astolphe donne à sa mère de ses nouvelles (i) :
« 2 novembre 1814.
« Rien ne ressemble à un rêve comme le voyage que nous venons de faire ! Voir fuir derrière soi les villages, les fleuves, les montagnes, se trouver au milieu d'un peuple inconnu, entendre un langage nouveau, changer d'usages, et tout cela sans sortir de son siège, c'est étourdissant! Il me semble que j'ai fait une culbute en dormant,» et que je tombe de mon lit à Vienne. Le temps du voyage est comme retranché de ma vie : il n'y a pas d'heures, pas de nuits, pas de jours dans cette semaine. Nous n'avons senti qu'un cahot de Paris à Vienne, nous n'avons vu que notre voiture, et nous voilà arrivés, sans avoir mangré, dormi, sans nous être arrêtés un moment pour autre chose que raccommoder les voitures.
« Nous sommes arrivés ce matin à six heures. Alexis a vu M. de Talleyrand, et lui a parlé de moi. Il a répondu gracieusement, mais sans dire ce qu'il ferait de moi : « Je ne sais à quoi nous pourrons l'employer, a-t-il « dit, mais amenez-le-moi; après tout il nous sera tou-
(i) La correspondance d'Astolphe pendant le congrès de Vienne a été publiée par M. Bonnefon dans la Revue Bleue (août 1910). Elle lui avait été communiquée par M. La Caille. C'est à cette correspondance que nous empruntons les lettres qui suivent.
« jours utile; il ira dans le monde et nous communi- « quera ses observations. »
C'est en effet à cet emploi que se borna le rôle assez modeste d'Astolphe, mais il dînait chaque jour à la table du prince, et entendait la conversation la plus intéressante et la plus spirituelle du monde.
Astolphe retrouva à Vienne le fameux Korefï ; depuis qu'il avait quitté Mme de Custine à Berne, il s'était insinué dans les bonnes grâces du prince de Hardenberg (i), chancelier de Prusse, et il était devenu son secrétaire. C'était une grande sécurité pour Mme de Custine de savoir son fils près de ce médecin dans lequel elle avait une si grande confiance.
Astolphe fut accueilli à merveille par toute la société; le prince de Ligne, qui avait tant d'affection pour sa grand'mère. le traita comme un fils et lui ouvrit sa maison. Il se lia également avec la princesse Clary, la princesse Lubomirska, le duc de Dalberg, M. de la Tour du Pin, M. de Humboldt, la duchesse de Sagan, etc., etc. C'est également à Vienne qu'il fit la connaissance de Mme de Varnhagen d'F^nse, femme d'un second secrétaire de la légation de Prusse; elle avait acquis par son intelligence et son charme une véritable célébrité, et son salon était fort recherché. Nous la retrouverons à Francfort dans un prochain chapitre.
Les lettres d'Astolphe pendant le congrès sont inté-
(i) Hardenberg (Charles- Auguste comte, puis prince de), 1750-1822. Homme d'État prussien, très soutenu par la reine Louise.