CHAPITRE XXXVI
Sécherons (i); parlant de cette entrevue dans ses mémoires il a écrit :
« J'ai vu celle qui affronta l'échafaud d'un si grand courage, je l'ai vue plus blanche qu'une Parque, vêtue de noir, la taille amincie par la mort, la tête ornée de sa seule chevelure de soie, je l'ai vue me sourire de ses lèvres pâles et de ses belles dents, lorsqu'elle quittait Sécherons, près Genève, pour expirer à Bex, à l'entrée du Valais. »
Satisfaite d'avoir revu René et n'aspirant plus qu'à mourir, Mme de Custine alla s'établir à Bex et elle y attendit son sort. « Elle était encore belle, dit son fils, au point de frapper même les étrangers qui n'avaient pu la connaître dans sa jeunesse, qui, par conséquent, ne subissaient pas le charme de leurs souvenirs. » Delphine paraissait jouir de son séjour, elle semblait renaître sous l'influence de cet heureux climat, lors- •qu'elle s'éteignit tout à coup le 15 juillet entre les bras d'Astolphe et de Berstœcher.
Ce dernier prévint aussitôt Chateaubriand :
« Bex, 15 juillet 1826.
« C'en est fait, monsieur, votre amie n'existe plus ! Elle a rendu son âme à Dieu, sans agonie, ce matin à onze heures moins le quart. Elle s'était encore promenée en voiture hier au soir, rien n'annonçait une fin
(i) Petit village qui se trouvait alors dans les environs de Genève, et qui maintenant est un des faubourgs de la ville.
564 MARQUISE DE CUSTIXE
aussi prochaine. Que dis-je! Nous ne pensions pas que sa maladie dût se terminer ainsi! M. de Custine, à qui la douleur ne permet pas de vous écrire lui-même, avait été encore hier matin sur une des montagnes qui environnent Bex pour faire venir tous les matins du lait des montagnes pour la chère malade ! . . .
« Je suis trop accablé de douleur pour entrer dans de plus longs détails, nous nous disposons pour retourner en France avec les restes précieux de la meilleure des mères et des amies. Enguerrand reposera entre ses deux mères, w
La dépouille mortelle de Delphine fut selon son désir transportée dans la riante vallée qu'elle avait eu tant de joie à habiter et où reposaient déjà les êtres chers qui l'y avaient précédée. « J'ai entendu, écrit Chateaubriand, son cercueil passer la nuit dans les rues solitaires de Lausanne pour aller prendre sa place éternelle à Fervaques. »
On voudrait croire que cette fin prématurée lui fit éprouver quelques remords, mais ce serait mal connaître René. Deux ans plus tard, traversant de nouveau Lausanne pour se rendre à Rome, il se rappelle simplement que « c'est la route par laquelle a disparu la marquise de Custine qui lui avait voulu du bien » !
Retournant encore en Italie en 1833, il s'arrête à Bex pour changer de chevaux. Le souvenir de celle qui n'est plus lui revient forcément à l'esprit, mais toute l'évocation du passé ne lui inspire que ces lignes d'une sécheresse révoltante : « A Bex, tandis qu'on atte-