‹ Delphine de Sabran, Marquise de CustineChapitre 41 sur 310 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

sacrée à son jeune mari. Quand ils furent rentrés dans la capitale, elle dut vivre comme toutes les femmes de son monde et de son rang, fréquenter la société, sortir le soir, souper chez ses amies. Avec toute la fraîcheur et tout l'éclat de ses vingt ans, d'admirables cheveux blonds, une taille charmante, Delphine était aussi séduisante qu'une femme peut l'être. Boufflers l'appelait, non sans raison, « la reine des roses ». Elle eut tout de suite un succès étourdissant : ses adorateurs furent légion. Il n'y avait rien là que de conforme aux mœurs du temps et de la société dans laquelle elle vivait.

Naïve, sans expérience, Delphine fut prodigieusement flattée d'hommages qui caressaient sa jeune vanité ; elle fut heureuse d'apprendre qu'on la trouvait jolie, plus heureuse encore de se l'entendre dire. En vraie fille d'Eve, elle était naturellement coquette; grisée par ses succès, elle le devint plus encore. Certes, elle aimait son mari, mais en quoi cela devait-il l'empêcher d'avoir des adorateurs? Toutes les femmes qui l'entouraient n'en avaient-elles pas?

Malheureusement la nature fine, délicate, susceptible d'Armand de Custine ne put s'accommoder de ce changement. Il avait cru sincèrement à des amours éternelles ; les coquetteries de Delphine le froissèrent ; il se replia sur lui-même, soulïrit sans se plaindre, mais il s'éloigna de sa femme.

Celle-ci, qui se trouvait fort innocente, fut blessée à son tour de ne plus recevoir de manifestations d'une

tendresse qu'elle croyait mériter toujours, elle bouda, et redoubla de coquetterie. A ce jeu-là, les deux époux en arrivèrent rapidement à se détacher l'un de l'autre.

Mme de Sabran avait été mise par sa fille au courant de la situation nouvelle et elle en ressentait de mortelles inquiétudes.

Les deux grandes amies de Delphine, celles qui paraissent avoir sur elle à cette époque la plus grande, sinon la plus heureuse influence, sont la comtesse Alexandre de La Rochefoucauld (i), la comtesse Alex, comme on l'appelle familièrement, et la marquise de Chateaubriand.

Fort aimable, très intelliorente et très fine, la comtesse Alex « avait de grands yeux bleus, ornés de deux sourcils noirs qui lui allaient très bien, de la vivacité, de la hardiesse et de l'esprit de conversation; un peu de sécheresse, mais au fond de la bonté, de l'indépendance et de la gaieté dans l'esprit (2) ».

Occupant une haute situation sociale, la comtesse Alex tient un grand état de maison. Plusieurs fois par semaine, elle ouvre ses salons de la rue de Clichy et toute la société, qui n'a pas émigré, accourt chez elle à l'envi. On remarque sans cesse à ses réceptions son cousin germain, le vicomte Alexandre de Beauliarnais, et sa femme, la séduisante Joséphine, la future impé-

(i) Adélaïde-Marie-Françoise Pyvart de Chastullé, née en 1769, mariée le 9 juin 1788 à Alexandre-François, comte de La Rocheoucauld, ambassadeur à Dresde.

(2) Mémoires de Mme dh Rémusat.

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